FONCTION DU POETE
Hélas ! hélas ! dit le poète,
J'ai l'amour des eaux et des bois ;
Ma meilleure pensée est faite
De ce que murmure leur voix.
La création est sans haine :
Là, point d'obstacle et point de chaîne ;
Les prés, les monts sont bienfaisants ;
Les soleils m'expliquent les roses ;
Dans la sérénité des choses
Mon âme rayonne en tous sens.
Je vous aime, ô sainte nature.
Je voudrais m'absorber en vous !
Mais, dans ce siècle d'aventure.
Chacun, hélas ! se doit à tous.
Toute pensée est une force.
Dieu fit la sève pour l'écorce.
Pour l'oiseau les rameaux fleuris.
Le ruisseau pour l'herbe des plaines, Pour les bouches les coupes pleines.
Et le penseur pour les esprits !
Dieu le veut, dans les temps contraires, Chacun travaille et chacun sert.
Malheur à qui dit à ses frères :
« Je retourne dans le désert ! »
Malheur à qui prend ses sandales Quand les haines et les scandales Tourmentent le peuple agité !
Honte au penseur qui se mutile, Et s'en va, chanteur inutile.
Par la porte de la cité ^ !
Le poète en nos jours impies
Vient préparer des jours meilleurs ; >
Il est l'homme des utopies,
Les pieds ici, les yeux ailleurs.
C'est lui qui sur toutes les têtes,
En tout temps, pareil aux prophètes,
Dans sa main où tout peut tenir.
Doit, qu'on l'insulte ou- qu'on le loue,
Comme une torche qu'il secoue.
Faire flamboyer l'avenir !
Il vit quand les peuples végètent.
Ses rêves, toujoiurs pleins d'amour.
Sont faits des ombres que lui jettent Les choses qui seront un jour.
On le raille : qu'importe ? Il pense.
Plus d'une âme inscrit en silence Ce que la foule n'entend pas.
Il plaint ses contempteurs frivoles, Et maint faux sage à ses paroles Rit tout haut et songe tout bas.
{Les Rayons et les Ombres ; Hetzel, éditeur.)
1. Cf., dans le chapitre III, la pré- explique.à propos du théâtre, comme face de Marie Tudor. Victor Hugo y quoi le poète a charge d'âmes.