‹ Le 20 juin 1792Chapitre 2 sur 47 · JUIN · texte numérisé non relu

JUIN

Au commencement de 1792 , la France se trouvait dans cette période d'anaisscmeiit qui, ciiez une nation comme chez un individu, suit tout grand effort physique ou moral. Le parti constitutionnel avait perdu ses illusions ; le parti royaliste avait recouvré ses espérances; le parti démagogique, croyant toucher au but de ses désirs, redoublait d'ardeur et d'audace. Chacun pressentait qu'on était à la veille de voir s'opérer de nouveaux déchirements. Mais au profit de quel pard ces déchirements tourneraientils? Là était toute la quesdoni

La constitution de 1791 « mise en pratique depuis

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quelques mois, était jugée tellement défectueuse que ses auteurs mêmes reconnaissaient Tindispensable nécessité de la modifier. Il fallait revenir en arrière ou marcher en avant. Mais, dans le premier cas, à quelle limite s'arrêter? Faudrait-il remonter au point de départ, à cet ancien régime que Ton avait détruit aux applaudissements presque unanimes de la nation? Adopterait-on le système des deux chambres que Ton avait rejeté comme trop aristocratique ? Ou bien n' v avait-il qu'à conserver la constitution en donnant plus de force et d'autorité au pouvoir exécutif complètement désarmé? Ceux qui voulaient revenir en arrière étaient divisés entre eux par mille nuances diverses ; ceux qui voulaient marcher en avant étaient, au contraire, tous d'accord sur le premier artide de leur programme : renverser la monarchie, sauf à s*entre-déchirer dès qu il s'agirait d*en partager les dépouilles.

Malgré les espérances que le parti de l'ancien régime puisait dans les échecs successifs que venaient d'éprouver les constitutionnels, il fallail qu'il fût bien aveugle pour croire que la monarchie de Louis XIV pût être restaurée en 1792. Où étaient les éléments constitutifs de l'état de choses que la révolution avait renversé? Qu'étaient devenues les trois colonnes fondamentales du vieil édifice monarchique : les parlements, la noblesse, le clergé ? Abattues , brisées, elles gisaient sur le sol, et nulle puissance humaine n'aurait réussi à les relever*

Mais, s'il était impossible de restaurer i'aacieane monarcfaîe , n*était-il pas au moins possible d*empécher la nouvelle de touiber? 11 eût fallu pour cela que le roi comprît la véritable situation des choses et fût doué d'une grande fermeté de caractère. Or, le jour même de son avènement au trAne, Louis XVI avait commencé cette longue série de terf^iversatiuiis qui, après tant de projets tour à tour adoptés, rejetés, repris, modifiés, après tant de consentements d(HUiés, interprétés, rétractés, amena la chute de la monarchie et conduisit le monarque au Temple, où il n*eut plus qu'une pensée, celle de mourir en chrétien.

Louis XVI fut toujours de bonne foi dans les résolutions si diverses qu*il prit durant les dix-huit an*nées de son règne; mais son peu de persévérance dans ses desseins fut, pour lui et ses amis, plus funeste cent fois que la plus macliiavélique duplicité.

Pendant les quinze années que Louis XVI exerça le pouvoir absolu, pendant les trois ans qu'il rùgna comme roi constitutionnel, la même cause amena le même résultat, celui de frapper d'impuissance tous les dévouements, d'user en un instant tous les hommes et tous les systèmes. Galonné tombait deux jours après avoir fait destituer son adversaire, le garde des sceaux Miromesnil (avril 1787); Dumouriez se voyait refuser raccompiissement des promesses qu'on lui avait faites quarante-huit heures auparavant, pour le déterminer à renvoyer avec éclat Ro-

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iaud, Servan et Clavières (juin 17d2). Louis XVI se détachait aussi facilement, à quinze ans d'intervalle, de Turgot que de Narbonae, les deux seuls hoiames peut-être qui eussent pu conjurer la tempête.

