Le 38me fauteuil ou Souvenirs parlementaires [microforme]
Je vous dédie ce modeste livre en souvenir des longues et belles sessions que nous avons passées côte à côte à la Chambre des Com-
munes.
Josepx T assé.
Montréal, 4 avril 1891.
Fais
LE
OÙ
De 1878 à 1887, j'ai eu l'honneur de former partie de la Chambre des communes. En ce temps-là, je représentai la capitale du Dominion, une ville aux deux tiers parlant anglais, et qui m'a trop superbement traité pour que je n'aie pour elle que la meilleure souvenance.
Une ville exceptionnelle ! Une ville qui aime les journalistes ! ! En 1882, elle en élisait même deux d’un coup, M. Mackintosh,
directeur du Czéizen, et votre très humble serviteur. Cela ne s'était jamais vu sous la calotte du ciel canadien. Longtemps auparavant, elle avait choisi pour maire M. Henry Friel, l'une des fines plumes d'Ottawa. Et pourtant les journalistes ne sont pas en général très populaires — suivant l'acception reçue—obligés qu’ils sont, par état, de tailler des croupières à droite et à gauche, depuis le premier jusqu’au dernier jour de l'an. Ceux qui les aiment le moins sont souvent ceux pour lesquels ils ont fait le plus. Jronie du sort |
A la Chambre, j'occupais le 37" fauteuil, au milieu de la troisième rangée à droite. Un bon endroit, sans prétention. Pas loin du ministère, en face de l'opposition. J'ai toujours aimé à voir venir les coups : on les pare mieux. |
M. Mackenzie commandait d’abord la gauche, mais nos adversaires qui auraient mérité d’être des Carthaginois, ne tardèrent pas à le décapiter pour lui préférer M. Edward Blake, un autre général distingué, encore plus mal-
chanceux. Les généraux chanceux étaient les seuls qu'appréciait Napoléon.
Battu deux fois aux élections générales, 1882-1887, M. Blake dût à son tour abandonner le commandement à l'honorable Wilfrid Laurier, tout en se réservant de reprendre plus tard son ancien poste. Lord Hartington n’a-t-il pas agi comme /cader du parti libéral en Angleterre, quitte à remettre sa place au véritable chef, M. Gladstone? M.
Blake est une puissante intelligence, le plus grand avocat du Dominion, trop avocat peutêtre. Il a plaidé je ne sais combien d'heures dernièrement sur une question qui intéressait la Compagnie du chemin de fer du Pacifique, dont il s’est fait le défenseur devant les
. Cours après en avoir été le dénonciateur au
parlement. Noble profession qui permet tous les rôles sans que ses membres puissent être accusés d’inconséquence. :
J'aitoujours eu une profonde estime pour M. Mackenzie, C’est dans la force du terme ce que l’on est convenu d'appeler un fils de ses œuvres, à self mad: man. Il com-
% LE 38m FAUTEUIL
mença par être maçon, et de la truelle il s'é!eva à la distinction de chef d’un grand parti, de premier ministre du Canada. Veut-on une meilleure preuve que chacun dans notre libre pays peut arriver à tout par son seul mérite ? Le général Grant était un ancien ouvrier tanneur, et Lincoln fut charpentier ; nous n'avons rien à envier à nos voisins. La déposition de M. Mackenzie lui porta un coup mortel. À quelqu'un qui lui parlait de ses amis il répondit par ces mots: 7 have no friends, je n'ai plus d'amis. Depuis il n'est plus que l’ombre de lui-même. Il s’obstine à rester au poste, et quiconque le voit se rendre au parlement, tout courbaturé, ne peut s'empêcher d’éprouver pour lui la plus vive sympathie.
Notre vieux chef, sir John Macdonald, n'avait qu'à tourner la tête pour jeter un coup d'œil sur ses jeunes soldats, frais émoulus de la grande campagne de 1878. Quand ils
donnaient de bonnes estocades, il les regar-
dait en face pour les stimuler et les convain-
cre qu'il en était fier, qu'ils l'intéressaient
énormement. Le vieux magnétiseur ! Je le crois l’un des grands manieurs d'hommes du siècle. Il est de la famille des Bismarck, des Beaconsfield, des Palmerston, des Mettenich.
Sir John a le défaut, ce pe: : être un calcul, de parler souvent à voix basse, mais de notre coin nous pouvions l'entendre facilement.
La Chambre prenait-elle feu qu’il savait cependant élever le ton, électrisant ses partisans et stupéfiant la gauche. Je ne parle pas des tonnerres de sir Charles Tupper qui nous q'ütta plus tard pour aller briller à Londres : il n’est pas de si petit écho qui ne les ait repercutés. C'est de lui que l'on pouvait dire :
Frank, haughty, rash—the Rupert of debate.
J'étais bien trop conservateur pour songer à déménager. Aussi ai-je passé là huit belles sessions, pleines de péripéties, de luttes vail: lantes, de grandes mesures. La race des pa-
triotes n'est pas éteinte j'en ai eu la preuve.
Ce fut alors que nous engageâmes le fameux débat sur l'affaire Letellier, que nous
donnâmes au pays la protection promise aux
LE 38m FAUTEUIL
élections de 1878, que nous votâmes les mil-
lions qui ont assuré l’entreprise du Pacifique,
que nous étendîmes le suffrage populaire à bien des classes qui n’en avaient pas encore joui. L'apprentissage parlementaire pouvait se faire sous les yeux de maîtres : sir John Macdonald, le Nestor de la chambre, sir Charles Tupper, sir Léonard Tilley, sir Hector Langevin, sir Richard Cartwright, les honorables MM. Blake, Mackenzie, Macdougall, Mills, Laurier, etc.
Mais arrivons au 38" fauteuil puisque je veux chanter sa gloire. Un fauteuil chanceux. Un fauteuil d'honneur. Un fauteuil qui mériterait d’être célébré par Arsène Houssaye, qui a écrit l’histoire du 41" fauteuil des immortels de la France. Si l'on excepte les fauteuils réservés aux ministres et aux chefs de l'opposition, qui sont nécessairement occupés par des hommes plus ou moins éminents, je n'en connais pas sur les 215 sièges de la Chambre, qui puisse lui être comparé.
J'y ai coudoyé plus d'une gloire, beaucoup de talent, du patriotisme tout plein.
Le premier occupant de ce fauteuil fut mon regretté ami, l'honorable Joseph Alfred Mousseau. Le meilleur compagnon du monde. Comme beaucoup d'hommes gras, toujours de bonne humeur, ie sourire sur les lèvres. Cette bonne humeur ne le quittait pas au milieu des plus fortes tracasseries.
Et pourtant elles surabondaient: Figure très nette, très ouverte, très sympathique, illuminée de grands yeux noirs, encadrée d’une chevelure d’ébène. Parfaitement renseigné sur la politique et le droit, partisan enthousiaste, convaincu, patriote ardent et dévoué. Ses convictions religieuses étaient profondes, et il ne manquait pas chaque mois d'entrer au confessional, de se nourrir du pain des forts. Je sais qu'une image du Sacré- Cœur brillait au haut de la porte d’entrée-de sa résidence à Montréal. Ces traits peignent l’homme.
