‹ Le 19e Dix-neuvième siècle par les textes; morceaux choisisChapitre 27 sur 305 · COMBAT DES FRANCS ET DES ROMAINS · texte numérisé non relu

COMBAT DES FRANCS ET DES ROMAINS

(( Parés de la dépouille des ours, des veaux marins, des urochs et des sangliers, les Francs se montraient de loin comme un troupeau de bêtes féroces. Une tunique courte et serrée laissait voir toute la hauteur de leur taille, et ne leur cachait pas le genou. Les yeux de ces Barbares ont la couleur d'une mer orageuse ; leur chevelure blonde, ramenée en avant sur leur poitrine, et teinte d'une liqueur rouge, est semblable à du sang et à du feu. La plupart ne laissent croître leur barbe qu'au-dessus de la bouche, afin de donner à leurs lèvres plus de ressemblance avec le mufle des dogues et des loups. Les uns chargent leur main droite d'une longue framée -, et leur main gauche d'un bouclier qu'ils tournent comme une roue rapide ; d'autres, au lieu de ce bouclier, tiennent une espèce de javelot, nommé angon, où s'enfoncent deux fers recourbés ; mais tous ont à la ceinture la redoutable francisque, espèce de hache à deux tranchants, dont le manche est recouvert d'un dur acier : arme funeste que le Franc jette en poussant un cri de mort, et qui manque rarement de frapper le but qu'un œil intrépide a marqué.

« Ces Barbares, fidèles aux usages des anciens Germains, s'étaient formés en coin, leur ordre accoutumé de bataille. La formidable triangle, où l'on ne distinguait qu'une forêt de framées, des peaux de bêtes et des corps demi-nus, s'avançait avec impétuosité, mais d'un mouvement égal, pour percer la ligne romaine. A la pointe de ce triangle étaient placés des braves qui conservaient une barbe longue et hérissée, et qui portaient au bras un anneau de fer. Ils avaient juré de ne quitter ces marques de servitude qu'après avoir sacrifié ^ un Romain. Chaque chef dans ce vaste corps était environné des guerriers de sa famille, afin que, plus ferme dans le choc, il

I. Ce morceau se trouve dans le lieux, la physionomie des races,

récit fait par Eudore h Démodocus Augustin Tiiierr raconte dans la

et Cymodocée des aventures de sa préface des Récils mérmnngienscom-

jeunessc. Envoyé de l\ome en exil ment la lecture de ces pages, quand

ù l'armée de Constance, le jeune il était encor.- au collège. « fut peut-

liomnic l'a trouvée dans la Batavie, être décisive pour s» vocation A

toute prête A marcher contre les venir ».

Francs. — ■ Le combat des Franks et 2. Framée. Lance dont le fer est

des Romains est le premier modèle court et étroit,

d'une narration historique qui rende 3. Sacrifié. Immolé, le caractère des temps, la couleur des

remportât la victoire ou mourût avec ses amis. Chaque tribu se ralliait sous un symbole : la plus noble d'entre elles se distinguait par des abeilles ou trois fers de lance K Le vieux roi des Sicambres, Pliaramond ^, conduisait l'armée entière, et laissait une partie du commandement à son petit-fife Mérovée. Les cavaliers francs, en face de la cavalerie romaine, couvraient les deux côtés de leur infanterie : à leurs casques en forme de gueules ouvertes, ombragés de deux ailes de vautour, à leurs corselets de fer, à leurs boucliers blancs, on les eût pris pour des fantômes ou pour ces figures bizarres que l'on aperçoit au milieu des nuages pendant une tempête. Clodion, fils de Pharamond et père de Mérovée, brillait à la tête de ces cavaliers menaçants.

» Sur une grève, derrière cet essaim d'ennemis, on apercevait leur camp semblable à un marché de laboureurs et de pêcheurs ; il était rempli de femmes et d'enfants, et retranché avec des bateaux de cuir et des chariots attelés de grands boeufs. Non loin de ce camp champêtre, trois sorcières en lambeaux faisaient sortir de jeunes poulains d'un bois sacré ^, afin de découvrir par leur course à quel parti Tuiston * promettait la victoire. La mer d'un côté, des forêts de l'autre, formaient le cadre de ce grand tableau.

» Le soleil du matin, s'échappant des replis d'un nuage d'or, verse tout à coup sa lumière sur les bois, l'océan et les armées. La terre paraît embrasée du feu des casques et des lances. Les instruments guerriers sonnent l'air antique de Jules César partant pour les Gaules. La rage s'empare de tous les cœurs, les yeux roulent du sang, la main frémit sur l'épée. Les chevaux se cabrent, creusent l'arène, secouent leur crinière, frappent de leur bouche écumante leur poitrine enflammée, ou lèvent vers le ciel leurs naseaux brûlants, pour respirer les sons belliqueux. Les Romains commencent le chant de Probus ^ :

1. « Je place ici l'origine des dans la suite, pour Clodion et Méroarmes de la monarchie. » (Note de vée.

Chateaubriand). — C'est par de 3. Tous ces détails ont été em-

tels procédés, très fréquents dans les pruntés à Tacite.

Martyrs, que Chateaubriand a pré- 4. Dieu des Germains.

tendu rendre son poème national. 5. L'empereur Probus avait rem-

2. Un ancêtre du Pharamond porté une grande victoire sur les « historique ". Même observation, Franks.

» Quand nous aurons vaincu mille guerriers francs, combien ne vaincrons- nous pas de millions de Perses ! »

Les Grecs répètent en chœur le Paean ', et les Gaulois • l'hymne des Druides. Les Francs répondent à ces cantiques de mort : ils serrent leurs boucliers contre leur bouche -, et font entendre un gémissement semblable au bruit de la mer que le vent brise contre un rocher ; puis tout à coup, poussant un cri aigu, ils entonnent le bardit '^ à la louange de leurs héros :

» Pharamond ! Pharamond ! Nous avons combattu avec l'épée.

» Nous avons lancé la francisque * à deux tranchants ; la )' sueur tombait du front des guerriers et ruisselait le long de » leurs bras. Les aigles et les oiseaux aux pieds jaunes ^ pous- » saient des cris de joie ; le corbeau nageait dans le sang des » morts ; tout l'océan n'était qu'une plaie : les vierges ont )> pleuré longtemps !

» Pharamond ! Pharamond ! Nous avons combattu avec l'épée.

» Nos pères sont morts dans les batailles, tous les vautours )) en ont gémi : nos pères les rassasiaient de carnage ! Choi- » sissons des épouses dont le lait soit du sang, et qui remplis- » sent de valeur le cœur de nos fils. Pharamond, le bardit est « achevé ; les heures de la vie s'écoulent, nous sourirons )) quand il faudra mourir ! »

« Ainsi chantaient quarante mille Barbares. Leurs cavaliers haussaient et baissaient leur boucliers blancs en cadence ; et à chaque refrain, ils frappaient du fer d'un javelot leur poitrine couverte de fer.

» Déjà les Francs sont à la portée du trait de nos troupes légères. Les deux armées s'arrêtent. Il se fait un profond silence : César, du milieu de la légion chrétienne ", ordonne d'élever la cotte d'armes de pourpre, signal du combat ; les archers tendent leurs arcs, les fantassins baissent leurs

1. Pa?an. Généralement hymne en mot se rattache probablement à l'honneur d'Apollon ; mais c'était barde.

aussi un chant do guerre. 4. Francisque. Cf. p. ."57.

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