TRISTESSE D'OLYMPIO
O douleur ! j'ai voulu, moi, dont l'âme est troublée, Savoir si l'urne encor conservait la liqueur, Et voir ce qu'avait fait cette heureuse vallée De tout ce que j'avais laissé là de mon cœur !
Que peu de temps sufiFt pour changer toutes choses ! Nature au front serein, comme vous oubliez ! Et comme vous brisez dans vos métamorphoses, Les fils mystérieux où nos cœurs sont liés... !
D'autres vont maintenant passer où nous passâmes ; Nous y sommes venus, d'autres vont y venir ; Et le songe qu'avaient ébauché nos deux âmes, Ils le continueront sans pouvoir le finir !
Car personne ici-bas ne termine et n'achève. Les pires des humains sont comme les meilleurs ; Nous nous réveillons tous au même endroit du rêve ; Tout commence en ce monde, et tout finit ailleurs.
Oui, d'autres à leur tour viendront, couples sans tache, Puiser dans cet asile heureux, calme, enchanté. Tout ce que la nature à l'amour qui se cache Mêle de rêverie et de solennité !
D'autres auront nos champs, nos sentiers, nos retraites ; Ton bois, ma bien aimée, est à des inconnus ; D'autres femmes viendront, baigneuses indiscrètes, Troubler le flot sacré qu'ont touché tes pieds nus.
Quoi donc ! c'est vainement qu'ici nous nous aimâmes ! Rien ne nous restera de ces coteaux fleuris Où nous fondions notre être en y mêlant nos flammes ! L'impassible natm-e a déjà tout repris.
Oh ! dites-moi, ravins, frais ruisseaux, treilles mûres, Rameaux chargés de nids, grottes, forêts, buissons. Est-ce que vous ferez pour d'autres vos murmures ? Est-ce que vous direz à d'autres vos chansons ?
Nous vous comprenions tant ! Doux, attentifs, austères. Tous nos échos s'ouvraient si bien à votre voix ! Et nous prêtions si bien, sans troubler vos mystères. L'oreille aux mots profonds que vous dites parfois !
Répondez, vallon pur, répondez, solitude,
0 nature abritée en ce désert si beau,
Loi-sque nous dormirons tous deux dans l'attitude ,
Que donne aux morts pensifs la forme du tombeau,
Est-ce que vous serez à ce point insensible
De nous savoir couchés, morts avec nos amours,
Et de continuer votre fête paisible,
Et de toujours sourire et de chanter toujours ?
Eii bien ! oubliez-nous, maison, jardin, ombrages ! Herbe, use notre seuil ! ronce, cache nos pas ! Chantez, oiseaux ! ruisseaux, coulez ! croissez, feuillages ! Ceux que vous oubliez ne vous oublieront pas.
Car vous êtes pour nous l'ombre de l'amour même ! Vous êtes l'oasis qu'on rencontre en chemin ! Vous êtes, ô vallon, la retraite suprême Où nous avons pleuré nous tenant par la main ^
{Les Rayons à les Ombres : Hetzel, éditeur.)
RliPO.VSt: A U.V ACTE D'ACCUSATION'
La langue était lEtat avant quatre-vingt-neuf ; Les mots, bien ou mal nés, vivaient parqués en castes ; Les uns, nobles, hantant les Phèdres,*les Jocastes,
1. On a souvent comparé cette (cf. p. 113). Chez Victor Hugo, pièce au Lac de Lamartine (cl. p. 52) l'émotion est à la fois plus contenue et à Souvenir d'Alfred de Musset et plus profonde.
S2 LE XIXe SIÈCLE PAR LES TEXTES
Les Méropes, ayant le décorum pour loi,
Et montant à Versaille ^ aux carrosses du roi ;
Les autres, tas de gueux, drôles patibulaires,
Habitant les patois ; quelques-uns aux galères
Dans l'argot ; dévoués ^ à tous les genres bas,
Déchirés en haillons dans les halles ; sans bas,
Sans perruque ; créés pour la prose et la farce ;
Populace du style au fond de l'ombre éparse ;
Vilains ^, rustres, croquants *, que Vaugelas leur chef
Dans le bagne Lexique avait marqué d'une F ^ ;
N'exprimant que la vie abjecte et familière,
Vils, dégradés, flétris, bourgeois, bons pour Molière,
Racine regardait ces marauds de travers ;
Si Corneille en trouvait un blotti dans son vers.
Il le gardait, trop grand pour dire : « Qu'il s'en aille « ; »
Et Voltaire criait : « Corneille s'encanaille ! »
Le bonhomme Corneille, humble, se tenait coi.
Alors, brigand, je vins ; je m'écriai : « Pourquoi
Ceux-ci toujours devant, ceux-là toujours derrière ? »
Et sur l'Académie, aïeule et douairière.
Cachant sous ses jupons les tropes ' effarés.
Et sur les bataillons d'alexandrins carrés *,
Je fis souffler un vent révolutionnaire.
Je mis un bonnet rouge au vieux dictionnaire.
Plus de mot sénateur ! plus de mot roturier !
Je fis une tempête au fond de l'encrier,
Et je mêlai, parmi les ombres débordées **,
Au peuple noir des mots l'essaim blanc des idées ;
1. Versatile. Licence poétique. croquent le peuple) ! On les appela
2. Dévoués. Dans un sens défavo- eux-mêmes croquants et ce nom rable. On dit encore dévouer quel- s'appliquait à tous les paysans avec qu'un ou quelque chose à la haine, une acception méprisante.
au mépris, etc. 5. F. Première lettre de forçat.
3. Vilains. Paysans, roturiers. 6. Dans la préface de Cromwell,
4. Croquants. Les paysans de Victor Hugo cite quelques vers de Guyenne se révoltèrent en 1594 au Corneille, soulignés par les puristes cri de Sus aux croquants (à ceux qui classiques :
Un tas d'hommes, perdus de dettes et de crimes.
(Cinna, V, i.) Ah ! ne me brouillez pa$ avec la république !
(Nicomède, II, m.)
7. Tropes. Figures de rhétorique. ombres sont sans doute les mots,
8. Carrés. Allusion à l'uniformité qualifiés au vers suivant de peuple du rythme classique. noir ; le poète les compare à un