Le 4 septembre devant l'enquête
L'Assemblée a ordonné une enquête sur la délégation du gouvernement de la Défense en province. Une commission nommée à cet effet opère, dans l'ombre, depuis trois ans, sur ce thème, sans doute inépuisable, car Tenquêle toujours béante, comme la bouche de fer, fonctionne encore; elle informe, elle amasse, elle libelle, et de temps à autre elle rédige un réquisitoire qu'elle appelle un rapport.
Le décret disait : délégation du gotiverfiement
en province j la commission a conclu que province
signifiait Paris et c'est sur le gouvernement de Paris, qu'elle a porté tout Teffort de Tenquéle. Elle a usurpé de son autorité privée un mandat que l'Assemblée lui avait expressément refusé. Nous notons l'usurpation, sans chercher à nous en prévaloir : nous n'avons pas l'habitude de nous dérober au débat et de chercher un refuge dans le silence.
Le comte Napoléon Daru dirige l'atelier et distribue le travail.
Minisire de l'empire, il avait procréé le plébiscite ; le plébiscite avait engendré la guerre ; et aujourd'hui le comte Napoléon Daru, juge et partie dans sa propre cause, appelle à sa barre une révolution qui a eu tout au moins le tort de déranger sa carrière d'homme d'État.
Si nous aussi nous nous laissions aller à l'esprit de rancune, si nous aimions rendre injure pour injure, nous n'en trouverions pas de plus cruelle contre le comte Napoléon Daru que sa conduite dans celle circonstance.
Mais qu'est-ce donc que cette enquête ? Comment est-elle faite?
Elle est faite à trente en prihcrpe, à quelquesuns en fait, portes fermées, dans l'intimité
d'un bureau, sans confrontation, sans contrôle, slans garantie.
Le Gode civil avait posé cependant les règles d'une enquête qui ne peut être véridique qu'à la condition d'être contradictoire. On ne doit interroger un tiers d'après le Code qu'en présence des parties qui peuvent toujours opposer leur dire au dire des témoins.
Eh quoi I une enquête civile ne saurait toucher à un sillott de mon champ, en- mon absence, et une enquête dite parlementaire aurait le droit d'atlenter à mon honneur sans que j'aie été appelé à le défendre !
Mais qu'importe à la Commission d'enquête !
elle entend qui elle veut, comme elle veut, au choix, au hasard ; elle accueille indifféremment et recueille tout, de toutes mains, et, vrai ou faux, elle le jette pêle-mêle au vent de la publicité.
Le citoyen calomnié en cachette n'apprend l'injure à sa considération que le jour où, tirée à un million d'exemplaires, elle vole à travers l'espace : au démenti ensuite de prendre la poste et de courir aprèi le mensonge.
Jamais, de mémoire d'homme, enquête n'eut plus que celle-là le feu sacré du métier et n'a
enquêté avec plus de verve et avec plus d'âpreté.
Le télégraphe avait parlé au nom du gouvernement ; elle le met à la question pour lui tirer le secret' de son chiffre. Le gouvernement avait délibéré, il paraît qu'un secrétaire tenait note des séances ; la commission met la main sur ce semblant de procès-verbal ; elle comptait trouver mieux sans doute; elle avait toujours trouvé cela : quelque chose à jeter en pâture.
En un mot elle cherche, elle palpe, elle furète partout : pas un papier même de la borne qu'elle n'examine de l'un et Tautre côté ; pas une pierre qu'elle ne retourne dans Tespérance de trouver un scorpion ; pas une pièce à conviction qu'elle ne flaire du nez scientifique d'un expert à la recherche d'un fumet d'arsenic; pas un coin enfin ni un recoin du 4 septembre qu'elle ne fouille et ne fouille encore, avec toute la lubricité et toute la patience de la curiosité.
La commission denquêle entre à la cuisine, pour savoir quel rôti tel préfet a mangé tel jour à son dîner ; elle descend à l'écurie pour constater solennellement l'identité du cheval qu'un inspecteur montait à une revue, elle voltige enfin, sur
Faile des mouches» jusque dans les basses fosses de la police impériale.
Toutes les vanités, toufes les importances, toutes les haines accourent au rendez-vous : elles sont là chez elles, elles prennent leurs aises ; elles déboutonnent leurs rancunes, et les laissent couler d'abondance, et, quand elles ont fini de parler, le président Napoléon Daru leur fait de la main un salut amical.
— Vous pouvez vous retirei: ; la commission \ous remercie.
Mais le jour de la publicité arrive, il revomit l'enquête à la lumière. On peut connaître enfin les témoins dont la commission avait coUigé en catimini les dépositions.
Les uns ont bavardé, les autres ont radoté, plusieurs ont menti, quelques-uns ont calomnié avec la naïveté de l'effronterie.
Un d'eux pris en flagrant délit est bien obligé de se rétracter. Que répond-il à sa décharge?
-— Je croyais, dit-il, avoir déposé sous le couvert du secret.
Le scandale éclate de toutes parts ; on en demande compte à la commission ; alors elle prend un air pudique ; cela ne la regarde pas ; on lui a
parlé, elle a écouté : elle n'est en définitive qu'une agence de sténographie.
Si, par accident, elle a publié une infamie sous la rubrique de pièce justilîcativej cette pièce ne justifie rien pas même son titre ; la commission l'a publiée, voilà tout ; mais sans vouloir la garantir: elle laisse ensuite à la sagacité du lecteur le soin de distinguer la vérité de la calomnie.
C'est une réponse ; une autre aurait mieux Valu ; mais puisqu'elle apaise la conscience de la commission nous lui en donnons acte; elle n'a pas fabriqué la fausse monnaie, le fait est certain, elle Ta mise seulement en circulation.
Voilà comment Tenquête a été faite ; voici maintenant par qui.
A Texception des trois ou quatre députés républicains qui ont protesté par leur retraite, elle a été faite par les différents échantillons de royalistes, légitimistes, orléanistes, impérialistes plus ou moins honteux^ tous adversaires, tous ennemis, tous successeurs en espérance de la république ; or en vertu de ce principe que tout ce qui nuit à la république sert à la royauté, ils n'ont vu, dans Fenquête, qu'une occasion de jeter
la démocratie en litière sous les pas de la monarchie.
Non qu'ils se soient peut-être avoués à euxmêmes cette arrière-pensée, avec autant de bru* talité; mais que nous le sachions ou non, nous portons tous en nous un casuiste caché, et le premier de tous, l'esprit de parti.
Qu'il y ait parmi les commissaires de l'enquête des hommes de conscience, qui le nie ? Eh oui^ sans doute, il y en a, comme il y en avait dans les cours prévôtales de la Restauration et les commissions mixtes du second empire.
Mais quand on donne un parti à juger à un autre parti, on peut parler de conscience, qu'on ne. parle pas d'impartialité: ce serait mentir à l'histoire aussi bien qu'à Tétymologie.
Une. fois à l'œuvre, la commission d'enquête éprouvait surtout le besoin de rapporter. *
Mais, en même temps, elle cherchait) autant que possible, à laisser, à chacun de ses membres, la volupté d'un rapport ; elle a donc taillé, dans la carte, une France à son image, elle l'a découpée en autant de morceaux qu'elle avait de rapporteurs à placer : celui-ci a eu le Forez en partage, celui-là le Lyonnais , un troisième la Bretagne,
à un quatrième le Languedoc, et ainsi de suite jusqu'à épuisement de territoire.
Cet autre n'était pa3 écrivain, mais il avait été militaire, peut-être même capitaine d'artillerie; il avait oublié son épée pendant la guerre; à la paix il la reprend bravement et le voilà, de par l'enquête, général en chef d'une armée rétrospective, profondément occupé à livrer, de temps à autre, une bataille verbale, pour prouver que, s'il était allé au feu, il n'eût pas manqué de la gagner.
Un dernier paraît avoir une vocation décidée pour la diplomatie, et il en parle couramment partout ailleurs qu'à la tribune; car là, il faut bien l'avouer, il a l'air d'un homme qui veut entrer quelque part et ne peut trouver le trou de la serrure. Donc ce commis voyageur de la diplomatie, pour le compte de l'enquête, a fait le tour de l'Europe : il touche à Londres, il relâche à Pétersbourg, il soupe à Vienne, il couche à Rome, et il arrive à Versailles tout essouflé de son ambassade imaginaire, pour nous apprendre la nouvelle que M. Thiers avait frappé avant lui à toutes les portes des Cabinets sans en obtenir autre chose qu'un compliment de condoléance.
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M. Napoléon Daru s'était réservé le dernier mot de l'enquête : le rapport des rapports, celui qui les condense tous, et en exprime le sublimé.
Non qu'il ait provoqué ni désiré l'enquête, à Dieu ne plaise, il eût voulu au contraire pouvoir l'étouffer ; c'est malgré lui qu'il s'est fait nommer membre de la commission, malgré lui encore qu'il en a subi la vice-présidence d'abord, et ensuite la présidence, malgré lui enfin qu'il a pris le rôle de justicier du 4 septembre.
Il n'a fallu rien moins qu'une interpellation du général Trochu pour l'arracher au silence ; mais, loin de respfrer la haine, son rapport exhale un agréable parfum d'onction ; il fait même de temps à autre un appel touchant à la concorde ; à coup sûr rien n'y pouvait mieux contribuer que l'enquête.
Rarement le rapporteur attaque: il aime mieux insinuer. Qui pourrait y trouver à redire? L'insinuation n'est-elle pas une politesse au lecteur, puisqu'elle compte sur sa finesse pour compléter la pensée ?
Nous ne voulons pas nous arrêter, encore
moins nous abaisser à discuter un à un tous les
caquets de l'enquête; il nous faudrait pour cela
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iO LE QUATRE SEPTEMBRE.
écrire autant de volumes que la commission en a entassés et dépenser autant de centaines de mille francs qu'elle en a coûtés au Trésor : il est d'ailleurs telle vilenie qu'on ne ramasse pas ; on met le pied dessus et la réponse est faite.
Un exemple suffira pour démontrer la crédulité de la commission.
L'opposition républicaine du Corps législatif avait loué un entresol, rue de la Sourdière, pour y délibérer en famille, sous la présidence de M. Grévy; jamais, pendant toute la durée de la dernière session du Corps législatif, nous n'avons admis à nos débats, nécessairement intimes, aucune personne étrangère à la députation.
Et voici pourtant que le dernier préfet de police de l'empire déclare sur son honneur, devant la commission d'enquête, que les principaux meneurs de la Commune assistaient à nos séances; il ajoute même que, dans la soirée du 3 septembre, un mot d'ordre partit de la rue de la Sourdière pour provoquer le peuple à l'invasion de l'Assemblée.
Or, le fait est faux, faux de toute fausseté, faux moralement, faux matériellement; il fallait assurément l'œil de M. Piétri pour avoir
LE QUATRE SEPTEMBRE, li
aperçu* M. Grévy en coqueterie avec la Commune*
Néanmoins, M. Daru croit devoir en prendre texte dans son rapport, non pas pour l'affirmer, ni pour l'infirmer, mais pour le laisser à l'état de doute, m^eux encore de soupçon, sous prétexte que r incendie en a brûlé la preuve avec la préfecture de police.
Quoi qu'il en soit nous ne^ voulons retenir de cette volumineuse, de cette interminable enquête; toujours- grosse d'un nouveau rapport ««et toujours en travail de gésine, que les conclusions du rapporteur principal et les accusations qu'il formule contre le gouvernement de la Défense.
Donc, après en avoir mûrement délibéré avec la commission pendant trois ans, M. Daru nous accuse à haute et intelligible voix devant le pays :
Premièrement, pour avoir renversé l'empire ;
Secondement, pour avoir usurpé le pouvoir ;
Troisièmement, pour avoir gouverné avec faiblesse;
Quatrièmement, pour avoir ajourné les élec-
tions;
Cinquièmement, pour avoir continué la guerre sans nécessité;
Sixièmement... Mais à quoi bon poursuivre?
Laissons' là les menues récriminations de détail; elles ne signifient en réalité qu'une chose sous la plume du rapporteur : Nous pensons autrement que vous, vous aimez la république et nous la détestons.
Il a plu à M. le comte Napoléon de requérir contre le 4 septenbre au nom du 2 décembre.
Date contre date, empire contre république :
nous acceptons la partie; nous ne demandons pas mieux que de nous livrer à une étude d'histoire comparée.
Nous n'avions les uns et les autres ni assez souffert, ni assez expié en commun; après la colère des événements devait venir le déchaînement des partis. Vous le voulez, eh bien, soit ! faisons au monde les honneurs de nos dissensions, et, après tant de désastres batlons-nous avec les pierres de nos ruines.
La cloche sonne une fois de plus le Miserere de la France, l'heure de la pénitence générale est revenue; M. Napoléon Daru nous a confessés d'office; à votre tour, monsieur le comte, et à genoux ! Vous vous montrez trop bon dévot dans votre rapport pour vous refuser à prendre place au confessional et à faire votre acte de contrition.
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Le 4 septembre au matin, le peuple français jouissait d'une constitution, et, en vertu de cette constitution une assemblée siégeait au palais Bourbon. Mais le même jour dans l'après-midi une émeute envahit le palais et en chassa l'Assemblée. Or, en recevant le pouvoir à€ la main d'un attentat, le gouvernement de la Défense en acceptait la complicité.
Ainsi dit M. Ddru. 11 saute un chapitre ; il entre trop tôt en matière. Ce n'est pas seulement au 4 septembre qu'il existait une constitution : il y en avait une auparavant ; nous nous rappelons le jour où l'archevêque de Paris l'avait bénie en compagnie de dix évêques.
C'était au mois de novembre, par un temps de neige, triste comme un pressentiment ; les gardes nationales accourues de tous les départements, comme à une nouvelle fédération, couvraient de leurs baïonnettes la place de la Concorde. De la Concorde, enfin, et non plus de la Révolution, caria seconde république avait effacé du sanctuaire à ciel ouvert, où elle allait présenter au peuple les tables de la loi , le baptême de sang qui pouvait réveiller de funèbres souvenirs.
Un autel, dressé sous un pavillon de velours, planait de toute la hauteur d une idée pieuse sur la foule amoncelée; dix heures sonnaient à l'horloge des Tuileries, quand l'archevêque appela la bénédiction d'en-haut sur l'œuvre du législateur. Le peuple lui répondit par le cri de « Vive la Ré* publique I »
Nous assistions à la cérémonie et nous nous disions en nous-même : Oui, qu'elle soit bénie, cette constitution, qu'elle soit surtout respectée, car elle est l'arche d'alliance entre tous les partis. La France a marché, depuis cinquante ans, de révolution en révolution, elle a essayé, elle a rejeté toute les formes de royauté, parce qu'elles
ne représentaient toutes qu'une partie de la na« tion.
La nation seule aujourd'hui est ^souveraine ; tous les partis y sont fondus; aucun n'y possède exclusivement le pouvoir, mais aucun non plus n'en est dépossédé; tous ont un droit égal à Fume également ouverte à tous, et y comptent mathématiquement le chiffre de leur influence dans te pays.
Voilà ce que nous nous disions dans la candeur de notre patriolisme.
Un mois après, jour pour jour, un homme en habit noir, un crachat sur la poitrine, montait à la tribune de l'Assemblée, et, la main levée devant Dieu, il prêtait serment de fidélité à la constitution.
Il ne lui suffisait pas de Favoir prêté une fois, il éprouvait encore le besoin de le renouveler en toute circonstance : Moi seul en France, disait-il, suis tenu au respect de la constitution, car seul j'ai juré de la défendre.
Et à Fheure même où il parlait ainsi, il conspirait contre sa parole. Pendant que nous dormions en paix sur la foi de son serment, il sortait à pas de loup de la plus sombre nuit de
MMhMWMÏMMliMMf
16 LE QTUkttE SEPTEMBRE.
notre histoire. Sur un signe de sa main, les généraux les plus glorieux de l'armée sont saisis dans leur lil et jetés dans des voitures cellulaires ;-les représentants du peuple sont arrêtés; les uns traînés à Mazas, les autres au mont Yalérien ; les citoyens paisibles, les promeneurs des boulevards sont sabrés, mitraillés ; en moins d'une heure, onze cents cadavres sont couchés dans leur sang et laissés vingt-quatre heures sur place, pour donnera la population le temps de savourer la terreur.
Les tombereaux de la voierie emportent ensuite les victimes au cimetière Montmartre; on les y enterre par sillons à moitié corps, la tète hors de la fosse ; et pendant une semaine on put voir dans cette morgue en plein vent des femmes errer à travers ces plate-bandes de crânes et chercher, de mort en mort, le mari ou le fils qu'elles n'avaient plus vu rentrer à la maison.
A quelque temps de là, le même archevêque de Paris, qui avait béni la constitution, chantait un Te deum en Thonneur de Thomme qui venait de la violer : le lendemain, une tache rouge brillait sur là soutane de Monseigneur. On pouvait la prendre à volonté pour un ruban de la
iE QUATRE SEPTEMBRE. il
Légion d'honneur ou une ëclaboussure du sang de décembre.
Tout est fini : le droit est mort... H y eut bien encore çà et là en France un essai de résistance ; mais que pouvait la généreuse témérité ^es hommes de cœur qui n'avaient que leur poitrine à offrir aux balles pour défendre la constitution. Le ministre Morny avait jeté à ses préfets, parle télégraphe, un seul mot : Fusillez. Et les préfets fusillaient ; ils fusillaient même une seconde fois ceux qu'ils avaient déjà exécutés ; ils les arrachaient de leur lit pour les achever derrière un mur d'hôpital.
La France fait silence : un cimetière n'est pas plus tranquille. Plus de liberté, plus de presse, plus de contradiction, plus de France même à proprement dire : rien qu'une prison de trois cents lieues, où Ton n'entend que le pas sonore du geôlier.
Que peut craindre désormais Bonaparte? Il craint cependant encore ; la terreur qu'il a répandue autour de lui reflue en lui; et, toujours inquiet sans être inquiété, il fouille Tespace de cet œil morne qui portait un crime dans chaque regard.
