CONCEPTION QUE SE FAIT LAMARTINE DE LA POESIE
^uand les longs loisirs et le vide des attachements perdus me rendirent cette espèce de chant intérieur qu'on appelle poésie, ma voix était changée, et ce chant était triste comme la vie réelle. Toutes mes fibres attendries de larmes pleuraient ou priaient au lieu de chanter. Je n'imitais plus personne \
1. Lamartine avait commencé par imiter les Bertin et les Parny.
je m'exprimais moi-même pour moi-même. Ce n'était pas un art, c'était un soulagement de mon propre cœur qui se berçait de ses propres sanglots ^ Je ne pensais à personne en écrivant çà et là ces vers, si ce n'est à une ombre ^ et à Dieu. Ces vers étaient un gémissement ou un cri de l'âme. Je cadençais ce cri ou ce gémissement dans la solitude, dans les bois, sur la mer ; voilà tout.
Je n'étais pas devenu plus poète, j'étais devenu plus sensible, plus sérieux et plus vrai. C'est là le véritable art : être touché ; oublier tout art pour atteindre le souverain art, la nature :
Si vis me flere, dolendum est Primum ipsi tibi ^...
Ce fut tout le secret du succès si inattendu pour moi de ces Méditations, quand elles me furent arrachées, presque malgré moi, par des amis à qui j'en avais lu quelques fragments à Paris. Le public entendit une âme sans la voir, et vit un homme au lieu d'un livre. Depuis J.-J. Rousseau, Bernardin de Saint-Pierre et Chateaubriand, c'était le poète qu'il attendait. Ce poète était jeune, malhabile, médiocre ; mais il était sincère. Il alla droit au cœur, il eut des soupirs pour échos et des larmes pour applaudissements...
(Première préface des Méditations * ; Hachette et C®, éditeurs.)