‹ Le 19e Dix-neuvième siècle par les textes; morceaux choisisChapitre 138 sur 305 · LE ROMAV ET L'HISTOIRE · texte numérisé non relu

LE ROMAV ET L'HISTOIRE

A quoi bon les Arts, s'ils n'étaient que le redoublement et la contre-épreuve de l'existence ? Eh ! bon Dieu, nous ne voyons que trop autour de nous la triste et désenchanteresse réalité : la tiédeur insupportable des demi-caractères, des ébauches de vertus et de vices, des amours irrésolus, des liaines mitigées, des amitiés tremblotantes, des doctrines variables, des fidélités qui ont leur liausse et leur baisse, des opinions qui s'évaporent ; laissez-nous rêver que parfois ont paru des hommes plus forts et plus grands, qui furent des bons ou des méchants plus résolus ; cela fait du bien. Si la pâleur de votre Vrai nous poursuit dans l'Art, nous fermerons ensemble le théâtre et le livre pour ne pas le rencontrer deux fois. Ce que l'on veut des œuvres qui font mouvoir des fantômes d'hommes, c'est, je le répète, le spectacle philosophique de l'homme profondément travaillé par les passions de son caractère et de son temps c'est donc la Vérité de cet homme et de ce temps, mais tous deux élevés à une puissance supérieure et idéale qui en concentre toutes les forces. On la reconnait, cette Vérité, dans les œuvres de la pensée, comme l'on se récrie sur la ressemblance d'un portrait dont on n'a jamais vu l'original ; car un beau talent peint la vie plus encore que le vivant.

Pour achever de dissiper sur ce point les scrupules de quelques consciences littérairement timorées que j'ai vues saisies d'un trouble tout particulier en considérant la hardiesse avec laquelle l'imagination se jouait des personnages les plus graves qui aient jamais eu vie, je me hasarderai jusqu'à avancer que, non dans son entier, je ne l'oserais dire, mais dans beaucoup de ses pages, et qui ne sont peut-être pas les moins belles, I'Histoike est un roman dont le peuple EST l'auteur. L'esprit humain ne me semble se soucier du VRAI que dans le caractère général d'une époque ; ce qui lui importe surtout, c'est la masse des événements et les grands pas de l'humanité qui emportent les individus ; mais, indi-

fférent sur les détails, il les aime moins réels que beaux, ou plutôt grands et complets...

Le fait adopté est toujours mieux composé que le vrai, et n'est même adopté que parce qu'il est plus beau que lui ; c'est que I'Humanité entière a besoin que ses destinées soient, pour elle-même, une suite de leçons ; plus indifférente qu'on ne le pense sur la réalité des faits, elle cherche à perfectionner l'événement pour lui donner une grande signification morale, sentant bien que la succession des scènes qu'elle joue sur la terre n'est pas une comédie, et que, puisqu'elle avance, elle marche à un but dont il faut chercher l'explication au delà de ce qui se voit.

Quant à moi, j'avoue que je sais bon gré à la voix publique d'en agir ainsi, car souvent sur la plus belle vie se trouvent des taches bizarres et des défauts d'accord qui me font peine lorsque je les aperçois. Si un homme me paraît un modèle parfait d'une grande et noble faculté de l'âme, et que l'on vienne m'apprendre quelque ignoble trait qui le défigure, je m'en attriste, sans le connaître, comme d'un malheur qui me serait personnel, et je voudrais presque qu'il fût mort avant l'altération de son caractère.

Aussi, lorsque la Muse (et j'appelle ainsi l'Art tout entier, tout ce qui est du domaine de l'imagination, à peu près comme les anciens nommaient Musique l'éducation entière), lorsque la Muse vient raconter, dans ses formes passionnées, les aventures d'un personnage que je sais avoir vécu, et qu'elle recompose ses événements, selon le plus grande idée de vice ou de vertu que l'on puisse concevoir de lui, réparant les vides, voilant les disparates de sa vie et lui rendant cette unité parfaite de conduite que nous aimons à voir représentée' même dans le mal ; si elle conserve d'ailleurs la seule chose essentielle à l'instruction du monde, le génie de l'époque, je ne sais pourquoi l'on serait plus difficile avec elle qu'avec cette voix des peuples qui fait subir chaque jour à chaque fait de si grandes mutations ^.