Il dit un mot à l'oreille d'un Corse dont il avait fait son ministre de justice ; Pautre répond par un signe de tète, et aussitôt, sur toute la surface du territoire, la police jette un coup de filet, et opère en un seul jour une razzia de cinquante mille citoyeos... Qn les traîne, les menottes aux mains, à travers les.populations, et quand ils ont bien promené la terreur dans le pays, ils vont: attendre en prison qu'on les ait jugés.
Car on les jugea ; une hypocrisie de tribunal, intitulée commission mixte^ fait trois lots des prisonniers, marque chacun d'un signe algébrique 5 le signe 'plus veut dire exiler, le signe moins interner : interner, c'est-à-dire qu'on arrache un citoyen à sa résidence, à sa clientèle, et qu'on l'envoie exercer son état ou viv^'e de la charité à cent lieues de son- domicile; et celui-là encore pouvait passer pour un privilégié de la proscription : il restait du moins sur le sol français; quant à l'exilé, il partait entre deux gendarmes pour l'étranger. C'était Thiers, c'était Hugo, Rémusat, Charras,Lamoricière,tout ce que la France comptait de plus illustre; et les valets du succès souriaient. Qu'est-ce que l'exil, après tout, disaientr ils ? Un voyage d'agrément.
Mais cet exilé a laissé derrière lui sa famille ; il a un père, une mère ; sa mère gémit; il ne peut la consoler. Son père meurt : il n'en recueillera pas le dernier soupir. Sa piété filiale ne pourra repasser la frontière :* Bonaparte Ta déclarée marchandise de contrebande. Le premier qui inventa l'exil devait être un bâtard.
Venait ensuite la déportation en Afrique ou à Cayenne, au choix des trois coquins delà commission mixte; quand ils avaient bien dîné, ils opinaient pour l'Afrique ;. quand ils avaient l'humeur chagrine, ils mettaient en marge : Cayenne^ et les vaisseaux de l'État, transformés en négriers, transportaient de l'autre côté de TAtlantique des cargaisons humaines de forçats et de républicains, habilement confondus, pour dérouter l'indignation ou la pitié du public.
Cayenne, vous entendez, monsieur Daru, la fièvre des tropiques, la mort en longueur, l'agonie par le soleil, le soleil, le Dieu de la lumière choisi pour bourreau I c'est ce que Ton appelle la guillotine sèche ; elle vaut mieux que l'autre relie tue aussi sûrement et ne fait pas de scandale.
Alors le maître croit pouvoir régner, en toute assurance, par un mensonge de suffrage, sur un
20 LE QUATRE SEPTEHBRB.
mensonge d'empire, et il règneet il gouverne, et il dit en caressant sa moustache effilée de chat tigre assoupi : il n'y a qu'un homme en France : moi ; qu'une volonté : la mienpe ; le Sénat n'est que mon ombre ; le Corps législatif, que l'ombre de mon ombre, et de quelque côté que je tende l'oreille, c'est le son de ma voix qui me revient par tous les échos.
Et qui donc oserait parler ? ce Bonaparle-là , puisqu'il en portait le nom, passait sur ce boulevard, où chaque pierre saignait de son crime et on le saluait avec empressement, et, à son tour, il inclinait la tête ou soulevait son chapeau. Quand le dey d'Alger sortait de sa Casbah , il marchait toujours escorté de son bourreau, et lui aussi avait toujours Cayenne à son côté pour premier aide de camp : cela impose le respect et incline à la politesse ; et quand, au retour de sa promenade, il fumait sa cigarette dans son palais, son œil errait délicieusement sur tout un monde de valets de chambre, comtes ou ducs de la minute, fabriqués de sa main, de chambrières dites dames d'honneur, de culottes courtes, de robes à queue, pompeusement traînées par des femmes payées pour cela, sur les parquets des Tuileries,
Cette courtiUe impériale i^enait joyeuse existence, chassait à Compiègne, patinait au bois de Boulogne, dansait le cotillon en costume tellement abrégé qu'une vivandière en eût rougi.
— On pourra nous mettre à la porte quand ou voudra, disait un intime, nous nous serons toujours bien amusés.
Le maître donnait d'un air sinistrele signal des amusements; quand Sa Majesté sentait ^ sa tête trop lourde du poids du monde, elle sonnait le chambellan chargé du service des escaliers secrets, et fille du ruisseau ou déesse de carrefour, tout était bon à ce César blasé, et il se plongeait et il se vautrait dans la démagogie de Tamour.
Quand après cela un ministre venait lui parler des affaires de l'État : Asseyez-vous là, monsieur le comte, disait le souverain en lui montrant un fauteuil, et le ministre prenait la place encore toute parfumée qu'une impératrice à l'heure, du nom de Marguerite, ou de tout autre, venait à pçine de vider.
Cet homme avait la tête enfumée de la légende napoléonienne, et ne voyait là politique qu'à travers un brouillard. Il croyait que la Providence l'avait fait son premier commis et l'avait chargé de redresser TEurope.
Il déclare la guerre à la Russie sans qu'on sache pourquoi, si ce' n*est qu'il avait dit : a L'Empire c'est la paix, » et qu'il trouvait plaisant de tenir sa parole à coups de canon. Un moine latin disputait une clef de chapelle à un moine grec ; la clef resta au moine latin ; mais elle coûta deux cent mille hommes à la France et deux milliards.
Bonaparte avait fait plus qu'irriter la Russie, il l'avait humiliée, en l'obligeant de démanteler
Sébastopol. Celait désormais une ennemie implacable qu'il avait rejetée du côté de l'Allemagne. Mais il pouvait compter sur l'alliance de l'Angleterre, puisque c'était la politique anglaise qu'il avait servie en Cîimée.
Or, voici que tout à coup il blesse l'Angleterre sans nécesité, avec des propos de corps-de-garde insérés au Moniteur. L'Angleterre hérisse aussitôt ses falaises de batteries et les enveloppe d'une ceinture de frégates blindées ; depuis ce jour npus la trouvons toujours disposée à nous suivre et non moins empressée à nous quitter.
L'Angleterre voudra bien nous accompiagner au Mexique comme nous Tavions escortée en Chine, mais, au moment d'entrer, elle nous salue à la porte et nous laisse nous enfoncer seuls dans l'inconiiu. Sa diplomatie n'est plus, avec, nous qu'une jolie femme expérimentée qui veut bien accepter une avance mais à la condition de la racheter par un refus.
Bonaparte fait ensuite la guerre à l'Autriche..* pour une idée ; c'était en effet une idée que de fortifier la Prusse de toute la faiblesse de l'Autriche. 11 y avait eu autrefois une Autriche im-
24 LE QUATRE SEPTEltBRE.
mobile, dévote, militaire, façonnée à limage de Metternich, le plus roué de ces niais profonds, habiles dans Tart de corrompre une nation pour la perdre agréablement. Après Solferino, il ne restait plus de rAutriche qu'une puissance blessée à mort qui allait recevoir le coup de grâce à Sadowa.
Le dernier Napoléon avait du moins quelque droit de compter sur la reconnaissance de l'Italie, mais, après avoir promis de lui tenir compagnie jusqu'à rAdriatique, il lâche pied devant sa propre victoire. Il l'avait mise du moins en mesure de compléter un jour son unité, à condition toutefois qu'elle eût Rome pour capitale, car l'enclave de l'Église la coupait par moitié et isolait le nord du midi de la Péninsule.
La capitale nomade d'une Italie incomplète avait beau émigrer de Turin à Florence ; tant qu'elle ne siégeait pas au Capitole, la nationalité italienne flottait au vent comme l'éloffe décousue d'un drapeau. Il lui fallait Rome ; elle réclamait Rome, et, quand elle n'avait plus qu'un pas à faire pour la saisir, elle trouvait devant elle une sentinelle française pour lui barrer le passage. Après avoir créé une puissance militaire -de plus
sur notre frontière, Bonaparte la donnait adroitement pour alliée à l'Allemagne.
Quelque temps après, son imagination accouchait d'un avorton d'empire au Mexique. Une créole désœuvrée ne trouvait pas à vivre convenablemeT^t sous une république : elle confia ses chagrins à l'impératrice Eugénie, et ces deux hommes d'État en crinoline, réunis au fond d'un boudoir, décidèrent Napoléon à entreprendre une croisade transatlantique en faveur de la race latine. C'était défier de gaieté de cœur cette autre race de Titans Yankee qui trouve tout au plus un continent à la taille de son génie. La république américaine venait d'éclater par le milieu ; Bonaparte prend parti pour le Sud c'està-dire pour l'esclavage. Aussi longtemps que dura la guerre civile, le Nord couva son irritation en silence, mais sitôt qu'il eut écrasé la rébellion à Richemont, un ancien tailleur, président intérimaire, nous invita poliment à vider le Mexique.
Le gouvernement français refuse de recevoir une dépêche qui ressemble à une injonction la main sur Fépée : il entend choisir lui-même la date de la retraite ; il n'en rappelle pas moins
notre armée avant le terme de rigueur ; et^à Tinstant, ce régime d'une heure, installé par un rêve de femmes à Mexico, croule de lui-même sur les talons de nos soldats.
Puis un jour, au lever du soleil, un feu de peloton retentit dans la plaine de Queretaro, et tout est dit. Cette terre tragique avait dévoré Tarchiduc qui avait prétendu la gouverner, et le vent du matin balayait son fantôme d'empire avec la fumée de la fusillade.
La Prusse attaque l'Autriche; Bonaparte l'encourage du geste, et, quand la Prusse a englouti l'Allemagne, il semble comprendre qu'il a fait une erreur de calcul : il sollicite une indemnité territoriale de la munificence du vainqueur. Le comte de Bismark lui répond ironiquement :
Je n'ai rien à vous donner, adressez-vous à la Belgique.
Bonaparte a fait le vide autour de la France, il a resserré l'Europe contre la Prusse, et c'est ce moment qu'il choisit à point nommé pour déclarer la guerre au roi Guillaume.
Mais auparavant il doit mentir à la France, il ment; il doit tromper la Chambre, il la trompe ; il la trompe, et sur le prétexte qui n'existait plus*
puisque le prince Hohenzollern avait retiré sa candidature au trône d'Espagne, et sur l'état de Tarmée, puisqu'il la disait prêle et qu'elle n'était préparée que pour la défaite.
Après avoir déclaré sottement la guerre, il la conduit plus sottement encore. Il prétend commander l'armée, et il la commande à la débandade. Les généraux courent après leurs brigades ; les brigades courent après leurs vivres, et pendant ce temps, un somnambule la tête tombée sur une carte, marmottait à lui-môme un plan de campagne; de temps à autre il relevait la tête pour donner des ordres aussitôt suivis de contreordres, puis il retombait dans la léthargie de l'opium de son cerveau.
Au milieu de ce colin-maillard militaire, l'armée prussienne débouche par l'Alsace et la Lorraine à la fois. En Alsace, elle culbute Mac-Mahon à Reichshoffen et le rejette, du premier choc, au delà de Nancif . En Lorraine, elle refoule Bazaine dans la souricière de Metz, d'où il ne devait sortir que par la porte basse d'une capitulation.
Il reste encore une armée à Châlons, notre dernière chance de salut.
Napoléon l'engouffre à Sedan. Mais les obus
sifflent trop près de sa tête, il fait arborer le drapeau blanc ; un général le fait abattre. L'Empereur le fait redresser, mais cette fois plus haut, pour que Tennemi puisse voir de plus loin comment le dernier Napoléon entendait la vieille légende : La garde meurt et ne se rend pas.
11 pouvait du moins racheler sa lâcheté en disant au vainqueur : Je suis seul coupable : Me, me, adsum! voilà ma poitrine, frappez; mais non, il vomit son âme dans un mot : C'est la France * qui a voulu la guerre, dit-il pour détourner sur la France la vengeance de Guillaume.
L'Empire tombe, mais l'Empereur vit; celte fois c'étaitdu courage, le seul, il est vrai, qui fût à sa portée. Il ne méritait pas mieux de la destinée ; sa mort peut-être eût désarmé l'histoire.
Fallait-il après Sedan et pouvait-on conserver l'Empire?
Oui et non, répond M. Napoléon Daru, ou plu^ tôt ni oui ni non, il ne fallait ni le conserver ni le renverser, il fallait simplement le mettre sôus le séquestre et nommer M. Napoléon Daru gardien des scellés.
C'était une solution comme une autre ; nous aurons plus tard à l'examiner. Mais qu'on nous permette auparavant un regard en arrière. En parlant du coup d'État nous avons commis un oubli.
L'Assemblée législative, dispersée à coups de crosse, au 2 décembre, avait trouvé un refuge à
la mairie de la rue de Grenelle ; elle y délibérait à la hâte, sous la présidence de M. Vitet. Après une discussion haletante entre deux sommations de caporal, elle proclama la déchéance du président de la République. M. Berryer lut le décret par la fenêtre et en confia l'exécution au patriotisme des citoyens. Dix-neuf ans après, il adressait aux journaux cette lettre qui fut son testament :
« Le 2 décembre 1851, disait-il, j'ai provoqué et obtenu de l'Assemblée nationale réunie à la mairie du 10' arrondissement, un décret de déchéance et de mise hors la loi du président de la République, convoquant les citoyens à la résistance contrôla violation des lois dont le président se rendait coupable. Mon collègue Baudin a énergiquement obéi aux ordres de l'Assemblée, il en a été victime, et je me sens obligé de prendre part à la souscription ouverte pour l'érection d'un monument expiatoire sur sa tombe. »
M. Daru assistait à la séance de la rue de Grenelle, il volait comme ses collègues, il signait avec eux le décret de déchéance. Il mettait Bonaparte hors la loi ; en bon français il nous appelait à rinsurrection ; donc pour lui le 2 décem-
bre était un crime et son auteur un criminel.
Le temps passe, le sang sèche sur le trottoir, la France oublie, elle dîne, elle joue à la bourse elle va au spectacle : le maître le permet ; mais de temps à autre il donne ce que son oncle appelait un coup lie diapason, c'esl-à-dire qu'il .confisque le patrimoine de la famille d'Orléans pour monnayer l'amour de TEmpire dans la main des acquéreurs, ou bien encore qu'il dresse une nouvelle liste de proscription pour entretenir la terreur.
La violence toutefois ne réhabilite pas la violence ; le héros de décembre a beau ensuite changer de nom et demander au scrutin un nouvel acte de naissance ; qu'il reste président ou qu'il devienne empereur, le crime n'en demeure pas moins le crime et Bonaparte un criminel, fût-il déguisé en Napoléon et eût-il le pape pour parrain de son enfant.
On avait pu servir dignement jusqu'alors le premier Empire, la Restauration, la dynastie de Juillet, la République ; il y avait là un gouvernement plus ou moins libéral, plus ou moins approprié à la France, enfin il y avait un gouvernement. Mais l'Empire! le second empire!... de
quel nom le nommer? qu'on fatigue la langue tant qu'on voudra, on ne lui trouvera jamais d'autre nom que le crime au pouvoir. On ne sert pas cela.
L'échappé de Ham trônait sans doute dans toute la po^pe d'un homme qui s'est çayé son brigandage de ses propres mains et qui a trente millions par an à dépenser; il tenait table ouverte aux Tuileries à tous les souverains de passage; il a donné la main à la chaste Victoria, cette blanche hermine égarée dans cette «averne ; il a pu obtenir de la platitude universelle tout, absolument tout, excepté une chose : le salut de quiconque tenait à son propre respect.
C'est que pour l'homme resté debout, le 2 décembre était toujours présent avec sa Saint-Barthélémy du boulevard, c'est que ce manteau puait le sang à faire tourner la tête de dégoût. Un homme en frappe un autre ià mort, et à l'heure où la justice humaine immole le meurtrier sur. sa victime on ne le porte pas probablement en triomphe à Téchafaud. Et quand un être impérial frappe plus qu'un homme, quand il frappe un peuple, quand il le décime par la proscription ou la fusillade, on irait le saluer du titre de ma-
jesté ! Il n'a donc manqué à Cartouche, pour être Auguste, que de porter une couronne.
A ce compte, il n'y aurait plus dans ce monde ni honte, ni gloire, ni mépris, la même monnaie servirait à payer le bien et le mal, et on jetterait pêle-mêle dans le même panthéon, comme dans un trou de fosse commune, le \ice et la vertu, Théroïsme et le crime, Washington etBorgia.
Oh non ! puisque aussi bien il n'y a pas de tribunal humain qiii puisse atteindre la scélératesse couronnée, que l'opinion publique du moins en fasse justice, qu'elle l'escorte pas à pas comme une invisible Némésis, jusqu'à ce que la justice suprême arrive et vienne remettre Tordre dansla morale. Elle arriva enfin au 4 septembre, M. Daru en pousse un profond soupir.
Mais qu'a donc fait la population de Paris ce jour-là? Elle a simplement répondu à Tappel de M. Daru ; elle a exécuté le décret de déchéance qu'il avait signé; elle.ne le trouva plus au rendezvous. Il avait boudé dix-huit ans l'Empire, mais au dix-neuvième il crut avoir purgé la quarantaine de sa conscience. Le succès prolongé l'avait converti au crime heureux, et il avait
cherché à rentrer en grâce auprès du coup d'Etat.
Il veut bien nous dire dans son rapport qu'un gouvernement sorli d'un coup de force en subit la complicité. Nous acceptons la nôtre- le front levé. Mais relournant à M. Daru sa propre parole, nous lui dirons à notre tour qu'en recevant un portefeuille de la main de l'empire, il a épousé la solidarité du 2 décembre. Or cette solidarité Taccepte-t-il du même cœur que nous et la porfe-t-il avec la même fierté?
L'enquête semble croire que l'empire, suspendu pour un instant et mitigé par un conseil judiciaire, pouvait survivre à Sedan et conserver une chance de retour. Mais l'empire ne le croyait pas lui-même, puisqu'à la première nouvelle du désastre, il avait déjà emballé sa vaisselle et retenu sa place pour le prochain convoi.
