‹ Le 19e Dix-neuvième siècle par les textes; morceaux choisisChapitre 237 sur 305 · Lettre à l'Académie, chap. IIL · texte numérisé non relu

Lettre à l'Académie, chap. IIL

VILLEMAIX 377

contraste dans les sujets sérieux. C-ependant la langue française n'avait encore réussi que dans les joyetisetés folâtres. Ronsard égarait son talent par une imitation maladroite des langues anciennes, et Amyot n'avait pu rendre que par une iieureuse naïveté la précision énergique et l'élégance audacieuse de Plutarque. Il nous est donc permis de dire avec Voltaire : ce n'est pas le langage de Montaigne, c'est son imagination qu'il faut regretter. Je ne dissimulerai pas cependant que ces expressions d'un autre siècle, ces formes antiques, et, pour ainsi dire, ce premier débrouillement d'une langue, aujourd'iiui perfectionnée peut-être jusqu'au point d'être affaiblie, présentent un intérêt de curiosité qui peut inviter à la lecture. Mais l'emploi si naturel, les alliances si liardies, les effets si pittoresques de ces termes surannés, ces coupes savantes, ces mots pleins d'idées, ces phrases où, par la force du sens, l'auteur a trouvé l'expression qui ne jieut vieillir et deviné la langue de nos jours, voilà ce que l'on admire dans Montaigne, voilà ce qu'il n'a pas reçu de son idiome encore rude et grossier, mais ce qu'il lui a donné par son génie.

L'imagination est la qualité dominante du style de Montaigne. Cet homme n'a point de su})érieur dans l'art de peindre par la parole. Ce qu'il pense, il le voit ; et, par la vivacité de ses expressions, il le fait briller à tous les yeux. Telle était la prompte sensibilité de ses organes et l'activité de son âme. Il rendait les impressions aussi fortement qu'il les recevait.

Le philosojihe Malebranche, tout ennemi qu'il était de l'imagination ', admire celle de Montaigne et l'admirp trop peut-être ; il veut qu'elle fasse seule le mérite des Essais, et qu'elle y domine au préjudice de la raison. Nous n'accepterons pas un pareil éloge. Montaigne se sert de l'imagination pour produire au dehors ses sentiments tels qu'ils sont empreints dans son âme. Sa chaleur vient de sa conviction, et ses paroles animées sont nécessaires pour conserver toute sa i)ensée et pour exprimer tous les mouvements de son esprit. {Essai sur Montaigne; Perrin. éditeur).

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