Cette liberté, les anciens la portaient dans l'histoire même ;

1. La théorie tout idéaliste de" Alors, où elle a d'ailleurs faussé Vigny a sa grandeur et sa beauté ; non seulement les caractères, mais on en reconnaît le péril dans Cinq- aussi la couleur et le ton.

AURED DE \U.SY 219

ils n'y voulaient voir que la marche générale et le large mou* vement des sociétéV et des nations, et, sur ces grands fleuves déroulés dans un coins bien distinct et bien pur, ils jetaient quelques figures colossales, symboles d'un grand caractère et d'une haute pensée. On pourrait presque calculer géométriquement que, soumise à la double compasition de l'opinion et de l'écrivain, leur histoire nous arrive de troisième main et éloignée de deux degrés de la vérité du fait.

C'est qu'à leurs yeux, l'Histoire était une œuvre de l'Art ; et, pour avoir méconnu que c'est là sa nature, le monde chrétien tout entier a encore à désirer un monument historique pareil à ceux qui dominent l'ancien monde et consacrent la mémoire de ses destinées, comme ses pyramides, ses obélisques, ses pylônes et ses portiques dominent encore la terre qui lui fut connue, et y consacrent la grandeur antique.

Si donc nous trouvons partout les traces de ce penchant à déserter le positif, pour apporter I'idéal jusque dans les annales, je crois qu'à plus forte raison l'on doit s'abandonner à une grande indifférence de la réalité historique pour juger les œuvres dramatiques, poèmes, romans ou tragédies, qui empruntent à l'iiistoire des personnages mémorables. L'Art ne doit jamais être considéré que dans ses rapports avec la BEAUTÉ IDÉALE. Il faut le dire, ce qu'il y a de vrai n'est que secondaire, c'est seulement une illusion de plus dont il s'embelht, un de nos penchants qu'il caresse. Il pourrait s'en passer, car la vérité dont il doit se nourrir est la vérité d'observation sur la nature humaine, et non V authenticité du fait. Les noms des personnages ne font rien à la chose.

L'Idée est tout. Le nom propre n'est rien que l'exemple et la preuve de l'idée. {Préface de Cinq-Mars,

Édition définitive; Ch. Delagrave, éditeur.)

LE ROI et le CARDI.VAL»

... — Ecoutez-moi, dit tout à coup Richelieu d'une voix tonnante, il faut que tout finisse aujourd'hui. Votre favori est à

1. Richelieu, ayant surpris la con- Louis XIII, qui hésite entre soo juration tramée contre lui par Cinq- favori et son ministre. Mars, vient de s'en phiindre ù

t2ô LE MX" SIECLE PAR LES TEXTES

cheval à la tête de son parti ; choisissez entre lui et moi. Livrez l'enfant ^ à l'homme ou l'homme à l'enfant, il n'y a pas de milieu.

— Eh ! que voulez- vous donc, si je vous favorise 4 dit le roi.

— Sa tête et celle de son confident ^.

— Jamais... c'est impossible ! reprit le roi avec horreur et tombant dans la même irrésolution où il était avec Cinq- Mars contre Richelieu. Il est mon ami aussi bien que vous ; mon cœur souffre de l'idée de sa mort. Pourquoi aussi n'étiezvous pas d'accord tous les deux ? pourquoi cette division ? C'est ce qui l'a amené jusque-là. Vous avez fait mon désespoir : vous et lui, vous me rendez le plus malheureux des hommes !

Louis cachait sa tête dans ses deux mains en parlant, et peut-être versait-il des larmes; mais l'inflexible ministre le suivait des yeux comme on regarde sa proie, et, sans pitié, sans lui accorder un moment pour respirer, profita au contraire de ce trouble pour parler plus longtemps.