Eh quoi ! l'homme qui avait livré la France, aurait pu encore régner sur elle par sous-en- . tendu ; et la paix une fois signée, il aurait pu rentrer à Paris! par quelle frontière? Ce n'eût pas été du moins par l'Alsace, cette terre lui aurait brûlé les pieds jusqu'à la moelle ; et en passant à toute vapeur sur le champ de bataille de Sedan, il serait venu reprendre aux Tuile-
ries le cours de ses fêtes et de ses bals masqués !
Mais alors c'eût été la France qui eût porté sur elle-même son arrêt de déchéance; sa gloire passée n'eût plus été qu'une guenille sur un tas de fumier ; le dernier chiffonnier eût eu le droit de cracher sur elle en passant.
Ce n'est pas là tout à fait le sentiment de M. Napoléon Daru ; pour lui le 4 septembre est un attentat; il ne dit pas précisément contre l'empereur, mais un attentat contre l'Assemblée, et pour donner plus de poids à son jugement, il ajoute contre l'assemblée issue du suffrage universel.
Du suffrage universel? Est-ce bien le mot?
N'est-ce pas plutôt de la candidature officielle? Ce qui n'est pas exactement la même chose, car de L'un à l'autre il y a toute la distance du commerce à la contrebande.
Attentat, soit, puisqu'on y tient; mais que faisaient donc ce jour-là messieurs les souteneurs de l'Assemblée? jamais ils ne trouvèrent une plus belle occasion de payer de leur personne. Les nôtres au 2 décembre leur avaient montré comment les hommes de cœur savent faire leur devoir et jeter leur vie en gage à leur conviction.
Mais non ; ils préfèrent ajourner la résistance à des temps meilleurs ; tout au plus, pour l'honneur du principe, ils rédigent entre eux une petite protestation clandestine, qu'ils cachent aussitôt au fond d'un portefeuille, et après cet effort d'héroïsme à huis clos, ils vont prendre l'express au plus vite, de peur que l'armée prussienne n'arrive avant leur départ.
La France résiste, elle combat ; jeune ou vieux, quiconque sait tenir un fusil le prend et marche à l'ennemi. Paris, enfermé dans un cercle de fer, lutte sous un ciel de feu; il sait qu'il est le dernier rempart de la France, il élève son âme à la hauteur de la patrie.
Que faisaient pendant ce temps les derniers Romains de l'assemblée? ils allaient régler leurs comptes avec leurs fermiers sur les bords de la Manche, et du haut du poétique observatoire de leur retraite, ils contemplaient philosophiq^aement les flots battus par la tempête.
Ce ne fut que le jour où une nouvelle assemblée, réunie à Bordeaux, vint offrir un champ d'action à leur patriotisme, qu'ils retrouvèrent toule la vigueur d'une virilité retrempée dans un repos de cinq mois, pour faire le procès de
hommes qui avaient porté le poids du jour et enseigné au monde que si on peut vaincre la France, on ne saurait Thumilier.
Et au milieu de nos ruines, après tant de grandes choses et de si tristes en même temps, ces tenants de l'empire hbéral n'éprouvent qu'un besoin , c'est de reprendre l'histoire au feuillet du 4 seplembre, pour démontrer qu'il a été un complot savamment, mystérieusement, organisé dans un entre-sol de la rue de la Sourdière.
Eh bien oui, le fait est vrai, il y eut en ce moment-là une conspiration ; mais prenez garde, vous ne la tenez pas encore ; elle était bien plus nombreuse et autrement terrible que les romanciers de l'enquête ont pu l'imaginer, car elle comptait dans ses rangs autant de conjurés qu'il y avait en France de citoyens dont le cœur battait encore.
Quand la nouvelle de Sedan, portée par le télégrapHe, courut sur la France comme un frisson, ce ne fut qu un cri ; c'en est trop ! et partout à la même heure, à Marseille, à Bordeaux, à Nantes, à Versailles, la justice de Dieu passa dans un vent de colère.
Il nous semble que la soudaineté, que la si^
multanéilé de la révolution démontraient, jusqu'à la satiété de l'évidence, que personne ne l'a faite, qu'elle s'est faite d'elle-même, qu'elle n'est autre chose que l'explosion d'un sentiment unanime qu'aucune main d'homme ne saurait déchaîner et encore moins arrêter.
Ce n'est pas la thèse de la commission d'enquête ; il lui fallait un complot et autant que possible rue de la Sourdière; comme elle a besoin d'expliquer l'universalité du mouvement, qu'à cela ne tienne, elle a l'explication sous la main, dans V Internationale; ce sera cette puissance mystérieuse, visible et invisible,^ qui aura partout à la fois donné la secousse au pays.
Quand on discute avec un adversaire, on voudrait le trouver assez fort pour donner l'orgueil du combat. Nous devons avouer que sous ce rapport l'enquête se condamne et nous condamne avec elle à une profonde humilité.
Mais que faisait donc le Corps législatif une heure avant la révolution? il faisait exactement la même chose que le peuple, une révolution, lui aussi, mais une révolution en taille douce qui n'eût pas renversé, qui eût simplement escamoté l'Empire.
Il avait déjà négocié sur le terrain de la déchéance ; la formule portait : vu la vacance du povr voir^ il la trouva trop éclatante, il en chercha une plus éteinte : vu les circonstances; mais à mesure que Forage approchait, il finit par accepter le premier libellé.
Si l'événement ne l'eût dérangé au milieu de l'opération, il allait extraire de sa propre sub»
stance une espèce de Directoire qui n'eût été ni l'empire ni la république, mais on ne sait quel gouvernement crépusculaire entre l'un et l'autre régime ; le tout couronné par un appel à une future constituante, après l'évacuation du territoire.
L'enfant mourut dans la main de Taccôucheur.
Et l'on vient maintenant nous parler de légalité violée, d'assemblée envahie ! mais c'était l'Assemblée elle-même qui avait violé son mandat et qui avait envahi la souveraineté. En usurpant ou tout au moins en essayant d'usurper la dictature, elle montrait au peuple le chemin de l'Hôtel de Ville. Une insurrection en chambre au lieu d'une insurrection au soleil, ce fut sa tentative, non suivie d'effet à la vérité; révolution pour révolution, nous préférons la nôtre, elle avait du moins le mérite de la franchise.
Nous n'accusons pas pour cela le Corps législatif de rébellion ni de connivence avec la Commune ; il obéissait lui aussi à une nécessité de patriotisme. L'Empire avait perdu la France, il ne pouvait la sauver. L'Assemblée sentait comme tous qu'il fallait mettre autre chose à la place,
et naturellement elle pensa que c'était ellemême, par la raison qu'elle était la représentation officielle du pays. Elle Teût été assurément sous un autre régime ; mais passée au crible de la candidature ministérielle, mais faite de main de préfet, au lieu d'être l'image vivante du suffrage universel, elle n'en était que la caricature, quelque chose comme la monnaie de billon de l'empereur, l'empereur deux ou trois cents fois répété ; tout ce que Napoléon avait dit, elle Pavait redit; tout ce qu'il avait voulu, elle l'avait accordé sans réplique.
L'empereur avait voulu le plébiscite comme tin nouvel abonnement au despotisme : elle l'avait voté ; il avait voulu la guerre : elle Pavait acclamée sans examen, sans réflexion, au pied levé, en quelque sorte, sur une fanfaronnade du maréchal lichœuf et une gasconnade du duc de Gramont.
L'Empire tombé, elle devait tomber à son tour : même politique, même fortune, la logique le dit comme la justice.
Non, répond-on. Eh bien soit I 11 est puéril sans doute de discuter ce qui aurait pu être et n'a pas été , mais , puisqu'on nous y oblige , changeons Tévénement par hypothèse : suppo-
sons que le Corps législatif, après avoir voté la vacance du trône, eut nommé un directoire au scrutin et remis le choix d'un gouvernement définitif à une constituante en expectative.
Mais pour avoir écarté l'Empire momentanément, on n'en avait pas fini avec le régime impérial ; il avait encore un représentant légal au palais du Luxembourg. Qu'eût-on fait du Sénat?
L'eûl-on consulté? Mais en conscience pouvait-il adhérer à un croc-en-jambe parlementaire qui, par Téventualité d'une constitution nouvelle, mettait en question son existence et, ce qui est plus grave, son traitement.
Ne l'eûl-on pas consulté? Mais alors la sanction ou, pour mieux dire, l'hypocrisie constitutionnelle manquait au fantôme de gouvernement élu par le Corps législatif ; M. Rouher eût dénoncé le décret de déchéance comme un acte factieux, voté sous la menace d'une émeute. Il eût donc fallu dissoudre le Sénat.
De quel droit? Il tenait ses pouvoirs de la constitution impériale au même titre que le Corps législatif, il aurait repoussé avec l'énergie du désespoir Thumiliation d'entrer au vestiaire comme un vieil habit brodé hors de service.
Il aurait posé en martyr de la fulélité à sor serment, d'autant plus aisément qu'il avait la certitude de ne courir aucun danger. Quelque tribun septuagénaire de l'endroit eût répondu fièrement à Fordre de dissolution : c( Nous sommes aujourd'hui ce que nous étions hier, délibérons ; » et le Sénat eût délibéré.
Directoire contre Sénat, pouvoir contre pouvoir, conflit, coup d'État. Le directoire présidé par M. Daru, car la nature Ta fait pour toute espèce de présidence, eût voulu faire respecter son décret ; il eût envoyé une compagnie de fusiliers nettoyer la place, et il eût opéré à son tour l'invasion d'une assemblée.
•Mais à côté ou au-dessus du Sénat dissous, il restait encore une femme et un enfant ; la femme, au premier moment et sous le coup de l'agitation populaire, aurait bien pu, à la prière de M. Daru, abdiquer la régence ; mais elle n'entendait pas du même coup signer l'abdication de sa dynastie et déshériter sa progéniture du droit à la couronne.
Il nous a été donné de voir aux Tuileries un album de photographies, qui représentait l'impératrice dans tous les costumes d'actrice, même
d'Agnès ; en tête de cette dernière l'empereur avait écrit de sa propre main : Eugénie en Agnès... annotation suivie de plusieurs points d'exclamation.
Avec quel art cette Agnès éplorée eût joué son rôle de veuve du pouvoir, avec quelle grâce pathétique elle eût porté le bandeau noir et la coiffure à la victime ; elle vous eût montré la puissance d'une jolie femme qui sait pleurer ; elle vous eût fait la guerre des soupirs, elle eût bientôt attiré une armée de preux autour de sa personne.
Pour peu qu'elle eût trouvé une épée sentimentale, et elfe l'eût sûrement trouvée parmi les généraux qui avaient chassé avec elle à Compiègne, elle eût rallié autour d'elle la majorité du Corps législatif , restée impérialiste, le Sénat inféodé par nature à l'Empire, et au nom de la loi elle eût sommé votre gouvernement de rentrer dans le devoir, peut-être même Teût-cUe poursuivi, devant une haute cour, pour crime de trahison.
M. Daru avait sans doute prévu le danger et aurait cherché à le prévenir. Mais comment ! En enfermant Timpératrice au couvent? Il ne l'aurait pas voulu. En la déposant à la frontière? il
ne l'aurait pas osé. L'impératrice chassée pai* un ministre de TEmpire ! Une semblable hardiesse eût révolté la conscience. Qu'eùt-il fait cependant, car il fallait faire quelque chose? Rien probablement; et alors...?
Admettons toutefois que l'impératrice se fût contentée de gémir à l'écart, en serrant son fils dans ses bras ; vous eussiez été sans doute un pouvoir neutre, ce qui est assez dans votre tempérament.' Vous eussiez gouverné, comme vous le dites, en dehors des partis, et fait à tous une place égale à votre table d'hôte. Vous eussiez rappelé d'Angleterre la famille d'Orléans, et vous ne l'eussiez pas rappelée qu'elle serait accourue d'elle-même à la défense. Vous nous avez reproché de l'avoir écartée ; M. Daru l'eût accueillie avec empressement. Il eût placé le duc d'Aumale à la tête d'un corps d'armée, mais sous peine de violer le principe de neutralité, il eût dû confier un commandement au prince Napoléon.
Le comte de Chambord eût voulu aussi monter à cheval, sinon pour pour combattre, du moins pour surveiller. Et vous croyez que la présence dans l'armée de trois prétendants n'eût-pas réagi sur son esprit et n'y eût pas formé autant de
factions militaires qu'il y avait de dynasties en concurrence ?
Plus de gouyernement : un intérim ; plus de constitution : une page blanche. En un mot, la France en adjudication , jusqu'à une échéance indéterminée... c'est là ce qu'on regrette! et par cette politique de suspension, on comptait apaiser les partis ; on les eût tous déchaînés au contraire, et le tumulte de leurs rivalités eût couvert jusqu'au bruit du canon.
Qu'eût été, au milieu de leurs compétitions, votre directoire impromptu du '4 septembre, ce pouvoir mulâtre, impérialiste du côté paternel, révolutionnaire du côté maternel? Où eût-il puisé cette autorité morale sur une partie au moins de la population, indispensable à l'existence comme à l'action d'un gouvernement. Quelle influence eût-il exercée sur les partis ? Pour le parti bonapartiste il n'eût été qu'une usurpation, et pour le parti républicain que le résidu de l'Empire. Sans titre comme sans droit, mentant à tous les principes et désavoué par toutes les opinions, il eût régné sur le chaos comme le Dieu du néant ; et à la pf emière secousse il eût plongé la tête la première dans le gouffre de l'impossible.
Voilà la solution de M. Daru ; elle était digne de ce parti que l'histoire naturelle ne saurait pas mieux classer que Phistoire ; car toujours à l'état de métamorphose et tour à tour légitimiste, révolutionnaire, impérialiste au besoin, mais invariablement changeant avec la fortune, il enseignerait au vent lui-même à tourner.
La solution a échoué... et M. Dam nous accuse d'imprévoyance; Fauteur du plébiscite avait droit à plus de modestie. Un capitaine a perdu le navire par sa faute, et à peine sauvé du naufrage il monte sur une épave, comme sur un piédestal, pour faire gravement la leçon à la tempête.
Il n'y avait donc, au 4 septembre, que deux solutions : ou Tempire ou la République.
L'empire tel quel, avec une Andalouse pour régente et à sa droite un Mazarin botlé pour lieutenant général. L'enquête elle-même n'a pas osé affronter cette hypothèse.
Restait la République; elle avait au moins un avantage, elle tranchait la question de gouvernement et simplifiait ainsi le problème de la défense.
Mais la République usurpait, répond M. Daru.
Sur qui? Ce n'était pas sans doute sur le peuple français, puisqu'elle le remettait en possession de sa souveraineté. Ce n'était pas non
plus sur le Corps législatif, puisqu'il était luimême en train d'usurper.
C'était donc sur l'Empire. Ici nous devons dire toute notre pensée.
Entre nous républicains et les Bonaparte, il y avait un marché implicite. Nous n'en avions pas débattu les articles, nous n'avions eu qu*à les subir. Nous étions les vaincus du 2 décembre; le vainqueur nous traitait en prisonniers de guerre, il nous refusait notre part de champ et de soleil, il nous tenait parqués dans une sorte de proscription intérieure, avec la loi de sûreté générale à la porte pour sentinelle.
Nous avons tenu le contrat pendant dix-huit ans ; mais il était convenu entre nous qu'il n'était que le contrat de la force, et que si elle venait à repasser de notre côté, l'Empire nous déliait de notre engagement. Il ne s'est pas plus mépris sur les conditions du pacte que nous ne l'avons trompé.
Nous n'avons ,qu'un regret, c'est que Theure de la résiliation soit venue si tard et dans un deuil de la patrie; mais ce n'est pas nous qui avions traîné la France à Sedan ; la révolution
n'était d'ailleurs que la restitution légitime de la République au peuple français. Le peuple a repris ce qu'un homme endetté lui avait volé de nuit au coin d'un coup d'Etat.
Et encore non, nous faisons trop d'honneur au voleur; le peuple n'eut pas même la peine de lui reprendre sa propriété. Quand l'Empire vit approcher la République, il crut inutile de l'attendre : Filons sur Belgique^ disait-il dans son argot, et une heure après une locomotive en emportait en sifflant les derniers débris.
Le 4 septembre, dans la matinée, M. Ferdinand Barrot, grand référendaire du Sénat, allait trouver le général Soumain.
— Nous sommes fichus^ dit-il toujours dans la langue dés Tuileries.
— Pas encore, répondit le général.
— Nous sommes fichus, vous dis-je, le patron sort du conseil... (le patron désignait M. Rouher), et il déclare que la déchéance est une affaire réglée.
Le même jour, dans l'après-midi, le même général recevait la visite du^secrétaire de la préfecture de police.
— Je pars, dit-il.
— Déjà, répondit le général ; mais que fait
donc le préfet de police?
— Il décampe. Adieu, général, on va proclamer la république* Je vous laisse dans le pétrin, tirez-vous-en comme vous pourrez...
Et le ministère, où était-il alors? à son poste sans doute? le danger, à supposer qu'il y en eût .n'est qu'un attrait de plus pour le devoir; où il était? en route lui aussi. L'amiral Rigault alla chercher au ministère de la guerre un supplément de résolution ; il y trouva le comte Pâlikao en larmes, qui recommandait sa famille au général Trochu. Quant aux autres ministres, ils avaient tous mis la clef sous la porte et disparu, sur la pointe du pied, en rasant la muraille.
Le Sénat éprouva un moment une velléité de résistance; il jura de rester en permanence, sur la chaise curule; mais lorsque, dans la soirée, on alla voir comment il tenait son serment, on ne trouva qu'un palais vide, gardé par un esQ^dron de gendarmerie.
M. Ferdinand Barrot demanda humblement au délégué de FHôtel de Ville la permission de coucher encore cette nuit-là au Luxembourg f elle
lui fut accordée ; il en profita pour déménager les papiers d'État et les expédier à la maison de campagne de M. Rouher. Ils tombèrent aux mains de la Prusse, et nous savons quel parti elle en a tiré pour ameuter TEurope.
