LA RELIGION ET LE SENTIMENT DE L'INFINI
C'est au sentiment de l'infini que la plupart des écrivains allemands rapportent toutes les idées religieuses. L'on demande s'il est possible de concevoir l'infini ; cependant, ne le conçoit-on pas, au moins d'une manière négative, lorsque, dans les mathématiques, on ne peut supposer aucun terme à la durée ni à l'étendue ? Cet infini consiste dans l'absence des bornes ; mais le sentiment de l'infini, tel que l'imagination et le cœur l'éprouvent, est positif et créateur.
L'enthousiasme que le beau idéal nous fait éprouver, cette émotion pleine de trouble et de pureté tout ensemble, c'est le sentiment de l'infini qui l'excite. Nous nous sentons comme dégagés, par l'admiiation, des entraves de la destinée humaine, et il nous semble qu'on nous révèle des secrets mer-
W 1. Voltaire était encore mis au 2. Pour les guillemets, cL p. Il,
même rang, ou peu s'en faut, que n. 1. Corneille et de Racine.
veilleux pour affranchir l'âme à jamais de la langueur et du déclin. Quand nous contemplons le ciel étoile, où des étincelles de lumière sont des univers comme le nôtre, où la poussière brillante de la voie lactée trace avec des mondes une route dans le firmament, notre pensée se perd dans l'infini, notre cœur bat pour l'inconnu, pour l'immense ^ et nous sentons que ce n'est qu'au delà des expériences terrestres que notre véritable vie doit commencer. Enfin, les émotions religieuses, plus que toutes les autres encore, réveillent en nous le sentiment de l'infini; mais, en le réveillant, elles le satisfont.
En effet, quand nous nous livrons en entier aux réflexions, aux images, aux désirs qui dépassent les limites de l'expérience, c'est alors seulement que nous respirons. Quand on peut s'en tenir aux intérêts, aux convenances, aux lois de ce monde, le génie, la sensibilité, l'enthousiasme, agitent péniblement notre âme ; mais ils l'inondent de délices quand on les consacre à ce souvenir, à cette attente de l'infini qui se présente, dans la métaphysique, sous la forme des dispositions innées, dans la vertu, sous celle du dévouement, dans les arts, sous celle de l'idéal, et dans la religion elle-même, sous celle de l'amour divin.
Le sentiment de l'infini est le véritable attribut de l'âme ; tout ce qui est beau dans tous les genres excite en nous l'espoir et le désir d'un avenir éternel et d'une existence sublime ; on ne peut entendre ni le vent dans la forêt, ni les accords délicieux des voix humaines, on ne peut éprouver l'enchantement de l'éloquence ou de la poésie, enfin, surtout, on ne peut aimer avec innocence , avec profondeur, sans être pénétré de religion et d'immortalité.
Tous les sacrifices de l'intérêt personnel viennent du besoin de se mettre en harmonie avec ce sentiment de l'infini dont on éprouve tout le charme, quoiqu'on ne puisse l'exprimer. Si la puissance du devoir était renfermée dans le court espace de cette vie, comment aurait-elle plus d'empire que les passions sur notre âme ? qui sacrifierait des bornes à des bornes ^ ? Tout ce qui finit est si court ! dit saint Augustin ;
1. L'immense. Dans le sens éty- plaisirs bornés à d'autres plaisirs qui molo^que : ce qui est sans mesure. le sont aussi.