MATEO FALCONE
— Bonjour, frère -.
— J'étais venu pour te dire, bonjour en passant, et à ma cousine Pepa •'. Nous avons fait une longue traite aujourd'hui ; mais il ne faut pas plaindre notre fatigue, car nous avons fait une fameuse prise. Nous venons d'empoigner Cianetto Sanpiero.
— Dieu soit loué ! s'écria Giuseppa, il nous a volé une chèvre laitière la semaine passée.
Ces mots réjouirent Camba.
— Pauvre diable ! dit Mateo, il avait faim.
— Le drôle s'est défendu comme un lion, poursuivit l'adjudant un peu mortifié ; il m'a tué un de mes voltigeurs, et, non content de cela, il a cassé le bras au caporal Chardon ; mais il n'y a pas grand mal, ce n'était qu'un Français... Ensuite, il s'était si bien caché, que le diable ne l'aurait pu découvrir. Sans mon petit cousin Fortunato, je ne l'aurais jamais pu trouver.
— Fortunato ! s'écria Mateo.
— Fortunato ! répéta Giuseppa.
— Oui, le Gianetto * s'était caché sous ce tas de foin làbas ; mais mon petit cousin m'a montré la malice. Aussi je le dirai à son oncle le caporal *, afin qu'il lui envoie un beau cadeau pour sa peine. Et son nom et le tien seront dans le rapport que j'enverrai à M. l'avocat général.
1. Pendant l'absence de ses pa- 3. Abréviation de Giuseppa. rcnts, Mateo I-alcone et Giuseppa, 4. Le Gianelto. L'article, en itale petit l'orlunalo a livré ù l'adju- lien, se met souvent avec les noms nant Gamba un bandit, Gianetto de personne.
Sanpiero, qui était venu chercher 5. « Les caporaux furent autrefois
un asile dans leur maison. Voici les chefs que se donnèrent les com-
Mateo et sa femme qui rentrent. niunes corses quand elles s'insur-
2. C'est l'adjudant Gamba qui gèrent contre les seigneurs féodaux, -salue le premier. Il ne sait trop Aujourd'hui, on donne encore quelquelle mine fera Mateo en apprenant quefois ce nom ù un hontme qui. par que Gianetto a été pris dans sa ses propriétés, ses alliances et sa maison. — • Biion giorno, fratcUo, clientèle, exerce une influence et une salut ordinaire des Corses (note de sorte de magistrature attentive Mérimée). sur un canton. • (Note de Mérimée.)
LE XIXi SIÈCLE PAR LES TKXTE3. — 18
— Malédiction ! dit tout bas Mateo.
Ils avaient rejoint le détachement. Gianetto était déjà couché sur la litière ^ et prêt à partir. Quand il vit Mateo en la compagnie de Gamba, il sourit d'un sourire étrange, puis, se tournant vers la porte de la maison, il cracha sur le seuil en disant :
— Maison d'un traître !
Il n'y avait qu'un homme décidé à mourir qui eût osé prononcer le mot de traître en l'appliquant à Falcone. Un bon coup de stylet, qui n'aurait pas eu besoin d'être répété, aurait immédiatement payé l'insulte. Cependant Mateo ne fit pas d'autre geste que celui de porter sa main à son front comme un homme accablé.
Fortunato était entré dans la maison, en voyant arriver son père. Il reparut bientôt avec une jatte de lait, qu'il présenta les yeux baissés à Gianetto.
— Loin de moi ! lui cria le proscrit d'une voix foudroyante.
Puis se tournant vers un des voltigeurs :
— Camarade, donne-moi à boire, dit-il.
Le soldat remit sa gourde entre ses mains, et le bandit but l'eau que lui donnait un homme avec qui il venait d'échanger des coups de fusil. Ensuite il demanda qu'on lui attachât les mains de manière qu'il les eût croisées sur sa poitrine, au lieu de les avoir liées derrière le dos.
— J'aime, disait-il, à être couché à mon aise.
On s'empressa de le satisfaire ; puis l'adjudant donna le signal du départ, dit adieu à Mateo, qui ne lui répondit pas, et descendit au pas accéléré vers la plaine.
