AVANT LA. PRISE DE LA BASTILLE
Pendant cette soirée, le peuple s'était transporté à rHôt<»l de Ville, et avait demandé qu^on sonnât le tocsin, que les districts fussent réunis et les citoyens armés. Quelques électeurs s'assemblèrent à l'Hôtel de Ville, et ils prirent l'autorité en main. Ils rendirent, pendant ces jours d'insurrection, les plus grands services à leurs concitoyens et à la cause de la liberté par leur courage, leur prudence et leur activité ; mais, dans la première confusion du soulèvement, il ne leur fut guère facile d'être écoutés. Le tumulte était à son comble, chacun ne recevait d'ordre que de sa passion. A côté des citoyens bien intentionnés étaient des hommes suspects qui ne cherchaient dans l'insurrection qu'un moyen de désordre et de pillage. Des troupes d'ouvriers, employés par le gouvernement à des travaux publics, la plupart sans domicile, sans aveu, brûlèrent les barrières, infestèrent les rues, pillèrent quelques maisons ; ce furent eux qu'on appela les brigands. La nuit du 12 au 13 se passa dans le tumulte et dans les alarmes...
A Paris, l'insurrection prit le 13 un caractère plus régulier. Dès le matin, le peuple se présenta à l'Hôtel de Ville ; on sonna le tocsin de la maison commune et celui de toutes les églises; des tambours parcoururent les rues en convoquant les citoyens. On se rassembla sur les places publiques ; des troupes se formèrent sous le nom de volontaires du Palais- Royal, volontaires des Tuileries, de la Basoche, de l'Arquebuse. Les districts se réunirent ; chacun d'eux votfl, deux cents hommes pour sa défense. Il ne manquait que des armes ; on en chercha partout oii l'on espéra pouvoir en trouver ; on s'empara de celles qui étaient chez les armuriers et les fourbisseurs \ en leur expédiant des reçus. On vint en demander
1. Les fourbisseurs ne fourbis- salent pas seulement les armes, mate
aussi les • montaient •.
à l'Hôtel de Ville ; les électeurs, toujours assemblés, répondirent vainement qu'ils n'en avaient point ; on en voulait à toute force. Les électeurs mandèrent alors le chef de la ville, M. de Flesselles, prévôt des marchands, qui seul connaissait l'état militaire de la capitale et dont l'autorité populaire pouvait être d'un grand secours dans de si difficiles conjonctures. Il arriva au milieu des applaudissements de la multitude : Mes amis, dit-il, je suis votre père : vous serez contents. Un comité permanent se forma à l'Hôtel de Ville pour prendre des mesures touchant le salut commun.
Vers le même temps, on vint annoncer que la maison des lazaristes \ qui contenait beaucoup de grains, avait été dévastée, qu'on avait forcé le Garde-Meuble pour y prendre de vieilles armes, et que les boutiques des armuriers étaient pillées. On craignit les plus grands excès de la part de la multitude ; elle était déchaînée et il paraissait difficile de maîtriser sa fougue. Mais elle était dans un moment d'enthousiasme et de désintéressement. Elle désarma ellemême les gens suspects ; le blé trouvé chez les lazaristes fut porté à la halle ; on ne pilla aucune maison ; les voitures, les chariots, remplis de provisions, de meubles, de vaisselle, arrêtés aux portes de la ville, furent conduits à la place de Grève ^, devenue un vaste entrepôt. La foule s'y amoncelait d'un moment à l'autre en faisant toujours entendre le cri : Des armes ! Il était alors près d'une heure. Le prévôt des marchands annonça l'arrivée procliaine de douze mille fusils de la manufacture de Charle ville, qui seraient bientôt suivis de trente mille autres. Cette assurance apaisa pour quelque temps le peuple, et le comité se livra avec un peu plus de calme à l'organisation de la milice bourgeoise. En moins de quatre heures le plan fut rédigé, discuté, adopté, imprimé et affiché. On décida que la garde parisienne serait portée jusqu'à nouvel ordre à quarante-huit mille hommes. Tous les citoyens furent invités à se faire inscrire pour y être incorporés ; chaque district eut son bataillon, chaque bataillon ses chefs ; on offrit le commandement de cette armée bourgeoise au duc d'Aumont, qui demanda vingt-quatre heures pour se décider.
1. Membres d'une congrégation 2. Aujourd'hui place de l'Hôtel-
îondée par Vincent de Paul. de- Ville.