Jamais révolution n'en fut moins une, dans le sens propre du mot; ce ne fut pas même une révolution, ce n'était qu'une promenade. La foule allait et venait par un beau soleil de dimanche. 11 y avait sur toutes les. figures une expression de détente et comme de délivrance. Parce qu'on était débarrassé d'un ennemi, il semblait qu'on devait l'être bientôt de l'autre. Mais hélas ! ce soleil ironique de fête éclairait aussi la marche de Tarmée prussienne sur Paris.
L'Empire avait laissé derrière lui en partant bien des horreurs et bien des victimes. Il avait pu désarmer, au 2 décembre, les citoyens suspects de la garde nationale, mais plus d'un avait conservé un fusil au fond du cœur pour venger un des siens tué au coin de la borne. Il l'avait maintenant ce fusil longtemps attendu, et pourtant pas un acte de vengeance 'ne fut exercé, ni une goutte de sang versée.
M. Daru a beau monter son rapport au ton
du mélodrame pour quelques horions distribués dans la bagarre, pendant Tinvasion de l'Assemblée, aussi lâches d'ailleurs que brutaux, car M. Schneider avait fait vaillamment son devoir, et tout homme de cœur doit respecter le courage, M. Daru, disons-nous, ne pourra jamais élever cet épisode à la hauteur d'une tragédie.
Après une révolution, la première visite du peuple est de fondation pour les Tuileries ; il lui parait qu'il est roi à son tour, et qu'il doit occuper la place; malheureusement il ne l'occupe que pour la rendre inhabitable : il brise le mobilier, il le jette par la fenêtre, ce qui est un tort d'autant plus enfantin que c'est toujours lui qui paye le dégât.
Le peuple cette fois n'alla pas aux Tuileries, l'empereur n'y était plus, il n'y restait que sa . femme ; c'était une femme, le peuple passa.
Ils étaient à terre, ces fats de la force, qui croyaient que la force est tout dans le monde et qui n'avaient que ce mot à la bouche pour toute réponse ; .ils avaient pris la démocratie à la gorge, ils l'avaient saignée, ils l'avaient traînée par les pieds et par les cheveux, et quand on invoquait contre eux le droit éternel, ils levaient les épaules.
Us répondaient dans toute la morgue d'un nègre orné d'un sabre: De quoi vous plaignez-vous?
n*ètes-vous pas les plus faibles? Le voilà les plus faibles à leur tour, nous pouvions leur infliger la loi du talion et proscrire à notre aise nos proscripteurs.
L'avons-nous fait? Voyons, messieurs les juges enquêteurs, qui enquêtez si bien, que vous verriez le soleil à minuit et le cacheriez à midi ; parlez, dites-nous de grâce si, dans la nuit du 4 septembre ou dans toute autre nuit, nous avons mis la main sur quelqu'un de ces malfaiteurs qui avaient fusillé ou emprisonné les nôtres au 2 décembre ? Le passant attardé a-t-il vu nulle part, à la lueur des becs de gaz, un piquet de cavalerie en longs manteaujc blancs, escorter au grand trot une gloire de la France, verrouillée dans une voiture cellulaire?
Une gloire de la France? non, nous ne le pouvions pas plus que nous l'aurions voulu, car l'Empire n'avait mis de gloire sur aucun front, il n'y avait jeté que la honte, et cette honte vivante a pu circuler librement dans Paris, sans que nul parmi les vainqueurs ait songé à lui demander compte de ce qu'elle avjait fait au ^ temps de sa
puissance, alors qu'un Tibère sinistre, sorti des flancs d'une créole, avait couvert la France de telles atrocités, en plein dix-neuvième siècle, que les pierres elles-mêmes des prisons ont dû en pleurer.
Le 4 septembre ne fut, à vrai dire, qu'une sorte de Pardon comme au moyen âge, ou, si vous aimez mieux, le Jubilé de la Judée, un coup d'épongé universel sur le passé. On ne songeait plus qu'au lendemain. Les impérialistes les plus notés venaient courtoisement nous saluer à THôtel de Ville, et hâtons-nous d'ajouter, en tout bien tout honneur ; que pouvait en effet leur offrir le gouvernement de la Défense? rien que son propre avenir, un quart d'heure terri- ble^ et pour salaire le rapport de M. Napoléon Daru.
Le soir même de la révolution, le télégraphe annonçait la République à la France, moins comme une nouvelle, que comme une confirmation, car là même où la République n'existait pas déjà en fait, elle existait à l'état d'attente ; à l'adhésion spontanée qu'elle trouva partout, il semblait qu'elle continuait plutôt qu'elle ne commençait de régner.
Aucune voix ne protesta contre la République, aucun fonctionnaire ne lui refusa obéissance ; on avait pu être auparavant légitimiste, orléaniste, impérialiste, on n'était plus que citoyen français ; entraîné, emporté également, de chaque point de l'horizon, comme par une commotion électrique, dans l'immense élan national de la défense.
Tous les partis ne voyaient alors dans la République que la personnification de la patrie ; elle était pour eux plus qu'une forme de gouvernement, elle était une nécessité ; elle Tétait si bien. alors, qu'elle Test encore aujourd'hui, malgré la majorité royaliste de TAssemblée. Aussi marchaient-ils tous au feu coude à coude, le gentilhomme à côté du plébéien. Il sembla ce jour^là qu'ils avaient signé la réconciliation de la France avec elle-même, dans le sang versé en commun sur le champ de bataille.
Ce sera toujours pour le pays un souvenir d'orgueil; d'autres temps sont venus, le vent a tourné le feuillet ; la défaite a aigri ; la passion a divisé ; n'importe ! la preuve n'en est pas moins faite que la France, à un moment, n'a eu qu'une âme, et qu'elle pourra encore la retrouver dans
la sympathique hospitalité de la République.
Six mois après une assemblée librement élue, et non pas officiellement, . tenait sa première séance à Bordeaux .
A quel titre, ' de quel droit ? au titre et du droit d'un décret du gouvernement de la Défense. Mais si ce gouvernement n'était qu'un attenfcat et une usurpation grefféesur un attentat, il était nul de lui-même, et il ne pouvait communiquer à ses actes que sa propre nullité.
Or, en vertu de la théorie de M. Daru, que celui qui reçoit le pouvoir de la main d'une révolution en accepte la solidarité, il est clair que TAssemblée actuelle participe rétrospectivement à l'usurpation du gouvernement de la Défense, qu'elle a usurpé avec lui, et pour donner raison à la doctrine de M. Daru, elle devrait aussitôt rappeler le Corps législatif et même le Sénat.
Mais rien de pareil. M. Daru a siégé le premier en toute conscience sur les bancs d'une assemblée, complice, après coup, d'un attentat, dans son système. Mieux encore, il a voté avec l'unanimité de la Chambre, moins cinq voix, la déchéance dç l'Empire, et aujourd'hui il vient
nous reprocher d'avoir brisé la couronne impériale sur le front de Bonaparte I
Entendez-vous donc avec vous-même » monsieur, et quand vous faites un paradoxe, faites-le au moins conséquent.
Le gouvernement de la Défense n'a donc pas usurpé le pouvoir, il Ta trouvé en déshérence ; il l'a pris ou plutôt il Ta subi résolument, parce que lui seul pouvait le prendre et que s'il l'eût refusé, il le laissait à l'anarchie.
Et par quel autre motif aurait-il accepté la succession de Sedan? Par ambition? l'enquête ne le dit pas tout à fait, elle le donne seulement à entendre. Par ambition ! mais le pouvoir n'était à ce moment qu'un baril de poudre à côté d'une fournaise, mais le gouvernement quel qu'il fût n'avait que le choix des dangers, que disons-^nous? des fautes; sa situation le con*
damnait au succès et la falalité lui en retirait les conditions.
Il ne peut pas faire la paix, il ne peut pas faire la guerre, car il n'a que du vent dans la main, et pourtant il faut qu'il la fasse sous peine de déshonneur, jusqu'au jour où, vaincu par une force plus forte que tout patriotisme, il tombera victime d'un devoir; arrière-garde sacrifiée d'une retraite désespérée, il n'avait qu'à périr surplace et à disparaître en emportant sur lui la malédiction de la fortune.
Et on appellerait cela de l'ambition ! C'en était une en effet, mais rassurez-vous, elle n'est pas contagieuse; quant à l'ambition dont on veut veut parler, elle a trop d'esprit pour placer son dévouement à fonds perdu. Tant que la crise dure, elle regarde et elle attend ; et quand d'autres ont pris sur leur tète la charge des mauvais jours, quand d'autres encore ont déblayé le terrain de tous les périls, alors elle renverse les ouvriers de la seconde heure sur les ouvriers de la première, et elle gouverne comme nous la voyons gouverner en ce moment.
Mais si ce n'est par ambition que le gouvernement de la Défense a pris le pouvoir, ce pourrait
bien êlre par cupidité. CeUe fois M. Damne le donne plus à entendre, il le dit clairement, peutêtre même le croit-il. La révolution du 4 septembre n'a été à l'entendre qu'une curée. Le parti républicain s est jeté sur le budget, comme sur une proie à dévorer.
Tout parti a ses défauts, le parti républicain doit avoir les siens ; mais il les a sans doute dans les sens de son tempérament; qu'on le dise indiscipliné, emporté, à la bonne heure ! par cela seul qu'il est enthousiaste, militant, il doit avoir à l'occasion plus de salpêtre que de plomb dans la cervelle.
' - Qu'il ait été trop souvent le parti de place publique, soit encore ; mais qu'on en fasse un parti de l'antichambre, un solliciteur, un courtisant Cette fois nous vous arrêtons ; vous vous troAipez de côté ; ce, n'est pas du nôtre, c'est du vôtre que vous regardez. En fait de place, nous n'en avons jamais occupé d'autre qu'en prison. Vous avez été ministre : quel jour avez-vous vu un républicain monter votre escalier pour mendier ne fût-ce qu'une vanité de boutonnière?
Il est vrai que le gouvernement de la Défense a eu la cruauté de balayer les préfectures et de
purifier les parquets de l'Empire. Mais depuis quand donc un gouvernement nouveau a-t-il gardé pour exécuteurs de sa volonté les serviteurs du régime tombé? Et c'est après le 24 mai, cet holocauste en masse de tous les préfets et de tous les procureurs généraux de la République, sous un régime républicain, que M. Daru aventure contre nous un semblable reproche !
Mais lorsqu'il ajoute que nous avons destitué uniquement pour remplacer et que nous avons désorganisé tous les services, pour engraisser nos amis, c'est là une invention d'une telle originalité qu'elle ne peut faire honneur qu'à l'imagiriation du rapporteur. Nous avons désorganisé les services, dites-vous ; mais dans quel ministère? aux affaires étrangères? demandez à M. Chaudordy; à Tinstruction publique? inferrogez M. Silvy ; à la marine? appelez M. Dompierre d'Hormpy; à la justice? consultez M. Mouza- Laroche; à la guerre? le général Leflô vous répondra ; tous vous diront que loin de désorganiser l'administration impériale, nousTavons respectée jusqu'à la bonhomie.
II y avait à la Banque une grasse sinécure occupée par un sénateur, un ancien ministre de
Napoléon ; lui avons-nous arraché sa magnifique prébende pour la verser dans la bourse d'un républicain? loin de nous une semblable pensée ; vous vous trouvez bien là, monsieur Rouland; veuillez y rester. Vous nous avez persécutés dans le temps, la République n'a pas de rancune.
C'était au ministère des finances surtout qu'il était facile de puiser. L'Empire en avait prostitué les places à tous ses enfants prodigues ; c'eût élé justice de les renvoyer à leurs pourceaux. Eh bien, l'annuaire est là, ouvrez-le à n'importe quelle page, vous y verre? le tableau des recettes de toute nature ; faites l'appel nominal, pointez les noms, et dites-nous quel titulaire nous avons immolé à un héritier qui n'avait d'autre droit à la succession qu'un certificat de républicanisme.
Quant à nous personnellement, nous n'avons rencontré qu'un solliciteur sur notre chemin. C'était un ancien capitaine en retraite qui passait dans le temps pour républicain.
— A quoi songe donc le gouvernement de la Défense ? me dit-il en m'abordant.
— Il songe à défendre Paris.
— Mais pour cela il faut un général, et il n'y en
a qu'un en France capable de battre l'armée prussienne.
— Qui est-il ?
— Moi, répondit-il bravement ; j'ai écrit sur la guerre un ouvrage classique en Europe, et le comte de Mollke n'a fait qu'appliquer ma théorie.
— Il ne suffit pas que vous soyez le seul général, il faudrait encore qu'on pût le croire, or je ne me charge pas pour mon compte de faire passer cette opinion dans l'esprit du gouvernement.
— Vous avez peut-être raison, répliqua-t-il après un instant de réflexion, et me poussant le coude : donnez-moi, ajouta-f-il, une bonne pré' fecture.
Je ne Tai plus revu, mais j*ai su depuis qu'au lieu de dépenser sa science militaire contre la Prusse, il la promenait de club en club contre le gouvernement de la Défense. La population clubiste le nomma député au mois de février, et aujourd'hui il siège à côté de M. Daru.
Mais si ce n'est ni par ambition, ni par cupidité que vous avez pris le pouvoir, ce ne peut être que par obéissance à la Commune, car toute autre idée qu'une idée d'intérêt ou de platitude échappe à M. Daru. 11 lui répugne que la Ré-
publique, son ennemie personnelle, ait jamais pu donner aux autres partis un exemple de dé* sintéressement.
Le gouvernement, dit-il, a pactisé au 4 septembre avec la faction de la Commune, non qu'il en partageât les doctrines el encore moins les passions; mais la Commune l'avait traîné de la rue de la Soùrdière au pouvoir , elle avait pris hypothèque sur la reconnaissance du gouvernement, et qu'il le voulût ou non, la secte hébertisle le tenait en quelque sorte par le collet; il ne s'appartenait plus, il appartenait à la Commune ; moitié frayeur, moitié complaisance, il la laissait parler et agir en souveraine.
Mais d'abord et en fait, si jamais il y eut au monde chose avérée, notoire, connue de la France entière, mais ignorée de la Commission d'enquêté, c'était la profonde hostilité des sectaires de la Commune contre les hommes relativement modérés, pour répéter l'ineffable euphémisme du rapport, et les hommes, disons-nous, relativement modérés du gouvernement delà Défense.
Les meneurs du parti nous avaient toujours fait une guerre implacable ; ils nous avaient dénoncés dans leurs journaux comme traîtres à la
démocratie, ils avaient combattu avec acharnement nos candidatures aux dernières âections de l'Empire, et dans la plupart des circonscrip* tiens ils nous avaient opposé leurs propres candidats.
Et ils nous auraient conduits par la Qiam à 'Hôtel de Ville, et ils nous auraient donné galamment l'investiture du pouvoir! Mais au moment même où nous délibérions dans le cabinet du télégraphe, ils nommaient un autre gouvernement dans la pièce à côté.
Après la dispersion de TAssemblée et la débandade de l'Empire, il ne restait que la Bépih blique, et dans la République qu'une alternative : ou le gouvernement de la Commune ou le gouvernement de la Défense.
Si le gouvernement de la Défense, au lieu de marcher résolument à FHôtel de Ville, eût obéi à la politique de la petite prudence et eût fait cette réflexion naturelle, assurément pleine de sagesse : La situation n'est pas claire, on ne sait ce qui peut arriver, peut-être que la Prusse victorieuse va nous ramener l'empereur et nous l'imposer pour dernière humiliation. Et alors une balle dans la têle, et le compte sera réglé ;
LE QUATRE SEl»TEMBRE. 67
attendons la fin de la crise, et selon qu'elle tournera bien ou mal, nous verrons le parti que nous pourrons en tirer.
Maû pendant ce temps-là la Commune prenait possession de THôtel de Yille, elle mettait la main sur le pouvoir ; elle ne l'eût pas gardé longtemps, mais assez longtemps peut-être pour que Paris et par contre-coup la France n'eussent été qu'une effroyable mêlée, tandis que les Prussiens, le coude appuyé sur leur canon de fusil, nous auraient regardés tranquillement faire le lit de leur ambition.
Y aurait-il eu après cela de fosse assez profonde pour nous y jeter ? Vous aviez combattu l'Empire au nom de la souveraineté nationale, nous aurait-on crié de toutes parts ; il y a un quart d'heure à peine que vous venez de le renverser, et vous n'aviez à mettre à sa place que le premier Mazaniello venu ! -Vous .seuls alors possédiez cette popularité qui est non-seulement une puissance, mais eilcore une légitimité dans une démocratie. Vous pouviez rallier autour de vous la population tout entière, car la bourgeoisie eût vu en vous une sécurité et le peuple l'image vivante de la République.
Et au lieu de prendre le poste où vous^ portait l'opinion, vous vous cachez derrière un rideau comme ce trembleur d'empereur romain; et par couardise ou par habileté, vous livrez votre pays à l'inconnu. Qu'aurions-nous eu à répondre à ces reproches, sinon que notre conscience nous les avait déjà adressés?
Nous ne l'avons pas voulu, nous aurions rougi de le tenter. Avons-nous bien fait? avons-nous mal fait? Les hommes de cœur peuvent seuls le dire ; quant aux autres, nous les récusons : la question est au-dessus de leur portée.
Un témoin a déclaré dans l'enquête que la journée du 31 octobre n'avait été qu'une comédie concertée entre le gouvernement et la Commune. Les rôles avaient été distribués à l'avance et appris par cœur dans la coulisse.
La Commune avait dit au gouvernement : Vous désirez un plébiscite, nous allons vous le donner ; nous feindrons d'envahir lllôtel de Ville, vous ferez semblant de le défendre ; nous vous sommerons pour la forme de donner votre démission, vous simulerez de la refuser; nous vous mettrons nos fusils sur la poitrine, mais rassurez-vous, il n'y aura que de la cendre dans les cartouches ; la farce sera jouée, vous aurez votre
plébiscite. Le témoin qui a déposé ainsi est un général : il se nomme Vinoy.