Quand les orateurs nous faisaient bailler— on les comptait par douzaines—M. Mousseau aimait à me parler de sa femme et de ses enfants qu'il adorait ; de ses campagnes élec-
8 LE 38m FAUTEUIL
torales, de ses amis de Bagot qui lui furent toujours si fidèles ; de ses souvenirs de journaliste, alors qu’il publiait le Colonisateur avec Chapleau, Ludger Labelle, L. O. David, Wilfrid Sicotte, L. U. Fontaine, A. N. Montpetit —toute une pléiade d'hommes de talent ; de ses articles à l’'Opinion Publique-— “ A travers le. 72mes” n’est pas encore oublié— qu'il avait fondée avec son associé David, deux hommes qui, pour être aux antipodes sur plusieurs points, s’entendaient merveilleuse. ment bien. J'ai moi aussi un faible pour David malgré les griffades que nous avons échangées dans les gazettes et sur les hustings. Ce sont les enthousiastes qui après tout font quelque chose. Les prétendus sages passent trop souvent leur temps à délibérer.
M. Mousseau a publié plusieurs brochures qui indiquent des sentiments larges, élevés, patriotiques. Quand le projet de la confédération des provinces fut discuté, il lui donna son entière adhésion. En 1867, il prépara même un travail considérable pour en démontrer les avantages et lui gagner les sym-
pathies de l'électorat. Titre et sous-titres en expliquent le but et la portée. “ Contre-poison. La confédération : c’est le salut du Bas-Canada. Il faut se défier des ennemis de la confédération. ” Au premier chapitre l'auteur se pose la question : “ La confédération était-elle devenue nécessaire ? ” Il la résout dans les termes que voici :
“ C’est la foi qui a fondé le Canada, et c’est elle qui le maintient et fera sa gloire. Noblesse oblige, est un proverbe aussi vrai pour les peuples que pour les individus. Les pieux fondateurs du pays n'ont pas, comme les étrangers qui vinrent après, été amenés ici par l'espoir du gain, du lucre et de la spéculation. Gagner des âmes à Dieu, conquérir un nouvel empire au Christ, tel était leur désir, telle était leur mission. Un roi très-chrétien comme nous l’a encore prouvé la si belle histoire de l'abbé Faillon, s'associa à ces sublimes élans du zèle catholique, et cette heureuse association de l'autorité royale avec les efforts du missionnaire ont établi et
colonisé la Nouvelle-France d'où rayonna
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plus tard le mouvement religieux qui fit sentir son influence bienfaisante jusqu'aux coins les plus reculés de l'Amérique.
“ Ces débuts bénis de Dieu ne se démentirent pas. La Nouvelle-France fut touior:s an peuple de braves, de martyrs et de héros.
Et lorsque, après un siècle et demi de luttes gigantesques avec les barbares, les colonies anglaises et l'Angleterre, le peuple de la Nouvelle-France, abandonné de la mère-patrie, épuisé d'efforts d'hommes et de ressources, fut obligé de se rendre au vainqueur, il avait déjà assez excité l'estime et l'admiration de ce dernier pour en obtenir la garantie du libre exercice de sa foi, de ses institutions, de ses lois, ws el coutumes : c'était presque tomber en triomphateur.
“ La Providence protégeait visiblement ce petit peuple et avait les yeux fixés sur lui. L'Angleterre fit tout ce qu’elle put de temps à autre pour nous arracher notre langue et notre religion. Vains efforts ! Un événement imprévu, une guerre, un changement de gou-
verneur, une intervention épiscopale arrivait
NE
JOSEPH ALFRED MOUSSEAU Il
toujours à propos pour déjouer l'astuce et la perfidie à la veille de réussir.
“ Fatigués de nous voir grandir en dépit de toutes les entraves jetées sur notre voie, quelques ennemis profitèrent de nos troubles de 1837-1838 pour nous imposer, en 1840, l'union des Canadas. C'était le coup de mort de notre nationalité, criaient ceux qui ne voient dans l'histoire que le jeu du hasard. On sait comment ils ont eu raison. En 1760, nous étions 60,000 habitants ; en 1861, nous avions atteint le chiffre de neuf cent mille âmes!!! Il faut compter avec un peuple aussi nombreux, et déjà depuis 1842 ou 1843, nos hommes d’État canadiens-français s'étaient emparés du pouvoir et l'avaient administré à notre avantage, et nous sommes devenus
nombreux, puissants, riches et maîtres de nos
destinées.
“ Un peuple qui a fait, en aussi peu de temps, d'aussi grandes choses, a une mission spéciale et est certainement destiné à l’immortalité, Nous sommes tenus d’honorer ce glorieux passé par notre conduite future. Ce
n'est pas là le langage d'un visionnaire, d'un utopiste. Nous ne sommes pas le premier à regarder ce noyau de Canadiens-français, qui s'est si prodigieusement conservé et développé depuis 1760, comme l'avant-garde, le boulevard, le plus sûr soldat de la civilisation chrétienne sur ce continent. Et il ya du miracle dans notre conservation ; tous les coups
que l'on a voulu nous porter ont été mystérieu-
sement détournés de nos têtes pour se chan-
ger quelquefois en moyens de salut pour nous.
“ Ces quelques réflexions, d’ailleurs, inspirées par la situation, nous ont semblé naturelles et nécessaires pour mieux comprendre le rôle que nous avons à jouer sous le nouveau système, Elles seront surtout propres à rassurer les timides que la moindre lutte effraye. En voyant ce que nos pères ont fait dans un passé si difficile, nous serons forcément amenés à la conclusion que sous la confédération, qui nous est si avantageuse, nous n'aurons, pour continuer leur sublime mission, qu'à le vouloir, qu'à nous entendre, qu'à imi-
ter leur énergique persévérance.
d'un ier à , qui dévele, le ation u mioups érieuchannous.
inspinatuendre noubres à te eft fait orcéconnous ssion,
À imi-
“ Et, d'abord, la confédération était-elle devenue nécessaire en 1864 ? Nous répondons sans hésiter: oui. Un changement constitutionnel était devenu absolument nécessaire, et nous devons ajouter que de tous les changements imaginés par nos hommes publics, la confédération était le seul qui fût propre à sauvegarder nos droits. notre nationalité et notre religion. Les uns disent : ce sont les grits du Haut-Canada qui, par leurs fanatiques exigences, ont rendu la confédération nécessaire ; d’autres disent encore : ce sont les rouges et les annexionnistes du Bas-Canada qui ont rendu la confédération nécessaire en attisant et soutenant le fanatisme haut-canadien, par l'appui coupable et lâche qu'ils n'ont
cessé de lui prêter depuis 1849. Il y a du
vrai dans ces deux accusations. Une des principales causes qui ont nécessité un changement est évidemment lefanatisme des grits et la lâcheté des rouges et des annexionnistes.
“ Mais ce n'est pas là la seule cause : des considérations d'un ordre beaucoup plus éle-
vé ont rendu la confédération nécessaire.
14 LE 38x FAUTEUIL
Nos hommes d'état, ceux dont s’honore le parti conservateur, tant du Bas que du Haut- Canada, avaient senti que le premier coup de canon tiré en 1860 au Fort Sumter, coup de
canon qui mit en feu tous les Etats-Unis,
était pour nous un avertissement solennel de
penser à notre avenir. Jusqu'alors, en effet, nos voisins, quoique riches et fort nombreux, n'étaient nullement à craindre pour nous; exclusivement adonnés à l’agriculture, à l'industrie et au commerce, ils n'avaient pensé qu'à s'enrichir e 1 s’'agrandir, mais pacifiquement, et ils n'avaient ni armée ni marine militaire. Frère Jonathan aimait bien un peu comme ce sera toujours son faible, le bien d'autrui; mais, voyant de ce côté-ci l'Angleterre toujours prête à nous défendre, il aimait mieux tourner ailleurs ses regards pour opérer de riches et faciles conquêtes chez les sauvages des plaines et les Mexicains indolents. C'étaient des triomphes aisés si vous le voulez, mais qui suffisaient alors à son orgueil encore bien modeste, et s'il songeait parfois à nous, c'était dans le temps seulement où les rêves
criminels de nos annexionnistes écervelés lui promettaient l'acquisition de nos trésors sans coup férir.
