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M. Royal eut pour successeur au 38° fauteuil son ancien condisciple, son vieil ami, M. Désiré Girouard, député de Jacques-Cartier. Tous deux s'étaient connus dès leur plus tendre jeunesse, alors qu'ils étaient élèves des Frères des Ecoles Chrétiennes, Ils se rencontrèrent ensuite au collége de Mouitréal, où ils avaient pour compagnon M. Hugh McMillan, un de mes Pays, qui devint député de Vaudreuil. Une classe qui fournit à la natioi trois représentants n’est pas une classe ordinai: ?, .
M. Girouard est assurément l'une des fortes têtes de la Chambre. Il personnifie la détermination, la volonté, l'esprit du travail,
l'indépendance de caractère, Le physique
indique ce qu'il est au moral. Tempérament vigoureux, capable de toutes les fatigues, traits fortement accusés, voix brève, incisive. Ecorce apparemment rude sous laquelle bat un noble cœur. Il gagne à être vu de près, quand c’est le contraire pour tant d’autres.
Je ne sais pas de tâche qui soit au-dessus :
de ses forces. On pourrait croire qu'il se complait dans les questions les plus abstraites, les plus compliquées, les plus hérissées de difficultés. Des monticules de paperasses ne l’effraient pas s’il peut trouver le rayon de lumière qu’il cherche. M. Girouard n'était pas mieux doué que bien d’autres, mais son âpreté au travail a suppléé ou plutôt lui a fait acquérir tout ce qui pouvait lui manquer au début. Etudiant, il guettait l'aurore, faute d'huile dans sa lampe, pour lire Pothier et d'Aguesseau. Il travailla davantage, quand sa lampe fut remplie. C'est Emile de Girardin
qui a dit: “Paris est à ceux qui se lèvent à
cinq heures du matin.” Vous avez là tout le secret de la carrière que je vais analyser.
M. Girouard avait à peine commencé sa
ent cléricature qu'un coup d'audace attirait sur es, lui l'attention publique. Il était sorti du re. collége de Montréal en 1857, non seulement at | avec un savoir considérable pour un homme ès, de son âge, mais avec des idées religieuses
parfaitement raisonnées, des notions de disus : cipline ecclésiastique, qui n'admettaient pas se la discussion. L'Institut Canadien était alors es, en pleine ébullition, mais il était aussi .en de révolte ouverte avec l'ordinaire. Megr Bourne get voulait épurer sa bibliothèque où de trônaient le voltairianisme et les encycloas pédistes du 18e siècle, et l'Institut S'y on refusait, Un soir, le 18 mars 1858, l'on [a devait discuter si la civilisation est plus er redevable au commerce qu'à la religion. M. te Girouard, mû par la curiosité, crut devoir et assister à ce singulier débat. Les coryphées sa de l'Institut, comme d'habitude, tirèrent à in boulets rouges sur Rome, A les entendre, à l'autorité religieuse était une tyrannie, et les le véritables assassins et brigands étaient tout
simplement les empereurs de France et d'Ausa triche et le roi de Rome. Confondu dans
l'auditoire, mais fort remarqué, à cause de plusieurs conférences qu'il avait données au Cabinet de Lecture Paroissial, M. Girouard fut invité à prendre la parole. Il s'y refusa d'abord, mais l'appel devenant de plus en plus pressant, il riposta si vivement que des protestations s'élevèrent bientôt de toutes les parties de la salle. “ Vous me demandez des explications, leur dit-il, elles seront très courtes. Je n'ai qu'un mot à ajouter, et le voici. J'ai déclaré que je n'avais pas l’intention de jamais devenir membre de l’Institut Canadien, parceque je considère qu'il est de l'honneur de tout jeune Canadien-français de ne pas faire partie d'une institution où l’on a renié la nationalité canadienne.” A la porte! A la porte! ! vociférèrent ces prétendus apôtres de la liberté. Tout comme l'on criait :
“ À la lanterne les aristocrates |!” sous la révolution. M. Girouard ne put continuer, mais en partant il leur déclara qu'il se faisait gloire de quitter une pareille compagnie. Les sifflets redoublèrent, et M. Girouard tira sa ré-
vérence avec un aplomb imperturbable.
Ce fut le signal d'une profonde scission.
Plus de cent quarante membres se démirent
dans une lettre ionguement motivée, à la date
du 22 avril 1858. Puis, ils fondèrent l’Institut Canadien-Français, dont MM. Fabre, Chapieau, David, Mousseau, Montpetit, Chauveau, Jetté, Beaubien, Tessier, Royal, Labrèche-Viger, Belle, Lesage, Girouard et autres firent pendant longtemps une tribune populaire. Hélas ! que sont devenues toutes ces institutions où accourait la jeunesse instruite ? Je crains bien que le mercantilisme n'ait desséché bien des beaux talents au détriment des œuvres de l'esprit.
Sir George Cartier qui se connaissait en hommes, pour les avoir beaucoup pratiqués, reconnut bientôt la valeur de M. Girouard.
