LA TEMPETE
Par un signe au milieu de la nue, Emmanuel fait connaître à l'Ange des mers la volonté du Très-Haut. Aussitôt le vent, qui jusqu'alors avait été favorable au vaisseau de Cymodocée, expire : un calme profond règne dans les airs ; à peine des brises incertaines se lèvent tour à tour de divers côtés, rident la surface unie des flots, et viennent agiter les voiles sans avoir la force de les soulever. Le soleil pâlit au milieu de son cours, et l'azur du ciel, traversé de bandes verdâtres, semble se décomposer dans une lumière louche et troublée. Des sillons plombés s'étendent sans fin dans une mer pesante et morte ; le pilote, levant les mains, s'écrie :
« 0 Neptune ! que nous présagez-vous ? Si mon art n'est pas trompeur, jamais plus horrible tempête n'aura bouleversé les flots. »
A l'instant il ordonne d'abattre les voiles, et chacun se prépare au danger.
Les nuages s'amoncellent entre le midi et l'orient ; leurs bataillons funèbres paraissaient à l'horizon comme une noire armée, ou comme de lointains écueils. Le soleil, descendant
1. Les cataractes de Fabime. encore bien des traces du goût Expression biblique. pseudo-classique. Mais on y trouve
2. Cymodocée est devenue chré- aussi par endroits une précision pittienne. EUle a quitté la Grèce pour toresque bien étrangère au pseudoéchapper aux persécutions du pro- classicisme ; Chateaubriand remarconsul Hiéroclès ; quand elle y ren- que en note qu'il « peint ici d'après tre, une tempête suscitée par Dieu nature». — Cf., dans le chapitre YII, la fait aborder en Italie. — Dans la la tempête décrite par Michelet. description de cette tempête, il y a
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derrière ces nuages, les perce d'un rayon livide, et découvre dans ces vapeurs entassées des profondeurs menaçantes. La nuit vient : d'épaisses ténèbres enveloppent le vaisseau ; le matelot ne peut distinguer le matelot tremblant auprès de lui.
Tout à coup un mouvement parti des régions de l'aurore annonce que Dieu vient d'ouvrir le trésor des orages ^ La barrière qui retenait le tourbillon est brisée, et les quatre Vents du ciel paraissent devant le Dominateur des mers. Le vaisseau fuit et présente sa poupe bruyante au souffle impétueux de l'orient ; toute la nuit il sillonne les vagues étincelantes. Le jour renaît et ne verse de clarté que pour laisser voir la tempête : les flots se déroulaient avec uniformité *. Sans les mâts et le corps de la galère que le vent rencontrait dans sa course, on n'aurait entendu aucun bruit sur les eaux. Rien n'était plus menaçant que ce silence dans le tumulte, cet ordre dans le désordre. Comment se sauver d'une tempête qui semble avoir un but et des fureurs préméditées ?
(Les Martyrs.)