Il se passa près de dix minutes avant que Mateo ouvrit la bouche. L'enfant regardait d'un œil inquiet tantôt sa mère et tantôt son père, qui, s'appuyant sur son fusil, le considérait avec une expression de colère concentrée.
— Tu commences bien ! dit enfin Mateo d'une voix calme, mais effrayante pour qui connaissait l'homme.
— Mon père ! s'écria l'enfant en s'avançant les larmes aux yeux comme pour se jeter à ses genoux.
1. Gianetto, blessé, a été mis par les soldats de Ganiba sur une litière
de paille.
Mais Mateo lui cria :
— Arrière de moi !
Et l'enfant s'arrêta et sanglota, immobile à quelques pas de son père.
Giuseppa s'approcha. Elle venait d'apercevoir la chaîne de la montre, dont un bout sortait de la chemise de Fortunato *.
— Qui t'a donné cette montre ? demanda-t-elle d'un ton sévère.
— Mon cousin l'adjudant.
Falcone saisit la montre, et, la jetant avec force contre une pierre, il la mit en mille pièces.
— Femme, dit-il, cet enfant est-il de moi ?
Les joues brunes de Giuseppa devinrent d'un rouge de brique.
— Que dis-tu, Mateo ? et sais-tu bien à qui tu parles ?
— P^h bien, cet enfant est le premier de sa race qui ait fait une trahison.
Les sanglots et les hoquets de Fortunato redoublèrent, et Falcone tenait ses yeux de lynx toujours attachés sur lui. Enfin il frappa la terre de la crosse de son fusil, puis le jeta sur son épaule et reprit le chemin du maquis en criant à Fortunato de le suivre. L'enfant obéit.
Giuseppa courut après Mateo et lui saisit le bras.
— C'est ton fils, lui dit-elle d'une voix tremblante en attachant ses yeux noirs sur ceux de son mari, comme pour lire ce qui se passait dans son âme.
— Laisse- moi, répondit Mateo, je suis son père. Giuseppa embrassa son fils et entra en pleurant dans sa
cabane. Elle se jeta à genoux devant une image de la Vierge et pria avec ferveur. Cependant Falcone marcha quelque deux cents pas dans le sentier et ne s'arrêta que dans \m petit ravin où il descendit. Il sonda la terre avec la crosse de son fusil et la trouva molle et facile à creuser. L'endroit lui parut convenable pour son dessein.
— Fortunato, va auprès de cette grosse pierre. L'enfant fit ce qu'il lui commandait, puis il s'agenouilla.
1. Gamba avait donné sa montre lui indiquât la cachette du bandit. i\ l'enfant pour en obtenir qu'il
— Dis tes prières.
— Mon père, mon père, ne me tuez pas.
— Dis tes prières ! répéta Mateo d'une voix terrible. L'enfant, tout en balbutiant et sanglotant, récita le Pater
et le Credo. Le père, d'une voix forte, répondait Amen ! à la fin de chaque prière.
— - Sont -ce là toutes les prières que tu sais ?
— Mon père, je sais encore VAve Maria et la litanie que ma tante m'a apprise.
— Elle est bien longue, n'importe.
L'enfant acheva la litanie d'une voix éteinte.
— i\s-tu fini ?
— Oh ! mon père, grâce ! pardonnez-moi ! Je ne le ferai plus ! Je prierai tant mon cousin le caporal qu'on fera grâce au Gianetto !
Il parlait encore ; Mateo avait aimé son fusil et le couchait 'en joue en lui disant :
— Que Dieu te pardonne î
L'enfant fit un effort désespéré pour se relever et embrasser les genoux de son père ; mais il n'en eut pas le temps. Mateo fit feu, et Fortunato tomba roide mort.
Sans jeter un coup d'œil sur le cadavre, Mateo reprit le chemin de sa maison pour aller chercher une bêche afin d'enterrer son fils. II avait fait à peine quelques pas qu'il rencontra Giuseppa, qui accourait alarmée du coup de feu.
— Qu'as-tu fait ? s'écria-t-elle.
— Justice.
— Où est-il ?
— Dans le ravin. Je vais l'enterrer. Il est mort en chrétien ; je lui ferai chanter une messe. Qu'on dise à mon gendre Tiodoro Blanchi de venir demeurer avec nous.
{Mateo Falcone; Calmarn-Lévy, éditeur.)