‹ Le 19e Dix-neuvième siècle par les textes; morceaux choisisChapitre 49 sur 305 · MON AME, ÉCHO SONORE · texte numérisé non relu

MON AME, ÉCHO SONORE

Maintenant, jeune encore ^ et souvent éprouvé, J'ai plus d'un souvenir profondément gravé. Et l'on peut distinguer bien des choses passées Dans ces plis de mon front que creusent mes pensées. Certes, plus d'un vieillard sans flamme et sans cheveux. Tombé de lassitude au bout de tous ses vœux, Pâlirait, s'il voyait, comme un gouffre dans l'onde, Mon âme où ma pensée habite comme un monde, Tout ce que j'ai souffert, tout ce que j'ai tenté. Tout ce qui m'a menti comme un fruit avorté. Mon plus beau temps passé sans espoir qu'il renaisse. Les amours, les travaux, les deuils de ma jeunesse, Et, quoique encore à l'âge où l'avenir sourit, Le livre de mon cœur à toute page écrit !

Si parfois de mon sein s'envolent mes pensées, Mes chansons par le monde en lambeaux dispersées, S'il me plaît de cacher l'amour et la douleur Dans le coin d'un roman ironique et railleur ^ ; Si j'ébranle la scène avec ma fantaisie ; Si j'entre-choque aux yeux d'une foule choisie D'autres hommes comme eux ^, vivant tous à la fois De mon souffle et parlant au peuple avec ma voix ; Si ma tête, fournaise où mon esprit s'allume, Jette le vers d'airain qui bouillonne et qui fume Dans le rythme profond, moule mystérieux D'où sort la strophe cfuvrant ses ailes dans les cieux ; C est que l'amour, la tombe, et la gloire, et la vie. L'onde qui fuit, par l'onde incessamment suivie,

1. La pièce d'où ce morceau est Mais, dans les alentours, et le monutiré porte la date de 1830. ment excepté, t'est l'ironie qui joue,

2. Cf. Sainte-Beuve : « Le poète qui circule, qui déconcerte, qui songeait à sa Notre-Dame lorsqu'il raille et qui fouille ; ... en un mot, disait dans le prologue des Feuilles c'est Gringoire qui tient le dé de la d'automne : moralité. » (Portr. contemp., t. I.)

S'il me plait de cacher, etc. 3. Eux. Accord avec l'idée du

L'idée première, vitale, l'inspira- pluriel, contenue dans foule ; c'est

tion de l'œuvre est sans contredit ce qu'on noname une syllepse. Cf.

l'art, l'architecture, la cathédrale... p. 83, n. 1.

Tout souffle, tout rayon, ou propice ou fatal, Fait reluire et vibrer mon âme de cristal. Mon âme aux mille voix, que le Dieu que j'adore Mit au centre de tout comme un écho sonore !

(Feuilles d'automne ; Hetzel, éditeur.)

ou DOXC EST LE BOXHEUR?

Où donc est le bonheur ? disais-je. — Infortuné ! Le bonheur, ô mon Dieu, vous me l'avez donné !

Naître, et ne pas savoir que l'enfance éphémère, Ruisseau de lait qui fuit sans une goutte amère, Est l'âge du bonheur et le plus beau moment Que l'homme, ombre qui passe, ait sous le firmament ! Plus tard, aimer, garder dans son cœur de jeune homme Un nom mystérieux que jamais on ne nomme ; Glisser un mot furtif daas une tendre main. Aspirer aux douceurs d'un ineffable hymen, Envier l'eau qui fuit, le nuage qui vole. Sentir son cœur se fondre au son d'une parole. Connaître un pas qu'on aime et que jaloux on suit ; Rêver le jour, brûler et se tordre la nuit. Pleurer surtout cet âge où sommeillent les âmes, Toujours souffrir ; parmi tous les regards de femmes, Tous les buissons d'avril, les feux du ciel vermeil. Ne chercher qu'un regard, qu'une fleur, qu'un soleil !

Puis effeuiller en hâte et d'une main jalouse Les boutons d'oranger sur le front de l'épouse ; Tout sentir, être heureux, et pourtant, insensé ! Se tourner presque en pleurs vers le malheur passé ; Voir aux feux du midi, sans espoir qu'il renaisse, Se faner son printemps, son matin, sa jeunesse. Perdre l'illusion, l'espérance, et sentir Qu'on vieillit au fardeau croissant du repentir !

