JUL[EN SE DEMANDE SI MATHILDE SE MOQUE DE LUI OU L'AIME
A moins d'un mois de là, Julien se promenait pensif dans le jardin de l'hôtel de La Mole ; mais sa figure n'avait plus la dureté et la roguerie philosophe qu'y imprimait le sentiment continu de son infériorité. Il venait de reconduire jusqu'à la porte du salon M^^^ de La Mole, qui prétendait s'être fait mal au pied en courant avec son frère.
— Elle s'est appuyée sur mon bras d'une façon bien singulière! se disait Julien. Suis-je un fat, ou serait-il vrai qu'elle a du goût pour moi ? Elle m'écoute d'un air si doux, môme quand je lui avoue toutes les souffrances de mon orgueil ! Elle qui a tant de fierté avec tout le monde ! On serait bien étonné au salon si on lui voyait cette physionomie. Très certainement, cet air doux et bon, elle ne l'a avec personne.
Julien cherchait à ne pas s'exagérer cette singulière amitié. Il la comparait lui-même à un commerce armé. Chaque jour en se retrouvant, avant de reprendre le ton presque intime de la veille, on se demandait presque : Serons-nous aujourd'hui amis ou ennemis ? Julien avait compris que se laisser offenser impunément une seule fois par cette fille si hautaine, c'était tout perdre. Si je dois me brouiller, ne vaut-il pas mieux que ce soit de prime abord, en défendant les justes droits de mon orgueil, qu'en repoussant les marques de mépris dont serait bientôt suivi le moindre abandon de ce que je dois à ma dignité personnelle ?
Plusieurs fois, en des jours de mauvaise humeur, Mathilde essaya de prendre avec lui le ton d'une grande dame ; elle mettait une rare finesse à ces tentatives, mais Julien les repoussait rudement.
Un jour il l'interrompit brusquement. — Mademoiselle de La
1. Fils d'un menuisier de village, la Mole, et bientôt il croit s'aperce- Julien Sorel, après avoir été précep- voir qu'il n'est pas indifférent à la teur chez M. de Rénal, est entré fille du comte, Mathilde. comme secrétaire chez le comte de
STESDUAL 2f»r>
Mole a-t-elle quelque ordre à donner au secrétaire de son père ? lui dit-il, il doit écouter ses ordres, et les exécuter avec res])ect ; mais, du reste, il n'a pas un mot à lui adresser. Il n'est point payé pour lui communiquer ses pensées.
Cette manière d'être et les singuliers doutes qu'avait Julien firent disparaître l'ennui qu'il trouvait régulièrement dans ce salon si magnifique, mais où l'on avait peur de tout, et où il n'était convenable de plaisanter de rien.
Il serait plaisant qu'elle m'aimât ! Qu'elle m'aime ou non, continuait Julien, j'ai pour confidente intime une fille d'esprit devant laquelle je vois trembler toute la maison, et, plus que tous les autres, le marquis de Croisenois. Ce jeune homme si poli, si doux, si brave, et qui réunit tous les avantages de naissance et de fortune dont un seul me mettrait le cœur si à l'aise ! Il en est amoureux fou, il doit l'épouser. Que de lettres M. de la Mole m'a fait écrire aux deux notaires pour arranger le contrat ! Et moi qui me vois si subalterne la plume à la main, deux heures après, ici, dans le jardin, je triomphe de ce jeune homme si aimable : car enfin, les préférences sont frappantes, directes. Peut-être aussi elle hait en lui un mari futur. Elle a assez de hauteur pour cela. Et les bontés qu'elle a pour moi, je les obtiens à titre de confident subalterne !
Mais non, ou je suis fou, ou elle me fait la cour ; plus je me montre froid et respectueux avec elle, plus elle me recherche. Ceci pourrait être un parti pris, une affectation ; mais je vois ses yeux s'animer quand je parais à l'improviste. Les femmes de Paris savent-elles feindre à ce point ? Que m'importe ! j'ai l'apparence pour moi, jouissons des apparences. Mon Dieu, qu'elle est belle ! Que ses grands yeux bleus me plaisent, vus de près, et me regardant comme ils le font souvent ! Quelle différence de ce printemps-ci à celui de l'année passée, quand je vivais malheureux et me soutenant à force de caractère, au milieu de ces trois cents hypocrites méchants et sales ' ! J'étais presque aussi méchant qu'eux.
Dans les jours de méfiance : Cette jeune fille se moque de moi, pensait Julien. Elle est d'accord avec son frère pour me mystifier. Mais elle a l'air de tellement mépriser le manque