‹ Le 19e Dix-neuvième siècle par les textes; morceaux choisisChapitre 230 sur 305 · LA REVOLUTION · texte numérisé non relu

LA REVOLUTION

Je me suis dit dès l'âge de raison politique, c'est-à-dire dès l'âge où nous nous faisons à nous-mêmes nos opinions après avoir balbutié, en enfants, les opinions ou les préjugés de nos nourrices : Qu'est-ce donc que la Révolution française ?

La Révolution française est-elle, comme le disent les adorateurs du passé, une grande sédition du peuple, qui s'agite pour rien, et qui brise, dans ses convulsions insensées, son Eglise, sa monarchie, ses castes, ses institutions, sa nationalité, et déchire la carte même de l'Euroiie ? Mais, à ce titre, la révolution opérée par le christianisme quand il se leva sur le monde ne serait donc qu'une grande sédition aussi ; car il a produit pour se faire place une grande commotion dans le monde ! Non ! la Révolution n'a pas été une misérable sédition de la France ; car une sédition s'apaise comme elle se soulève, et ne laisse après elle que des ruines et des cadavres. La Révolution a laissé des échafauds et des ruines, il est vrai, c'est son remords et son malheur ; mais elle a laissé une doctrine, elle a laissé un esprit qui durera et qui se }>erpétuera autant que vivra la raison humaine. Je me suis dit encore : la Révolution, comme le prétendent les soidisant politiques du fait *, n'a-t-elle été que le résultat d'un embarras de finances dans le trésor public, embarras que les résistances d'une cour avide ont empêché M. Necker de pallier, et sous lequel s'est écroulée, dans le gouffre d'un jxîtit déficit d'impôts, une monarchie de quatorze siècles ? Quoi ! c'est pour un misérable déficit de cinquante à soixante millions dans un empire aussi riche que la France, que la monarchie a été détruite, que la féodalité a été déracinée, que l'Eglise a été dépossédée, que l'aristocratie a été nivelée,

1. Les iwliliqiies du fait. Ceux qui n'accordent aucune influence

aux idées.

que la France a dépensé des milliards de son capital et des millions de vies de ses enfants ! Quelle cause pour un pareil effet ! et quelle proportion entre l'effet et la cause ! Et quelle petitesse les calomniateurs d'un des plus immenses événements de l'histoire moderne attribuent au principe de la Révolution, afin d'atténuer la grandeur et l'importance de l'événement par l'insignifiance et la vileté du motif ! Laissons cette puérilité aux hommes de finances qui, accoutumés à tout chiffrer dans leurs calculs, ont voulu aussi chiffrer la chute d'un vieux monde et la naissance d'un monde nouveau.

Enfin je me suis dit : La Révolution française est-elle un accès de frénésie d'un peuple ne comprenant pas luimême ce qu'il veut, ce qu'il cherche, ce qu'il poursuit par delà les démolitions et les flots de sang qu'il traverse pour arriver par la lassitude au même point d'où il est parti ? Mais cinquante ans ont passé depuis le jour où ce prétendu accès de démence a saisi une nation tout entière, roi, cour, noblesse, clergé, peuple. Les générations, abrégées par l'échafaud et par la guerre, ont été deux fois renouvelées. La France est rassise ; l'Europe est de sang-froid, les hommes ne sont plus les mêmes, et cependant le même esprit anime encore le monde pensant ! et les mêmes mots, prononcés ou écrits par les plus faibles organes, font encore palpiter les mêmes fibres dans tous les cœurs, dans toutes les poitrines des enfants même de ceux qui sont morts dans ce choc contraire de deux idées ! Ah ! si c'est là une démence nationale, convenez du moins que l'accès en est long et que l'idée en est fixe ! et qu'une pareille folie de la Révolution pourrait bien ressembler un jour à cette folie de la croix ^ qui dura deux mille ans, qui sapa le vieux monde, qui apprit aux maîtres et aux esclaves le nom nouveau de frères, et qui renouvela les autels, les empires, les lois et les institutions de l'univers !

Non, la Révolution française fut autre chose : il n'est pas donné à de vils intérêts matériels de produire de pareils effets. Le genre humain est spiritualiste malgré ses calomniateurs ; il se meut quelquefois pour des intérêts, mais c'est

1. Folie de la croix. Expression siècle, et qui en fait cependant le consacrée ; ce qui, dans le christia- sens profond, nisme, paraît insensé aux sages du

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