‹ Le 19e Dix-neuvième siècle par les textes; morceaux choisisChapitre 162 sur 305 · EPISODE DE LA BATAILLE DE WATERLOO · texte numérisé non relu

EPISODE DE LA BATAILLE DE WATERLOO

La cantinière tourna à droite et prit un chemin de traverse au milieu des prairies ; il y avait un pied de boue ; la petite charrette fut sur le point d'y rester : Fabrice poussa à la roue. Son cheval tomba deux fois ; bientôt le chemin, moins rempli d'eau, ne fut plus qu'un sentier au milieu du gazon. Fabrice n'avait pas fait cinq cents pas que sa rosse s'arrêta tout court : c'était un cadavre, posé en travers du sentier, qui faisait horreur au cheval et au cavalier.

La figure de Fabrice, très pâle naturellement, prit une teinte verte fort prononcée ; la cantinière, après avoir regardé le mort, dit, comme se parlant à elle-même : « Ça n'est pas de notre division. » Puis, levant les yeux sur notre héros, elle éclata de rire.

1. Le jeune Italien Fabrice, épris Napoléon ; il la trouve en pleine de gloire, a quitté la maison pa- bataille près de Waterloo ; une canternelle pour aller joindre l'armée de tinière lui sert de guide.

« — Ha ! ha ! mon petit ! s'écria-t-elle, en voilà du nanan ' ! » Fabrice restait glacé. Ce qui le frappait surtout, c'était la saleté des pieds de ce cadavre qui déjà était dépouillé de ses souliers, et auquel on n'avait laissé qu'un mauvais pantalon tout souillé de sang.

— Approche, lui dit la cantinière, descends de cheval ; il faut que tu t'y accoutumes. Tiens, s'écria-t-elle, il en a eu par la tête.

Une balle, entrée à côté du nez, était sortie par la tempe opposée, et défigurait ce cadavre d'une façon hideuse ; il était resté avec un œil ouvert.

— Descends donc de cheval, petit, dit la cantinière, et donne-lui une poignée de main pour voir s'il te la rendra.

Sans hésiter, quoique près de rendre l'âme de dégoût, Fabrice se jeta à bas de cheval et prit la main du cadavre qu'il secoua ferme ; puis il resta comme anéanti : il sentait qu'il n'avait pas la force de remonter à cheval. Ce qui lui faisait horreur surtout, c'était cet œil ouvert.

La vivandière va me croire un lâche, se disait-il avec amertume. Mais il sentait l'impossibilité de faire un mouvement : il serait tombé. Ce moment fut affreux ; Fabrice fut sur le point de se trouver mal tout à fait. La vivandière s'en aperçut, sauta lestement à bas de sa petite voiture, et lui présenta, sans mot dire, un verre d'eau-de-vie qu'il avala d'un trait ; il put remonter sur sa rosse, et continua la route sans dire une parole. La vivandière le regardait de temps à autre du coin de l'œil.

— Tu te battras demain, mon petit, lui dit-elle enfin ; aujourd'hui, tu resteras avec moi. Tu vois bien qu'il faut que tu apprennes le métier de soldat.

— Au contraire, je veux me battre tout de suite, s'écria notre héros, d'un air sombre, qui sembla de bon augure à la vivandière.

Le bruit du canon redoublait et semblait s'approcher. Les coups commençaient à former comme une basse continue ; un coup n'était séparé du coup voisin par aucun intervalle, et sur

1. Nanan. Dans le langage en- ce qui peut plaire. Fabrice est très fantin, chose bonne ù manger. Irian- jeune, et la cantinière lui parle dise, et, d'une façon générale, tout comme ù un enfant.

cette basse continue, qui rappelait le bruit d'un torrent lointain, on distinguait fort bien les feux de peloton.