Avec ces changements continuels de noms, de personnes et de systèmes, il était impossible d'avoir un plan sagement étudié, profondément mûri, suivi civec persistance et énergie. Cependant, comment résister à la tourmente au milieu de laquelle la royauté était déjà si fortement engagée ? comment , à travers tant d'écueils, atteindre un port quelconque? et même quel élail le port dans lequel la royauté aurait pu chercher un refuge? Personne ne Teût pu dire, et le monarque moins que ioai autre. Sans boussole, sans guide, Louis XVi tantôt s'abandonnait, les yeux fermés, au flot toujours montant de la révolution, et tantôt essayait de lutter contre lui. Les mesures qu'il avait obstinément rejetées la veille, il les acceptait le lendemain, pourvu qu'elles lui fussent présentées sous une autre forme; il suivait tour à tour les directions les plus opposées, souscrivait aux solutions les plus contradictoires, mais surtout, par ses hésitations prolongées, empirait les situations les plus graves.

A cette perpétuelle incertitude, l'inioriuné monarque joignait une timidité insurmontable qui était bien de naLure à glacer, dans le Cfcur de ses plus fidèles serviteurs, le dévouement le plus chaleureux. Aussi ses intentions, ses démardies étaient-elles faci-

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lement calomniées; sa honié naturelle, son amour sincère pour le peuple étaient-ils niés et tournés en ridicule par des écrivains qui , plus tard, donnèrent le nom de tyran au meilleur des hommes et au plus humain des rois.

La reine Marie-Antoinette ne ressemblait en r i< n à son époux ; mais on a voulu trop souvent lui attri* buer, dans le grand (lr;iiiie de la Rcvolutioa française, le rôle qu'avait joué quarante ans auparavant, auprès de la diète de Hongrie, l'héroïque Marie-Thérèse, sa mère. Elle l'aurait voulu, qu'il n'aurait pas été en son pouvoir de s'en saisir. Marie-Thérèse tenait ses droits d elle-même, et pouvait elle-même les revendiquer. Marie-*Antoinette était étrangère, Autiiclnenne, suspecte dès 1ers par son origine à une partie de la cour et de la nation. Cette princesse, qui devait épuiser jusqu'à la lie toutes les amertumes et toutes les douleurs, qui, après avoir été la plus adulée des reines, devait être la plus infortunée des épouses et des mères, n'était pas la femme forte que l'ima^nation des poètes et des historiens a rêvée. Douée d'une âme sensible et tendre, elle avait besoin des épanchements de l'amitié, elle se laissait aller trop facilement aux confidences les plus intimes et souvent les plus compromettantes. Dévouée à ses amis, elle ne connaissait aucun obstacle poui" les servir, et elle ignorait tous les dangers des coteries princières, les pires de toutes, parce qu'elles sont les plus exclusives* Conseillée par des amis impru-

Digiliz

dents qui ne comprenaient ni les hommes ni les événements de leur époque, elle s abandoiinait sans mesure et sans prudence aux regrets que lui inspiraient la chute du pouvoir absolu et Téloignenient de ses amis les plus intimes. Ëlle était» comme le roi, en proie aux plus cruelles incertitudes, mais ces incertitudes ne portaient pas sur le même objet ; Louis XVI ne savait pas s'il devait ou non être roi constitutionnel; Marie-Antoinette savait qu'elle ne voulait pas qu'il le fût. Hésitant quelquefois sur les moyens, jamais sur le fond des choses, elle n'avait aucun système arrêté; elle ne fut ferme que dans ses répugnances et dans ses ressentiments. Elle ne pouvait surtout pardonner aux grands seigneurs qui avaient embrassé le parti populaire, et, à son sens, trahi leur caste , crime irrémissible à ses yeux. Elle usa de toute l'influence que la cour pouvait avoir encore dans Paris pour faire élever Pétion à la place de maire, lorsque Bailly donna sa démission et que les constitutionnels voulurent le remplacer par La Fayette. Nous verrons bientôt comment Pétion la récompensa du concours qu'elle lui avait prêté dans cette circonstance, où royalistes et jacobins votèrent avec les mêmes bulletins. Elle donna un instant à Barnave, et encore peut-être parce qu'il était né plébéien, une confiance qu'elle avait refusée à Mirabeau, et qu'au dernier moment elle refusa à Du* mouriez. Elle rejeta les offres du duc de Liancourt qui lui promettait, à Rouen, un asile assuré, et cela

parce qu*îl avait été de la minorité de la noblesse en 1789. Cai% il faut le reconnaître, les dernières tiiiiins qui furent tendues à la reine avant la crise fatale qui emporta le trône furent des mains constitutioiinclles; à cause de cela même elle les dédaigna. Elle craignait tous les secours venant de l'intérieur, parce qu'il aurait fallu compter plus tard avec ceux qui les auraient donnés; elle tournait les yeux vers les armées de la coalition, sans se rendie un compte bien exact de ce qu'elle désirait.

