‹ Le 19e Dix-neuvième siècle par les textes; morceaux choisisChapitre 249 sur 305 · Dans ses lettres · texte numérisé non relu

Dans ses lettres

Rambouillet, comme de la part du conquérant, son portrait avec une lettre : « Mademoiselle, voici le lion du Nord et ce conquérant dont le nom a fait tant de bruit dans le monde qui vient mettre à vos pieds les trophées de l'Allemagne, et qui, après avoir défait Tilly *, etc., etc. » Une autre fois. Voiture, alors en voyage, écrivait de Nancy à M'"'' de Rambouillet sous le nom de Callot, en lui envoyant un recueil de ce graveur *. Une autre fois, jouant sur le nom de lionne qu'on donnait à M^^^ Paulet ^ à cause de la couleur de ses cheveux, il écrivait de Ceuta en Afrique (où réellement il était alors), et signait Léonard, gouverneur des lions du roi de Maroc. Au duc d'Enghien, après le passage du Rhin, il écrit la fameuse lettre de la Carpe à son compère le Brochet. Sarazin *, dans sa jolie pièce de la Pompe funèbre, a pu présenter les exploits d'esprit de Voiture en une suite d'épisodes et de chapitres distincts comme ceux d'un roman. En tout cela on trouve le même art, le même talent de société déguisé, métamorphosé en cent façons, et jaloux de tirer d'un rien tout ce qui peut donner à une familiarité d'habitude le piquant de la diversité et de l'imprévu. Cette vie oisive eût paru trop longue et trop monotone si le travestissement ne l'avait sans cesse renouvelée. On brodait ingénieusement tous les thèmes ; on filait en mille nuances le bel esprit. Voiture suffisait à tout, mais il n'allait pas au-delà et ne pensait guère à nous autres gens du lendemain, ni à la postérité...

On a comparé Voiture, et de son temps et depuis, à bien des écrivains et des poètes célèbres, à Horace, à Catulle, à Lucien, à Voltaire, à Delille, à d'autres encore. Essayons un peu de quelques-uns de ces divers noms comme de pierres de touche pour éprouver ses qualités et pour achever de nous le définir.

Horace ! il faut courir vite sur ce nom quand on parle de Voiture, de peur d'être trop sévère à celui-ci. Pourtant on ne peut s'empêcher de remarquer que, si Boileau avait ajouté à ses talents de poète et à sa finesse de critique les grâces et

1. Général des Impériaux pcn- bourgeoise, que M"» de Rambouillet dant la guerre de Trente ans. avait cependant admise au nombre

2. Callot (1592-1635) était né s"! de ses amies les plus intimes. Nancy. 4. Poète de société, qui avait de

3. Angélique Paulet, de famille l'esprit et de l'agrément, 1605-1654.

le monde ^ de Voiture, son art de vivre sur un pied de familiarité avec les plus grands et de jouer sans cesse avec eux sans s'oublier, il eût mieux ressemblé à Horace. D'ailleurs Voiture n'avait d'Horace ni la justesse mofale, ni l'élévation, ni le noble souci de l'immortalité et ce qui fait qu'on a droit à chanter son Exegi monumentum ^, rien de solide, ni même cette libéralité ^ d'âme qui achève le goût et qui fait qu'Horace, par exemple, en toute occasion, a parlé si honorablement de son père : Voiture, on le sait, était embarrassé du sien *.

Avec Catulle, on est plus à l'aise pour lui comparer Voiture, qui évidemment a songé quelquefois à l'imiter. Mais quelle distance encore ! Catulle, au milieu de ses jolis hendécasyllabes et de ses mordants badinages, est un poète profond, un poète sérieux, ayant le culte de son art. Il a eu, en parlant de Lesbie, des accents d'une simphcité brûlante et passionnée, et il est au œmble de la perfection (Fénelon l'a dit) quand il fait parler son désespoir. Il a sur la mort d'un frère des accents d'une sensibilité tendre et douloureuse. Peintre d'Ariane ^, il a trouvé de grandes images et des jets d'antique et immortelle beauté. Voiture n'avait rien de passionné ; il en contait à toutes les femmes, mais on doute qu'il ait jamais aimé une seule fois avec ardeur et avec flamme. Sa poésie passait presque toute en compliments et en dragées de société. M^i^ de Rambouillet disait des douceurs que répandait Voiture en conservant ou en écrivant des lettres : « C'est toute poésie. » Il était trop paresseux, trop insoucieux de l'avenir, pour travailler ses vers : ayant eu à copier je ne sais quelle de ses pièces qu'on lui avait demandée en Angleterre, il dit « que ce sont les seuls vers que jamais il ait écrits deux fois. » J'admets qu'il se vante un peu, mais cette affectation de négligence équivaut à la négligence même. Après cela, il faut dire de Voiture ce qu'a dit Vol-

1. Le monde. L*usage du monde, l'esclave ; ici, la noblesse et la déliet tout ce qu'il suppose d'aisance, catesse morales.

de tact, d'agrément. 4. « C'est ce qu'ont dit les contem-

2. Odes, III, XXX. « J'ai achevé porains de Voiture, et je m'en tiens un monument plus durable que là-dessus à l'impression qu'ils nous l'airain. » ont transmise. » (Note de Sainte-

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