‹ Le 19e Dix-neuvième siècle par les textes; morceaux choisisChapitre 165 sur 305 · TU LE VENGERAS · texte numérisé non relu

TU LE VENGERAS

Un matin, après déjeuner, Colomba sortit un instant, et, au lieu de revenir avec un livre et du papier, parut avec son

1. Colomba, sœur d'Orso, le mène à l'endroit où leur père a été tué.

inezzaro ' sur latête. Son air était plus sérieux encore que de coutume.

— Mon frère, dit-elle, je vous prierai do sortir avec moi.

— Où veux-tu que je t'accompagne ? dit Orso en lui offrant son bras.

— Je n'ai pas besoin de votre bras, mon frère, mais prenez votre fusil et votre boîte à cartouche?. Un homme ne doit jamais sortir sans ses armes.

— A la bonne heure ! Il faut se conformer à la mode *. Où allons-nous ?

Colomba, sans répondre, serra le mezzaro autour de sa tête, appela le chien de garde, et sortit siiivie de son frère. S'éloignant à grands pas du village, elle prit un ciiemin creux qui serpentait daas les vignes, après avoir envoyé devant elle le chien, à qui elle fit un signe qu'il semblait bien connaître ; car aussitôt il se mit à courir en zigzag, passant dans les vignes, tantôt d'un côté, tantôt de l'autre, toujours à cinquante pas de sa maîtresse, et quelquefois s'arrêtant au milieu du chemin pour la regarder en remuant la queue. Il paraissait s'acquitter parfaitement de ses fonctions d'éclaireur.

— Si Muschetto aboie, dit Colomba, armez votre fusil ', mon frère, et tenez- vous immobile.

A un demi-mille du village, après bien des détours, Colomba s'arrêta tout à coup dans un endroit où le chemin faisait un coude. Là s'élevait une petite pyramide de branchages, lea uns verts, les autres desséchés, amoncelés à la hauteur de trois pieds environ. Du sommet on voyait percer l'extrémité d'une croix de bois peinte en noir. Dans plusieurs cantons de la Corse, surtout dans les montagnes, un usage extrêmement ancien, et qui se rattache peut-être à des superstitions du paganisme, oblige les passants à jeter une pierre ou un rameau d'arbre sur le lieu où un homme a péri de mort violente. Pendant de longues années, aussi longtemps que le souvenir de sa fin tragique demeure dans la mémoire des hommes, cette offrande singulière s'accumule ainsi de jour en jour. On appelle cela Vamas, le mucchio d'un tel.

1. 'Mezzaro. Voile de soie noire. 3. Colomba prévoit quelque atta-

2. Il y a bien des années qu'Orso nue des Barracini qu'elle accuse a quitté la Corse. d'avoir assasiné son pière.

Colomba s'arrêta devant' ce tas de feuillage, et, arrachant une branche d'arbousier, l'ajouta à la pyramide.

— Orso, dit-elle, c'est ici que notre père est mort. Prions pour son âme, mon frère !

Et elle se mit à genoux. Orso l'imita aussitôt. En ce moment la cloche du village tinta lentement, car un homme était mort dans la nuit. Orso fondit en larmes.

Au bout de quelques minutes, Colomba se leva, l'œil sec, mais la figure animée. Elle fit du pouce à la hâte le signe de croix familier à ses compatriotes et qui accompagne d'ordinaire leurs serments solennels ; puis, entraînant son frère, elle reprit le chemin du village. Ils rentrèrent en silence dans leur maison. Orso monta dans sa chambre. Un instant après, Colomba l'y suivit, portant une petite cassette qu'elle posa sur la table. Elle l'ouvrit et en tira une chemise couverte de larges taches de sang.

— Voici la chemise de votre père, Orso. Et elle la jeta sur ses genoux.

— Voici le plomb qui l'a frappé.

Et elle posa sur la chemise deux balles oxydées.

— Orso, mon frère ! cria-t-elle en se précipitant dans ses bras et l'étreignant avec force, Orso ! tu le vengeras !

Elle l'embrassa avec une espèce de fureur, baisa les balles et la chemise, et sortit de la chambre, laissant son frère comme pétrifié sur sa chaise.

{Colomba ; Calmann-Lévy, éditeur.)

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