‹ Le 19e Dix-neuvième siècle par les textes; morceaux choisisChapitre 86 sur 305 · Peintre espagnol · texte numérisé non relu

Peintre espagnol

IHF.OI'HILE GAUTIER 119

L'esprit est immortel, on ne peut le nier ;

Mais dire, comme vous, que la chair est infâme.

Statuaire divin, c'est te calomnier !

Pourtant quelle énergie et quelle force d'âme Ils avaient, ces chartreux, sous leur pâle linceul, Pour vivre sans amis, sans famille et sans femme.

Tout jeunes, et déjà plus glacés qu'un aïeul, N'ayant pour horizon qu'un long cloître en arcades, Avec une pensée en face de Dieu seul ! ,

Tes moines, Lesueur \ près de ceux-là sont fades.

Zurbaran de Séville a mieux rendu que toi

Leurs yeux plombés d'extase et leurs têtes maladas.

Le vertige divin, l'enivrement de foi

Qui les fait rayonner d'une clarté fiévreuse.

Et leur aspect étrange, à vous donner l'effroi.

Comme son dur pinceau les laboure et les creuse ! Aux pleurs du repentir comme il ouvre des lits Dans les rides sans fond de leur face terreuse !

Comme du froc sinistre il allonge les plis ! Comme il sait lui donner les pâleurs du suaire, Si bien que l'on dirait des morts ensevelis !

Qu'il vous peigne en extase au fond du sanctuaire, Du cadavre divin baisant les pieds sanglants. Fouettant votre dos bleu comme un fléau bat l'aire,

Vous promenant rêveurs le long des cloîtres blancs, Par file assis à table au frugal réfectoire. Toujours il fait de vous des portraits ressemblants.

1. Eustache Lesueur (1616-1655): Bruno, série de composlUons qui se son oeuvre capitale est la Vie de saint trouve au Louvre.

Deux teintes seulement, clair livide, ombre noire, Deux poses, l'une droite et l'autre à deux genoux, A l'artiste ont suffi pour peindre votre histoire.

Forme, rayon, couleur, rien n'existe pour vous ;

A tout objet réel vous êtes insensibles.

Car le ciel vous enivre, et la croix vous rend fous.

Et vous vivez muets, inclinés sur vos Bibles, Croyant toujours entendre aux plafonds entr' ouverts Eclater brusquement les trompettes ^ terribles !

0 moines ! maintenant, en tapis frais et verts.

Sur les fosses par vous à vous-mêmes creusées,

L'herbe s'étend : — Eh bien ! que dites-vous aux vers ?

Quels rêves faites- vous ? quelles sont vos pensées ? Ne regrettez- vous pas d'avoir usé vos jours Entre ces murs étroits, sous ces voûtes glacées ?

Ce que vous avez fait, le feriez- vous toujours ?...

(Poésies diverses ; Fasquelle, éditeur.)

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