“ La guerre fratricide qui éclata entre le Nord et le Sud changea comme en un clin d'œil ces dispositions bénévoles. L’appétit vient en mangeant, c'est là un proverbe aussi vrai qu'il est brutal. On ne devient soldat que pour désirer la guerre, et l'on ne désire la guerre que pour faire des conquêtes. Mais le Sud soumis, et il était impossible qu'il ne le fut pas, où se porterait l’ardeur de nos belliqueux voisins ? Les Américains ont besoin du Canada : ils nous l'ont dit bien des fois et ont même essayé de nous le prouver ; ouvrez et lisez les journaux des Etats et vous verrez cela comme nous ; aujourd’hui, d’ailleurs, personne ne le conteste.
“ Nos hommes d'État si perspicaces, ne manquaient pas d’être frappés de ces considérations et de cette éventualité, mais comment nous protéger ? Il n'y avait que deux moyens : l’annexion ? Horreur! Le mépris public est la seule réponse donnée jusqu'ici
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aux traîtres qui ont osé parler de cette ignominieuse alternative et la lâcheté est étrangère au Canadien-Français. Ilne restait donc que l’autre alternative que tous les gens intelligents devinaient et désiraient : La confédération, c'est-à-dire a//zance fédérale entre plusieurs peuples et union plus étroite, pius sympathique avec l'Angleterre, pour mériter davantage et obtenir en cas de danger sa protection et son concours plus efficaces.” M. Mousseau avait beaucoup d’ambition, une confiance inébranlable dans son étoile.
Quatre années passées dans l'opposition, où il
figura avec éclat, l'avaient convaincu qu'il
pouvait aspirer au premier rang. À notre D r avènement au pouvoir il se crut donc appelé à devenir ministre, et il manœuvra en consé- | quence. Il est rare qu’une intrigue bien ficelée D ne couvre pas un portefeuille. SN | Tous deux, nous combinâmes plus d'un Se ti plan pour venger le coup d'Etat dont M. Le- LE tellier de Saint-Just s'était rendu coupable, 2 G le 2 mars 1878, en révoquant le gouverr 4 di
ment de l'honorable C. B. de Boucherville, M c’
. Lebable,
ern
rville,
qui était appuyé par une majorité de 21 dans une chambre de 65 membres. Le prétexte de cette révocation était que M. de Boucherville avait foulé aux pieds les droits et priviléges de la couronne. Un aussi farouche démocrate se constituer le défenseur de l’absolutisme au mépris des droits du peuple, c'était le monde renversé. M. Letellier alléguait aussi que ce gouvernement était contrôlé par des 722es de chemins de fer, qui exerçaient une influence indue pour obtenir
. des subsides. Pourtant s’il fût un cabinet hon-
nête, scrupuleux à l'extrême, c’est bien celui qui venait d'être cassé par un abus d’autorité sans nom. D'aucuns le trouvaient même trop serré.
Le coup d'Etat n’est pas sorti du seul cerveau de M. Letellier. Nous savons de M.
Holton qu'il fut décidé à la suite d’un entretien secret avec M. George Brown, au St.
Lawrence Hall, à Montréal. Le directeur du Globe était à cette époque le véritable chef du parti libéral. Si M. Mackenzie régnait c'était lui qui gouvernait. Aussi appuyait-il
ostensiblement son ancien disciple, de préférence à M. Blake qu'il ne trouvait pas assez maniable, Les deux conspirateurs, en s’emparant du pouvoir à Québec, voulaient ajouter un atout considérable à leur jeu, en vue des élections fédérales M. Holton ne se œênait pas de blâmer le renvoi des ministres comme un coup terrible porté au système constitutionnel et au parti politique dont il était l’un des chefs.
Le cabinet de Boucherville délibérait quand arriva, vers une heure de l'après-midi, le message du lieutenant-gouverneur, exprimant ‘à M. le premier le regret qu'il éprouve à l’idée de ne pouvoir continuer à le maintenir dans sa position à l'encontre des droits et privilèges de la couronne.” Ce message qui fut apporté par l’aide de camp, M. Gauthier, prit tous les ministres par surprise. Comme la conclusion pouvait soulever quelque doute, M. de Boucherville se rendit auprès de M. Letellier pour connaître ses volontés, de sa bouche même. Le lieu-
tenant-gouverneur le reçut poliment mais
ait
riu'il uer
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P; urlese tre
eu-
confirma le message : le cabinet était bien et dûment dissous, Son Honneur—on disait Son Excellence—ne pouvant continuer plus longtemps sa confiance à M. de Boucherville. La surprise était d'autant plus grande que peu de jours auparavant M. Leteillier, qui, au reste, exerçait une large hospitalité, avait invité les ministres à sa table, à Spencer Wood. Chacun cependant avait observé que leur hôte n'avait touché à aucun mets ni à aucun vin—et c'était un rude dîneur—sous prétexte qu'il était indisposé. Ce dîner n'était-il pas une cruelle inconvenance? M. Letellier expliqua plus tard qu’il n'avait résolu de congédier ses ministres qu'après avoir lancé ses invitations, et qu'il n'avait ni mangé ni bu parce que, superstitieux comme un Espagnol, il aurait cru attirer des malheurs sur sa tête en partageant le pain et le sel avec ceux qu'il allait convertir en ennemis. Quoiqu'il en soit, les ministres supportèrent gaiement le coup qui les frappait ; ils firent apporter leur souper à la chambre du conseil et passèrent la nuit à préparer leur défense. Les
20 LE 38m YAUTEUIL
rédacteurs habituels, MA!. Chapleau et Angers, se chargèrent de la besogne. L'’aurore allait se lever quand le ministère de Boucherville termina sa dernière et mémorable séance. Jamais on ne vit de morts aussi vivants.
J'avoue que peu d’actes politiques m'ont autant révolté. C'était la négation du gouvernement responsable, c'était nous faire reculer de trente-cinq ans, nous ramener à sir Charles Metcalfe et à lord Sydenham, alors que le gouverneur était tout et que ses aviseurs étaient autant de marionnettes. Aussi rien moins que la tête de M. Letellier ne pouvait nous satisfaire. Nous ne voulions à aucun prix que pareil précédent restât impuni.
La tâche n'était pas facile. Elle pouvait même entraîner une crise ministérielle, A une entrevue avec sir John Macdonald avant la session — j'y assistais avec MM. Mousseau et Caron—nous avions été prévenus de la gravité de nos démarches. Lors de la for-
mation du cabinet, notre chef avait demandé
ns
ns
à lord Dufferin de signer la déchéance de M.
Letellier, mais le gouverneur répondit qu'il était sur le point de quitter le pays, qu'il ne voulait se mettre en froid avec aucun parti.et que cet acte devait incomber à son successeur. Sir John croyait, au contraire, qu'il était injuste de rejeter une pareille responsabilité, au début même de son administration, sur un homme aussi inexpérimenté que l'était le marquis de Lorne. Ne fallait-il pas éviter tout ce qui pouvait nuire au prestige du mari de la seule princesse qui se soit jamais associée à nos destinées ? Nous avions aussi appris de bonne source que le marquis de Lorne, mal conseillé par lord Dufferin, qu'il avait rencontré à Londres, après. son départ du Canada, se refuserait à déclarer que l'utilité de M. Letellier avait cessé. Ce
n'est pas ce que le vice-roi des Indes a fait de mieux.