M. Daru a trouvé sans doute que le général abusait de la fiction, que dans une œuvre d'imagination la vraisemblance est de rigueur. Plus fidèle aux règles d'une saine esthétique, il veut bien nous reprocher uniquement ce que chez les femmes trop tendres on appelle des faiblesses. Certes, nous ne nous étions pas fait illusion sur le parti de la Commune : il nous détestait d'autant plus cordialement qu'il aspirait à nous remplacer ; il était pour nous plus qu'un ennemi, il était un rival ; avec un ennemi on peut encore raisonner, mais devant un rival on n'a qu'à disparaître.l
Quelle conduite cependant devions-nous tenir à son égard?
La science eri politique consiste à réduire son adversaire au minimum de force, et par conséquent à éviter tout acte qui puisse lui servir de grief et lui attirer l'intérêt.
Notre entrée au pouvoir avait isolé le parti communiste ; du moment qu'il attaquait le gouvernement ^républicain, dont personne ne pouvait mettre en doute la sincérité, il montrait claire-
ment qu'il poursuivait une République au delà de la République : une chimère comme idée et la fin du monde comme application.
Le persécuter dès le premier jour avant qu'il eût commis aucun acte de violence, c'était le grandir au lieu de le diminuer; c'était rejeter de son côté tout ce qui' porte au fond du cœur un sentiment de justice ; persécuter dans ce cas ne suffit pas, il faut écraser.
C'est là peut-être ce que nous aurait conseillé quelque Machiavel de rencontre. Si nous avions écouté cette Euménide irritée intitulée tantôt la raison d'État, tantôt la Politique de Combat^ nous pouvions frapper un coup de terreur : une loi des suspects, un décret des otages, et au premier signe de mécontentement qu'aurait donné ' la Commune, ranger ses chefs le long d'un mur et en finir avec eux par le procédé connu.
En aurions-:nous fini avec la Commune ellemême, mais ce sang aurait crié contre nous et de chaque goutte serait né un communiste de plus ; et, de toutes parts, on n'eût pas manqué de nous dire: Les voilà ces hommes qui ont protesté toute leur vie contre la doctrine de salut public^ cette porte maudite par laquelle toutes les atrocités et
toutes les représailles ont successivement passé, et à peine arrivés au pouvoir, ils démentent, ils renient tout ce qu'ils ont dit ou tout ce qu ils ont écrit.
Et vous croyez qu'une semblable politique, en contradiction flagrante avec tous nos principes, aurait fortifié notre autorité et affaibli le communisme ! elle nous aurait déconsidérés au contraire, elle aurait reporté sur notre adversaire la force morale que nous aurions perdue. De toutes les fautes d'un gouvernement la plus imbécile à coup sûr c'est de transformer une faction en victime.
&IOUS n'avions donc vis-à-vis de la Commune qu'une conduite à tenir : surveiller et attendre ; nous y avions plus d'intérêt que M. Daru; il n'était pas là et nous y étions, et tout défaut de surveillance, ce n'est pas lui, c'est nous qui l'aurions payé. Assurément il y avait tel frénétique de la Commune qui ne nous aurait pas fait crédit.
Mais sans toucher aux personnes, nous dit-on, vous pouviez dissoudre les réunions publiques et supprimer les journaux des guetteurs d'occasions. L'état de siège vous en donnait le droit et vous en faisait un devoir.
La question ainsi •posée mérite examen, car elle met en présence deux écoles de politique, Tune de la compression, Téulre de la liberté ; l'une professée par M. Romieu avant l'Empire et appliquée quelque temps après par M. de Persigny, l'aulre professée par le libéralisme tout entier et jamais appliquée en France par personne. Pour M. de Persigny comme pour son école, l'idéal du gouvernement c*est un homme et un sabre, et encore Thomme est de trop, le sabi^ doit suffire ; donc ni liberté de presse, ni liberté de parole ; taisez-vous ! Voilà le premier et le dernier mot du système.
On supprime la presse, tuais on ne supprime pas pour cela l'opposition, pas plus qu'en guillotinant un roi on ne supprime le parti de la royauté. L'opposition ne pourra pas sans doute écrire, mais elle pourra parler ; la presse orale en quelque sorte remplacera la feuille imprimée. La polémique au grand jour et, par conséquent soumise au contrôle, disparaîtra, mais pour laisser sa succession à la Nouvelle à la main, d'autant plus facilement accueillie, qu'on en trouve la preuve d'avance dans le silence imposé par le pouvoir.
74 LE QUATRE SErTEMBFiE.
Aux yeux de l'école libérale au contraire la liberté de la presse est la police la plus sûre à la l'ois et la plus économique pour un gouvernement. Quand un purli el surtout un parti turbalent a la parole, il eu use sans réticence, il laisse volontiers évaporer sa pensée. La presse commu-i ' niste nous tenait ainsi jour par jour au couvai de ses intentions, nous n'avions pas besoin d'e: pions pour les conniiitre.
Nous n'avions qu'à lire ses articles ; elle noi injuriait sans doute, elle nous calomniait aussi l'occasion ; mais on n'est un homme politique qu'à la condition ji'avoir l'épiderme insensible à toutes les piqûres d'amour-propre. En un mot et pour résumer notre pensée, le meilleur préservatif contre le serpent à sonnettes, c'est le bruit de ses grelots: or quand \ous supprimez la liberté de la presse, savez-vous ce que vous faites î vous coupez précisément la queue du sei pent.
Tout au moins, ajoule-t-on,vûus auriez dû dii soudre les réunions.
Oui, assurément, nous pouvions fermer à doi ble tour deux ou trois salles de tapageurs et mettrelaclefdans notre poche; aurions-nous e
LE QTIATriE SEPTEMBM. 75
Hé dans la même poche les dix mille réunions qui écliappaienl forci^mcnl à notre aulorilé ? mais pendant le blocus Paris n'éiait qu'un immense club en plein vent. Le siège avait vidé loules les boutiques, tous les ateliers sur les places publiques ou sur les remparts. 11 y avait partout autant (le rassemblements qu'il y avait de campements ou de bataillons de service, et partout, par la force des choses, on y échangeait ses impressions, ses idées sur les hommes ou sur les actes du gouvememcnl.
Les réunions publiques n'étaient que des gouttes d'eau dans cet océan de paroles. A quoi bon (lès lors aurait servi (Je les dissoudre? A nous donner à nous-mêmes la vanité puérile d'un coup d'aulorilé et à refouler l'esprit d'opposition des clubs sur les remparts et dans les cours de caserne.
Nous avons eu, nous devons l'avouer, une plus haute ambition; nous avons essayé de démontrer que même dans une ville assiégi'e, le patriotisme pouvait coexister avec la première de toutes les pairies, avec la liberté. Si l'idée pétait chimérique, eJIe était du moins respectable, ^^ft-elle prouvait que nous avions meilleure opi-
nion de nos concitoyens que les faiseurs d enquêles.
L'Amérique du Nord venait de nous donner l'enseignement d une expérience. Elle avait eu elle aussi à traverser une crise terrible, une guerre civile devenue par le fait une guerre étrangère, et, compliquée en outre d'une seconde guerre civile plus inlime, car à New- York la capitale du nombre, le parti esclavagiste comptait la moitié au moins de la population.
Et cependant l'Amérique du Nord, après ses premiers désastres et au milieu des plus grands périls, ne crut pas devoir mettre sous le boisseau le magnifique évangile de sa grandeur : le droit de tous par le droit de chacun; et au jour du triomphe elle eut l'orgueil de pouvoir se dire - qu elle avait deux fois gagné la victoire de la liberté. '
11 nous était bien permis à nous, républicains, de prendre exemple d'une république qui a grandi l'humanité en elle, plutôt que du césarisrhe butor qui n'a jamais tiré de sa politique de corn; pression que sa propre ruine.
Mais il est de par le monde de profonds penseurs qui ont pour tous les effels des causes
toutes prêtes, parce qu'elles flattent leurs préjugés et qu'elles soulagent leur esprit de la recherche des causes véritables ; et avec la solennité d*hommes contents d'eux-mêmes et sûrs de leur parole, ils affirment imperturbablement que si nous avions jeté l'interdit sur la parole publique, presse ou réunion, nous eussions évité au 31 octobre le choc en retour de la Commune.
Eh bien, voyons :
Le 31 octobre, la nouvelle de la reddition de Metz éclata sur Paris. Bazainé avait capitulé; avait-il trahi ? On ne le savait pas, on pouvait le soupçonner; l'ambition césarienne avait fermenté dans cetle tète trop longtemps exposée au soleil du Mexique.
Un conseil de guerre Ta jugé depuis, et sur toutes les questions il a répondu oui à l'unanimité :
Oui sur la trahison ;
Oui sur la reddition de la forteresse,
Oui sur la capitulation de Tarmée.
Aucun crime ne manquait au rendez-vous. Le coupable avait mérité trois fois la peine de mort.
Il fallut au tribunal quelque courage pour la prononcer. Car il y avait un parti qui s'était reconnu en Bazaine. Est-il besoin de nommer le parti bonapartiste?
On a cru devoir commuer la peine du condamné ; qu'importe qu'on ait entendu un feu de peloton de plus sur le plateau de Satory ? y avaitil bien nécessité d'ailleurs à ce qu'une balle allât chercher dans la poitrine de cet homme un cœur qu'elle n'eût pas trouvé?
Il suffisait que la justice militaire eût tiré la trahison de l'ombre où elle demeurait cachée, pour la traîner au grand jour d'un débat et la flétrir d'une peine qui n'a pas besoin d'une autre, de la peine de Tinfamie. Car, à côté d'elle, qu'est-ce que la mort ?
Bazaine a mieux aimé vivre, qu'il vive ! c'est son alfaire. Mais que sous le coup de sa commutation de peine il ait pu relever la tète et dire : Le tribunal a réhabilité mon honneur ; c'est trop de bonapartisme. 11 ne reste donc plus à ce malheureux assez de sens moral pour monter jusqu'au, remords ?
^ Il faut reconnaître soissi que le gouvernement y. a mis toute la compassion d'une sœur de cha-
rite. Après avoir relevé Bazaine de la dégradation militaire, il semble vouloir le soulager de Tobligation du repeulir; chaque fois qu'il peut avoir à traiter avec celle ombre de maréchal, ce n'est plus le criminel, c'est le maréchal qa*il voit dans le condamné.
On l'envoie en prison, il le faut bien, mais. Bazaine part escorté d'un aide de camp, dans un wagon-salon, celui-là même peut-être qui servait à l'empereur, et il traîne à sa suite un fourgon de bagages, ceux-là sans doute qu'il avait sauvés de Melz au prix de nos drapeaux.
Ainsi un homine a vendu la patrie; il a reculé la science de la trahison au delà même de Dumourie^, il tenait Tépée de la France et il Ta laissée tomber aux pieds du prince Frédéric- Charles. Que disons-nous, il l'a tournée contre la France elle-même, car en livrant à Tennemi notre matériel de guerre, il faisait canonner nos troupes avec nos propres obus.
Et le rapport de M. Daru n'en a rien su, il n'en dit pas un mot; il semble que Bazaine n'ait pas commandé une armée, n'ait pas intrigué et que son intrigue n'ait pas réagi sur le gouvernement de la Défense. Bazaine n'existe pas pour
l'enquête, elle ne Ta vu nulle part, pas même au 31 octobre ; et cependant il était là quoique absent, et pour qui sait regarder, il est entré le premier à l'Hôtel de Ville.
Car en dépit de tout ce qu'a pu rêver l'enquête, la journée du 31 octobre n'a été qu'une attaque de nerfs de patriotisme. Quand la population de Paris résolue à la résistance à tout prix connut la reddition de Metz et, en même temps et par une funeste coïncidence, la négociation entamée à Versailles pour un armistice, elle conclut de l'une à l'autre sur un semblant de logique; elle vit apparaître en songe le spectre d'une nouvelle capitulation.
Enfin, pour combler la mesure, car le sort n*a Toulu nous épargner aucune disgrâce, il fallut à point nommé que le Bourget, enlevé par une inspiration de francs-tireurs, retombât dans les mains de Tarmée prussienne et vînt frapper la défense du discrédit d'une défaite; toutes les circonstances semblaient conjurées à dessein pour nous constituer en flagrant délit devant l'opinion; elle fit explosion le 31 octobre : la garde nationale, qui n'était que l'opinion publique armée, reflue sur l'Hôtel de Ville. Que voulait-elle
en réalité? renverser le gouvernement? le fait a prouvé le contraire, elle voulait Tavertir. Des courants divers sans doute sillonnaient la foule frémissante, mais la manifestation n'avait pour rimmense majorité qu'une signification: nous ne voulons pas capituler.
Pas plus qu'au 4 septembre il n y eut ce jour-là ni complot ni entente. Il y eut ce qu'il y a toujours à la suite d'un désastre, un coup de vent d'opinion sur une mer orageuse; voilà la vérité.
Que le parti de la Commune ait cherché à exploiter le mouvement en se glissant par derrière pour escalader le pouvoir, rien de plus certain, mais il n'était pajs le mouvement luimême et il le dirigeait si peu, qu'une fois entré à l'Hôtel de Ville, il ne sut que faire de sa victoire.
Aussi embarrassé de lui-même qu'il Tétait du gouvernement de la Défense, il errait, il flottait d'une salle à l'autre sans pouvoir prendre une mesure; de temps à autre, au-dessus de cette cohue tourbillonnante sur elle-même, venait à surgir une face d'orateur, qui ouvrait la bouche; mais aucun son n'en semblait sortir; le tumulte avait seul là parole. Çà et là, la foule d'en haut
Ui QUATRB SEPTEMBRE. 83
écrivait des noms au crayon sur un bout de papier, et les jetait ensuite à la foule d'en bas par la fenêtre. C'était la liste confuse et souvent contradictoire d'un futur gouvernement de la Commune.
La garde- nationale ramassait celte feuille volante et, après l'avoir lue, la rejetait au vent qui la roulait sur le pavé ; elle comprenait le danger, elle revenait à elle-même ; l'appréhension d'un tragique sens-dessus-dessous social opéra aussitôt un revirement dans son esprit ; un sentiment de réaction courut de proche en proche les rangs de la garde nationale et gagna d'heure en heure les autres quartiers de Paris, et de toutes parts de nouveaux bataillons accouraient au secours du gouvernement de la Défense.
Quelques-uns de ses membres, et parmi eux le général Trochu, avaient pu échapper au pandémonium de l'Hôtel de Ville. Réunis au Louvre autour du général, ils prenaient leurs mesures pour dégager leurs collègues sans amener une catastrophe, quand tout à coup un bel homme entre dans le salon en faisant sonner ses éperons sur le parquet.
Grosse tète rase, veston serré à la taille par
84 LE QUÂTRB SEPTEMBRE.
un ceinturon, boUes de cuir jaune montant jusqu'aux genoux, il avait toute l'encolure et toute l'allure d'un relire.
— Il faut, dit-il, tomber sur l'Hôtel de Ville à coups de mitrailleuses.
— Vous allez faire égorger, lui réplique-t-on, les membres du gouvernement prisonniers de rémeute.
— Qu'importe! reprit-il.
— Quel est le nom de cet homme? demandai-je à mon voisin.
— C'est le général Ducrot, répondit-il.
Mais le général Trochu ne prenait pas pour inspiration un coup de sang à la tête ; il avait appris à réfléchir, il savait comprendre ; il sentait qu'au moindre choc tout était perdu; au premier coup de fusil, la fusillade prenait feu partout; l'histoire d'hiçr a prouvé qu'il est plus facile de Tallumer que de l'éteindre.
11 aima mieux envelopper la Commune en accumulant autour d'elle un épais massif de garde nationale, et sans brûler unie amorce par la seule force morale de cette imposante démonstration, il obligea la Commune, prise au piège de son triomphe, à rendre la place au gouvernement.
Mais le sang n avait pas coulé, ce n'était pas le compte des politiques de corps de garde :
ils auraient préféré une boucherie en règle pour donner probablement aux Prussiens, qui nous voyaient du haut des collines, la joie du spectacle de celte guerre de rues qu'ils avaient annoncée et qu'ils attendaient avec impatience.
Où en sommes-nous tombés, pour qu'une crise heureusement dénouée par l'habileté, par l'humanité d'un homme de cœur à la fois et d'un bon citoyen, devienne un texte d'accusation uniquement parce qu'après la victoire de l'ordre sur le désordre, on ne sentait pas l'odeur des cadavres.
Vous avez montré une insigne faiblesse, ajoute M. Daru, qui pendant ce temps assis sous les ombres de son parc,' contemplait voluptueusement les derniers adieux du soleil aux feuilles d'automne. Une insigne faiblesse, dites-vous; ce n'était pas du moins quand on nous demandait notre démission, le revolver sur la poitrine.
Il y avait peut-être là quelque chose qui, pour un homme capable de comprendre le courage civil, eût mérité une mention dans le rapport;
mais M. Daru, qui a dû lire beaucoup de romans et qui en saurait faire au besoin, n'a vu dans le 31 octobre qu'un thème à couvrir des brillantes broderies de son imagination.
Quand nous avons eu personnellement là candeur de nous rendre à Tappel de la Commission d'enquête, c'était devant la Commission ellemême que nous comptions déposer; mais nous n'avons trouvé en face de nous que M. Daru,' qui composait à lui seul et présidait en même temps la Commission.
Nous devons cependant ajouter qu'un. instant après, un assesseur venait flanquer le fauteuil idu président ; c'était un député de la droite dont nous avions pu prendre au physique un vague aperçu, sans avoir jamais pu mettre un nom sur sa figure. Nous ne comptons pas un troisième enquêteur qui ne faisait qu'apparaître et disparaître, et nous rappelait, par son perpétuel mouvement tournant, les feux à éclipse de nos plages de l'ouest.
Notre déposition devant l'enquête n'en fut pas •une, à proprement parler, elle ne fut qu'une controverse et quelquefois même une altercation. 11 pouvait convenir à M. Daru de prendre
le ton d^accusateur, nous ne pouvions consentir à subir le rôle d'accusé.
Quoi qu'il en soit, dans un moment d'inadvertance, M. Daru laissa tomber celte parole.
• — Le 31 octobre n'a été qu'une expiation méritée du 4 septembre.
Il a regretté depuis cette échappée de franchise, car il l'a effacée du compte rendu.
