‹ Le 19e Dix-neuvième siècle par les textes; morceaux choisisChapitre 127 sur 305 · CORI.WE AU CHATEAU DE LADY EDGERMOND · texte numérisé non relu

CORI.WE AU CHATEAU DE LADY EDGERMOND

Lady Edgermond ^ était depuis deux jours à sa terre, et ce soir-là même il y avait un grand bal chez elle. Tous ses voisins, tous ses vassaux lui avaient demandé de se réunir pour célébrer son arrivée ; Lucile l'avait aussi désiré, peut-être dans l'espoir qu'Oswald y viendrait ; en effet, il y était lorsque Corinne arriva. Elle vit beaucoup de voitures dans l'avenue, et fit arrêter la sienne à quelques pas ; elle des- C3ndit...

Corinne fit demander pourquoi le château était illuminé, et quelles étaient les personnes qui s'y trouvaient dans ce moment. Le hasard fit que le domestique de Corinne interrogea l'un de ceux que lord Nelvil avait pris à son service en Angleterre, et qui se trouvait là dans ce moment. Corinne entendit sa réponse. C^est un bal, dit-il, que donne aujourd'hui lady Edgermond ; et lord Nelvil, mon maître, ajoutat-il, a ouvert ce bal avec miss Lucile Edgermond, V héritière de ce château. A ces mots, Corinne frémit; mais elle ne changea point de résolution. Une âpre curiosité l'entraînait à se rapprocher des lieux où tant de douleurs la menaçaient ; elle fit signe à ses gens de s'éloigner, et elle entra seule dans le parc, qui se trouvait ouvert, et dans lequel, à cette heure, l'obscu-

1. Corinne, qu'Oswald (lord Nel- la mère de Lucile que le retrouve

vil) a délaissée, est partie pour l'An- Corinne.

gleterre où elle veut rejoindre l'in- 2. Seconde femme de lord Edger-

fldéle. Celui-ci doit épouser Lucile mond et mérc de Lucile. Edgermond, et c'est justement chez

rite permettait de se promener longtemps sans être vu. Il était dix heures ; et, depuis que le bal avait commencé, Oswald dansait avec Lucile ces contredanses anglaises que l'on recommence cinq ou six fois dans la soirée ; mais toujours le même homme danse avec la même femme, et la plus grande gravité règne quelquefois dans cette partie de plaisir.

Lucile dansait noblement, mais sans vivacité ; le sentiment même qui l'occupait ajoutait à son sérieux naturel. Comme on était curieux dans le canton de savoir si elle aimait lord Nelvil, tout le monde la regardait avec plus d'attention encore que de coutume, ce qui l'empêchait de lever les yeux sur Oswald ; et sa timidité était telle, qu'elle ne voyait ni n'entendait rien. Ce trouble et cette réserve touchèrent beaucoup lord Nelvil dans le premier moment ; mais, comme cette situation ne variait pas, il commençait un peu à s'en fatiguer, et comparait cette longue rangée d'hommes et de femmes, et cette musique monotone, avec la grâce animée des airs et des danses d'Italie. Cette réflexion le fit tomber dans une profonde rêverie, et Corinne eût encore goûté quelques instants de bonheur si elle avait pu connaître alors les sentiments de lord Nelvil. Mais l'infortunée, qui se sentait étrangère sur le sol paternel \ isolée près de celui qu'elle avait espéré pour époux, parcourait au hasard les sombres allées d'une demeure qu'elle pouvait autrefois considérer comme la sienne. La terre manquait sous ses pas, et l'agitation de la douleur lui tenait seule lieu de force : peut-être pensait-elle qu'elle rencontrerait Oswald dans le jardin ; mais elle ne savait pas elle-même ce qu'elle désirait.

Le château était placé sur une hauteur, au pied de laquelle coulait une rivière. Il y avait beaucoup d'arbres sur l'un des bords, mais l'autre n'offrait que des rochers arides et couverts de bruyère. Corinne, en marchant, se trouva près de la rivière ; elle entendit là tout à la fois la musique de la fête et le murmure des eaux. La lueur des lampions du bal se réfléchissait d'en haut jusqu'au milieu des ondes, tandis que le pâle reflet de la lune éclairait seul les campagnes désertes de

1. Corinne est la fille de lord Edgermond et de sa première femme,

une Romaine

MADAME DE STAËL IV'i

l'autre rive. On eût dit que dans ces lieux, comme dans la tragédie de Hamlet, les ombres erraient autour du palais où se donnaient les festins.

L'infortunée Corinne, seule, abandonnée, n'avait qu'un pas à faire pour se plonger dans l'éternel oubli. « Ah ! s'écriat-elle, si, demain, lorsqu'il se promènera sur ces bords avec la troujje joyeuse de ses amis, ses pas triomphants heurtaient contre les restes de celle qu'une fois pourtant il a aimée, n'aurait-il pas une émotion qui me vengerait, une douleur qui ressemblerait à ce que je souffre ? Non, non, reprit-elle, ce n'est pas la vengeance qu'il faut chercher dans la mort, mais le repos. » Elle se tut, et contempla de nouveau cette rivière qui coulait si vite et néanmoins si régulièrement, cette nature si bien ordonnée, quand l'âme humaine est toute en tumulte ; elle se rappela le jour où lord Nelvil se précipita dans la mer pour sauver un vieillard ^ « Qu'il était bon alors ! s'écria Corinne. Hélas^! dit-elle en pleurant, peut-être l'e^t-il encore ! Pourquoi le blâmer parce que je souffre ? peut-être ne le saitil pas ; peut-être, s'il me voyait... » Et tout à coup elle prit la résolution de faire demander lord Nelvil au milieu de cette fête, et de lui parler à l'instant. Elle remonta vers le château, avec l'espèce de mouvement que donne une décision nouvellement prise, une décision qui succède à de longues incertitudes ; mais, en approchant, elle fut saisie d'un tel tremblement, qu'elle fut obligée de s'asseoir sur un banc de pierre qui était devant les fenêtres. La foule des paysans rassemblés pour voir danser empêcha qu'elle ne fût remarquée.

Lord Nelvil, dans ce moment, s'avança sur le balcon ; il respira l'air frais du soir ; quelques rosiers qui se trouvaient là lui rappelèrent le parfum que portait habituellement Corinne, et l'impression qu'il en ressentit le fit tressaillir. Cette fête longue et ennuyeuse le fatiguait ; il se souvint du bon goût de Corinne dans l'arrangement d'une fête, de son inteUigence dans tout ce qui tenait aux beaux-arts, et il sentit que c'était seulement dans la vie régulière et domestique qu'il se représentait avec plaisir Lucile pour compagne. Tout ce qui appartenait le moins du monde à l'ima-

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