Clovis
sociétés rivales ou ennemies l'une de l'autre. De tout autres lois que celles de nos révolutions modernes ont régi les révolutions qui changèrent l'état de la Gaule, du VI® au XV® siècle. Durant cette longue période où la division par provinces fut une séparation politique plus ou moins complète, il s'est agi pour le territoire qu'aujourd'hui nous apjielons français de ce dont il s'agit pour l'Europe entière, d'équilibre et de conquêtes, de guerre et de diplomatie. L'administration intérieure du royaume de France proprement dit n'est qu'un coin de ce vaste tableau.
Ces accessions territoriales, ces réunions à la couronne, comme on les appelle ordinairement, qui, depuis le XII® siècle jusqu'au XVI®, sont les grands événements de notre histoire, il faut leur rendre leur véritable caractère, celui de conquête plus ou moins violente, plus ou moins habile, plus ou moins masquée par des raisons diplomatiques. Il ne faut pas que l'idée d'un droit universel préexistant, puisée dans des époques postérieures, leur donne un faux air de légalité ; on ne doit pas laisser croire que les habitants des provinces de l'Ouest et du Sud, comme Français de vieille date, soupiraient au XII® siècle après le gouvernement du roi de France, ou simplement reconnaissaient dans leurs gouvernements seigneuriaux la tache de l'usurpation. Ces gouvernements étaient nationaux pour eux ; et tout étranger qui s'avançait pour les renverser leur faisait violence à euxmêmes ; quel que fût son titre et le prétexte de son entreprise, il se constituait leur ennemi *.
Le temps a d'abord adouci, puis effacé les traces de cette hcstilité primitive ; mais il faut la saisir au moment où elle existe, sous peine d'anéantir tout ce qu'il y a de vivant et de pittoresque dans l'histoire. Il faut que les bourgeois de Rouen, après la conquête, ou, si l'on veut, la confiscation de la Normandie par Philippe Auguste, témoignent pour le roi de France cette haine implacable dont se plaignent les auteurs du temps, et que les Provençaux du XIII® siècle soient joyeux de la captivité de saint Louis et de son frère, le duc d'Anjou ; car c'est un fait qu'à cette nouvelle, si accablante pour les
1. Plus tard, Augustin Thierry à la conquête dans l'évolution histodonna une place moins importante rique.
vieux sujets du royaume, les Marseillais chantaient des Te Deum et remerciaient Dieu de les avoir délivrés du gouvernement des sires. Ils employaient comme un terme de dérision contre les princes français ce mot étranger à leur langue.
Si l'on veut que les habitants de la France entière, et non pas seulement ceux de l'Ile-de-France, retrouvent dans le passé leur histoire domestique, il faut qu3 nos annales perdent leur unité factice et qu'elles embrassent dans leur variété les souvenirs de toutes les provinces de ce vaste pays, réuni seulement depuis deux siècles en un tout compact et homogène.
{Lettres sur V Histoire de France.)
BATAILLE DE VIASTINGS »
L'armée se trouva bientôt en vue du camp saxon, au nord-ouest de Hastings. Les prêtres et les moines qui l'accompagnaient se détaclièrent, et montèrent sur une hauteur voisine, pour prier et regarder le combat. Un Normand, appelé Taillefer, poussa son cheval en avant du front de bataille, et entonna le chant, fameux dans toute la Gaule, de Charlemagne et de Roland ^. En chantant, il jouait de son épée, la lançait en l'air avec force, et la recevait dans sa main droite ; les Normands répétaient ses refrains ou criaient : « Dieu aide ! Dieu aide ! »
A portée de trait, les archers commencèrent à lancer leurs flèches, et les arbalétriers leurs carreaux ^ ; mais la plupart des coups furent amortis par le haut parapet des redoutes saxonnes. Les fantassins armés de lances et la cavalerie s'avancèrent jusqu'aux portes des retranchements, et tentèrent de les forcer. Les Anglo-Saxons, tous à pied autour de leur étendard planté en terre, et formant derrière leurs palis-
1. Gagnée par les Normands sur 2. Cf. Wace, le Roman de Rou :
les Anglo-Saxons, en 1066.
Taillefer, qui mult bien cantoit Sur un cheval qui tost alloit Devant le duc alloit cantant De Karlemaine et de Rollant.