Mais nous Tavons retenue comme le commentaire de l'enquête. M. Daru n'a pas trouvé sans doute Texpiatidn suffisante. 11 a cru devoir y ajouter son chapitre sur le 31 octobre. M. Blanqui nous avait attaqués; M. Daru nous dénigre : plus justes que lui, nous ne l'accuserons pas pour cela de complicité avec la Commune.
Abrégeons cependant. Que nous reprochezvous ?
De n'avoir pas conjuré le 31 octobre ?
Nonsans doute, nous ne l'avons pas conjuré d'avance, pas plus que vous n'avez empêché le 4 septembre; nous avons du moins tenvi tête à l'orage.
De n'avoir pas poursuivi les envahisseurs de rHôtel de Ville?
Nous les avons au contraire livrés aux tribunaux militaires; ces tribunaux les ont acquittés, qu'en pouvez-vous conclure ?
D'avoir proclamé le 4 septembre une amnistie qui mettait en liberté Eudes, un des hommes de main les plus décidés du 51 octobre ?
Le fait est vrai: Eudes n'était pas allé à bonne école ; il était de ceux qui croient que pour enlever un gouvernement il suffit de surprendre un corps de garde ; si la sentinelle croise la baïonnette, on lui brûle la cervelle.
Mais Eudes n'était qu'un écolier qui récitait mot à mot la leçon d'un professeur. Un autre émeutier avant lui avait attaqué une caserne. Le commandant résistait, Bonaparte le tire à bout portant ; il atteint un sergent par maladresse.
Quelle différence fait M. Daru entre Eudes et Bonaparte? Ils avaient commis l'un et l'autre le même crime politique, et du moment que le gouvernement de la Défense proclamait une amnistie politique, il fallait bien mettre Eudes en liberté.
Nous ne faisions en cela que suivre l'exemple de M. Daru. Tibaldi avait commis un attentat contre la personne de l'empereur. On avait cru devoir l'excepter de l'amnistie, sous prétexte que l'acte de Tibaldi avait été une tentative d'assassinat. Mais à peine arrivé au ministère, M. Daru protesta contre cette interprétation : il démontra dans le journal officiel que Tibaldi n'avait pu vouloir tirer sur l'empereur que par un motif
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politique, donc il devait bénéficier de l'amnistie.
Le ministère Daru donna Tordre de le relâcher ; nous avons trouvé Tibaldi à côté d'Eudes au 31 octobre, et des deux il nous parut le plus déterminé. En résumé, Eudes na été qu'un Bonaparte manqué, mais eût-il réussi, nous pouvons nous rendre cette justice que nous n'aurions jamais consenti à devenir son ministre.
La Commission de l'enquête a de Tesprit; à trente on peut en avoir ; et au nom de l'ordre moral qu'elle a inventé, elle persifle agréablement la doctrine de la force morale.
Il y a des matérialistes en politique comme en philosophie ; pour ceux-là gouverner c'est empoigner, emprisonner, fusiller; le sergent de ville, le gendarme, le geôlier, voilà pour eux le premier homme d'État.
Nous croyons médiocrement, quant ànous, àla force matérielle ; si un gouvernement a Topinion pour lui, la force devient inutile, et quand il l'a contre lui, elle n'est qu'une démonstration de faiblesse. 11 ne frappe que parce qu*il n'a pas su convaincre.
La force matérielle!... Nommons-la de son vrai nom, elle n'est et ne peut être que la dicta*-
ture en haut et la peur en bas, ou plutôt la peur en haut comme en bas ; c*est parce qu'il tremble le premier que le dictateur cherche à faire trembler. Quand on a châtré un peuple par la terreur, l'étranger peut venir.
Le premier Napoléon avait fini par le comprendre à l'heure de Son soleil couchant. C'était dans le parc de Fontainebleau, après la campagne de Russie ; l'ombre descendait sur le chemin de sa fortune et dans un mouvement de mélancolie, saisissant tout à coup le bras de Fontanes :
— Savez-vous ce que j'admire le plus dans ce monde? lui dit-il, c'est l'impuissance de la force matérielle; à la longue, le sabre est toujours battu par l'idée.
Pendant qu'il parlait ainsi, il y avait à côté de lui, dans un coin du palais, un pauvre vieux prêtre occupé à coudre un bouton à sa soutane ; celui-là aurait souri sans doute si de sa fenêtre il avait pu entendre la conversation. Napoléon l'avait fait venir de Rome, de brigade en brigade, pour en faire son préfet de police des consciences.
Mais Barnabe Ghiaramonti, tout prisonnier qu'il était, n'en prouvait pas moins au monde par un simple : Non possumtAs^ la faiblesse de la
force devant une idée, fût-ce une idée du passé ; et le geôlier couronné, vaincu par son prisonnier, en était réduit à confesser sa propre défaite.
C'était ridée, en effet, qui avait soulevé d'abord l'Espagne contre lui et ensuite l'Allemagne ; et qui l'avait ramené tambour battant de l'Elbe sur la Seine ; l'invasion pour la première fois menaçait Paris.
Napoléon avait dans les mains plus de ressources que la Convention pour repousser l'ennemi. Il avait d'abord son génie, son incomparable état-major, l'élite de son armée fanatisée du souvenir de ses conquêtes, et cependant il désespérait de la victoire.
La Sainte-Alliance poussait sesavant-postes jusqu'aux buttes Montmartre. — Ahl disait-il alors, si je voulais coiffer le bonnet rouge, c'est-à-dire si je pouvais coiffer l'idée, je sens que je battrais l'ennemi.
A un autre moment, il disait encore à son ministre d'Hauterive :
— Je suis seul à lutter ; la France m'abandonne, elle n'a donc plus de phlogistique dans les veines I
LR QUATRE SEPTEMBRE. 95
Eh oui, Sire, elle n'avait plus de plilogistique, car depuis quinze ans vous l'aviez éteint en elle par votre politique de compression.
Et après Napoléon qu'avons-nous vu en Europe? Le duel constant de la force matérielle et de la force morale, de la force matérielle représentée en Autriche par M. de Metternich et par le Spielberg, représentée en Allemagne par le despotisme et par la censure, en Italie par le sbire et par l'échafaud. A qui est resté le dernier mot : au sabre ou à l'idée?
Mais quand on vient nous parler de force matérielle, on devrait nous dire auparavant où elle existait au 4 septembre? Elle avait disparu à Sedan ; ce n'était pas de Metz que nous pouvions l'attendre. Nous avions à la tirer du néant, à la créer sous forme de garde nationale, force morale probablement, qui demande une main ferme et douce qui la conduise sans la cabrer.
Nous y avons réussi, quoi qu'on en dise, car à Texception du 31 octobre, qui ne fut qu'un accident isolé et à vrai dire qu'un malentendu, Paris a traversé la plus rude épreuve d'une capitale, dans une telle tranquillité qu'on a le droit de dire
'] a, en quelque sorte, renouvelé l'histoire'
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Quoi ! voilà une population arrachée à son travail, détournée de sa vie normale, jetée dans la rue, dépaysée de'corps et d'âme, exposée par le contact à loule espèce de fermentation, en proie à celte surexcitation cérébrale, qu'on appelle la fièvre du siège ; elle souffre, elle jeûne; le froid, la neige, la variole, le bombardement, tout ce qui peut troubler l'homme et le- pousser à bout, tout est là comme un encouragement au délire, et pourtant dans ce Paris lugubre, éteint dès la tombée du jour, car le gaz même manquait, on circulait comme en temps de paix et on rentrait
chez soi, à toute heure de la nuit, sans inquié-
tude pour sa sécurité.
N'est-ce donc rien que cela? qu'on n'en fasse pas honneur au gouvernement si l'on veut, qu'on en reporte le mérite à la population de Paris, nous y souscrivons volontiers, mais croit-on que le gouvernement eût mieux garanti le calme^ par une politique ab irato, qui eût irrité à son tour ou simplement agacé la population?
Notre génération a pu voir, à vingt-deux ans de distance, deux sièges soutenus l'un et l'autre par une république.
L'Autriche venait de battre l'armée piémontaise
à Novarre, et après avoir reconquis la Lombardie, elle retournait sur ses pas pour frapper dans Venise le dernier centre de résistance.
C'était tout au plus une affaire d'avant-garde ; une heure devait suffire pour faire rentrer dans l'ordre la cité républicaine échappée, à la domination autrichienne; le maréchal Radetzki le crQj ait et, pour en être plus sûr, il le disait.
Mais Venise avait senti grandir son héroïsme de toute la grandeur du désastre de la patrie, elle tenait seule en ce moment le drapeau de l'indépendance italienne; elle le cloua au niât pour sombrer avec lui plutôt que de le rendre à l'ennemi ; elle savait que si dans ce monde il y a telle mort qui meurt tout entière, il y a telle autre qui est une résurrection.
Encore une héroïque folie ! nul secours à attendre du dehors. Yenise a sollicité la médiation de l'Angleterre, TAngleterre lui a répondu qu'elle aviserait ; Id France avisait aussi, sous la présidence de Bonaparte ; de quelque côté que la cité assiégée tourne la tète, elle ne voit autour d'elle qu'un horizon sans promesse.
Devant elle c'est Tarmée autrichienne et une ligne de circonvallalion ; derrière elle, c'est la
mer vide et la plainte de la vague sur le cimetière du Lido, une ville coillre un empire ; la défaite est certaine, n'importe; Venise résista jusqu'à sa dernière carlouche.
Il est vrai qu'elle avait à sa tète un simple citoyen, un héros en habit bourgeois, sans autre insigne qu'une écharpe sur sa poitrine. Mais il croyait, lui aussi, à la puissance de la force morale; il improvisa une armée, une garde nationale, une flottille; il eut plus d'une fois à compter avec Tagit^tion populaire, mais sous le coup dû danger, il ne voulut jamais toucher à un cheveu, ni attenler à une liberté.
Venise est bloquée de toutes parts; assiégeant, assiégé, ne pouvant se rejoindre sur terre, se rejoignent dans le ciel, sur une arche d'obus. La mort va et vient des deux côtés, mais avec quelle différence! là, on meurt pour vaincre, avec la certitude de la victoire, ici on meurt avec la conviction de la défaite, uniquement pour faire à l'Italie des funérailles dignes de l'histoire.
Le fort de la Malghera n'est plus qu'un monceau de pierres ; la garnison combat à découvert contre lesT)oulets, et ce n'est qu'à l'heure funèbre, où il n a plus une once de pain à donner à la
population, que Manin dit adieu à Venise, vaincue seulement par la famine, et qu'il part pour la France, emportant avec lui Tâme intacte de la patrie.
On a pu le blâmer depuis d'avoir prolongé sans nécessité une lutte sans espérance. On doit le féliciter au contraire d'avoir résisté pour résister. Il a donné le bon exemple, il a enseigné à l'Italie à combattre, et c'est de ce jour que date son indépendance. Il n'est pas aujourd'hui un Italien qui ne glorifie au fond de son cœur la mémoire de Manin. On sait comprendre, de l'autre côté des Alpes, que la défaite peut avoir sa grandeur.
Que vous ayez bien ou mal gouverné, nous répond-on, làn*est pas la question, vous ne deviez gouverner que le temps nécessaire pour convoquer une assemblée.
A qui le dites-vous? nous n'en avons. jamais douté ; cette fois nous ne pouvons que nous ranger à TopiniDn de M. Daru.
Seulement, nous nous permettrons de lui demander si , dans le cas où son petit coup d'État sournois au Corps législatif eût abouti le 4 septembre à deux heures de relevée, le directoire dont M. Daru faisait nécessairement partie eût immédiatement appelé le suffrage universel à élire une constituante. Alors il ne fallait pas dire dans
LE QUATRE ^PTEMBRE. 99
cet avorton de projet, qu'on ajournait Télection jusqu'à révacuation du territoire.
Oui, raille fois oui, c'est la volonté de la France, constatée par le suffrage universel, qu'il fallait consulter le lendemain de la révolution. Nous l'avons toujours voulu et nous avions intérêt à le vouloir; nous n'avions en effet qu'à bénéficier de la convocation d'une assemblée. D'abord nous eussions dégagé notre responsabilité dé la charge passablement lourde du pouvoir, et, ensuite nous avions la certitude de donner à la république le sacre légal du scrutin.
Aussi, dès le premier jour, nous n'avons eu qu'un désir : Tappel au suffrage. Nous avons, dans cette pensée, édicté une loi électorale, nous avons pris jour avec la nation pour qu'elle pût librement, sincèrement exprimer sa volonté.
Librement, la chose ne faisait doute pour personne; sincèrement, là était la difficulté.
Quand M. Jules Favre partit pour Ferrière, était-ce pour traiter avec M. de Bismarck de la paix ou de la guerre ? Vous savez bien que non ; il allait simplement lui dire : Nous n'avons pas qualité pour résoudre une question semblable, elle relève uniquement de la nation ; je viens
VOUS demander un armistice, pour avoir la possibilité d'extraire des décombres de l'empire la personnification légale du pays.
Le comte de Bismarck nous a refusé l'armistice ou à mieux dire, y a mis de telles conditions que M. Daru lui-même ne les aurait peut-être pas acceptées ; pouvions-nous passer outre et procéder néanmoins aux élections? où donc? dans toute la France? non, dans la partie encore vierge de l'invasion. Quant à l'autre partie, c'est-à-dire au quart de la France, on ne pense pas que l'ennemi, après avoir remplacé nos préfets par ses préfets, nous eût laissé entreprendre une campagne électorale destinée à surexciter contre lui Tesprit de patriotisme.
Le scrutin n'aurait ainsi donné qu'une représentation mutilée du pays; la portion la plus intéressée dans la question, et ajoutons la plus intéressante, eût été forcement exclue de la représentation nationale. Nous disons plus, nous avons la conviction et vous devez l'avoir comme nous, pour peu que vous ayez de patriotisme, qu'au mois de septembre, après l'entrevue de Perrière, le pays n'eût élu qu'une députation républicaine, déterminée à la résistance.
Si nous avions eu Timprudence de tenter des élections qui eussent expiré à la limite des départements envahis, quel autre rapport M. Daru aurait élucubré et de quel style indigné il nous dirait aujourd'hui :
Vous saviez qu'après toute révolution il y aune poussée générale dans le sens du nouveau gouvernement . Au lieu de laisser à la France le temps de la réflexion pour lui permettre de se recueillir et de se reconnaître, vous avez voulu exploiter cette bouffée d'opinion pour brusquer une solution politique, au détriment de la défense.
Quelle nécessité vous obligeait de convoquer une assemblée à la minute? Est-ce qu'elle pouvait délibérer de la paix et de la guerre à l'oreille de l'ennemi, sans le mettre dans la confidence, quand bien même elle eût délibéré en comité secret, comme si un secret à sept cents n'était pas l'ironie du mystère? de tout temps et en tout pays la tribune se tait quand le canon parle.
Nous avions si bien compris le danger, nous, membres désignés d'un directoire mort-né, que nous avions remis à la paix la consultation du pays, mais vous plus imprudents, et surtout plus égoïstes, vous avez sacrifié la défense nationale
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à un intérêt de parti ; vous avez mis la republique aux voix dans le moment où le nord de la France ne pouvait pas voler, parce que vous le supposiez plus froid pour votre forme de gouvernement.
Voilà ce que M. Daru n'aurait pas manqué de nous dire si Tévénement avait changé la thèse de son rapport.* Qu'il ne crie pas à la calomnie, nous le renverrions à lui-même pour toute réponse. Quand il parle de volonlé nationale, de suffrage universel, notre arbitre et notre maître à lous, nous ne marchandons nullement la sincérité de sa déclaration, mais nous la trouverions infinimenl plus sincère si M. Daru avait bien voulu mettre sa conduite d'accord avec sa parole.
Car enfin il appartient à cette majorité sortie et abrupto d une période électorale decinq jours, pour faire quoi? la paix probablement et rien que la paix, puisque nulle part, à notre connaissance, on n'a posé franchement, explicitement, au suffrage universel, la question de République ou de monarchie.
Une portion du parti républicain voulait la continuation de la guerre, même après la reddi-
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tioR de Paris. La majorité du pays, découragée de la guerre, voulait la paix, si douloureuse fûl-elle, parce qu'il la trouvait moins lamentable que la submersion totale de la France sous le flot de rinvasion. Le parti monarchiste abonda dans le sens de Topinion qui trouvait que le sang avait assez coulé, que l'honneur était satisfait. Il dissimulait alors si bien son opinion que, dans plusieurs départements, il consentait à figurer sur une liste dite de conciliation à côté du parli républicain.
On ne pouvait signifier plus clairement au pays que la question posée devant lui était uniquement la question brûlante du quart d'heure : la paix ou la guerre ; et quant à la constitution en elle-même, on la reculait d'un accord tacite à une époque plus calme où la France, débarrassée de Vennemi, pourrait en toute dignité et après débat coniradictoire, avant et pendant le scrutin, prononcer son verdict souverain sur une forme de gouvernement.
Mais la majorité monarchique entendit profiter du quiproquo électoral qui Tavait envoyée à Bordeaux pour faire la paix sans doute et aussi pour refaire la monarchie. Laquelle? la pre-
mière venue, pourvu que ce fût la royauté ; mais elle avait besoin d'un sursis pour concilier Tinconciliable, c'est-à-dire le drapeau blanc et le drapeau tricolore, elle voulut bien conserver la République à litre provisoire, mais sous réserve de la renverser, à la première occasion.
Sitôt que la France vit la majorité, silencieuse au mois de février sur le principe de gouvernement, donner au scrutin une autre signification que la paix, elle protesta hautement contre cette inlerprétation du mandat qu'elle avait conféré. Non une fois et en passant, mais deux fois, quatre fois de suite et avec une infatigable persévérance, elle affirma et réaffirma la République.
