‹ Le 19e Dix-neuvième siècle par les textes; morceaux choisisChapitre 158 sur 305 · Le village où habite Justine · texte numérisé non relu

Le village où habite Justine

GEORGE SAXD 259

— Comme je suis, tu vois que ce n'est pas luxueux.

— Ce n'est pas bien cossu, et cela peut passer ; mais ces beaux cheveux blonds, ça tirera l'œil, et un chapeau de ville étonnera beaucoup.

— J'y ai bien pensé ; aussi ai-je acheté à Brioude la coiffure du pays. Je l'ai là dans mon sac de voyage, et je vais m'arranger tout de suite en cas de surprise.

— Alors je vais vite faire ton déjeuner. Tu mangeras bien avec Peyraque ?

— Et avec toi, j'espère. Demain je compte t'aider au ménage et à la cuisine.

— Oh ! tu feras semblant ! je n'ai pas envie que tu gâtes ces petites mains dont j'ai eu tant de soin.

Allons, je vais voir si Peyraque est levé et l'avertir de tout ce qui est convenu, après quoi tu nous diras pourquoi tout ce mystère.

Tout en parlant Justine avait allumé le bois déjà placé dans la cheminée. Elle avait rempli les vases d'une belle eau froide qui, suintant du rocher, entrait par un goulet de terre cuite dans la toilette de la petite chambre, et plus bas dans le lavoir de la cuisine.

C'était une invention de Peyraque, qui se vantait d'avoir des idées.

Une demi-heure après, Caroline, dont le simple vêtement n'indiquait aucune classe particulière, releva ses beaux cheveux sous le petit chapeau brioudais, moins étriqué et plus joli que le couvercle de marmite, également en feutre noir cerclé de velours, dont se coiffent les Velaisiennes. Elle eut beau faire, elle était encore charmante malgré la fatigue qui éteignait un peu ses grands yeux vert de mer, autrefois si vantés par la marquise.

La soupe au riz et aux pommes de terre fut vite servie dans une petite pièce où Peyraque faisait, à ses moments perdus, un peu de menuiserie. Le bonhomme ne trouvait pas la réception convenable et voulait balayer les copeaux. — Au contraire, lui dit sa femme en étendant les rubans et la sciure de bois sur le carreau, tu n'y entends rien ! Elle trouvera que c'est un joli tapis. Oh ! tu ne la connais pas, toi ! > C'est la fille au bon Dieu, celle-là !

Caroline fit connaissance avec Peyraque en l'embrassant. C'était un homme d'une soixantaine d'années, encore des plus robustes, maigre, de taille moyenne et laid comme la plupart des montagnards de cette région ; mais sa figure austère et même dure avait un cachet de probité qui se révélait à première vue. Son rare sourire était extraordinairement bon. On y sentait un fond d'affection et de sincérité qui, pour ne pas se prodiguer en démonstrations, n'en offrait que plus de garanties.

Justine aussi avait les traits rigides et la parole brusque. C'était un mâle et généreux caractère.

Ardente catholique, elle respectait le silence de son mari, protestant de race, converti en apparence, mais libre penseur s'il en fut. Caroline savait ces détails et voyait avec attendrissement le respect délicat que cette femme exaltée savait porter dans son amour pour son mari. Il faut rappeler ici que M^^^ de Saint-Geneix, fille d'un homme très faible et sœur d'une femme sans énergie, devait le grand courage dont elle était pourvue au sang de sa mère d'abord, qui était d'origine cévenole, et ensuite aux premières notions de la vie que Justine lui avait données. Elle le sentit très clairement en se trouvant assise entre ces vieux époux dont la précision de langage et d'idées ne lui causait ni crainte ni étonnement. Il lui semblait que le lait de la montagnarde avait passé en elle jusqu'aux os, et qu'elle se retrouvait là comme avec des types déjà connus dans quelque antérieure existence.

— Mes amis, leur dit-elle lorsque Justine lui apporta la crème du dessert,pendant que Peyraque arrosait sa soupe d'un bol de vin chaud, bientôt suivi d'un bol de café noir, je vous ai promis de vous dire mon histoire, et la voici en deux mots : Un des fils de ma vieille dame a eu l'idée de m'épouser.

— Ah ! pardi ! ça devait être ! dit Justine.

— Tu as raison, parce que nos caractères et nos idées se ressemblaient. Tout le monde aurait dû prévoir cela, et moi la première.

— Et la mère aussi ! dit Peyraque.

— Eh bien ! personne ne s'est méfié, et le fils a beaucoup étonné et beaucoup fâché la mère quand il lui a dit qu'il m'aimait.

CfEORGE SAXD 2*51

— Et VOUS ? dit Justine.

— Moi, il ne m'avait jamais dit cela, et, comme je savais que je n'étais ni assez noble ni assez riche pour lui, je ne lui aurais jamais permis d'y penser.

— Ça, c'est bien ! reprit Peyraque.

— Et c'est vrai ! ajouta Justine.

— Donc j'ai vu que je ne pouvais rester un jour de plus, et, dès les premières paroles fâchées de la mère, je suis partie sans revoir le fils ; mais le fils aurait couru après moi, si j'avais été demeurer chez ma sœur. La marquise voulait me faire rester un peu pour m'expliquer avec lui, pour lui dire que je ne l'aimais pas...

— C'est peut-être cela qu'il aurait fallu faire ! dit Peyraque. Caroline fut frappée de l'austère logique du paysan.

— Oui sans doute, pensa-t-elle, c'est jusque-là qu'il aurait fallu pousser le courage.

Et, comme elle gardait le silence, la nourrice, éclairée par la pénétration du cœur, dit à son mari brusquement : — • Attends donc, toi ! Comme tu y vas ! Sais-tu si elle ne l'aimait pas, cette pauvre enfant ?

— Ah ! cela, c'est différent, reprit Peyraque, inclinant sa tête sérieuse et pensive qu'ennoblit un sentiment de pitié délicate.

Caroline se sentit remuée jusqu'au fond de l'âme par la droiture de cette amitié naïve qui d'un mot touchait le vif de sa blessure. Ce qu'elle n'avait pas senti la force et la confiance de dire à sa sœur, elle éprouva le besoin de ne pas le cacher à ce* cœurs profondément vrais qui lisaient dans le sien. — Eh bien ! mes amis, vous avez raison, dit-elle en leur prenant les mains ; je n'aurais peut-être pas eu la force de mentir, puisque, malgré moi,... je l'aime !

A peine eut-elle prononcé ce mot, qu'elle fut saisie d'effroi et regarda autour d'elle comme si Urbain eût pu être là pour l'entendre, et puis elle fondit en larmes à la pensée qu'il ne l'entendrait jamais.

— Courage, ma fille, Dieu vous aidera ! dit Peyraque en se levant.

{Le Marquis de Villemer : Calmann-Lévy, éditeur.)

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