L'OPINION DU MONDE
Depuis la dernière scène qui s'était passée entre Léonce et moi, nous continuions, par une terreur secrète, par un accord singulier, à ne nous point parler de nos projets à venir, et l'on aurait dit, à nos entretiens, que nous n'avions aucun parti à prendre, aucun plan à former, mais seulement une situation douce et mélancolique.
Nous avions ainsi passé la matinée, tous les deux rêveurs, tous les deux craignant de mettre un terme à ces jours où, nous tenant par la main, nous nous promenions encore appuyés l'un sur l'autre. J'avais remarqué que Léonce prenait constamment un détour pour éviter de traverser la ville en me ramenant à ma maison ; je m'attendais ce matin qu'il ferait ce même détour, lorsque nous vîmes quelques personnes qui se hâtaient d'aller à la poste, parce qu'on y racontait, disaient-elles, de très mauvaises nouvelles de France ^. Un mouvement irréfléchi nous engagea à les suivre, Léonce et moi ; mais, lorsque nous fûmes au milieu du groupe qui environnait la maison de la poste, j'entendis des voix autour de moi qui murmuraient : Voyez-vous cette religieuse, qui fuit de son couvent pour épouser ce jeune homme ? Des femmes d'une figure aigre et désagréable disaient : Cest avec ces beaux principes qu'on assassine en France ^ f Comment souffre-t-on un tel scandale ici ? Léonce fit un geste menaçant : je l'arrêtai. « Que voulez-vous ? lui dis-je.
1. Delphine, après avoir vécu celui-ci, trop (aible pour braver • les
dans le monde sans souci des pré- jugements des hommes », finira par
jugés sociaux, s'est faite religieuse, l'abandonner, puis s'est enfuie du couvent et a 2. La scène se passe en Suisse,
suivi Léonce de Mondoville. Mais 3. Allusion à la Révolution.
(i) Voir noire Précis de l'Histoire de la Littérature fi ançaisf, p. ttnj-ikS.
Redoutez un éclat qui serait plus funeste encore : éloignonsnous. » Il m'obéit, mais je vis des gouttes de sueur tomber en abondance de son front pendant le chemin qui nous restait à faire, et tour à tour la pâleur et la rougeur couvraient son visage.
Quand nous fûmes montés dans ma chambre, il se jeta sur un canapé, et, se parlant à lui-même, en oubliant que j'étais là, il s'écria : « Non, la vie ne peut se supporter sans l'honneur ! et l'honneur ce sont les jugernents des hommes qui le dispensent, il faut les fuir dans le tombeau ! » Ces paroles, la violence de l'émotion qu'il éprouvait en les prononçant, ce que je venais d'entendre au milieu de la foule, tout enfin m'éclaira sur ma faute ; je vis la vérité, comme si je l'apercevais pour la première fois...
« Léonce, lui dis-je, demain je retourne à mon couvent ; je renonce pour jamais à la folle espérance qui avait rempli mon âme ; demain je vous quitte, adieu ! — Adieu ? répétat-il. Juste ciel ! qu'ai-je donc dit ? » Il se leva comme égaré, et retomba l'instant d'après dans l'accablement de la douleur ; je me plaçai près de lui, et, avec plus de courage que je ne me flattais d'en avoir, je lui dis : « Léonce, ne vous faites point de reproches ; nous nous sommes abusés l'un et l'autre ; non seulement un caractère aussi délicat que le vôtre ne devait pas maintenant supporter l'idée de notre union, mais elle eût fait souffrir tout homme que ses habitudes et ses réflexions n'ont pas affranchi du monde ; elle attirera sur vous le blâme universel ; il faut y renoncer. — Misérable que je suis ! dit-il. Oui, je l'avouerai ; aujourd'hui j'ai souffert. La honte m'aurait-elle atteint ? La honte avec toi ! Quoi ! prêt à te posséder, je te perdrais ! Mon indomptable caractère nous séparerait encore une fois ! Si tu n'avais pas consenti à me suivre, si tu l'avais regardé comme impossible, je serais mort avec une idée douce ; je serais mort sans me détester moi-même ; mais, à présent, tu te donnes à moi, je puis être ton époux, et cette infernale puissance qu'on appelle l'opinion des hommes s'élève' entre nous deux pour nous désunir ! Exécrable fantôme ! s'écria-t-il dans un véritable accès de délire ; que veux-tu de moi, en me représentant sans cesse sous les plus noires cou-
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leurs le mépris ? Le mépris ! Qui a pu prononcer ce nom ? Qui oserait en témoigner pour moi ? pour elle ? Ne puis-je pas poignarder tous ceux qui auraient l'audace de nous blâmer ? Mais il en renaîtra de leur sang, pour nous insulter encore. Où trouver l'opinion ^ comment l'enchaîner ? où la saisir ? O Dieu ! je veux déchirer ce cœur, qui ne sait tout immoler à l'amour, ni sacrifier l'amour à l'honneur ; j'ai soif de la mort ! »
(Delphine.)