‹ Le 19e Dix-neuvième siècle par les textes; morceaux choisisChapitre 70 sur 305 · Cf. Journal d'un poète : « Un femme aimée · texte numérisé non relu

Cf. Journal d'un poète : « Un femme aimée

Il est sur ma montagne une épaisse bruyère Où les pas du chasseur ont peine à se plonger, Qui plus haut cjue nos fronts lève sa tête altière, Et garde dans la nuit le pâtre et l'étranger. Viens y cacher l'amour et ta divine faute ; Si l'herbe est agitée ou n'est pas assez haute, J'y roulerai pour toi la Maison du Berger...

Viens donc ! le ciel pour moi n'est plus qu'une auréole

Qui t'entoure d'azur, t'éclaire et te défend ;

La montagne est ton temple et le bois sa coupole ;

L'oiseau n'est sur la fleur balancé par le vent,

Et la fleur ne parfume et l'oiseau ne soupire

Que pour mieux enchanter l'air que ton sein respire ;

La terre est le tapis de tes beaux pieds d'enfant.

Eva, j'aimerai tout dans les choses créées.

Je les contemplerai dans ton regard rêveur

Qui partout répandra ses flammes colorées,

Son repos gracieux, sa magique saveur.

Sur mon cœur déchiré viens poser ta main pure ;

Ne me laisse jamais seul avec la Nature,

Car je la connais trop pour n'en avoir pas peur.

Elle me dit : « Je suis l'impassible théâtre

Que ne peut remuer le pied de ses acteurs ;

Mes marches d'émeraude et mes parvis d'albâtre,

Mes colonnes de marbre ont les dieux pour sculpteurs.

Je n'entends ni vos cris ni vos soupirs ; à peine

Je sens passer sur moi la comédie humaine

Qui cherche en vain au ciel ses muets spectateurs.

« Je roule avec dédain, sans voir et sans entendre,

A côté des fourmis les populations ;

Je ne distingue pas leur terrier de leur cendre,

J'ignore en les portant les noms des nations.

On me dit une mère, et je suis une tombe ;

Mon hiver prend vos morts comme son hécatombe,

Mon printemps ne sent pas vos adorations.

» Avant vous, j'étais belle et toujours parfumée, J'abandonnais au vent mes cheveux tout entiers ; Je suivais dans les cieux ma route accoutumée, Sur l'axe harmonieux des divins balanciers. Après vous, traversant l'espace où tout s'élance. J'irai seule et sereine ; en un chaste silence Je fendrai l'air du front et de mes seins altiers. »

C'est là ce que me dit sa voix triste et superbe ;

Et dans mon cœur alors je la hais, et je vois

Notre sang dans son onde et nos morts sous son herbe

Nourrissant de leurs sucs la racine des bois.

Et je dis à mes yeux qui lui trouvaient des charmes :

« Ailleurs tous vos regards, ailleurs toutes vos larmes ;

Aimez ce que jamais on ne verra deux fois ^ )>

Oh ! qui verra deux fois ta grâce et ta tendresse, Ange doux et plaintif qui parle en soupirant ? Qui naîtra comme toi portant une caresse Dans chaque éclair tombé de ton regard mourant, Dans les balancements de ta tête penchée, Dans ta taille dolente et mollement couchée. Et dans ton pur sourire amoureux et souffrant ?

Vivez, froide Nature, et revivez sans cesse

Sur nos pieds, sur nos fronts, puisque c'est votre loi :

Vivez, et dédaignez, si vous êtes déesse.

L'homme, humble passager qui dut - vous être un roi ;

Plus que tout votre règne et que ses splendeurs vaines,

J'aime la majesté des souffrances humaines ^ ;

Vous ne recevrez pas un cri d'amour de moi.

Mais toi, ne veux-tu pas, voyageuse indolente, Rêver sur mon épaule, en y posant ton front ? Viens du paisible seuil dé la maison roulante Voir ceux qui sont passés et ceux qui passeront.

1. Cf. plus loin : L'homme, humble » J'aime l'humanité, j'ai pitié d'elle; passager, et la suite. la nature est pour moi une décora-

2. Dut. Latinisme ; aurait dû, tion dont la durée est insolente, et devrait. sur laquelle est jetée cette passagère

3. Cf. Journal d'un poète : < Ce et sublime marionnette appelée vers est le sens de tous mes poèmes l'homme. »

philosophiques. > — Et encore :

AI.FHFA) DE VIGSY f7

Tous les tableaux humains qu'un Esprit pur m'apporte S'animeront pour toi quand devant notre porte Les grands pays muets longuement s'étendront '.

Nous marcherons ainsi, ne laissant que notre ombre

Sur cette terre ingrate où les morts ont passé ;

Nous nous parlerons d'eux à l'heure où tout est sombre,

Où tu te plais à suivre un chemin effacé,

A rêver, appuyée aux branches incertaines.

Pleurant, comme Diane au bord de ses fontaines.

Ton amour taciturne et toujours menacé.

(Œuvres complètes ; Ch. Delagrave, éditeur.)

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