Cette attitude de lord Dufferin est d’autant plus étonnante que personne n'a oublié le langage qu'il avait tenu, au début de la crise du Pacifique, dans un discours à Hali-
fax : ‘ Ma seule étoile polaire, mon seul guide dans l’accomplissement de mes devoirs et dans mes relations officielles avec les hommes publics, c'est le parlement. Je crois au parlement sans m'occuper de quel côté il vote, et je ne donne ma confiance qu'aux seuls hommes que la volonté libre du parlement m'assigne comme conseillers responsables.” Est-il besoin de dire qu'il n’y aurait pas eu de coup d'Etat si M. Letellier avait suivi l'étoile polaire indiquée par lord Dufferin ?
Les événements ont prouvé que nos renseignements étaient corrects au sujet du marquis de Lorne. Il refusa d'écouter ses aviseurs constitutionnels ; mais sir John Macdonald, qui trouve des solutions à toutes les difficultés, évita une crise en faisant consentir Son Excellence à déférer la question aux autorit :3 impériales. En même temps, il fallut dépêcher à Londres sir Hector Langevin et l'honorable M. Abbott, deux fins diplomates, pour amener le gendre de la Reine à comprendre que M. Letellier avait fair ce que sa
belle-mère n'aurait jamais osé. Et pourtant
cette belle-mère s'appelle la Reine de la Grande-Bretagne et de l'Irlande !
Comme à quelque chose malheur est bon, il résulta de ce dissentiment une consécration solennelle de notre autonomie. M. Blake avait déjà réussi en 1876, alors qu'il était ministre de la Justice, à rogner considérablement les pouvoirs du gouverneur-général.
Les instructions que reçut le marquis de Lorne, à la suite des représentations des envoyés canadiens, fixèrent son rôle aux extrêmes limites compatibles avec la suzeraineté britannique. I] lui fallait se soumettre ou se démettre. La première alternative lui parut la plus sage.
Je rappelle ce souvenir sans aigreur, car je connus ensuite intimement le marquis de Lorne, qui est, au demeurant, un homme excessivement bien intentionné, et qui est resté fervent ami du Canada. Il me fit même l'honneur de me choisir pour parrain de la charte créant la Société Royale, en compagnie de l'honorable G. W. Ross, aujourd’hui ministre de l'instruction publique à Ontario,
24 LE 28m FAUTEUIL
Le marquis de Lorne se piquait de savoir le français et le parlait fort agréablement. Je puis en dire autant de la princesse Louise.
Je me rappelle qu'à un dîner intime auquel j'avais été invité avec sir John et lady Macdonald, le marquis et la princesse causèrent en français presque tout le temps. Lady Macdonald leur répondait dans la langue de Racine. J'aurais voulu voir là ceux de nos compatriotes qui croient que répudier la langue française donne un cachet de distinction.
C'est à la session de 1879 que MM. Ross, Angers, Chapleau, Loranger, Gill, Church, Lacoste, Dansereau, Tarte, firent fonctionner, sous l'inspiration de M. Senécal, la Maison Bleue, que l'occupant du 38° fauteuil fréquentait assidûment. Cinq de ces messieurs revêtirent plus tard la blanche hermine. A la date du 19 février, l’'Evénement de M.
Hector Fabre, annonçait cette création de la façon suivante : ‘“ Une vingtaine de députés conservateurs ont fondé un ZAalanstère du
genre de celui qu'occupaient en 1854 les dé-
ES ww ©
JOSEPH ALFREN MOUSSEAU 25
putés rouges à Québec.” Rien de nouveau sous le soleil! Pas même le chemin de fer que M. Senécal devait jeter sur les glaces du Saint-Laurent. Le grand agitateur joua son va-tout en cette affaire. Il alla jusqu'à engager ses polices d'assurance pour dompter toute résistance. Peu risqueraient ce qu’il risquait quand il voulait atteindre un but.
Homme de Fer et d'audace !
Tout le monde n'a pas connu la Maison Bleue, mais qui n’en a pas entendu parler ?
Elle causa de l’'épouvantement dars les cercles ministériels, car elle pouvait faire sauter le cabinet à chaque instant. (C'est une maison en briques, couleur crême, à deux étages, située sur la rue Metcalfe, près de l’ancienne résidence de sir George Cartier. Elle était la propriété de M. Lambert, du département de la milice. Là vous rencontriez non seulement les meneurs distingués que j'ai mentionnés, mais presque tous les députés conservateurs. Ceux-ci venaient y recevoir l'inspiration politique, puis déjeuner, dîner, causer, jouer aux cartes. C’est par les diners qu'on
gouverne les hommes! Cet aphorisme fut largement appliqué par M. Senécal. On tenait table ouverte le jour et la nuit, les séances du parlement se prolongeant parfois jusqu’au chant du coq. On a prétendu que les initiés étaient admis à la faveur d’un mot de passe. C'est une erreur : la porte ne fut même jamais fermée à clef. Cuisine à la française dirigée par le cordon bleu Bélier.
La note s'élevait à environ trois mille pia: ur. : par mois. Maints libéraux venaient fraterniser à la Maison Bleue. Ceux qui les croient toujours à couteaux tirés avec les conservateurs, seraient bien surpris de l’aménité qui caractérise leurs rapports. Tels les soldats français et russes qui échangeaient des rasades sous les murs de Sébastopol avant de s’entr'égorger.
La députation conservatrice devait être munie de bons estomacs, car la Maison Bleue ne fut pas seule à la bien traiter. Les ministres firent même une rude concurrence à M. Senécal. Leur hospitalité est prover-
biale, mais jamais leurs invitations ne pleu-
vent autant qu'en temps de crise. Entre la poire et le fromage, un vin généreux aidant, il se dit tant de choses! Un soir, l’on dînait chez sir John Macdonald, à sa superbe résidence de Stadacona Hall—il habite aujourd'hui Earnscliffe sis sur les hauteurs de l'Ottawa --et quel dîner? quel amphitryon ? Au café, les femmes quittent la table, suivant la coutume anglaise, et il faut alors entendre sir John qui, une ou deux heures durant, vous amuse, vous charme, vous éblouit par des anecdotes, des épisodes, des souvenirs, qui paraissent jaillir d’une source intarissable. Une autre fois, c'était chez sir Hector Langevin, qui trouve moyen de recevoir, à tour de rôle, tous les députés conservateurs. Puis chez M. Masson, chez M. Baby, chez l’Orateur—et que d’autres? Les deux premiers excellaient à donner des dîners fins : ils avaient tous les hommages des gourmets. Le Dr Tupper—aujourd’hui sir Charles --commença par imposer la tempérance à ses hôtes en leur faisant servir du ginger ale en guise de champagne, mais il ne tarda pas à limiter la prohi-
L'honorable M. Tilley
— devenu sir Léonard— qui pose pour l’un
bition à sa personne.
des apôtres de la tempérance, se montra plus obstiné, et le vin n’arrosa jamais sa table.
