Des bornes à des bornes. Des
les instants de jouissance que peuvent valoir les penchants terrestres et les jours de paix qu'assure une conduite morale différeraient de bien peu, si des émotions sans limite et sans terme ne s'élevaient pas au fond du cœur de l'homme qui se dévoue à la vertu.
Beaucoup de gens nieront ce sentiment de l'infini ; et, certes, ils sont sur un excellent terrain pour le nier, car il est impossible de le leur expliquer ; ce n'est pas quelques mots de plus qui réussiront à leur faire comprendre ce que l'univers ne leur a pas dit. La nature a revêtu l'infini des divers symboles qui peuvent le faire arriver jusqu'à nous : la lumière et les ténèbres, l'orage et le silence, le plaisir et la douleur, tout inspire à l'homme cette religion universelle dont son cœur est le sanctuaire...
Il est difficile d'être religieux à la manière introduite par les esprits secs, ou par les hommes de bonne volonté qui voudraient faire arriver la religion aux lionneurs de la démonstration scientifique. Ce qui touche si intimement au mystère de l'existence ne peut être exprimé par les formes régulières de la parole. Le raisonnement dans de tels sujets sert à montrer où finit le raisonnement, et là où il finit commence la véritable certitude ; car les vérités de sentiment ont une force d'intensité qui appelle tout notre être à leur appui ^ L'infini agit sur l'âme pour l'élever et la dégager du temps. L'œuvre de la vie, c'est de sacrifier les intérêts de notre existence passagère à cette immortalité qui commence pour nous dès à présent, si nous en sommes déjà dignes ; et non seulement la plupart des religions ont ce même but, mais les beaux-arts, la poésie, la gloire et l'amour sont des religions dans lesquelles il entre plus ou moins d'alliage,
{De V Allemagne.)
1. Cf. le mot de Pascal : « Le connaît point. «(Pensëes^édit.Havet, cœur a ses raisons que la raison ne XXIV, § 5.)
OBJET DU [GÉME DU CHIUSTIA.MSME
Ce n'étaient pas les sophistes ^ qu'il fallait réconcilier à la religion, c'était le monde qu'ils égaraient. On l'avait séduit ^ en lui disant que le christianisme était un culte né du sein de la barbarie, absurde dans ses dogmes, ridicule dans ses cérémonies, ennemi des arts et des lettres, de la raison et de la beauté ; un culte qui n'avait fait que verser le sang, enchaîner les hommes et retarder le bonheur et les lumières du genre humain * : on devait donc chercher à prouver au contraire que, de toutes les religions qui ont jamais existé, la religion chrétienne est la plus poétique, la plus humaine, la plus favorable à la liberté, aux arts et aux lettres, que le monde moderne lui doit tout, depuis l'agriculture jusqu'aux sciences abstraites, depuis les hospices pour les malheureux jusqu'aux temples bâtis par Michel- Ange et décorés par Raphaël. On devait montrer qu'il n'y a rien de plus divin que sa morale, rien de plus aimable, de plus pompeux ^ que ses dogmes, sa doctrine et son culte ; on devait dire qu'elle favorise le génie, épure le goût, développe les passions vertueuses, donne de la vigueur à la pensée, offre des formes nobles à l'écrivain et des moules parfaits à l'artiste ; qu'il n'y a point de honte à croire avec Newton et Bossuet, Pascal et Racine ; enfin il fallait appeler tous les enchantements de l'imagitiation et tous les intérêts ' du cœur au secours de cette même religion contre laquelle on les avait armés.
Ici le lecteur voit notre ouvrage. Les autres genres d'apologie sont épuisés, et peut-être seraient-ils inutiles aujour-
1. I.er sophistes. Chateaubriand 4. Cf. notre Précis de Littérature, appelle ainsi les philosophes du p. 331.
XVIIl» siècle. 5. Pompeux. Ce mot, dans l'usage
2. Réconcilier à. Dans l'usage classique, avait toujours un sens moderne, on dit plutôt avec. favorable.
3. Séduit. Au sens étymologique : 6. Tous les intérêts du cœur. le même que, précédemment, éga- Toutes les choses auxquelles le raient. cœur s'intéresse.
d'hui. Qui est-ce qui lirait maintenant un ouvrage de théologie ? Quelques hommes pieux qui n'ont pas besoin d'être convaincus, quelques vrais chrétiens déjà persuadés. Mais n'y a-t-il pas de danger à envisager la religion sous un jour purement humain i Et pourquoi ? Notre religion craint-elle la lumière ? Une grande preuve de sa céleste origine, c'est qu'elle souffre l'examen le plus sévère et le plus minutieux de la raison. Veut-on qu'on nous fasse éternellement le reproche de cacher nos dogmes dans une nuit sainte, de peur qu'o.n n'en découvre la fausseté ? Le christianisme sera-t-il moins vrai quand il paraîtra plus beau ? Bannissons une frayeur pusillanime ; par excès de religion ne laissons pas la religion jjérir. Nous ne sommes plus dans le temps où il était bon de dire : Croyez et n'examinez pas ; on examinera malgré nous ; et notre silence timide, en augmentant le triomphe des incrédules, diminuera le nombre des fidèles.
