‹ Le 19e Dix-neuvième siècle par les textes; morceaux choisisChapitre 252 sur 305 · LA METHODE DE SAINTE-BEUVE · texte numérisé non relu

LA METHODE DE SAINTE-BEUVE

Il me prend l'idée d'exposer une fois pour toutes quelquesuns des principes, quelques-unes des habitudes de méthode qui me dirigent dans cette étude, déjà si ancienne, que je fais des personnages littéraires. J'ai souvent entendu reprocher à la critique moderne, à la mienne en particulier, de n'avoir point de théorie, d'être tout historique, tout individuelle ^ Ceux qui me traitent avec le plus de faveur ont bien voulu dire que j'étais un assez bon juge, mais qui n'avait pas de Code. J'ai une méthode pourtant, et, quoiqu'elle n'ait point préexisté et ne se soit point produite d'abord à l'état de théorie, elle s'est formée chez moi de la pratique même ^, et une longue suite d'applications n'a fait que la confirmer à mes yeux.

Eh bien, c'est cette méthode ou plutôt cette pratique, qui m'a été de bonne heure comme naturelle et que j'ai instinctivement trouvée dès mes premiers essais de critique ', que

1. Ce sont là deux reproches bien n'ait point préexisté, etc., c'est différents ou même, en un certain pourtant une méttiode, et elle s'est sens, contraires. Mais l'un et l'autre formée, etc.

reviennent à dire que la critique 3. Cf. par exemple le début de

moderne n'est pas dogmatique. l'article sur Corneille dans le tome I"

2. Quoiqu'elle... de la pratique des Portraits littéraires ; cet article même. Ce quoique s'explique par est daté de 1828.

une ellipse : quoique cette méthode

je n'ai cessé de suivre et de varier selon les sujets durant des années ; dont je n'ai jamais songé, d'ailleurs, à faire un secret ni une découverte * ; qui se rapporte sans doute par quelquas points à la méthode de M. Taine, mais qui en diffère à d'autres égards ; qui a été constamment méconnue dans mes écrits par des contradicteurs qui me traitaient comme le plus sceptique et le plus indécis des critiques et en simple amuseur ; que jamais ni les Génin - ni les Rigault '', ni aucun de ceux qui me faisaient l'honneur de me sacrifier à M. Villemain et aux autres maîtres antérieurs n'ont daigné soupçonner, c'est cet ensemble d'observations et de directions positives que je vais tâcher d'indiquer brièvement. Il vient un moment dans la vie où il faut éviter autant que possible aux autres l'embarras de tâtonner à notre sujet, et où c'est l'heure ou jamais de se développer tout entier.

La littérature, la production littéraire, n'est point pour moi distincte ou du moins séparable du reste de l'homme et de l'organisation ; je puis goûter une œuvre, mais il m'est difficile de la juger indépendamment de la connaissance de l'homme même * ; et je dirais volontiers : tel arbre, tel fruit. L'étude littéraire me mène ainsi tout naturellement à l'étude morale *.

Avec les Anciens, on n'a pas les moyens suffisants d'observation. Revenir à l'homme, l'œuvre à la main, est impossible dans la plupart des cas avec les véritables Anciens ®, avec ceux dont nous n'avons la statue qu'à demi brisée. On est donc réduit à commenter l'œuvre, à l'admirer, à rêver l'auteur et le poète à travers. On peut refaire ainsi des figures de poètes ou de philosophes, des bustes de Platon, de Sophocle ou de Virgile, avec un sentiment d'idéal élevé ; c'est tout ce que permet l'état des connaissances incomplètes, la disette

Page 1