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408 LE XIXe SIECLE PAR LES TEXTES
des phrases telles que celles-ci : les Français pillent les Oavles, ils sont repousses par V empereur Julien. Son livre ne s'adresse qu'à des savants, et le texte latin, placé en regard, corrige à l'instant l'erreur. Mais cette erreur est d'une bien autre conséquence dans un ouvrage écrit pour le public et destiné à ceux qui veulent apprendre les premiers éléments de l'histoire nationale. Quel moyen un pauvre étudiant a-t-il de ne pas se créer les idées les plus fausses, quand il lit : Clodion le Chevelu, roi de France ; conversion de Clovis et des Français, etc. ? Le Germain Chlodio n'a pas régné sur un seul département de la France actuelle, et, au temps de Chlodowig, que nous appelons Clovis, tous les habitants de notre territoire, moins quelques milliers de nouveaux venus, étaient chrétiens et bons chrétiens.
Si notre histoire se termine par l'unité la plus complète de nation et de gouvernement, elle est loin de commencer de môme. Il ne s'agit pas de réduire nos ancêtres à une seule race, ni même à deux, les Franks et les Gaulois : il y a bien d'autres choses à distinguer. Le nom de Gaulois est vague ; il comprenait plusieurs populations différentes d'origine et de langage ; et, quant aux Franks, ils ne sont pas la seule tribu germanique qui soit venue joindre à ces éléments divers un élément étranger. Avant qu'ils eussent conquis le nord de la Gaule, les Visigoths et les Burgondes en occupaient le sud et l'est. L'envahissement progressif des conquérants septentrionaux renversa le gouvernement romain et les autres gouvernements qui se partageaient le pays au V siècle ; mais il ne détruisit pas les races d'hommes, et ne les fondit pas en une seule. Cette fusion fut lente ; elle fut l'œuvre des siècles ; elle commença, non à l'établissement, mais à la chute de la domination franke ^
Ainsi, il est absurde de donner pour base à une histoire de France la seule histoire du peuple frank. C'est mettre en oubli la mémoire du plus grand nombre de nos ancêtres, de ceux qui mériteraient peut-être à un plus juste titre notre vénération fihale. Le premier mérite d'une histoire nationale écrite pour un grand peuple serait de n'oubUer personne, de
1. On sait qu'Augustin Thierry corrigea plus tard ses vues sur la
persistance indéfinie des races.
ne sacrifier personne, de présenter sur chaque portion du territoire les hommes et les faits qui lui appartiennent. L'histoire de la contrée, de la province, de la ville, est la seule où notre âme s'attache par un intérêt patriotique ; les autres peuvent nous sembler curieuses, instructives, dignes d'admiration ; mais elles ne nous touchent point de cette manière. Or, comment veut-on qu'un Languedocien ou qu'un Provençal aime l'histoire des Franks et l'accepte comme histoire de son pays ? Les Franks n'eurent d'établissements fixes qu'au bord de la Loire ; et, lorsqu'ils passaient leurs limites et descendaient vers le sud, ce n'était guère que pour piller et rançonner les habitants, auxquels ils donnaient le nom de Romains. Est-ce de l'histoire nationale pour un Breton que la biographie des descendants de Clovis ou de Charlemagne, lui dont les ancêtres, à l'époque de la première et de la seconde race, traitaient avec les Franks de peuple à peuple ? Du VI® au X*^ siècle, et même dans les temps postérieurs, les héros du nord de la France furent des fléaux pour le midi. Le C'iiarles Martel de nos histoires, Karl le Marteau, comme l'appelaient les siens, d'un surnom emprunté au culte aboli du dieu Thor ^ fut le dévastateur, non le sauveur de l'Aquitaine et de la Provence...
Le grand précepte qu'il faut donner aux historiens, c'est de distinguer au lieu de confondre - ; car, à moins d'être varié, l'on n'est point vrai. Malheureusement les esprits médiocres ont le goût de l'uniformité ; l'uniformité est si commode ! Si elle fausse tout, du moins elle tranche tout, et avec elle aucun chemin n'est rude. De là vient que nos annalistes visent à l'unité historique ; il leur en faut une à tout prix ; ils s'attachent à un seul nom de peuple, ils le suivent à travers les temps, et voilà pour eux le fil d'Ariane^. Francia, ce mot, dans les cartes géographiques de l'Europe, au IV^ siècle, est inscrit au nord des embouchures du Rhin, et l'on s'autorise de cela pour placer en premier lieu tous les Fran-
1. Dieu du tonnerre, dans la science historique n'est autre chose mj'thologle Scandinave. que celle des changements qui se pro-
2. Ce mot résume l'idée essentielle duisent sans cesse chez tous les peuqui présida à la rénovation des étu- pies du monde.
des nistoriques. Déjà, Montesquieu 3. Le fil donné par Ariane à Thésée
et Voltaire avaient, sur ce point, pour qu'il ne se perdit pas dans le devancé Thierry. Pour Voltaire, la labyrinthe.
çais au delà du Rhin. Cette France d'outre-Rhin se remue, elle avance ; on marche avec elle. En 460, elle parvient au bord de la Somme ; en 493, elle touche à la Seine ; en 507, le chef ^ de cette France germanique pénètre dans la Gaule méridionale jusqu'au pied des Pyrénées, non pour y fixer sa nation, mais pour enlever beaucoup de butin et installer quelques évêques. Après cette expédition, l'on a soin d'appliquer le nom de France à toute l'étendue de la Gaule, et ainsi se trouvent construites d'un seul coup la France actuelle et la monarchie française. Etablie sur cette base, notre histoire se continue avec une simplicité parfaite, par un catalogue biographique de rois ingénieusement numérotés, lorsqu'ils portent des noms semblables...
Mais ce n'est pas tout : l'unité d'empire semble encore vague et douteuse ; il faut l'unité absolue, la monarchie administrative ; et, quand on ne la rencontre pas (ce qui est fort commun), on la suppose ; car en elle se trouve le dernier degré de la commodité historique. Ainsi, par une fausse assimilation des conquêtes des rois franks au gouvernement des rois de France, dès qu'on rencontre la même limite géographique, on croit voir la même existence nationale et la même forme de régime... Et cependant entre l'époque de la fameuse cession de la Provence, confirmée par Justinien, et celle ou les galères de Marseille arborèrent pour la première fois le pavillon aux trois fleurs de lis et prirent le nom de galères du roi, que de révolutions territoriales entre la Meuse et les deux mers ! Combien de fois la conquête n'a-t-elle pas rétrogadé du sud au nord et de l'ouest à l'est ! Combien de dominations locales se sont élevées et ont grandi, pour retomber ensuite dans le néant !
Ce serait une grave erreur de croire que tout le secret de ce grand mouvement fût dans les simples variations du système social et de la politique intérieure, et que, pour le bien décrire, il suffit d'avoir des notions justes sur les éléments constitutifs de la société civile et de l'administration des Etats. Dans la même enceinte territoriale, où une seule société vit aujourd'hui, s'agitaient, durant les siècles du moyen âge, plusieurs