LAMENNAIS
« Maudit soit le Christ, qui a ramené sur la terre la Liberté ! »
Et les six autres hommes couronnés se levèrent tous ensemble, et tous ensemble poussèrent le même cri :
a Maudit soit le Christ, qui a ramené sur la terre la Liberté ! »
Après quoi, s' étant rassis sur leurs sièges de fer, le premier * dit :
« Mes frères, que ferons-nous pour étouffer la Liberté ? Car notre règne est fini si le sien commence. Notre cause est la même : que chacun propose ce qui lui semble bon.
» Voici, pour moi, le conseil que je donne. Avant que le Christ vînt, qui se tenait debout devant nous ? C'est sa religion qui nous a perdus : abolissons la religion du Christ. »
Et tous répondirent : « Il est vrai. Abolissons la religion du Christ. »
Et un second s'avança vers le trône, prit le crâne humain, y versa du sang, le but, et dit ensuite :
« Ce n'est pas la religion seulement qu'il faut abolir, mais encore la science et la pensée ; car la science veut connaître ce qu'il n'est pas bon pour nous que l'homme sache ; et la pensée est toujours prête à regimber contre la force. »
Et tous répondirent : « Il est vrai. Abolissons la science et la pensée. »
Et, ayant fait ce qu'avaient fait les deux premiers, un troisième dit :
« Lorsque nous aurons replongé les hommes dans l'abrutissement en leur ôtant et la religion, et la science, et la pensée, nous aurons fait beaucoup, mais il nous restera quelque chose à faire.
» La brute a des instincts et des sympathies dangereuses. Il faut qu'aucun peuple n'entende la voix d'un autre peuple, de peur que, si celui-là se plaint et se remue, celui-ci ne soit tenté de l'imiter. Qu'aucun bruit du dehors ne pénètre chez nous. »
Et tous répondirent : « Il est vrai. Qu'aucun bruit du dehors ne pénètre cJiez nous, a
1. S'élant rassis sur leurs.,.,, le premier dit. Cf. p. 322, n. 1.
Et un quatrième dit : « Nous avons notre intérêt, et les peuples ont aussi leur intérêt opposé au nôtre. S'ils s'unissent pour défendre contre nous cet intérêt, comment leur résisterons-nous ?
» Divisons pour régner. Créons à chaque province, à chaque ville, à chaque hameau, un intérêt contraire à celui des autres hameaux, des autres villes, des autres provinces.
» De cette manière, tous se haïront, et ils ne songeront pas à s'unir contre nous. »
Et tous répondirent : « Il est vrai. Divisons pour régner : la concorde nous tuerait. »
Et un cinquième, ayant deux fois rempli de sang et vidé deux fois le crâne humain, dit :
«J'approuve tous ces moyens ; ils sont bons, mais insuffisants. Faites des brutes, c'est bien ; mais effraj^ez ces brutes ; frappez-les de terreur par une justice inexorable et par des supplices atroces, si vous ne voulez pas tôt ou tard en être dévorés. Le bourreau est le premier ministre d'un bon prince ^. »
Et tous répondirent : « Il est vrai. Le bourreau est le premier ministre d'un bon prince. »
Et un sixième dit :
<( Je reconnais l'avantage des supplices prompts, terribles, inévitables. Cependant il y a des âmes fortes et des âmes désespérées qui bravent les supplices.
» Voulez-vous gouverner aisément les hommes ? amollissezles par la volupté. La vertu ne nous vaut rien ; elle nourrit la force : épuisons-la plutôt par la corruption. »
Et tous répondirent : « Il est vrai. Epuisons la force et l'énergie et le courage par la corruption. »
Alors le septième, ayant comme les autres bu dans le crâne humain, parla de la sorte, les pieds sur le crucifix :
« Plus de Christ ; il y a guerre à mort, guerre éternelle entre lui et nous.
» Mais comment détacher de lui les peuples ? C'est une tentative vaine. Que faire donc ? Ecoutez-moi : il faut gagner les prêtres du Christ avec des biens, des honneurs et de la puissance.