Quel compte a tenu la majorité de la déclaration formelle et réitérée du pays? M. Thiers voulait, lui, obéir à la volonté nationale ; la majorité réconduit du pouvoir; elle choisit Thème de l'évacuation du territoire comme pour immoler le bienfaiteur dans son bienfait, et mieux encore, elle tripote sous main la restauration de la monarchie, et quand l'intrigue échoue parce qu elle trouve un prétendant moins intrigant qu'elle, un illuminé qui éprouvait une certaine répugnance à envoyer sa bannière au teinturier,
qu'a-t-elle fait, cette majorité de passage qui étale dans la Commission d'enquête une si touchante sollicitude pour la souveraineté nationale incarnée dans le suffrage universel ?
Ce qu'elle a fait ? Elle a déclaré que la souveraineté nationale n'était que la formule de l'anarchie et le suffrage universel que la loi brutale du nombre.
J^t à nous, hommes d'âge, attardés dans notre siècle, qui avons trop vécu probablement, il nous a été infligé de voir une chose, que l'histoire, si fantaisiste qu'elle soit, eût-elle cent mille ans à vivre, ne saurait dépasser en invention; il nous a été donné de voir une assemblée souveraine, non par elle-même, mais par délégation de la souveraineté, affirmer et nier en même temps la souveraineté qu'elle représente, et ne l'invoquer que pour la révoquer au profit de la monarchie. Elle tient son mandat du suffrage universel, et parce que le suffrage universel veut la République, elle ne cherche qu'à le détruire sans voir qu'elle déchire du même coup son mandat. El c'est au nom de ce parti à deux faces et à deux paroles que M. Daru vient nous reprocher d'avoir retardé les élections de quel-
ques semaines et nous accuser de forfaiture à la souveraineté nationale et au suffrage universel que lui et ses amis foulent aux pieds, depuis une année ! Quand un homme dit oui un jour et non un autre, il devrait bien nous avertir de l'heure où il dit la vérité.
Vous parlez, vous osez parler de la France qu'on devait interroger et qu'on n'a pas consultée après le 4 septembre, vous qui la consultez depuis trois ans et ne voulez pas même écouter sa réponse, vous qui avez revendiqué le pouvoir constituant pour constituer la monarchie, et qui, n'ayant pu la constituer, retenez dans votre main un pouvoir qui ne constitue rien, uniquement pour empêcher la France, notre unique souveraine, de réclamer et de reprendre sa propre souveraineté. • .
Est-ce tout ? Non, un des hommes de l'enquête, pris tout à coup, au milieu d'un interrogatoire, d'un accès de lyrisme libéral, adresse cette objurgation au gouvernement de la Défense ;
— Comment avez-vous pu dissoudre des conseils municipaux élus par le suffrage universel et les remplacer par des conseillers marrons que ce même suffrage avait écartés?
Élus par le suffrage universel, traduisons par la candidature officielle qui n'en était que l'hypocrisie. Qui le sait mieux que M. Vinay, maire, décoré de Tempire?
Et pourtant ce même représentant, ce chaste amoureux de la liberté municipale, qui ne voulait pas qu'on pût toucher même à la femme de César,- a donné sa voix à la loi des maires et patronné de son vote le ministère qui a balayé tant de municipalités, et leur a substitué des commissions composées précisément des rebuts du suffrage universel.
Et ce sont ces rodomonts de principes qui nous accusent 4e les avoir violés. On pourrait répondre à d'autres : mais à eux I on les regarde et on' passe : la réponse a sa pudeur.
La Prusse avait dit son premier et son dernier mol à Ferrièré ; elle eût consenti à un armistice, mais à deux conditions : la première, qu*on lui remît Strasbourg ; la seconde, qu'on lui livrât le Mont-Valérien, c'est-à-dire Paris.
Après cela, elle voulait bien traiter de la paix, en nous laissant entendre, toutefois, qu'elle se contenterait de PAlsace et de la Lorraine, sans compter les milliards, dentelle laissait le chiffre en blanc, pour ne pas effaroucher ; autrement dit, elle nous présentait la honte à signer à la pointe deTépée.
Plutôt la mort, plutôt la guerre au dernier sang ! Si un peuple n'est pas mâîlre de la vie-
toire, son cœur du moins lui appartient ; il ne sauvera peut-être pas son territoire, il sauvera toujours son honneur. Sinon, qu'il n'en soit plus question ; il ne mérite pas la place qu'il occupe sur la carte.
La Commission ne dit pas le contraire ; elle a, elle aussi, du patriotisme, mais elle Ta, montre en main, jusqu'à telle heure, qu'elle a marquée d'avance dans son esprit.
Quelle heure cependant? Quand a-t-elle sonné ? Est-ce au 31 octobre? Mais à celle date, la Prusse n'offrait qu'un armistice sans ravitaillement, et en fin de compte, l'ultimatum de Perrière. Depuis lors, la France avait fait quelque chose probablement ; elle avait levé, équipé des armées, et à peine les avait-elles réunies à grands frais sous les drapeaux, qu'elle leur eût dit : Je ne vous ai fait venir que pour la parade, rompez les rangs et rentrez dans vos foyers ; je vais de ce pas conclure la paix que j'ai repoussée à Perrière; à quoi le bon sens eût répondu: Mais c'était à Perrière, alors, qu'il fallait la signer.
Il est vrai que le général Ducrot a entendu dire à un ambulancier, qui l'avait entendu dire à un blessé prussien, lequel tenait le propos d'un
général Saxon, que la Prusse, au 30 octobre, subitement atteinte du plus tendre intérêt pour la France, ne demandait qu'à nous accorder une paix sortable, à ce point qu'elle avaif chargé un soldat mourant, tombé tout exprès sur le champ de bataille, de nous apporter le témoignage de sa bienveillance.
Et le général Ducrol ajoute finement que si nous nous étions prêtés à cette époque aux agaceries de la Prusse, elle n'eût pas manqué de nous combler de ses faveurs. Elle nous eût pris sans doute l'Alsace, on veut bien le reconnaître, mais qu'est-ce que rAlsaceJ Ne ,parle-t^lle pas la langue allemande? La. Prusse nous eût laissé en revanche la Lorraine,-et au liçu d'une rançon de cinq milliards, elle nous eût soutiré tout au plus deux, peut-être trois milliards, ce qui était sur la facture un rabais de moitié.
Un marchand de foire ne parlerait pas mieux ; mais ce langage n'a pas même le mérite de la vraisemblance ; car dès le premier jour de l'in- \ asion, le parti de la Prusse était pris, irrévocablement pris ; sa nouvelle carte d'Allemagne était imprimée d'avance, et jamais, dans aucune circonstance, ni de près, ni de loin, un mot ou un
signe de l'ennemi n'est venu nous avertir qu'il entendait surfaire ou rabattre ses prix de conquête en raison de la durée des hostilités.
Il fallait donc continuer la guerre, ne fût-ce que pour donner à TEurope le temps de la réflexion. Certes, nous ne pouvions compter sur ses sympathies; l'Empire nous les avait aliénées par sa politique de brouillon et ses guerres d'amateur ; la plupart des États avaient vu, d'un œil sec, notre écrasement à Sedan.
Mais la Prusse, trop victorieuse, allait devenir pour eux une menace; aucun d'eux, cependant, n'a voulu voir le danger de sa maison dans l'incendie du voisin. M. Thiers a fait le tour de l'Europe pour lui montrer qu'en nous abandonnant, elle s'abandonnait elle-même.
L'Angleterre l'a écouté poliment, et a tourné la tê(e ; sa politique tient désormais en deux mots : vendre et acheter.
La Russie nous a fait meilleur visage ; l'empeireur Alexandre nous a promis que son fils, tout à fait Français d'humeur, pourrait bien dans vingt ans nous porter secours.
L'Autriche, encore saignante de la plaie de Sadowa et gisante $ur son lit de douleur, ne
il2 LE QUATRE SEPTEMBRE.
pouvait que lever les mains au ciel ; quant à l'Italie, elle était occupée à changer de capitale et à orner d'une couronne de plus la statue de Machiavel.
L'Europe faisait galerie : elle regardait la lutte, uniquement pour juger des coups, mais sans éprouver le besoin de séparer les combattants ; aucun État n'a voulu réfléchir alors ; mais aujourd'hui, l'Angleterre réfléchit et arme, la Russie médite et arme, l'Autriche avise et arme ; les autres puissances ont fini par comprendre que le monde n'est plus d'aplomb, et qu'il y a tel excès de victoire à la suite duquel ce n'est pas seulement une nation, c'est l'Europe qui est vaincue.
L'oiseau de proie qui plane à Berlin couvre de l'ombre de ses ailes le continent tout entier. Ce n'est pas pour admirer les eaux de la Newa que l'empereur d'Autriche est allé à Saint-Pétersbourg, et encore moins pôur rendre une visite de noces que l'empereur de Russie a fait une excursion en Angleterre. — Il n'y a plus de droit international, a dit mélancoliquement un ministre anglais. La force le prime en effet : hodie mihiy cras tibi ; on le voit maintenant ; la politique du
chacun chez soi, du chacun pour soi, fait aujourd'hui son acte de repentir.
Mais que l'Europe vouhit ou non, pendant la guerre, nous venir en aide ; nous n'en devions pas moins nous aider nous-mêmes, car ce n'est pas en mettant chapeau bas que nous pouvions désarmer la Prusse et humaniser sa diplomatie. En arrivant à Perrière, elle croyait n'avoir désormais qu'à marcher l'arme au bras ; déjà même elle entrait à Paris, en pensée. Vous n'avez plus d'armée, avait dit le comte de Bismarck à M, Jules Favre ; sans doute, nous n'en avions plus, mais la France était encore là ; il n'est jamais bon de pousser une nation à bout : son sol peut s'entr'ouvrir sous les pieds du vainqueur.
Il y avait, nous le savions, des châtrés du cœur, qui craignaient de voir leurs meubles pillés, et leurs vins fins bus par l'ennemi ; ceux-là n'écoûtaient que le patriotisme de leur cave, ils demandaient la paix à grands cris ; les lamentations de ces conservateurs éplorés battaient tous les échos, mais pouvaient-elles en conscience nous toucher? Etait-ce en jetant son épée et en prenant une voix de suppliante que la France pouvait espérer ramener la Prusse à un senti-
ment, nous ne disons pas de justice, mais d'égoïsme mieux entendu. ?
Le cabinet de Berlin n'a jamais été qu'un profond boutiquier ; on parlait un jour de gloire, devant M. de Bismarck : — Ce n'est pas une valeur cotée à notre bourse, répondait-il froidement ; et en effet, la politique n'est pour lui qu'une opération de comptes en partie double, de doit et avoir. Il met toujours en balance le résultat obtenu avec le prix de revient.
Nous ne craignons pas de Je dire, il avait mal calculé à Perrière: une guerre nationale n'était pas entrée dans ses prévisions ; il croyait la France émasculée par l'Empire, et quand il la vit debout, il regretta peut-être de l'avoir poussée au désespoir. Le roi Guillaume avait jeté sur nous toute TAllemagne valide, il avait laissé derrière lui une nation à l'état de chômage : la vie sociale y était comme suspendue ; l'Allemagne étouffait dans ses succès.
Chaque jour de combat était pour elle, comme pour nous, plus que pour nous, un jour de misère de plus ; elle gémissait en secret de l'ambition à outrance du roi Guillaume; elle pouvait illuminer, à la lecture d^s bulletins datés
de^ Versailles, mais elle senfait amèrement qu'un peuple ne vit pas de la fumée des lampions.
Ahl si du haut de ce ciel d'airain où siégeait un implacable destin, un sourire de la victoire avait pu descendre, dans un rayon de soleil, sur nos drapeaux, est-il donc téméraire de penser que l'Europe peut-être eût donné signe de vie et que l'Allemagne eût consenti à reconnaître que la modération est encore la meilleure politique, dans le présent comme pour l'avenir ?
Mais hélas ! il était écrit que la chance du combat, qui a hésité plus d'une fois, devait toujours nous trahir, que nos conscrits, équipés forcément à la hâte et par conséquent mal vêtus, devaient trouver contre eux la neige, le verglas, le typhus, et que dans les dernières péripéties de celte funèbre campagne, la Prusse aurait tous les fléaux de la terre pour alliés !
Que nous ayons continué la guerre, on pourrait encore nous absoudre. C'était du patriotisme peut-être, en pure perte sûrement ; n'importe, toujours du patriotisme, mais du moment que vous preniez sur votre tète la résolution de faire la guerre quand même, vous deviez la conduire autrement.
Ainsi dit l'enquête, quand elle parle clairement, car elle tient de la sibylle, et la plupart du temps elle parle par énigme. Sa parole a toute la coquetterie de la beauté qui connaît la puissance du mystère, et qui aime mieux être devinée que montrée.
Nous devions conduire la guerre autrement,
prétendez-vous ; autrement, est bientôt dit, mais comment? Le savez-vous vous-mêmes ? Il ne suffit pas d'étaler son petit pédantisme militaire, fûton le capitaine Chaper, un honnête officier du génie d'ailleurs, qui lui du moins a fait son devoir.
Que fallait-il faire, selon vous, pour débloquer Paris par exemple? Sortir par la basse Seine ? ou déboucher par la Marne? Ou bien tenter une attaque de nuit sur Châtillon ? Ou enfin diviser l'armée en six paquets et la faire passer par six goulots de bouteille, selon la formule du général Ducrot ?
On a discuté tout cela, nous l'avons entendu : on peut encore le discuter à l'infini pour amuser le tapis. Mais tout cela n'est que stratégie après coup et conjecture. Le vent l'écoute, le vent l'emporte. En fait de guerre, que n'a-t-on pas démontré sur le terrain de l'hypothèse? Napoléon a bien cherché à prouver qu'au point de vue de l'art, Wellington avait perdu la bataille de Waterloo.
Voulez-vous juger sainement? Comparez le moyen au résultat ; si le résultat dépasse le moyen, alors l'œuvre justifie l'ouvrier; or quelle était la situation au 4 septembre?
tlus d'àrrtiécs, plus de cadres, des arsenaux vides, des mobiles en blouses et en sabots, exercés à la manœu\Te avec des bâtons pour fusils ; le gouvernement de la Défense devait combattre avant d'avoir organisé ei combàllait en • organisant ; il a su mettre en ligne, le long de la Loire, douze corps d'armée, six cent mille hommes au total, avec quatorze cents pièces attelées.
Ce*\i'étaient, il est vrai, que des recrues, elles passaient du jour au lendemain de la charrue au feu ; elles n'en ont pas moins fait bonne figure devant l'ennemi, et défendu pied à pied le territoire ; là où l'Empire avait tenu à peine quinze jours avec toutes les forces régulières de la France, la République a tenu cinq mois avec des conscrits ; c'est quelque chose, ne fût-ce que par comparaison.
Voilà pour la province ; quant à Paris, écoutez :
Au moment où Tarméc prussienne passait la Seine pour l'investir, les forts étaient à peu près armés avec dix coups par pièce, dix heures à peine de dialogue d'ai tillerie pour un ennenâi entreprenant ; les remparts de la place en étaient encore à leur état primitif de virginité. Ni em-
brasures, ni traverses, ni poudrières, ni abris. Les caaons gisaient si^rrherbe des plates-formes faute d*affûl3 ; si Tennemi avait payé d^audace, le roi Guillaume pouvait le soir même souper au Palais-Royal.
Eh bien, soyez francs, nous ne disons pas justes, ce serait de notre part trop d'exigence ; avons-nous réparé l'incurie de TEmpire? Avonsnous mis Paris en état de défense ? et quand nous disons a nous», nous ne disons pas seulement le gouvérnemait^ nous disons tous, non pas vous, monsieur Daru^ mais vous, monsieur Chaper, à votre place et dans votre mesure. -
Nous disons le génie militaire, le génie civil, le général, l'ouvrier, le terrassier, tout le monde enfin, Dorian surtout, le premier entre tous par le dévouement comme par l'activité. 11 lui fallait des heures, il n'avait que des minutes ; qu'importe, il saura forcer la main au temps et improviser a la lettre tout un outillage et tout un matériel de défense.
Paris ne pourra résister un mois, avait-on répété, et pourtant il a résisté quatre mois et demi, et quand on a vu, comme nous, tout ce qu'il a enduré, tout ce qu'il a enseveli, dans ce lugubre
drame, d'abnégation, de misère, de grandeur d'âme, sans distinction de classe, ni de sexe, on a le droit d'affirmer que ce siège, unique dans notre histoire, en sera un jour la page d'honneur.
Ni le froid, ni la faim, ni l'épidémie, toutes les épidémies réunies, ni le bombardement, ni le sifflement de vipère des obus passant à travers la nuit pour semer la mort au hasard ; ni ce quart d'heure psychologique enfin, ce mot diabolique du génie combiné dq la caserne et de l'université allemandes, rien n'a pu lasser l'intrépidité ni la patience de la population : elle a lutté, elle a souffert, et TEurope, celle postérité contemporaine, en a jeté un cri d'admiration.
— Ce n'est pas ma capitale qui en eût fait autant, disait l'empereur d'Autriche.
Mais Paris est le criminel de la pensée, il est le maudit ; il parle trop haut, il tient trop de place en France : on lui a donné la Restauration à garder, il l'a chassée ; la dynastie de Juillet à défendre, il Ta renvoyée; l'Empire à subir, il l'a revomi ; donc, ana thème sur lui; qu'on n'en parle plus, ou qu'on n'en parle que pour le flétrir !
Paris n'est pas la France, nous a fait remarquer M. Daru ; assurément non, pas plus que le phare
n'est Tespace ; mais qu'on essaye de l'éteindre, et la France tombe dans les ténèbres; ce n'est pas le sacré-cœur de Jésus allumé sur la butte Montmartre qui pourra lui rendre la lumière.
Faites, messieurs, comme il vous plaira ; faites enquête sur enquête, et si Tenquête sur nos actes ne vous suffit pas, appelez à votre aide Tenquête des marchés ; retournez nos poches pour y chercher les caisses de l'Etat, car des républicains ne peuvent être que des Voleurs ; et quand vous en serez pour votre courte honte, fouillez encore, vous finirez peut-être par trouver quelque chose qui puisse vous amnistier à vos propres yeux ; nous sommes de bonne prise, nous consentons à tout, nous nous résignons à tout, même à être fusillés par vos bons amis les bonapartistes, les premiers hommes du monde en fait de massacre, le tout aux applaudissements de vos belles dames, ces charmantes Tricoteuses de salon ; jetez-nous enfin en pâture, si vous le préférez, non pas aux bêtes du cirque, le temps des lions est passé, mais aux punaises de la réaction , encore un coup, nous vous livrons nos personnes.