M. Arthur Dansereau voulant étudier la profession d'avocat, avait jeté les yeux sur le bureau du chef conservateur pour y faire son droit. Là avaient passé tour à tour sir Hector Langevin, l'honorable M. Masson, l'honorable M. Baby, l'honorable M. Royal, et que
d'autres ? Mais Cartier qui était plongé dans
la politique, l'en détourna franchement : “ Ce n'est pas à mon bureau, dit-il, qu’il faut venir, on y fait trop de politique. Entrez plutôt à l'étude de M. Girouard. C’est un jeune avocat qui fait sa marque. Là vous pourrez apprendre à devenir avocat.” M. Dansereau suivit le conseil et étudia ledroit chez M. Girouard jusqu’au
jour où le démon du journalisme l’'empoigna.
Avant même son admission au barreau, le
ie octobre 1860, M. Girouard avait publié un “ Essai sur les lettres de change et billets promissoires,” qui lui attira les plus grands éloges du juge en chef, l'éminent sir Louis Hypolite La Fontaine, et de l'honorable M. Abbott, doyen de l'Université McGill. Cet ouvrage a aussi été signalé par nos codificateurs, les juges Caron, Day et Morin, et quelques autres jurisconsultes. À trente ans d’intervalle, l’auteur vient de publier sur cette question, avec la collaboration de son jeune et distingué fils, M. Désiré H. Girouard, B.
C. L., un volume de 600 pages, qui est à lui seul tout un traité. Le livre porte pour titre “The Bills of Exchange Act, 1890.”
Elève du regretté M. Edward Carter, l’une des lumières du barreau, M. Girouard devint son associé, et quand il s’en sépara, ce fut pour acquérir l’une des plus belles clientèles qu'un jeune avocat put désirer. Plus tard, il eut tour à tour pour associés, M. Dugas, aujourd’hui magistrat de police, M. Robidoux, procureur général, M. Würtele et M. Charles
| de Lorimier, juges de la Cour supérieure,
et M. McGibbon, de l'importante société
Macmaster et McGibbon. Ses connaissances
en droit commercial lui ont valu d’être con-
S 1 sulté par les plus grandes compagnies de chemins de fer, de télégraphie, les banques et autres importantes corporations. Depuis la fondation du Crédit-Foncier, il est le conseiller de cette grande institution française qui a détruit l'usure, et qui a déjà placé plus de sept millions de piastres. De pareils clients représentent de gros honoraires ; aussi le Pactole n’a cessé de couler dans son bureau.
M. Girouard occupait une position considé-
rable au barreau—quoiqu'il n'eut que treize
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années de pratique—quand il fonda Za Aevue Critique de Législation et de F'urisprudence avec MM. W. H. Kerr, L. A. Jetté, John A.
Perkins et H. F. Rainville. Il publia des études élaborées sur l'Eglise et l'Etat, le Traité de Washington, les Réclamations Indirectes de l’Alabama, qui montrent que le droit international n'avait pas plus de secrets pour lui que le droit civil ou le droit commercial. Ces divers travau . sont écrits en anglais. Nous le voyons reprendre la plume dans la #/5nerve lorsqu'il s'est agi du second Traité de Washington. Toutes ces études ont été reproduites ou commentées par la presse, et même par plusieurs journaux à l'étranger.
La Xevue Critique se proposait, entre autres choses, de remédier aux abus dont on se plaignait dans l'administration de la justice. Ces abus se rattachaient surtout à la Cour d'appel qui avait fini par ne plus inspirer
de confiance. Le juge en chef Duvai, une
intelligence d'élite, était miné par des infr-
mités physiques qui le mettaient dans lim-
possibilité de remplir efficacement les de-
voirs de sa charge. Le juge Badgley souf-
frait d'une surdité qui causait les méprises
les plus regrettables. Un autre passait pour céder à des considérations intéressées. Bref,
les appels de la Cour d'appel pleuvaient au
Conseil Privé.
Las de pareils abus, le barreau tint une assemblée, le 16 décembre 1873, à laquelleil
fut unanimement résolu de demander une
enquête par une commission royale. L'indi-
gnation ne connut plus de bornes lorsque
M. Bethune annonça que 27 causes en déli-
béré venaient d’être rayées du rôle, sous
prétexte que l'un des juges avait pris sa retraite et qu’un autre était malade. Celui-ci
fut celui qui parla avec le plus de courage et de fermeté. Il mit le fer rouge sur
la plaie. Rien moins qu'un devoir sacré le
forçait d'intervenir, car il avait appris, disait-
il, dès son entrée au barreau, à vénérer l’auto-
rité judiciaire. Elever la voix contre l’un
des juges eût paru un crime à cette époque.