Il pratique la même vertu à Fredericton, depuis qu'il est lieutenant - gouverneur du Nouveau - Brunswick. Cela faisait dire à l’'Evénement, toujours rempli de boutades :
“ Décidément la tempérance prend le haut du pavé à Ottawa; c'est plus conforme à la morale et surtout à l’économie.” Ajoutons les grands dîners de Rideau Hall qui s'ouvraient au bruit de la cornemuse écossaise, présidés par le marquis de Lorne et la grâce en personne, la princesse Louise, les bals où tournoyaient un millier de personnes, les parties de patinoir et de fobagoonine à la lueur des feux de Bengale, et vous aurez une idée des choses succulentes et divertissantes réservées aux représentants du peuple. Plus d’un aurait pu croire que l'on dansait sur des volcans.
Savez-vous qu'un jour nous avons tenu un çcaucus qui aurait pu être fatal au gou-
vernement? On a dit que les bleus de Québec se conduisent à Ottawa comme des esclaves. Bien injuste est cette accusation. À plusieurs reprises les bleus auraient voté en bloc contre le gouvernement s’il n'eût admis la justesse de leurs réclamations. Un certain nombre se sont même assez fréquemment séparés de leurs chefs.
Peu d'hommes ont su autant concilier leur indépendance avec la loyauté à leur parti.
Ce caucus siégea entre chien et loup, aussi discrètement que possible. Il occupa la fameuse tour du parlement, au haut de laquelle M. Cauchon fut un jour malignement représenté dans une caricature de l'Ofinion Publique, une tour qui portait bien des secrets, même dès sa fondation, à ce que disent les entrepreneurs. Or, là, nous jurâmes tous de voter contre le gouvernement s’il ne nous donnait pas la tête de M. Letellier. Et elle nous fut promise en attendant qu'elle put être livrée,
Le 11 mars 1879, tous les yeux roulaient
30 LE 38m VAUT
sur É No 38. C'est de là que devait jaillir la lumière ou que la foudre allait éclater. Dès le 20 février, M. Mousseau avait demandé la production de tous les documents relatifs à la révocation du cabinet de Boucherville par le lieutenant-gouverneur Letellier, et l'on savait que ce jour même il allait dénoncer ce que l’on était convenu d'appeler le coup d'Etat. Les galeries étaient bondées de mes électeurs et de beaucoup d’autres venus de tous les points du pays. Peu de questions excitèrent un intérêt aussi intense. La tribune de l’Orateur qui a la spécialité des jolies femmes, des regards flamboyants, des brillantes toilettes, était plus étincelante que jamais. Je crois même que Son Altesse Royale la princesse Louise occupait un siège à la droite de l'Orateur. Il n'est pas permis au représentant de la couronne de franchir l'enceinte de la Chambre des communes, mais sa femme le peut. Les sénateurs avaient déserté leurs fauteuils écarlates pour venir voir ce qui allait se passer. Plus que jamais ils réclamaient le droit exclusif d'occuper leur
tribune. Tous les députés étaient au poste, et l'honorable Dr Blanchet, le modèle des Orateurs, présidait avec la grâce et la distinction qui le caractérisaient. Une scène solennelle se préparait.
La prière récitée—depuis 1877 la séance s'ouvre par une prière dite par l’'Orateur— quelques projets de loi furent présentés, et M. Mousseau prit la parole immédiatement.
Plutôt debater qu'orateur, il ne fut pas lent à capter l'attention de cette imposante assemblée. Il s’exprima en français, dans une chambre où notre langue n'est comprise que par la minorité, et pourtant chacune de ses paroles fut dévorée, pesée, discutée. Ceux qui ignoraient la langue de Royer-Collard et de Berryer se faisaient traduire par leurs voisins. On savait qu'il ne parlait pas pour lui seulement, qu'il était l'interprète d’un grand parti, je devrais dire de toute une province, ou plutôt de toute la confédération ou plutôt encore de tous les amis du gouvernement responsable. On savait aussi qu'il jetait les bases d'un débat qui ferait époque
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dans les annales parlementaires, d’une joute oratoire comme depuis longtemps l’on n'en avait pas vue. L’exorde plaça la question sur son véritable terrain. Ce n'était pas une vengeance politique qu'il réclamait, mais la revendication d’un principe sur lequel reposent les assises de nos libertés. Je cite :
“Il y a surtout un point que je tiens à faire immédiatement ressortir. Je ne veux pas que l'esprit de parti se déteigne sur ma résolution. Je ne veux pas que l’on m'accuse de provoquer par esprit de parti ce débat solennel.
“ Je suis homme de parti, je suis conservateur, c’est vrai; il s’agit de censurer, probablement de révoquer ensuite un lieutenant-
gouverneur libéral, nommé en décembre 1876
par une administration libérale. Et il s’agit de faire tout cela à la suite d’une élection durant laquelle l'esprit de parti s’est naturellement donné libre cours.
“ Ces trois vérités, dont je comprends toute la portée, me font la position très-difficile. C'est du moins le côté superficiel qui frappe
De
à première vue. Mais ce n'est pas le vrai côté pour des gens instruits. intelligents et sérieux, comme les honorables membres de cette Chambre.
“ D'abord, l'esprit de parti ne veut pas dire aveuglement, exagération, défaut de patriotisme. Une telle croyance tuerait nos institutions libres. Les partis politiques n’ont pas pour but l'avancement personnel de leurs chefs et deleurs membres, Non, Dieu merci ! ils ont une destinée plus large, une fin beaucoup plus élevée. Ils ont pour but de faire prévaloir un corps d'idées, de doctrines, de principes sociaux, économiques et politiques,qu’ils croient plus avantageux pour le bien-être du peuple, de tout le pays.
“ Non, je le répète, ce n’est pas une question de parti que nous allons débattre. Il s’agit d'un grand principe politique, d’une grande question nationale, intéressant toutes les provinces du Canada : traitons-là comme si nous allions écrire une page d'histoire, qui sera consignée dans les annales du pays pour
l'instruction de nos successeurs et de la pos-
térité. Faute d'expérience et des connaissances nécessaires, je serai probablement audessous de la tâche si grande que j'entreprends. Mais il y a une chose que je crois comprendre parfaitement: je puis assurer cette honorable Chambre que j'ai saisi depuis longtemps toute la portée du coup d'Etat du 2 mars 1878, tous les dangers, toutes les tempêtes qu'il nous garde pour l'avenir, si cette première tentative contre nos libertés n'est pas fortement réprimée, si l’auteur n’en est pas sévèrement puni.
‘“ Je regrette tout naturellement que cette violation du principe du gouvernement responsable vienne de la province de Québec,
que je suis fier de regarder comme ma patrie.
Je regrette que le mauvais exemple vienne de là ; mais je dois en même temps déclarer que je ne me sens nullement humilié. L'on a dit autrefois d’un grand pays qu'il était assez riche pour supporter une défaite. La province de Québec, au dire de lord Dufferin,—et tous ceux qui connaissent notre histoire savent qu'en cela le noble lord n’a
dit que la vérité, —la province de Québec, dis-je, a été la première à demander le gouvernement responsable, parmi les colonies de l'Amérique Britannique du Nord. Si un de ses enfants, indigne de son beau passé historique, veut fausser ce régime, le violenter ou le mettre de côté, on pourra pardonner à la province de Québec en pensant à ses luttes.
héroïques d'autrefois. Au reste, l'honorable Letellier est le premier et sera probablement le dernier de la race des violateurs politiques. Il n'aura pas d’imitateurs et l'esprit de parti, dans son sens le plus détestable, n'aura pas la force de lui susciter des panégyristes.” Armé de toutes pièces, M. Mousseau s’appliqua à démolir, article par article, le mémoire justificatif de M. Letellier. Ce mémoire est la meilleure preuve que le coup d'Etat fut le fruit d'une trame longuement,
sinon savamment ourdie, L’orateur entassa ensuite autvrité sur autorité : lord John Russell, lord Brougham, Harrison, lord Elgin, lord Beaconsfeld, lord Dufferin, pour dé-
montrer la gravité de l'offense commise par
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le lieutenant-gouverneur. J'ai toujours soupçonné que M. Dansereau, qui venait de publier une brochure contre le coup d’Etat, avait mis la main à ce discours. Ce n’est pas le premier orateur qui aurait parlé par sa plume. Chamfort ne travaillait-il pas les
harangues de Mirabeau ?