Il est temps qu'on sache enfin à quoi se réduisent ces reproches d'absurdité, de grossièreté, de petitesse, qu'on fait tous les jours au christianisme ; il est temps de montrer que, loin de rapetisser la pensée, il se prête merveilleusement aux élans de l'âme, et peut enchanter l'esprit aussi divinement que les dieux de Virgile et d'Homère. Nos raisons auront du moins cet avantage qu'elles seront à la portée de tout le monde, et qu'il ne faudra qu'un bon sens ^ pour en juger. On néglige peut-être un peu trop, dans les ouvrages de ce genre, de parler la langue de ses lecteurs : il faut être docteur avec le docteur, et poète avec le poète. Dieu ne défend pas les routes fleuries quand elles servent à revenir à lui, et ce n'est pas toujours par les sentiers rudes et sublimes de la montagne que la brebis égarée retourne au bercail.
Nous osons croire que cette manière d'envisager le christianisme présente des rapports peu connus : sublime par l'antiquité de ses souvenirs, qui remontent au berceau du monde, ineffable dans ses mystères, adorable dans ses sacrements, intéressant dans son histoire, céleste dans sa morale,
1. Un bon sens. Un jugement et le nom ne feraient pour ainsi dire droit. Avec du bon sens, l'adjectif qu'un seul mot.
riche et charmant dans ses pompes, il réclame toutes les sortes de tableaux. Voulez-vous le suivre dans la poésie ? le Tasse, Milton, Corneille, Racine, Voltaire \ vous retracent ses miracles. Dans les belles -lettres, l'éloquence, l'histoire, la philosophie ? que n'ont point fait par son inspiration, Bossuet, Fénelon, Massillon, Bourdaloue, Bacon, Pascal, Euler 2, Newton, Leibnitz ! Dans les arts ? que de chefsd'œuvre ! Si vous l'examinez dans son culte, que de choses ne vous disent point et ses vieilles églises gothiques ^, et ses prières admirables, et ses superbes cérémonies ! Parmi son clergé, voyez tous ces hommes qui vous ont transmis la langue et les ouvrages de Rome et de la Grèce, tous ces solitaires de la Thébaïde *, tous ces lieux de refuge pour les infortunés, tous ces missionnaires à la Chine, au Canada, au Paraguay, sans oublier les ordres militaires, d'où va naître la Chevalerie ! Mœurs de nos aïeux, peinture des anciens jours, poésie, romans même, choses secrètes de la vie, nous avons tout fait servir à notre cause. Nous demandons des sourires au berceau et des pleurs à la tombe ; tantôt, avec le moine maronite % nous habitons les sommets du Carmel et du Liban, tantôt, avec la fille de la Charité, nous veillons au lit du malade ; ici deux époux américains nous appellent au fond de leurs déserts * ; là nous entendons gémir la vierge dans les profondeurs du cloître ; Homère vient se placer auprès de Milton, Virgile à côté du Tasse ; les ruines de Memphis et d'Athènes contrastent avec les ruines des monuments chrétiens ^, les tombeaux d'Ossian * avec nos cimetières de campagne ^ ; à Saint-Denis nous visitons la cendre des rois ; et, quand notre sujet nous force de parler du dogme de l'existence de Dieu, nous cherchons nos preuves dans les merveilles de la nature ^". Enfin nous essayons de frapper au cœur de l'incrédule de toutes les manières ; mais nous n'osons
1. Il est assez piquant d'appeler des chrétiens de Syrie ; leur ici Voltaire en témoignage. Mais secte avait eu pour fondateur, au l'auteur de Zaïre et d'Alzire s'est Vil" siècle, Jean Maroun ou Maron. plus d'une fois proclamé chrétien, 6. Il s'agit d'Atala, qui n'était plus chrétien que les fanatiques. primitivement qu'un épisode du
2. Mathématicien suisse, 1707- Génie du Chrislianisme. 178.3. 7. Cf. p. .31.