Après le retour de Yarennes, le parti républicain fit son apparition sur la scène révolutionnaire. Abattu un instant par lavigoureusè répi essieu des constitutionnels (journée du 17 juillet 1791, au Champ de Mars) , il avait bientôt refonné ses rangs ; ses écrivains, un instant terrifiés, avaient repris leurs plumes ; ses orateurs, qui s'étaieni cachés, étaient retournés pérorer à la tribune des Jacobins et des Cordeiiers.

Tous ces chefs, tous ces écrivons, tous ces orateurs paraissent unis dans les mômes pensées; mais déjà secrètement ils se jalousent, ils se détestent ; les gens clairvoyants peuvent déjà apercevoir les nuances qui vont bientôt séparer tous ces hommes et en faire des ennemis irréconciliables. Plusieurs sont sincères dans leurs illusions; ils rêvent la république de Sparte avec les mœurs d'Athènes; ils croient qu'ils pourront renverser un trône, se donner des magistrats vertueux, incorruptibles, exempts de toute ambition, puis aller dans un festin se couronner de roses et s'endormir

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dans les loisirs d'une élégante volupté. Infortunés I qui ne lurent que des artistes politiques, qu'on appellera plus tard Girondins , et que Marat désignera par ironie sous le nom d'hommes d'ÉtatI Ils ne se réveillèrent qu'au pied de la guillotine.

Parmi les chefs qui marchent déjà sous une autre bannière, les uns, comme Danton et ses amis, cherchent la satisfaction de leurs appétits brutaux ; ils veulent à tout prix acquérir ces honneurs et ces richesses qui doivent être pour eux la source de toutes les jouissances. Les autres, comme Robespierre et Marat 9 sacrifiant à des dieux différents, ne voient, dans le cataclysiiie qui se prépare , que le triomphe de leur orgueil. Ils aspirent à la toute-puissance, afin d'écraser leurs ennemis sous leurs pieds et de goûter le suprême plaisir de la vengeance. Plus ils ont été jusqu'ici bafoués, honnis, ridiculisés, plus ils veulent faire repentir l'humanité du crime impardonnable dont elle s'est rendue coupable en les méconnaissant.

Au-dessous de ces chefs , se cachent des hommes que la peur seule fait agir. Us se sont réfutés dans les rangs du parli jacobin pour que l'on ne songe pas à leur reprocher leurs défaillances passées, leurs antécédents suspects, les souvenirs des castes nobiliaires ou sacerdotales auxquelles ils ont appartenu. Ils veulent donner des gages irrécusables de leur dévouement à la démagogie, et croient qu'ils ne peuvent effacer le péché originel dont ils sont entachés que par un baptême de sang.

Plus bas encore, s'agite cette masse flottante d'individus qui, n'ayant pu trouver place ni parmi les réactionnaires ni parmi les constitutionnels, veulent à toute force jouer un rôle. Ces hommes-là n'ont ni but politique t ni principe déterminé; ils ne forment pas une faction, pas même une conspiration nettement définie, francbement organisée. C'est une

tourbe, moutant résolument il l'assaut du pouvoir

parce qu'elle espère, une fois maîtresse de la place, s*y livrer impunément au vol et au pillage

Le parti démagogique, grâce à l'apathie et à rindifférence qui s'étaient emparées de la masse de la population parisienne, débusquait successivement ses adversaires de toutes les positions qu'ils avaient d'abord occupées sans conteste.

Au commencement de novembre 1701, Bailly avait donné sa démission de la place de maire de Paris , qu'il occupait depuis deux ans et demi, et sur 80,000 citoyens appelés à voter, 10,300 seulement avaient pris part au scrutin ouvert pour son remplacement.

Pétion avait été élu par 6,600 voix contre 3,000 données à La Fayette.

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