Je me souviens de l'effet que M. Mousseau produisit lorsqu'il cita ces remarquables paroles de Bagehot : “Aucun monarque ne voudrait dissoudre le parlement contre le gré et l'intérêt du ministère qui « u pouvoir.
Sans doute le roi pourrait renvoyer ce ministère et le remplacer par un autre dont il prendrait l'avis pour dissoudre le parlement ; mais même agir ainsi envers un ministère qui aurait une forte majorité en parlement serait porter un coup qu’il est presque impossible de supposer. Nous ne croyons pas que la reine Victoria elle-même, malgré sa popularité et le respect qui l'entoure, oserait le tenter. Aucun Anglais ne peut même rêver une catastrophe de cette nature; cela lui paraîtrait être un
qui rait
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un
JOSEPH ALFREH MOUSSEAU 37
phénomène appartenant à un autre monde que celui qu'il habite.”
C'est encore Bagehot qui a dit : “ La Keine n'a pas le droit de veto: elle serait même tenue de signer sa propre condamnation à mort si les deux chambres la votaient unanimement ; son pouvoir législatif est une fiction du passé; ce pouvoir a cessé depuis longtemps d'exister.” Harrison s'exprime non moins énergiquement : ‘Le roi ne peut pas ajouter une clause à ur bill. La seule pensée qu'il le voudrait fait sourire ; s'il le faisait, ce serait la cause d’une révolution.” Ecoutons Beaconsfield, le grand parliamentarian : “Le souverain en Angleterre, nous le disons avec orgueil, n’a pas de part dans le gouvernement.”
Le témoignage même de M. Letellier fut invoqué contre ses prétentions. La Chambre ayant institué une enquête en 1873 sur les affaires du Pacifique, les libéraux anathématisèrent lord Dufferin, parce qu’il avait, suivant eux, violé les privilèges du parlement en le prorogeant sans attendre la fin des pro:
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cédures. M. Letellier fut l'un des plus violents. ‘“ Il est désirabie, disait-il, dans les circonstances présentes, de parler avec tout le calme possible, malgré l’ébullition populaire, qui est une ébullition nationale. La question à examiner est de savoir si le con-
seil exécutif peut interposer la prérogative
de la couronne entre lui et le parlement et
empêcher ainsi le libre exercice de la volonté populaire. Cette prérogative ne devrait pas être employée à renverser les libertés populaires, mais à suivre la marche des événements en conformité des intérêts du peuple.
Autrement, on pourrait se dispenser du parlement et le peuple serait encore une fois, forcé par la verge, d'obéir à la couronne,sans égard à d’autres droits...Le comité nommé par la Chambre ne pouvait être dissous par aucun pouvoir extérieur sans une grossière violation de ses privilès:s.” Ce langage jure terriblement avec le mémoire de 1878.
Après avoir argumenté cinq ou six heures durant, M. Mousseau termina par la motion
suivante : “ Résolu que l'acte commis par le
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lieutenant-gouverneur de la province de Québec, le 2 mars 1878, en renvoyant son ministère, a manqué de sagesse dans les circonstances, et tendait à renverser la position que les aviseurs de la couronne occupent depuis que le principe du gouvernement responsable a été accordé aux colonies de l’'Amérique Britannique du Nord.” De longs applaudissements partis de la droite accueillirent cette proposition, tandis que la gauche restait silencieuse. (C'était mot pour mot la motion que sir John Macdonald avait présentée au mois d'avril précédent, alors qu’il était chef de l'opposition. Il est à peine besoin de faire observer qu'elle fut repoussée en premier lieu par une très forte majorité. La défaite de 1878 avait préparé la victoire de 1870.
M. Dalton McCarthy servit de second au député de Bagot. On n2= croirait guère, au modeste début de son discours, qu'il était appelé à devenir le farouche mangeur de français que l’on sait. ‘“ En appuyant, dit-il,
la motion de mon honorable ami, je regrette
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d’être obligé de revenir sur un sujet qu'il a si bien traité, vu qu'un grand nombre des membres de cette chambre, peu familiers avec la langue française, n'ont pu saisir tous les faits rapportés par lui. Je ne pourrai discuter ce sujet d'une manière aussi détaillée ni aussi claire que cet honorable monsieur sans doute. ..” M. McCarthy dont personne ne nie le talent, fit un discours très fort. Il était alors très aimé des députés français, et plus d’un croyait qu'il hériterait de la largeur d'idées de son parent et de son chef, sir John Macdonald. Hélas ! plus d’une carrière, qui promettait d’être brillante, est allée choir dans la fosse du fanatisme.
M. McCarthy avait à peine terminé sa savante dissertation en disant qu’il fallait protéger le peuple contre tous les abus de la prérogative royale, que M. Aldéric Ouimet, mû comme par un ressort, attirait le premier l'attention de l'Orateur. Caéck the eye of the Speaker ! est parfois chose très importante en stratégie parlementaire. Il était entendu que M. Ouimet devait poser la question préalable.
C’est précisement ce que l'opposition ne voulait pas.
Comme tous les lecteurs ne sont pas obligés de savoir ce que signifie la question préalable, laissez-moi leur dire que cette proposition a le pas sur les autres, et que, si elle est décidée dans l’affirmative, elle empêche tout amendement et limite le vote et la discussion à la motion principale. Sir John Macdonald eut recours à la question préalable en 1865 lorsqu'il s’est agi d'adopter les résolutions relatives à la confédération, On employa le même procédé en 1886 dans l'affaire Riel. La question préalable ne porte que ces mots : ‘“ Que cette question soit mainte-
nant mise aux voix.
Au parlement anglais, la question préalable a l'effet tout, contraire de celui que l'on en attend ici. Elle a pour but d'empêcher une décision sur une question, et ceux qui la proposent votent généralement contre leur propre motion, ce qui n’est guère logique. Au congrès des Etats-Unis, la question préalable
est plus correctement posée. Elle porte ‘“ que
la question ne soit pas maintenant mise aux voix. ” Le vote se donne en conséquence.
M. Mackenzie simula une colère, reprocha au ministère de n'avoir pas le courage de prendre la direction du débat, puis entra dans une longue dissertation pour établir que la conduite du lieutenant-gouverneur n'avait pas été inconstitutionnelle. Quant à savoir,
dit-il, s’il a agi avec sagesse ou non, c'est ma-
tière d'opinion. M. Mackenzie croyait évidemment que le coup d'Etat était un abus de pouvoir, mais pour justifier la non intervention des autorités fédérales, il lui suffisait de savoir qu'il s'était trouvé un cabinet qui avait endossé la responsabilité de l'acte du lieutenant-gouverneur.
La mêlée devint générale. Gros et petits canons tonnèrent une trentaine d'heures durant. Ils se nommaient l'honorable William Macdougall, M. Boultbee, M. Thomas White, l'honorable M. Huntington, M. Rykert, l'honorable M. Laurier, sir Hector Langevin, M.