Effacer de son front des taches et des rides, S'éprendre d'art, de vers, de voyages arides, De cieux lointains, de mers où s'égarent nos pas ; Redemander cet âge où l'on ne dormait pas ; Se dire qu'on était bien malheureux, bien triste, Bien fou, que maintenant on respire, on existe, Et, plus vieux de dix ans, s'enfermer tout un jour Pour relire avec pleurs quelques lettres d'amour !

Vieillir enfin, vieillir ! comme des fleurs fanées Voir blanchir nos cheveux et tomber nos années. Rappeler notre enfance et nos beaux jours flétris, Boire le reste amer de ces parfums aigris ! Etre sage, et railler l'amant et le poète. Et, lorsque nous touchons à la tombe muette. Suivre en les rappelant d'un œil mouillé de pleurs Nos enfants qui déjà sont tournés vers les leurs !

Ainsi l'homme, ô mon Dieu ! marche toujours plus sombre

Du berceau qui rayonne au sépulcre plein d'ombre.

C'est donc avoir vécu ! c'est donc avoir été !

Dans l'amour et la joie et la félicité

C'est avoir eu sa part ! et se plaindre est folie.

Voilà de quel nectar la coupe était remplie !

Hélas ! naître pour vivre en désirant la mort !

Grandir en regrettant l'enfance où le cœur dort,

Vieillir en regrettant la jeunesse ravie,

Mourir en regrettant la vieillesse et la vie.

Où donc est le bonheur, disais-je ? — Infortuné ! Le bonheur, ô mon Dieu, vous me l'avez donné !

{Feuilles d'automne ; Hetzel, éditeur.)

L'ENFANÏ

Lorsque l'enfant paraît, le cercle de famille Applaudit à grands cris ; son doux regard qui brille

Frai briller tous les yeux, Et les plus tristes fronts, les plus souillés jjeut-être, Se dérident soudain à voir l'enfant paraître,

Innocent et joyeux.

Soit que juin ait verdi mon seuil, ou que novembre Fasse autour d'un grand feu vacillant dans la chambre

Les chaises se toucher, Quand l'enfant vient, la joie arrive et nous éclaire. On rit, on se récrie, on l'appelle, et sa mère

Tremble à le voir marcher.

Quelquefois nous parlons, en remuant la flamme. De patrie et de Dieu, des poètes, de l'âme

Qui s'élève en. priant ; L'enfant paraît, adieu le ciel et la patrie Et les poètes saints ! La grave causerie

S'arrête en souriant.

La nuit, quand l'homme dort, quand l'esprit rêve,' à l'heure Où l'on entend gémir, comme une voix qui pleure.

L'onde entre les roseaux.

Si l'aube tout à coup là-bas luit comme un phare. Sa clarté dans les champs éveille une fanfare

De cloches et d'oiseaux !

Enfant, vous êtes l'aube et mon âme est la plaine Qui des plus douces fleurs embaume son haleine

Quand vous la respirez ; Mon âme est la forêt dont les sombres ramures S'emplissent vour vous seul de suaves murmures

Et de rayons dorés !

Car vos beaux yeux sont pleins de douceurs infinies, Car vos petites mains, joyeuses et bénies.

N'ont point mal fait encor ; Jamais vos jeunes pas n'ont touché notre fange. Tête sacrée ! enfant aux cheveux blonds ! bel ange

A l'auréole d'or !

Vous êtes parmi nous la colombe de l'arche ^

Vos pieds tendres et purs n'ont point l'âge où l'on marche ;

Vos ailes sont d'azur.

Sans le comprendre encor, vous regardez le monde. Double virignité ! corps où rien n'est immonde,

Ame où rien n'est impur !

Il est si beau, l'enfant, avec son doux sourire. Sa douce bonne foi, sa voix qui veut tout dire,

Ses pleurs vite apaisés.

Laissant errer sa vue étonnée et ravie Offrant de toutes parts sa jeune âme à la vie

Et sa bouche aux baisers !

Seigneur ! préservez -moi, préservez ceux que j'aime. Frères, parents, amis, et mes ennemis même

Dans le mal triomphants, De jamais voir, Seigneur ! l'été sans fleurs vermeilles, La cage sans oiseaux, la ruche sans abeilles,

La maison sans enfants !

(Feuilles d'automne; Hetzel, éditeur.)

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