‹ Le 19e Dix-neuvième siècle par les textes; morceaux choisisChapitre 137 sur 305 · PRÈS DE LA MORT · texte numérisé non relu

PRÈS DE LA MORT

Je voulus parler ; elle m'interrompit. « Que je n'entende de vous, dit-elle, aucun mot cruel. Je ne réclame plus, je ne m'oppose à rien; mais que cette voix que j'ai tant aimée, que

1. Ellénore déjà mortellement de rester plus longtemps prés d'elle^

atteinte, a surpris une lettre dans malgré les objurgations de sa famille;

laquelle son amant annonce qu'il va mais la malheureuse femme croit y

la quitter. Cette promesse « a été lire « un arrêt irrévocable ». Adolphe

dictée au jeune homme par le désir va chez elle pour se justifier.

BENJAMIN CONSTANT iJI5

cette voix qui retentissait au fond de mon cœur n'y pénètre pa« pour le déchirer. Adolphe, Adolphe, j'ai été violente, j'ai pu vous offenser ; mais vous ne savez pas ce que j'ai souffert. Dieu veuille que jamais vous ne le sachiez » !

Son agitation devint extrême. Elle posa son front sur ma main ; il était brûlant ; une contraction terrible défigurait ses traits.

« Au nom du ciel, m'écriai- je, chère EUénore, écoutez-moi. Oui, je suis coupable : cette lettre...» Elle frémit et voulut s'éloigner. Je la retins. « Faible, tourmenté, continuai-je, j'ai pu céder un moment à une instance cruelle; mais n'avezvous pas vous-même mille preuves que je ne puis vouloir ce qui nous sépare ? J'ai été mécontent, malheureux, injuste ; mais pouvez-vous douter de mon affection profonde ? nos âmes ne sont-elles pas enchaînées l'une à l'autre par mille liens que rien ne peut rompre ? tout le passé ne nous est-il pas commun ? pouvons-nous jeter un regard sur les trois années qui viennent de finir sans nous retracer des impressions que nous avons partagées, des plaisirs que nous avons goûtés, des peines que nous avons supportées ensemble ? Ellénore, commençons en ce jour une nouvelle époque, rapjjelons les heures du bonheur et de l'amour. »

Elle me regarda quelque temps avec l'air du doute. « Votre père, reprit-elle enfin, vos devoirs, votre famille, ce qu'on attend de vous !... — Sans doute, répondis- je, une fois, un jour, peut-être » Elle remarqua que j'hésitais. « Mon Dieu, s'écria-t-elle, pourquoi m'avait-il rendu l'espérance pour me la ravir aussitôt ! Adolphe, je vous remercie de vos efforts ; ils m'ont fait du bien, d'autant plus de bien qu'ils ne vous coûteront, je l'espère, aucun sacrifice ; mais, je vous en conjure, ne parlons plus de l'avenir... Ne vous reprochez rien, quoi qu'il arrive. Vous avez été bon pour moi. J'ai voulu ce qui n'était pas possible. L'amour était toute ma vie : il ne pouvait être la vôtre. Soignez-moi maintenant quelques jours encore. »

Des lai mes coulèrent abondamment de ses yeux ; sa respiration fut moins oppressée ; elle appuya sa tête sur mon épaule. « C'est ici, dit-elle, que j'ai toujours désiré mourir. »

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Je la serrai contre mon cœur, j'abjurai de nouveau mes projets, je désavouai mes fureurs cruelles.

(( Non, reprit-elle, il faut que vous soyez libre et content. — Puis- je l'être si vous êtes malheureuse ? — Je ne serai pas longtemps malheureuse; vous n'aurez pas longtemps à me plaindre. »

Je rejetai loin de moi des craintes que je voulais croire chimériques.

« Non, non, cher Adolphe, me dit-elle, quand on a longtemps invoqué la mort, le ciel vous envoie à la fin je ne sais quel pressentiment infaillible qui nous avertit que notre prière est exaucée. »

Je lui jurai de ne jamais la quitter.

(( Je l'ai toujours espéré, maintenant j'en suis sûre. »

C'était une de ces journées d'hiver où le soleil semble éclairer tristement la campagne grisâtre, comme s'il regardait en pitié la terre qu'il a cessé de réchauffer. Ellénore me proposa de sortir. « Il fait bien froid, lui dis-je. — N'importe, je voudrais me promener avec vous. » Elle prit mon bras ; nous marchâmes longtemps sans rien dire ; elle avançait avec .peine, et se penchait sur moi presque tout entière. « Arrêtons-nous un instant. — Non, me répondit-elle, j'ai du plaisir à me sentir encore soutenue par vous, » Nous retombâmes dans le silence. Le ciel était serein ; mais les arbres étaient sans feuilles ; aucun souffle n'agitait l'air, aucun oiseau ne le traversait : tout était immobile, et le seul bruit qui se fît entendre était celui de l'herbe glacée qui se brisait sous nos pas. « Comme tout cela est calme ! me dit Ellénore ; comme la nature se résigne ! Le cœur aussi ne doit-il pas apprendre à se résigner » ? Elle s'assit sur une pierre ; tout à coup elle se mit à genoux, et, baissant la tête, elle l'appuya sur ses deux mains. J'entendis quelques mots prononcés à voix basse. Je m'aperçus qu'elle priait. Se relevant enfin : « Rentrons, dit-elle, le froid m'a saisie. J'ai peur de me trouver mal. Ne me dites rien ; je ne suis pas en état de vous entendre. »

(Adolphe.)

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