Landry, député de Montmagny, M. Rinfret, l'honorable M. Mills, M. Cameron (Victoria
ia
Nord), M. Cameron (Victoria Sud), l'honorable M. McLennan, M. Kirkpatrick, M. Casurain, M. Cimon, M. Casey, M. Brecken, l'honorable M. Anglin, M. Costigan, M. Allison, M. Longley. Le débat se termina dans la nuit du 13 mars; il couvre 158 pages du compte-rendu officiel. Plusieurs des discours témoignent d’une grande habileté et d'une profonde connaissance de la constitution : à onze ans de distance je les ai relus avec un vif intérêt après les avoir écoutés attentivement.
J'avais préparé avec soin un discours, mais il fallut le rentrer, comme maints autres. Arrive un moment où les honorables personnages qui constituent la Chambre,sont absolument réfractaires à l'éloquence. Autant vaudrait haranguer la masse du sergent d'armes. Ils parlent à demi-voix, lâchent des éclats de rire, font gémir leurs pupîtres, glapissent,coassent, bêlent, miaulent, poussent des coquericos, lancent des projectiles dans toutes les directions sous forme de balles de papier, de livres bleus, bref se livrent à
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mille espiègleries, pour lasser le malheureux qui s'obstine à ouvrir son robinet oratoire.
M. Landry, de Montmagny, prenait d’ordinaire l'initiative du sabbat. Quel boute-entrain | Il eût mérité d’être dans l’ancienne chambre quand un bon jour un fil mystérieux enleva doucettement la perruque du fameux William Lyon Mackenzie—le Papineau du Haut-Canada—pendant qu'il déclamait une de ses sempiternelles sorties contre le ministère.
Avant le vote, s'écoule souvent un intervalle assez long, s'il s'agit de chose importante.
Les whips cherchent partout pour découvrir les absents ou les traînards. Il leur faut même expédier des courriers aux extrémités de la ville pour ramener les députés oublieux de leur devoir. Plus d’un, hélas! est surpris à la table du jeu d’où il n'est pas toujours facile de l’arracher. Pendant ce temps-là, ceux qui attendent, du moins les moins graves, s’'amusent à qui mieux mieux. Tant que le regretté Dr Fortin fut des nôtres, il soutint dignement l'honneur du canton. Priçadier ! Brigadier ! lui criait-on de toutes parts, et la
la
a or
chanson des ‘trois gendarmes” avait toujours du succès quand il l'attaquait de sa mâle voix. Le Dr Lesage, député de Dor.
chester, qui nous arriva plus tard, ne tarda pas à figurer parmi les meilleurs gosiers. Je puis en dire autant de M. Linière-Taschereau, l'aimable député de la Beauce. Le vénérable M. Bourassa et l’ami Béchard répondaient au nom de l'opposition. Tous deux ont un faible pour la “ Marseillaise.” On n’est pas démocrate impunément. Nous faisions chorus, à la grande délectation des galeries. Les ministres qui prennent souci de leurs portefeuilles, avaient l'air parfaitement soulagé quand nous chantions :
Nous entrerons dans la carrière
Quand nos aînés n’y seront plus.
Nous y trouverons leur poussière
Et la trace de leurs vertus.
Qui oubliera la fameuse scène de la session de 1885? La Chambre siégeait depuis trois jours et trois nuits sans interruption, l'opposition résistant de toutes ses forces au projet de loi des franchises électorales. A bout
d’éloquence, les orateurs terminaient un discours par une chanson, et c'était à qui montrerait les ressources de sa voix. Attirée par ce spectacle peu parlementaire, la marquise de Lansdowne apparut avec plusieurs de ses dames d'honneur. Après avoir entendu discours et chansons, elle allait se retirer quand tous les députés, se levant avec un ensemble magique, entonnèrent le God save the Queen.
Les galeries se laissèrent gagner par l'enthousiasme, et ces milliers de voix réunies firent frissonner jusqu'aux vitraux armoriés de la salle. La marquise a dû être convaincue que la loyauté n’est pas ce qui nous
manque.
Mais n'anticipons pas sur les événements.
Attention même, les w4zps (1) entrent, salués
(1) Les whips conservateurs étaient MM, A. P. Caron, le colonel Williams, Rufus Stephenson et B. Daly. Le premier est devenu ministre de la milice, M. Williams est mort dans la guerre du Nord-Ouest, M. Stephenson fut fait plus tard inspecteur des sociétés de colonisation, et M. Daly est aujourd’hui lieutenantgouverneur de la Nouvelle-Ecosse, Les whips libéraux étaient MM. Trow, Borden, Fiset et Casey : ils font encore partie de la Chambre,
par nos applaudissements, les derniers retardataires sont arrivés, le Dr Orton vient d’être présenté, comme le député de Wellington, par ses deux parrains, sir Charles Tupper et M. McCailum, un vétéran, aujourd’hui sénateur. Le moment solennel, décisif, est arrivé. L’honorable M. Blanchet lit d’une voix lente et grave en anglais et en français la motion de M. Ouimet : “Que cette question soit maintenant mise aux voix.” Sir John Macdonald se lève le premier, nous acclamons frénétiquement le vieux chef, et toute l’armée suit noblement. Le vote donne le résultat suivant :
Pour : MM. Allison, Arkill, Baby, Baker, Bannerman, Benoit, Bergeron, Bergin, Bill, Bolduc, Boultbee, Bourbeau, Bowell, Brecken, Brooks, Bunster, Bunting, Burnham, Cameron (Victoria-Nordi, Caron, Cimon, Coiby, Connell, Costigan, Coughlin, Coursol, Currier, Cuthbert, Daly, Daoust, Dawson, De Cosmos, Desaulniers, Desjardins, Dewdney, Domville, Doull, Drew, Dubuc, Dugas, Elliott, Farrow, Ferguson, Fitzsimmons, Fortin, Fulton, Gault, Gigault, Gill, Girouard ( J.Cartier), Girouaid (Kent, N. B.), Grandbois, Hackett, Haggart, Hay, Hesson, Hilliard, Hooper, Houde,
Hurteau, Ives, Jackson, Jones, Keeler, Kilvert, Kirkpatrick, Kranz, Landry, Lane, Langevin, Lantier, Little, Longley, Macdonald (King), Macdonald (Victoria, C. B., McDonald (Cap Breton), McDonald (Pictou), McDonald (Vict. N. E.), Macmillan, McCallum, McCarthy, McCuaig, Mclnnes, McKay, McLennan, McLeod, McQuade, McRory, Masson, Massue, Merner, Méthot, Mongenais, Montplaisir, Mousseau. Muttart, O'Connor, Ogden, Orton, Ouimet, Patterson, (Essex|, Perrault, Pinsonnault, Pope, (Compton), Pope, (Queen's, I, P. E.), Poupore, Richey, Robertson, (Hamilton), Robinson, Robitaille, Rochester, Ross, (Dundas), Rouleau, Routhier, Ryan (Marquette), Ryan (Montréal-Centre), Rykert, Schultz, Shaw, Sproule, Stephenson, Strange, Tassé, Tellier, Thompson (Caribou), Tupper, Valin, Vallée, Wade, Wallace (Norfolk- Sud), Wallace (York-Ouest), White (Cardwell), White . (Hastings-Est), White (Renfrew- Nord), Williams, Wright—136.