— Est-ce ainsi, disait-il avec une parole dure et froide, que vous vous rappelez les commandements que Dieu même vous a faits par la bouche de votre confesseur ? Vous me dîtes un jour que l'Eglise vous ordonnait expressément de révéler à votre premier ministre tout ce que vous entendriez contre lui, et je n'ai jamais rien su par vous de ma mort prochaine. Il a fallu que des amis plus fidèles vinssent m'apprendre la conjuration, que les coupables eux-mêmes, par un coup de la Providence, se livrassent à moi pour me faire l'aveu de leurs fautes. Un seul, le plus endurci, le moindre de tous, résiste encore ; et c'est lui qui a tout conduit, c'est lui qui livre la France à l'étranger ^, qui renverse en un jour l'ouvrage de mes vingt années, soulève les huguenots du Midi, appelle aux armes tous les ordres de l'Etat, ressuscite des prétentions écrasées, et rallume enfin la Ligue éteinte par votre père ; car c'est elle, ne vous y trompez pas, c'est elle qui relève toutes ses têtes contre vous. Etes-vous prêt au combat ? où donc est votre massue * ?

1. Cinq-Mars était dans sa vingt- 4. Toutes ses têtes... votre massue. deuxième année. I.a Ligue est une sorte d'hydre ; il

2. Son confident. De Tliou. faudrait, pour l'abattre, la massue

3. Un traité avec l'Espagne avait d'Hercule, été signé par Cinq-Mars.

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Le roi, anéanti, ne répondait pas, et cachait toujours sa tête dans ses mains. Le cardinal, inexorable, croisa les bras et poursuivit :

— Je crains qu'il ne vous vienne à l'esprit que c'est pour moi que je parle. Croyez-vous vraiment que je ne me juge pas, et qu'un tel adversaire m'importe beaucoup ? En vérité, je ne sais à quoi il tient que je ne vous laisse faire, et mettre cet immense fardeau de l'Etat dans la main de ce jouvenceau. Vous pensez bien que, depuis vingt ans que je connais votre cour, je ne suis pas sans m'être assuré quelque retraite où, malgré vous-même, je pourrais aller, de ce pas, achever les six mois peut-être qu'il me reste de vie. Ce serait un curieux spectacle pour moi que celui d'un tel règne ! Que répondrezvous, par exemple, lorsque tous ces petits potentats, se relevant dès que je ne pèserai plus sur eux, viendront à la suite de votre frère vous dire, comme ils l'ont fait à Henri IV sur son trône : « Partagez-nous tous les grands gouvernements à titres héréditaires et souveraineté, nous serons contents ». Vous le ferez, je n'en doute pas, et c'est la moindre chose que vous puissiez accorder à ceux qui vous auront déUvré de Richelieu ; et ce sera plus heureux peut-être, car, pour gouverner l'Ile-de-France, qu'ils vous laisseront sans doute comme domaine originaire, votre nouveau ministre n'aura pas besoin de tant de papiers !

En parlant il poussa avec colère la vaste table qui remplissait presque la chambre, et que surchargeaient des papiers et des portefeuilles sans nombre.

Louis fut tiré de son apathique méditation par l'excès d'audace de ce discours ; il leva la tête et sembla un instant avoir pris une résolution par crainte d'en prendre une autre.

— Eh bien ! Monsieur, dit-il, je répondrai que je veux régner par moi seul.

— A la bonne heure, dit Richelieu ; mais je dois vous prévenir que les affaires du moment sont difficiles. Voici l'heure où l'on m'apporte mon travail ordinaire.

— Je m'en charge, reprit Louis, j'ouvrirai les portefeuilles, je donnerai mes ordres.

— Essayez donc, dit Richelieu, je me retire, et, si quelque chose vous arrête, vous m'appellerez.