Dans ce moment la route s'enfonçait au milieu d'un bouquet de bois. La vivandière vit trois ou quatre soldats des nôtres qui venaient à elle courant à toutes jambes ; elle sauta lestement à bas de sa voiture et courut se cacher à quinze ou vingt pas du chemin. Elle se blottit dans un trou qui était resté au lieu où l'on venait d'arracher un grand arbre. Donc, se dit Fabrice, je vais voir si je suis un lâche ! Il s'arrêta auprès de la petite voiture abandonnée par la cantinière et tira son sabre. Les soldats ne firent pas attention à lui et passèrent en courant le long du bois, à gauche de la route.

— Ce sont des nôtres, dit tranquillement la vivandière en revenant tout essoufflée vers sa petite voiture... Si ton cheval était capable de galoper, je te dirais : Pousse en avant jusqu'au bout du bois, vois s'il y a quelqu'un dans la plaine. Fabrice ne se le fit pas dire deux fois, il arracha une branche à un peuplier, l'effeuilla et se mit à battre son cheval à tour de bras ; la rosse prit le galop un instant, puis revint à son petit trot accoutumé. La vivandière avait mis son cheval au galop. — Arrête-toi donc, arrête ! criait-elle à Fabrice. Bientôt tous les deux furent hors du bois. En arrivant au bord de la plaine, ils entendirent un tapage effroyable ; le canon et la mousqueterie tonnaient de tous les côtés, à droite, à gauche, derrière. Et, comme le bouquet de bois d'où ils sortaient occupait un tertre élevé de huit ou dix pieds au-dessus de la plaine, ils aperçurent assez bien un coin de la bataille ; mais enfin il n'y avait personne dans le pré au delà du bois. Ce pré était bordé, à mille pas de distance, par une longue rangée de saules, très touffus ; au-dessus des saules paraissait une fumée blanche qui quelquefois s'élevait dans le ciel en tournoyant.

— Si je savais seulement où est le régiment ! disait la cantinière embarrassée. Il ne faut pas traverser ce grand pré tout droit. A propos, toi, dit-elle à Fabrice, si tu vois un soldat ennemi, pique-le avec la pointe de ton sabre, ne va pas t'amuser à le sabrer.

A ce moment, la cantinière aperçut les quatre soldats dont

nous venons de parler : ils déboucliaient du bois dans la plaine à gauche de la route. L'un d'eux était à cheval.

— Voilà ton affaire, dit-elle à Fabrice. Holà, ho ! cria-t-elle à celui qui était à cheval, viens donc ici boire le verre d'eaude-vie. Les soldats s'approchèrent.

— Où est le Q^ léger ? cria-t-elle.

— Là-bas, à cinq minutes d'ici, en avant de ce canal qui est le long des saules ; même que le colonel Maçon vient d'être tué.

— Veux -tu cinq francs de ton cheval, toi ?

— Cinq francs ! tu ne plaisantes pas mal, petite mère ; un cheval d'officier, que je vais vendre cinq napoléons avant un quart d'heure !

— Donne-m'en un de tes napoléons, dit la vivandière à Fabrice. Puis, s'approchant du soldat à cheval : Descends vivement, lui dit-elle, voilà ton napoléon.

Le soldat descendit, Fabrice sauta en selle gaiement ; la vivandière détachait le petit porte-manteau qui était sur la rosse.

— Aidez-moi donc, vous autres ! dit-elle aux soldats : c'est comme cela que vous laissez travailler une dame !

Mais à peine le cheval de prise sentit le porte-manteau, qu'il se mit à se cabrer, et Fabrice, qui montait fort bien, eut besoin de toute sa force pour le contenir.

— Bon signe ! dit la vivandière ; le monsieur n'est pas accoutumé au chatouillement du porte-manteau.

— Un cheval de général, s'écriait le soldat qui l'avait vendu, un cheval qui vaut dix napoléons comme un liard.

— Voilà vingt francs, lui dit Fabrice, qui ne se sentait pas de joie de se trouver entre les jambes un cheval qui eût du mouvement.

A ce moment, un boulet donna dans une ligne de saules, qu'il prit de biais, et Fabrice eut le curieux spectacle de toutes ces petites branches volant de côté et d'autre comme rasées par un coup de faux.

— Tiens, voilà le brutal * qui s'avance, lui dit le soldat, en prenant ses vingt francs. Il pouvait être deux heures.

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