ConTRE: MM. Anglin, Bain, Béchard, Bourassa, Brown, Burk, Burpee (Saint-Jean), Burpee (Sunbury), Cameron (Huron-Sudi, Casey, Casgrain, Chandler, Charlton, Christie, Cockburn (Muskoka), Dumont, Fiset, Fleming, Flynn, Galbraith, Geoffrion, Gillies, Gillmor, Gunn, Guthrie, Holton, Huntington, Killam, King. LaRue, Laurier, MacDonnell, Mackenzie, Mclsaac, Malouin, Mills, Oliver, Olivier, Paterson (Brant-Sud), Rinfret, Robertson (Shelburne), Rogers, Ross (Middle-
dle-
sex-Ouest), Rymal, Scriver, Skinner, Smith (Westmoreland), Thompson(Haldimand).Trow, Weldon, Yeo.—51.
La question préalable avait donc obtenu la majorité colossale de 85 voix. L'une des plus fortes majorités qui aient jamais été enregistrées à la Chambre sur une question de parti. Le vote décidait du sort de la motion Mousseau, qui fut adoptée par la même majorité.
Par les noms il est facile de voir quels changements les élections de 1878 apportèrent dans la représentation. On comptait jusqu’à 73 députés qui n'avaient jamais eu cet honneur, et 18 qui avaient déjà occupé un siège à la Chambre, mais qui n’en faisaient pas partie au dernier parlement.
Avons-nous assez battu des mains quand le résultat fut connu ? C'était plus que de la joie et de l'enthousiasme, c'était du délire. Toute la salle en tressaillit. 11 y eut grande, très grande fête à la Maison Bleue, mais ce fut l’une des dernières. Son utilité à elle aussi avait cessé. M. Mousseau fut bien en-
tendu le héros du jour, et chacun proclama
Fan EE
que le trente-huitième fauteuil avait bien mérité de la patrie.
C'est à la séance du 3 avril 1879 que sir John Macdonald annonça à la Chambre, dans des termes aussi voilés que possible, le refus du marquis de Lorne de suivre l'avis de ses ministres et le renvoi de la question au gouvernement de Sa Majesté. Cette déclaration provoqua beaucoup de murmures. De terribles imprécations éclatèrent à la Maison Bleue. M. Ouimet tint un langage très vif à l'adresse de Son Excellence et se demanda si le gouvernement responsable existait bien encore. “ La destitution de M. Letellier, ditil, ne comporte rien de plus que la destitution de tout autre employé du gouvernement ; les deux cas sont identiques. Le gouverneur-général n’a pas plus le droit de refuser l'avis de ses ministres relativement à la destitution d’un employé que de contrôler ses nominations.” L'’honorable M. Cockburn, ancien Orateur, déclara que l’on agissait d’une façon inconstitutionnelle en soumettant cette question à la Reine. L'autorité judiciaire a
décreté que cette question est essentiellement provinciale, et la Reine n'a aucun contrôle, puisqu'elle a admis elle-même, dans l'acte de l'Amérique Britannique du Nord, n'avoir aucune autorité constitutionnelle en pareilles matières. Les événements ont prouvé qu'il avait raison. M. Desjardins, l'excellent député d'Hochelaga, abonda dans le même sens : “Je regrette vivement, dit-il
que Son Excellence n'ait pu se décider à donner une réponse immédiate, parce que le malaise et l'agitation que cette affaire a créés, continueront dans le pays en attendant la réponse. Si pareilles complications devaient surgir chaque fois que le gouvernement aura à soumettre une question importante à Son Excellence, nous n’aurions plus d'autre alternative, pour éviter l'inconvénient d'avoir à s'adresser immédiatement au bureau colonial,
qu'à ajouter à notre système constitutionnel la
complication d'aviseurs impériaux permanents
de ce côté-ci de l’Atlantique, à moins d'ins-
tituer une régence.” Le dernier mot sortit du 35" fauteuil, “Si Son Excellence ne
ei ADRESSE 0 TERRE 8.
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3 8me
tient pas compte de l'avis de ses ministres responsables en cette occasion, la même chose peut arriver lorsqu'il s'agira de la nomination d'un juge ou même d’un payeur sur un canal. C'est en réalité la répudiation de notre système de gouvernement responsable, et, malgré toute la peine que j'en éprouve, je ne saurais accepter cette déclaration.”
Ce langage donne cependant une faible idée de l’état d'esprit dans lequel se trouvait M. Mousseau. Surchauffé serait un euphémisme. Ayant rencontré M. Masson dans l'un des couloirs, il lui reprocha d’avoir failli à son devoir et de ne pas s'être démis plutôt que de consentir à ce qu'il croyait être une honteuse capitulation. Le ministre de la milice riposta vivement, et cette altercation
laissa entre eux un froid qui dura longtemps.
De la Chambre, le mécontentement se transporta au Club Cartier de Montréal et'à l'hotel Windsor, où M. Mousseau et M. .Ouimet, suivis par le gros des agitateurs, auraient voulu faire passer des résolutions censurant
les ministres français d’avoir consenti au ren-
JOSEPH ALFRED MOUSSEAU ns
voi de la question en Angleterre. M. Senécal comptait parmi les plus ardents. Il qualifia de traîtres ceux qui voulaient attendre l’action du gouvernement impérial. Un violent article de la A/rnerve n'était pas propre à apaiser les esprits. Il y était dit que le jeune homme de Rideau Hall ne valait pas mieux que le vieux forban de Spencer Wood.
—Plutôt l'opposition, ajoutait-elle, que le pouvoir avec l'abandon de nos principes !
Les principaux conservateurs de Montréal assistaient à la séance du Club Cartier, qui eut lieu, dimanche après-midi, le 6 avril.
M. Jean-Baptiste Rolland, dont on connaissait le gros bon sens, l'esprit réfléchi, avait été appelé à présider,les intransig'eants se flattant, bien à tort, qu'il pensait comme eux. M.
Mousseau parla d’abord, menaçant d'attirer les foudres du peuple sur le ministère. M.
Ouimet tint à peu près le même langage, mais les discours calmes, raisonnés, de MM.
Chapleau, Lacoste et Church, réusssirent à détourner l'orage et à empêcher que l'on ne
passât des paroles à l’action.
LE 38w FAUTEUIL
Les ministres n'étaient pas des traîtres et ne méritaient pas la censure. Ils prirent un chemin détourné pour arriver au même but, et sauvèrent le pays d'une crise dangereuse.
M. Letellier put régner quelques mois encore, se flattant de vaines espérances, mais le coup qui le frappa n'eut que plus d'éclat et de solennité.
Le 13 juillet, sir Hector Langevin revint de Londres. Les uns disaient qu'il avait réussi dans sa mission, d’autres qu'il avait échoué. Jusqu'à la dernière heure, les libéraux parièrent que M. Letellier échapperait à la vindicte de la loi. Quelques jours avant la date fatale, il fut même invité à un dîner à la cidatelle par le gouverneur-général et la princesse Louise. Cette invitation dérouta bien des gens Son Excellence trouva bien cruel, paraît-il, que M. Letellier eut à subir la décapitation sitôt après avoir été son hôte. Mais la politique a d’implacables rigueurs, les conservateurs n'étaient pas d'humeur à attendre plus longtemps, et M. Letellier fut payé de
sa propre monnaie, N'avait-il pas, lui aussi,
invité à sa table ceux-là même qu'il allait
brutalement éconduire ? L'histoire se répétait. C'est le 25 juilletr879 que M. Letellier reçut la nouvelle officielle de sa déchéance. L’arrêt du Conseil Privé portait que son utilité avait cessé—phrase devenue fameuse— après le vote du parlement. La plupart virent tomber M. Letellier sans regret, car il'avait crée un précédent dangereux, qui représentait la violation de la constitution. Sc semper
Éyrannis.