‹ Le 19e Dix-neuvième siècle par les textes; morceaux choisisChapitre 41 sur 305 · JOCELYN ET L'EVEQUE · texte numérisé non relu

JOCELYN ET L'EVEQUE

(( Eh bien ! puisqu'à mes pleurs vous restez insensible,

Puis([ue la charité pour un père expirant

Ne peut en rallumer en vous le feu mourant ;

Pufsque entre le salut que le vieillard implore

Et votre infâme amour vous hésitez encore.

Vous n'êtes plus chrétien ni prêtre de Jésus :

Retirez-vous de moi... je ne vous connais plus !

Sortez de ce Calvaire où votre maître expire ;

Vous n'êtes qu'un bourreau de plus qui l'y déchire ;

Vous n'êtes qu'un témoin lâche, indigne de voir

Comment le chrétien souffre et meurt pour le devoir.

Mais digne seulement de garder dans la rue

L'habit ensanglanté du licteur qui le tue !

Oui, sortez de mon ombre et de ce lieu sacré ;

Sortez, mais non pas tel que vous êtes entré ;

Sortez, en emportant la divine colère

Sur vous et sur l'objet 2.... — N'achevez pas, mon père ;

Ne la maudissez pas, arrêtez ! tout sur moi ! »

Il lut d'un seul coup d'œil sa force en mon effroi.

Comme le bûcheron voit l'arbre qui chancelle.

« Ecoutez, )> me dit-il d'une voix solennelle,

1 . .Appelé dans la prison de Gre- Jocelyn allègue vainement son amour

noble par son ancien évoque, qui, pour I^aurcnce : le vieil évêque le

A la veille du martyre, veut le con- rappelle aux devoirs de la vocation

sacrer prêtre afin qu'il puisse lui ecclésiastique,

donner la confession et l'aosolution, 2. Laurence.

Comme s'il eût parlé d'au delà du trépas

A des hommes de chair qui l'écoutaient en bas :

« Il est dans notre vie une heure de lumière,

Entre ce monde et l'autre indécise frontière,

Où l'âme des chrétiens, prête à quitter le corps,

De l'abîme des temps voit déjà les deux bords.

Où de l'éternité l'atmosphère divine

D'un jour surnaturel dans sa nuit l'illumine

Et, des choses d'en bas lui découvrant le sens,

Donne un son prophétique à ses derniers accents.

Sans crainte alors on parle, et l'on entend sans doute :

Dans la voix du mourant c'est Dieu que l'on écoute.

Je suis à cet instant, et je sens dans mon cœur

Ce Verbe du Très-Haut qui parle sans erreur.

Il me dit d'arracher, d'une main surhumaine.

Un de ses fils au piège où le monde l'entraîne ;

Il donne à mes accents l'autorité du sort.

Je prends sur moi l'arrêt qui de mes lèvres sort.

Je prends sur mon salut la sainte violence

Qui vous jette à mes pieds sans plus de résistance :

Obéissez à Dieu, qui tonne dans ma voix ! »

De sa main, de ses fers mon front sentit le poids ;

Je crus sentir de Dieu la main et le tonnerre

Qui m'écrasaient du bruit et du coup sur la terre.

Pétrifié d'horreur, tous les sens foudroyés.

Je tombai sans parole et sans souffle à ses pieds.

Un changement divin se fit dans tout mon être ;

Quand il me releva de terre, j'étais prêtre !....

(Jocelyn ; Hachette et C'^, éditeurs.)

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