C'est que la Cour du Banc de la Reine
se composait d'hommes tels que sir Louis:
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Hypolite La Fontaine et les honorables Aylwin, Meredith, Duval et Caron, tous dans leur pleine maturité. Après avoir dit que les juges dont l’on se plaignait devraient prendre leur retraite, M. Girouard alla jusqu’à s’écrier : “ J'ai entendu des avocats déclarer qu'ils n’osaient pas dire publiquement toute la vérité, à cause de leur relations professionnelles, sociales ou de famille avec quelques juges. D'autres craignent de s'exposer à leur coière et de perdre leur cause s'ils continuent à siéger. C’est à mon avis l'insulte la plus crue, la plus outrageante, que l'on puisse adresser au banc. Comment ! un avocat deviendrait l'objet de la vengeance judiciaire parce qu'il aurait fait son devoir !... Qui de vous n’a pas senti agir contre lui une main invisible et faisant presque des miracles, lorsqu'il avait à lutter contre certains adversaires ? Je ne vous apprends rien de nouveau. Cela a été dit vingt et même cent fois. .. Le pays souffre depuis dix ans de l'administration de la Cour d'appel et, en cette occasion mémorable, il a les yeux sur nous. Montrons-
ris
lui donc que sile banc a dégénéré quelque part, que si le barreau lui-même a perdu quelque chose de son ancien esprit de corps, il possède encore assez de caractère et d'indépendance pour que notre jeune société puisse répéter avec orgueil, ce que toutes les sociétés ont dit de l'ordre des avocats : “ Le barreau est le gardien du banc.”
Le barreiu ne se contenta pas de demander une enquête, il adopta une autre résolution d'une gravité exceptionnelle :
“qu'il s'abstiendrait de plaider devant la Cour du Banc de la Reine durant le présent terme.” M. J. J. Day, le bâtonnier, devait communiquer cette décision aux honorables juges. Ce fut donc toute une scène quand, le 18 décembre suivant, M. Day se présenta pour communiquerce message. L'’audience était pleine d'avocats qui venaient l'appuyer pour déclarer qu'ils refusaient de plaider — fait sans précédent. Des avocats qui refusent de plaider !! Ce jour-là, la cour se composait des juges Badgley, Monk, Taschereau, Ramsay et Loranger. Ce dernier
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siégeait comme juge adjoint en vertu d’une
commission spéciale. “ Plutôt que d'entendre
cette mise en accusation ”—dit le juge Taschereau—“ car la résolution du barreau ne signifie pas autre chose, je préfère quitter le banc.” Et il se retira. A son tour, le juge Badgley déclara qu'il refusait de recevoir un pareil document. Le juge Ramsay se montra plus accommodant. ‘“ Je ne veux pas, dit-il, repousser la résolution du barreau, je sympathise, au contraire. avec les membres d’une profession à laquelle j’appartenais encore tout dernièrement.” I] savait bien, lui qui personnifiait la science et le respect du devoir, que ses anciens confrères en visaient d’autres que lui. M. Day n'était pas facile à désarmer.—- “ Si la cour, exclama-t-il, ne veut pas consentir à recevoir ces résolutions, je lui en fais l'offre par les présentes.” —Et il déposa les susdites résolutions sur la table du greffer. Un autre terme se passa avant que le barreau consentit à figurer devant la Cour d’appel. L'on n'était pas loin du chaos. Sur ces
entrefaites, l'honorable Antoine Aimé Dorion
ut
quitta le portefeuille de ministre de la justice pour devenir juge en chef en remplacement de M. Duval. M. Badgley disparut à son tour, et les avocats recommencèrent à dépenser leur éloquence au parquet de la cour.
On sait que les juges ne peuvent être revoqués que sur une plainte portée devant le Parlement. Il est malheureux que souvent
une misérable question de salaire les em-
pêche de se démettre quand l’âge ou leurs
infirmités devraient leur faire comprendre ce que tout le public ressent, que leur utilité a cessé.
Si M. Girouard a pu braver les juges, il n’a pas montré moins de courage à braver l'électorat. Ilen est qui entrent à la Chambre par des portes toutes ouvertes. M. Girouard n'est pas de ceux-là. Elles lui paraissaient tellement fermées que d’autres se seraient découragés à la peine. Mais M. Girouard ne connait pas le découragement, N'ayant compté que sur lui-même, il prend les revers pour
autant d'épreuves salutaires.
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Malgré mon respect pour les proverbes, il n'est pas vrai que personne n’est prophète dans son pays. Mais cela arrive parfois. C’est ainsi que M. Girouard : :-nt présenté dans le comté de Beauharnois, aux élections de 1874, fut bel et bien battu. Pourtant il avait vu le jour dans la belle paroisse de Saint- Timothée, au bruit des ondes mugissantes du Saint-Laurent. C'était un enfant du comté—suivant le terme reçu—et le comté pouvait en être fier. En vain avait-il donné une conférence à Saint-Louis de Gonzague pour exalter l’agriculture, et publié une brochure pour vanter les avantages du canal de Beauharnois au point de vue de la grande navigation.
Cette dernière étude ne le sauva pas d’une défaite. Elle ne paraît pas non plus destinée à sauver le canal lui-même.
On a souvent parlé dans les journaux et sur les hustings du programme que publia
Girouard dans cette élection, à la date du r2
janvier 1874. En effet, c'est un singulier mor-
ceau de littératureélectorale. Emporté par le tourbillon du Pacifique, le ministère Mac-