Il sonna ; à l'instant même et comme s'ils eussent attendu le signal, quatre valets de pied entrèrent et emportèrent son fauteuil et sa personne dans un autre appartement ; car, nous l'avons dit, il ne pouvait plus marcher. En passant dans la chambre où travaillaient les secrétaires, il dit à haute voix :

— Qu'on prenne les ordres de Sa Majesté... ^

— Richelieu ! cria-t-il d'une voix étouffée, en agitant une sonnette ; qu'on appelle le Cardinal !

Et il tomba évanoui dans un fauteuil.

Lorsque le roi rouvrit les yeux, ranimé par les odeurs fortes et les sels qu'on lui avait mis sur les lèvres et les tempes, il vit un instant des pages, qui se retirèrent sitôt qu'il eut entr'ouvert ses paupières, et se retrouva seul avec le Cardinal. L'impassible ministre avait fait poser sa chaise longue contre le fauteuil du roi, comme le siège d'un médecin près du lit de son malade, et fixait ses yeux étincelants et scrutateurs sur le visage pâle de Louis. Sitôt qu'il put l'entendre, il reprit d'une voix sombre son terrible dialogue.

— Vous m'avez rappelé, dit-il, que me voulez-vous ? Louis, renversé sur son oreiller, entr'ouvrit les yeux et

regarda, puis se hâta de les refermer. Cette tête décharnée, armée de deux yeux flamboyants et terminée par une barbe aiguë et blanchâtre, cette calotte et ces vêtements de la couleur du sang et des flammes, tout lui représentait un esprit infernal.

— Régnez, dit-il d'une voix faible.

— Mais... me livrez- vous Cinq-Mars et de Thou ? poursuivit l'implacable ministre en s'approchant pour lire dans les yeux éteints du prince, comme un avide héritier poursuit jusque dans la tombe les dernières lueurs de la volonté d'un mourant.

— Régnez, répéta le roi en détournant la tête.

{Cinq-Mars, Œuvres complètes, édition définitive; Ch. Delagrave, éditeur.)

1. Le roi, resté seul, ouvre quel- de diriger par lui-même les affaires, ques-uns des portefeuilles placés sur Alors, il rappelle son ministre, la table, et sent qu'il est incapable

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LA CAXXE DE JOMC

... Je m'en allai ', avec mon lieutenant en second, préparer un peu notre soirée. L'essentiel, comme vous le voyez, était (le ne pas faire de bruit. Je passai l'inspection des armes et je Hs enlever, avec le tire-bourre, les cartouches de toutes celles qui étaient chargées. Ensuite, je me promenai quelque temps avec mes sergents, en attendant l'heure. A dix heures et demie, je leur fis mettre leur capote sur l'habit et le fusil cache sous la capote ; car, quelque chose qu'on fasse, la baïoiinette se voit toujours, et, quoiqu'il fît autrement sombre qu'à présent, je ne m'y fiais pas. J'avais observé les petits sentiers bordés de haies qui conduisaient au corps de garde russe, et j'y fis monter les plus déterminés gaillards que j'aie jamais commandés. Ils avaient l'habitude des Russes, et savaient comment les prendre. Les factionnaires que nous rencontrâmes en montant disparurent sans bruit, comme des roseaux que l'on couche par terre avec la main. Celui qui était devant les armes demandait plus de soins. Il était immobile, l'arme au pied et le menton sur le fusil ; le pauvre diable se balançait comme un homme qui s'endort de fatigue et va tomber. L^'^n de mes grenadiers le prit dans ses bras en le serrant à l'étouffer, et deux autres, l'ayant bâillonné, le jetèrent dans les broussailles. J'arrivai lentement et je ne pus me défendre, je l'avoue, d'une certaine émotion que je n'avais jamais éprouvée au moment des autres combats. C'était la honte d'attaquer des gens couchés. Je les voyais roulés dans leurs manteaux, éclairés par une lanterne sourde, et le cœur me battit violemment. Mais, tout à coup, au moment d'agir, je craignis que ce ne fût une faiblesse qui ressemblât à celle des lâches, j'eus peur d'avoir senti la peur une fois, et, prenant mon sabre caché sous mon bras, j'entrai le premier, brusquement, donnant l'exemple à mes grenadiers. Je leur fis un geste qu'ils comprirent ; ils se jetèrent d'abord sur les armes, puis sur les hommes, comme des loups sur un troupeau. Oh ! ce fut une boucherie sourde et hor-

