VOITURE
... A la différence de tant d'hommes distingués et d'écrivains de renom qui, ayant eu une partie de leur fortune viagère, en ont une autre partie durable et immortelle, Voiture a tout mis en viager : il n'a été qu'un charme et une merveille de la société ; il a voulu plaire et il y a réussi, mais il s'y est consumé tout entier; et aujourd'hui, lorsqu'on veut ressaisir en lui l'écrivain ou le poète, on a besoin d'un effort pour être juste, pour ne pas lui appliquer notre propre goût, nos propres idées d'agrément, et pour remettre en jeu et dans leur à-propos ces choses légères.
Voiture était né l'esprit le plus fin et le plus délicat, formé par la nature pour la compagnie la plus choisie, pour en être l'enfant gâté et les délices. Il fut quelque temps avant de rencontrer ce doux chmat auquel il était destiné. Il naquit à Amiens en 1598, aux hmites des deux siècles. Son père, qui était un marchand de vin en gros suivant la Cour, et fort connu des grands, lui fit donner la meilleure éducation. Voiture étudia à Paris, au collège de Boncourt, et de là il alla faire son droit à l'université d'Orléans. De bonne heure on parla de lui pour ses vers, pour ses lettres ; une lettre surtout qu'il adressa à M"^^ de Saintot en lui envoyant le Roland furieux traduit par Rosset (a Madame, voici sans doute la plus belle aventure que Roland ait jamais eue, etc. ») courut et commença à le mettre en réputation. Malgré l'amitié de M. d'Avaux ^, son ancien condisciple, avec qui il avait renoué un commerce familier, il ne brillait encore que dans les cercles bourgeois, lorsque M. de Chaudebonne, l'aj^ant un jour rencontré dans une maison, lui dit : « Monsieur, vous êtes un trop galant homme pour demeurer dans la bourgeoisie ; il faut que je vous en tire. « Par lui Voiture fut présenté chez la marquise de Rambouillet, l'oracle du mérite et
1. Illustre diplomate, qui négo- cia les traités de Westphalie. Plus
tard, il fut surintendant des finances.
de la ])olitesse, et, dès ce moment, il entra dans sa vraie sphère ; il n'eut plus qu'à suivre sa voiation, qui était d'être le bel esprit à la mode dans uns société d'élite. Il n'avait qu3 vingt-sept ans (1625). Il s'e^t peint à nous patit, «la taille de deux ou trois doigts au-dessous de la médiocre, la tête assez belle, (ses portraits nous la montrent mêm? très belle), les yeux doux, mais un peu égarés, et le visage assez niais »\ Ailleurs il parle encore de cette mine entre douce et niaise, et de ses sourcils joints. Il eut de bonne heure les cheveux grisonnants, et sa complexion résista peu à cette continuelle fatigue de plaire. Il n'y eut que trop de succès. L'esprit et la grâce qui animaient ce petit corps, l'étincelle qui en jaillissait à la première rencontre, la hardiesse et l'aisance, le don de l'à-propos, un soin vif entrecoupé parfois d'un air de rêverie et rehaussé d'un grain de caprice, faisaient de lui la personne la plus agréable et la mieux accueillie, et en particulier auprès des femmes et des grands.
C'était le moment où Balzac, de quatre ans plus âgé que Voiture, atteignait par la publication de ses Lettres (1624) à cette haute réputation d'éloquence et de beau style qu'il conserva et maintint pendant toute sa vie. Voiture, en homme d'esprit (et il avait bien autrement d'esprit proprement dit que Balzac, qui avait principalement du talent), ne songea point à lutter avec lui : il laissa ce provincial superbe et solennel croire qu'il régnait de sa maison d'Angoulême sur l'empire des Lettres ; il lui rendit même hommage : quant à lui, il ne se piqua que de bien vivre, de vivre le plus agréablement, de conquérir la faveur des plus grands et des plus belles, et, tout en s'amusant à tous les étages, de s'épanouir par son côté précieux au centre de la vraie urbanité dans la plus douce lumière. Il ne publia rien de son vivant ; il ne disposa rien pour l'avenir ; heureux de jouir à l'instant même, il mit une négligence de galant homme à assurer le sort futur de ses œuvres, et il sembla ne viser qu'à une gloire, à faire que ceux qui l'avaient connu et goûté dissent après lui : « Il n'y a eu, il n'y aura jamais qu'un Voiture. »
La liv^rée qu'avait l'esprit en son temps, il la prit, il la donna aux autres en renchérissant, et se contentant de la marquer d'un tour unique qui était le sien. Il n'essaya pas de
lutter contre les abus du goût ; il n'avait rien en lui du réformateur ni du critique : ce n'était qu'un courtisan enjoué et sans fadeur. Il naviguait à fleur d'eau sur les courants du jour, s'amusant à y suivre ou à y précéder les autres, et à y faire mille jeux, déroulant ses flatteries, dérobant ses malices. Ce ne sont chez lui que plaisanteries de société et de coterie, tours de force subtils dont on ne sait d'abord que dire quand on le lit aujourd'hui, et qu'on n'est pas très sûr d'entendre à moins d'être initié...
Il n'y a rien de plus particulier, de plus approprié à l'heure et à la minute présente que la conversation et le genre de plaisanterie qui y ^ circule. Cela ne se transmet pas et ne s'écrit jamais que très imparfaitement. Ce qu'on a à faire en lisant aujourd'hui Voiture, ce n'est donc pas tant de chercher si ce qu'il dit est pour nous réellement plaisant, c'est plutôt de se figurer par lui quel pouvait être le tour d'esprit et d'amusement en vogue dans cette société ingénieuse, recherchée et souverainement élégante, de qui date chez nous l'établissement continu de la société polie. On le devine très bien en s'y prêtant un peu. Cet esprit de Voiture et de son monde n'était pas seulement un esprit de riposte et de trait, c'était aussi un esprit inventif, et qui se mettait en frais d'imagination pour divertir et pour plaire avec abondance et récidive. On entrevoit des parties montées, improvisées, de vraies petites scènes, qui variaient à l'infini cette vie de loisir, ces journées de promenade et d'entretiens. On jouait aux muses, on jouait aux grâces et aux nymphes. On avait des plaisanteries qui duraient des années, on en avait qui ne servaient qu'un jour. On inventait des motifs à aimables querelles, on se créait des tournois. L'esprit de Voiture était toujours en action et en mouvement comme pour un théâtre de société. M"^ de Rambouillet avait-elle témoigné son admiration pour le roi de Suède Gustave- Adolphe, on se mettait à lui faire la guerre de ce qu'elle était éprise de lui, et Voiture, saisissant ce beau prétexte du roi de Suède, faisait travestir cinq ou six hommes en Suédois, lesquels arrivaient un jour en carrosse à la porte de l'hôtel de Rambouillet et présentaient à M^'® de