1 . C'est le capitaine Renaud qui lever aux Russes une grange qui est fiiit ce lécit. Son colonel, pendant la ' la clef de Reims % campagne de 1814, l'a chargé d'en-

rible ! la baïonnette perçait, la crosse assommait, le genou étouffait, la main étranglait. Tous les cris à peine poussés étaient éteints sous les pieds de nos soldats, et nulle tête ne se soulevait sans recevoir le coup mortel. En entrant, j'avais frappé au hasard un coup terrible, devant moi, sur quelque chose de noir que j'avais traversé d'outre en outre : un vieux officier, homme grand et fort, la tête chargée de cheveux blancs, se leva comme un fantôme, jeta un cri affreux en voyant ce que j'avais fait, me frappa à la figure d'un coup d'épée violent, et tomba mort à l'instant sous les baïonnettes. Moi, je tombai assis à côté de lui, étourdi du coup porté entre les yeux, et j'entendis sous moi la voix mourante et tendre d'un enfant qui disait : papa...

Je compris alors mon œuvre, et j'y regardai avec un empressement frénétique. Je vis un de ces officiers de quatorze ans, si nombreux dans les armées russes qui nous envahirent à cette époque, et que l'on traînait à cette terrible •école. Ses longs cheveux bouclés tombaient sur sa poitrine, aussi blonds, aussi soyeux que ceux d'une femme, et sa tête s'était penchée comme s'il n'eût fait que s'endormir une seconde fois. Ses lèvres roses, épanouies comme celles d'un nouveau-né, semblaient encore engraissées par le lait de la nourrice, et ses grands yeux bleus entr'ouverts avaient une beauté de forme candide, féminine et caressante. Je le soulevai sur un bras, et sa joue tomba sur ma joue ensanglantée, comme s'il allait cacher sa tête entre le menton et l'épaule de sa mère pour se réchauffer. Il semblait se blottir sous ma poitrine pour fuir ses meurtriers. La tendresse filiale, la confiance et le repos d'un sommeil délicieux reposaient sur sa figure morte, et il paraissait me dire : dormons en paix.

Etait-ce là un ennemi ? m'écriai-je. — Et ce que Dieu a mis de paternel dans les entrailles de tout homme s'émut et tressaillit en moi ; je le serrais contre ma poitrine, lorsque je sentis que j'appuyais sur moi la garde de mon sabre qui traversait son cœur et qui avait tué cet ange endormi. Je voulus pencher ma tête sur sa tête, mais mon sang le couvrit de larges taches ; je sentis la blessure de mon front, et je me souvins qu'elle m'avait été faite par son père. Je regardai honteusement de côté, et je ne vis qu'un amas de corps que

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mes grenadiers tiraient par les pieds et jetaient dehors, ne leur prenant que des cartouches. En ce moment, le colonel entra suivi de la colonne, dont j'entendis le pas et les armes.

— Bravo ! mon cher, me dit-il, vous avez enlevé ça lestement. Mais vous êtes blessé ?

— Regardez cela, dis-je ; quelle différence y a-t-il entre moi et un assassin ?

— Eh ! sacredié, mon cher, que voulez- vous ? c'est le métier.

— C'est juste répondis-je, et je me levai pour aller reprendre mon commandement.

L'enfant retomba dans les plis de son manteau dont je l'enveloppai, et sa petite main ornée de grosses bagues laissa échapper une canne de jonc, qui tomba sur ma main comme s'il me l'eût donnée. Je la pris, je résolus, quels que fussent mes périls à venir, de n'avoir plus d'autre arme, et je n'eus pas l'audace de retirer de sa poitrine mon sabre d'égorgeur.

{La Canne de jonc, Œuvres complètes, édition définitive ; Ch. Delagrave, éditeur.)

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