Mais il est une. chose que nous ne pouvons vous livrer, c'est la. patrie elle-même, d'autant
plus sacrée qu'elle a été plus malheureuse* Quand nous songeons à ce qu'a fait Paris, à ce qu'à fait la France avec lui, à cet effort suprême d'un peuple battu et jamais abattu, qui a su du.moins ressaisir l'estime à défaut de la victoire ; et quand nous pensons ensuite que pour la superbe nonchalance d'hommes restés, les bras croisés, tievant l'ennemi, tant de cœur n'était rien, n'a rien été, pas même la démonstration que derrière no& forces régulières détruites, il y' a toujours une seconde ligne de défense, l'âme même de la France, cette mère héroïque des armées; ah!
cette fois la justice a le droit de prendre son âme de bourreau, dç mettre le fer au feu et de marquer la calomnie à la patrie si avant,, qu'on en sentira, pendant des siècles, une odeur de chair grillée.
La Prusse, à coup sûr, aura lu l'enquête avec ravissement , car tout ce qui diminue la France ne peut que lui plaire ;'elle aura dû la lire aussi avec une sorte d'amour-propre d'auteur, car elle a pu y retrouver mot à mot tout ce que sa haine imprimait pendant la guerre dans son Moniteur de Versailles. Mais la France n'a pas probablement le même intérêt que la Prusse à déshonorer la
défense nationale, elle a la conscience d'avoir donné un grand exemple à la génération qui suivra ; son sang n'aura pas été jeté au vent, et si jamais la destinée nous mettait au défi, de la semence de ce sang généreux il sortirait un défenseur et, il faut l'espérer, un vengeur.
L'arrêt a été porté, le canon s'est tu, et de ce qui était un champ de bataille il ne reste plus çà et là qu'un tertre funèbre où l'herbe verdit; mais quand, à la tombée du jour, le bouvier ramènera sa charrue du sillon et passera près de la fosse anonyme où dorment les soldats de la France tombés dans la mêlée, il ôtera respectueusemèntson chapeau et il pourra dire en lui-même *. Ceux-là ne sont pas morts en vain qui ont témoigné de ce que peut un peuple, même dans la mauvaise fortune.
Nous pourrions nous arrêter ici et fermer la discussion ; mais on n'est pas seulement un enquêteur et un rapporteur, on est encore un penseur, ou du moins on veut l'être; on a découvert une nouvelle philosophie de l'histoire et on tient à la servir pour dessert à la fin d'un rapport.
Toute révolution est un fléau, dit M. Daru, toute sans restriction, et il ajoute : « Le remède est pire que le mal ; wce qui suppose le mal probablement, mais il vaut mieux le garder que le guérir ; c'est la théorie de de Maistre, drapée d'un autre style à la vérité.
Donc un peuple qui fait une révolution, quelle
qu'elle soit, sous quel prétexte que ce soit, commet un suicide ; il porte dans ses flancs le virus révolutionnaire et physiquement et moralement, il ne peut qu'en mourir ou traîner dans une agonie plus cruelle que la mort elle-même, dans une mort viciante en quelque sorte; on paraît vivre encore et on ne fait que survivre.
Du moment que M. Daru Taffirme, le fait doit lui donner raison. Voici la Hollande, par exemple, la contrée à Forigine la plus maltraitée du continent; le ciel y est de la brume, la terre y est de l'eau ou à peu près ; on n'y habite pas, on y flotte ; et chaque ville avec la haute mâture de ses flèches d'églises, semble une escadre de pierre à l'ancre au milieu d'une lagune.
Puisque l'homme avait consenti à demeurer là, on pouvait l'y laisser tranquille, d'autant plus qu'il restait tranquille lui-même sans chercher querelle au voisin. Il ne' songeait qu'à fumer le hareng et à saler son fromage, le seul produit du pays. Il est vrai qu'à la fin de sa journée de travail, le Hollandais aimait à lire la Bible en famille ; il trouvait la religion de Calvin plus économique et mieux adaptée à son tempérament.
Mais il relevait de la maison d'Autriche, et une espèce de moine couronné, moitié convertisseur» moitié rôtisseur, du nom de Philippe II, décida du fond du cloître de l'Escurial qu'il fallait ramener la Hollande à la messe ou la griller pour son salut; il. chargea l'inquisition d'éclairer l'hérésie, la torche à la main, l'inquisition, le plus grand crime de l'homme contre l'homme!
car elle tue plus que le corps, elle tue la pensée ; si le ciel en la voyant à l'œuvre n'en a pas croulé, c'est à croire qu'il est vide. Il faut que la croyance en Dieu soit bien enracinée au cœur de chacun de nous, pour qu'au spectacle de cette pieuse antropophagie au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, le monde ne soit pas devenu athée.
La Hollande aima mieux mourir sur le champ de bataille que sur un bûcher ; elle fit une révolution, elle proclama son indépendance; elle eut tort sans doute, car le remède est pire que le mal ; à partir de ce moment, elle a dû languir, dépérir, ne fût-ce que par politesse pour la théorie de M. Daru. Mais non, loin de là, par le seul fait delà révolution, cette nation microscopique, perdue au fond d'un marais, devient tout à coup
d'un seul bond la première entre toutes, la première par le commerce, par l'industrie, par la science; c'est à la fois le comptoir, le marclié, le magasin, l'université, la librairie du monde entier; rien n'y pousse, tout y arrive; Descartes naît en France, il pense en Hollande.
Et pourtant cette Grèce aquatique avait à lutter contre Philippe II et contre l'Océan ; elle repousse l'invasion de lun et l'autre, après avoir rejeté l'armée espagnole en Flandre, elle retient sous son pied le sol mouvant qui menaçait à chaque instant de sombrer. Louis XIV voulut plus tard la conquérir en haine du calvinisme, mais après une guerre acharnée, la Hollande obligea l'amant décrépit de la Maintenon à signer l'humiliation de la paix d^trecht.
Que fût-il arrivé si, résignée au fatalisme turc de M. Daru, elle avait cru avant lui que la maladie dans ce monde vaut mieux que la médecine, elle eût accepté sans hésitation le traitement que le duc d'Albe voulait lui infliger? Elle eût subi en silence le fisc espagnol, le ciliée espagnol; l'inquisition l'eut dévorée jusqu'à la racine de l'herbe comme une pluie de bitume, et de cette terre glorieuse arrachée au déluge, ou
la ville touche la ville, il ne resterait plus qu'une immense flaque d'eau où ce qui avait été une cité tomberait pierre à pierre ; et le goéland fouetterait aujourd'hui de Taile Técume d'une mer qui aurait repris sur Thomme son domaine.
Voilà maintenant l'Angleterre; elle avait fait une première révolution pour essayer; elle avait donné la tête d'un roi à peser au bourreau, le bourreau avait trouvé qu'elle ne pesait pas plus que la tète d'un autre criminel, ce qui ne veut pas dire que l'échafaud soit un argument en politique, car la hache rebondit toujours sur la victime et brise la main qui a frappé.
. Celte première révolution avorte- parce qu'un certain général Monck, un traître galonné, vendit à prix d'argent la liberté de sa patrie. La dynastie de Stuart recommence a régner dans la personne de Charles II, qui ne fut à vrai dire' qu'un roi polisson, car il ne voyait dans la royauté qu'une occasion favorable pour changer de maîtresse. Il meurt, c'est qu'il fil de mieux, et il repasse la couronne à son cadet.
Celui-là était un roi bigot, protestant pour la montre, mais catholique sous main, mieux que catholique, un jésuite à la discrétion d'un con-
fesseur jésuite ; il entreprend de faire une jésuitière de son royaume : pour un peuple calviniste corps et âme, l'entreprise, offrait quelque difficulté. L'Angleterre résiste, Jacques II la donne à châtier à Jeffries, il torture, il pend, il roue, et il appelle cela régner; mais chaque matin il entendait la messe à côté d'une Italienne de Modène.
La cour même de ce roi idiot finit par comprendre qu'il lui fallait un remplaçant, et alla le chercher où ? chez le peuple révolutionnaire de Hollande; et la maison non moins révolutionnaire d'Orange transporte la révolution de l'autre côté du détroit. Le gendre détrône son beau-père, ce qui n'était pas tout à fait moral au point de vue de la famille, il a- commis le crime de TuUie, disait la Sévigné. C'en est fait sans doute de l'Angleterre. Le médecin encore une fois a dû tuer le malade; pas le moins du monde ; voici au contraire que, par on ne sait quel paradoxe, le peuple anglais puise dans sa révolution une recrudescence d'énergie ; il travaille, il produit, il vend, il achète, il accumule richesse sur richesse, il a tant d'or dans sa caisse qu'il peut en repasser à qui veut, et quand il descend sur
le continent à main armée, il prend la moitié de TEurope pour mercenaire.
Il fait de Tlnde une succursale de Londres ; il , la donne à gérer à une société en commandite ; il déclare la mer une annexe d'Albion et il occupe, étape par étape, l'immense ceinture liquide de la mappemonde ; ilîmpose partout ses ballots à coups de canon : l'univers n'est que la halle de ses marchandises. Non-seulement cette nation millionnaire fabrique et trafique, mais encore elle pense, «lie parle, et au dix-huitième siècle, c'est chez elle que Voltaire \ient apprendre à réfléchir et Montesquieu à méditer. Et aujourd'hui l'Angleterre assise sur son trône de fer et de houille, gardée par le flot, son factionnaire grondant, régne par son commerce sur l'immensité. A qui doit-elle cette puissance qui ne finit que là où finit toute route navigable, si ce n'est à la révolution ? la révolution a engendré chez elle la liberté. La liberté, celte force motrice de Tactivité humaine, a développé chez elle la prospérité. Si la dynastie abâtardie des Stuarls eût continué de régner sur elle, elle l*eût abâtardie à son tour, et elle ne serait plus à l'heure qu'il est qu'une contrefaçon de l'Espagne.
Est-ce tout? pas encore : il y avait de l'autre côté du soleil couchant une autre Angleterre ^ transatlantique qui avait émigré dans le temps pour prier à sa fantaisie, la chose la plus innocente' en soi, mais la plus coupable pour une religion d'État ; elle avait prié et, ce qui ne vaut pas moins, elle avait travaillé, elle avait défriché le sol, attaqué la forêt vierge, et tantôt à la pioche et tantôt à la hache, déblayé l'emplacement d'une nation qui n'attendait plus que son heure pour faire jaillir du sol une moisson humaine.
Mais le gouvernement anglais prétendait traiter cette autre Angleterre lointaine en province tributaire*» la taxer et la surtaxer à volonté. La colonie refusa de consentir à cette espèce de servage fiscal, elle proclama son indépendance; elle fit, en un. mot, une révolution : révolution malheureuse n'est-ce pas? en vertu du système de M. Daru, d'autant plus qu'elle avait à lutter contre la première puissance maritime et peutôtfe militaire de l'Europe.
Elle lutta cependant, et finit par gagner la partie ; la république américaine eut la victoire pour marraine et Washington pour parrain, et cependant il y avait encore, après la guerre de Tin-
dépendance, plus d'un effaré ou un retardataire d'idée, qui demandait pour TAmérique émancipée une importation quelconque de la royauté.
L'état-major de Washington, c'est-à-dire le militarisme courtisan, alla même jusqu'à offrir la couronne à son général. Mais l'honnête planteur de la Virginie avait trop de fierté pour vouloir être autre chose qu'un citoyen. Il avait eu l'occasion de jeter un coup d'œil, à ses moments perdus, sur le vieux continent, et il avait pu voir que dans l'échelle des êtres dégradés, il n'y avait rien au-dessous de Louis XV mourant, sur le fumier de son règne, entre un archevè^e et une catin.
Et Washington fonda la République des États- Unis , république fédérale, au drapeau étoile,' comme pour montrer au monde le. véritable système de gravitation de la liberté. Cette démocratie novice trouva du premier jour la forme de gouvernement la plus parfaite pour coloniser et adminisirer un continent : l'individu maître de lùimême pour tout ce qui concerne la famille, la 'commune indépendante pour tout ce qui regarde la vie de clocher ; l'Etat souverain pour tout ce qui touche à la population constituée en un corps
d'État, la fédération, enfin, arbitre suprême pour tout ce qui cointéresse les divers États. Voilà la constitution* américaine, c'est-à-dire la société même, copiée sur nature et transcrite sur le papier.
Le peuple souverain y délègue, mais y conserve -virtuellement la souveraineté : législature, administration, magistrature, tout pouvoir sort du peuple et replonge dans le peuple à l'expiration de son mandat; l'élection y forme, à proprement parler, un appareil de distillation qui vaporise l'opinion publique pour la verser au gouvernement, et, au sommet de tout cela, un président élu qui gouverne trente millions d'hommes au prix réduit de cent vingt mille francs et habite une maisonnette.
Admirable organisme qui produit un double mouvement d'expansion et de concentration, d'expansion pour coloniser au dehors, de concentration pour ramener les colonies nouvelles à l'unité de la patrie ; et ainsi la constitution américaine élève autour de la liberté autant d'enceintes retranchées qu'il y a d'États dans 1 Union, si bien que de toutes les impossibités, la plus impossible serait Thypothèse d'iin César
yankee qui enjamberait le cadavre de la République pour escalader le souverain pouvoir.
A mesure que l'émigration américaine défriche ce qu'on n'appelle d'abord qu'un territoire, la constitution suit pas à pas le travail nomade du pionnier, et lorsque TÉlat embryonnaire atteint le chiffre légal de population pour devenir un État adulte, la république le saisit aussitôt pour l'incorporer dans la fédération, et une étoile de plus brille sur le drapeau de l'Amérique.
Et ainsi la fédération polype des États-Unis repousse indéfiniment de bouture, elle gagne de proche en proche la solitude où le buffalo broutait l'herbB de la savane, et enlace toutes lés éclosions de colonies dans les liens souples d'une unité qui protège tous les États sans en asservir aucun.
Enfin ce peuple d'hier, de quatre millions d'hommes au commencement du siècle, de trente aujourd'hui, ce glorieux parvenu, qui a pris pour devise le mot de la victoire : En avant ! ce progrès vivant qui progresse avec tant de fougue, que dans la dilatation brusque de sa puissance, il déroute tout calcul de temps et d'espace, rayonnant partout, jetant partout autour de lui ses
câbles électriques ou ses chemins de fer, comme autant de tentacules enveloppe et ramène incessamment à lui rimmerisité d'un continent.
En est-il un plus grand sous le soleil ? En est-il un autre qui ail résolu comme lui le problème politique, poursuivi à tâtons à travers les siècles : l'homme complet dans la société complète, rhomme-roi et prêtre de lui-même. Quant à nous, nous le disons hautement en voyant cette démocratie géante, nous nous inclinons devant elle dans un religieux respect ; elle a déplacé le centre de gravilé de la civilisation, et, à l'heure qu'il est, elle Tait pencher le monde de son côté.
A quoi doit-elle sa grandeur ? si ce n'est à sa révolution ? M. Guizot le reconnaît ; c'est le pontife du parti conservateur. M. Daru aime à le citer, nous le citerons à notre tour.
« Le jour était venu, dit-il en parlant de Washington, où le pouvoir perd son droit à la fidélité, où naît pour les peuples celui de se protéger euxmêmes par la force, ne trouvant plus dans l'ordre établi ni sûreté ni recours. Jour redoutable et inconnu que nulle science ne saurait prévoir, que nulle constitution humaine ne peut régler, qui pourtant se lève quelquefois marqué par la
m LE QUATRE SEPTEMBRE.
main divine. Si Tépreuvequi commence alors était absolument interdite, si du point mystérieux où il réside, ce grand droit social ne pesait pas sur la tôte des pouvoirs mêmes qui le nient, le genre humain tombé sous le joug aurait perdu toute dignité comme tout honneur. »
Si jamais M. Daru a le temps d'apprendre ce qu'il enseigne, et prend la peine de lire avant d'écrire, il fera bien de mettre un erratum à sa théorie sur les révolutions, car elle n'a jamais été et ne peut êlre que la charte du Mogol.
Mais quand il parlait ainsi, il ne songeait probablement ni à la Hollande ni à TAngleterre, encore moins à l'Amérique ; il ne voit pas si loin ; il avait Foeil sur la France, parce qu'en France il y a trois partis qui ont successivement tenu et perdu le pouvoir par une révolution , chacun d'eux maudit naturellement Tinsurrection qui Ta renversé du pouvoir, y fût-il monté lui-même par cette échelle ; M. Daru n'a fait en réalité qu'une cajolerie à leur rancune.
Donc, à l'en croire, la France a commis un crime sur elle-même en opérant une première révolution qui en a traîné tr-ois ou quatre autres à sa suite, si bien que la France a le droit de
se demander chaque soir en se couchant, sous quel gouvernement me réveillérai-je demain?
La première révolution cependant, répondronsnous, a détruit l'ancien régime et n'eût-elle que ce mérite qu'elle aurait encore droit à notre reconnaissance.
Car enfin il n'y avait sous la monarchie de droit divin ni propriété terrienne ; la main-morte en avait fait, pour les deux tiers de la France, le monopole de la noblesse et du clergé, et pour l'autre tiers une ordonnance royale déclarait que toute terre laissée en friche appartiendrait de plein droit au premier occupant qui voudrait la cultiver.
Ni propriété mobilière : car la loi civile, copiée de la loi canonique, prohibait Tintérêt tiré du prêt d'argent quel qu'il fût, ne fût-il quedunliard, et même l'escompte du papier; quand la monarchie voulait battre monnaie, elle taxait d'office tous les banquiers du royaume sous prétexte que leur luxe insultait à la misère des autres sujets. Un édit du régent obligea les financiers de Paris à verser en un seul jour quatre cents millions au trésor.
Ni agriculture : l'agriculteur n'avait pas même le droit de planter ou semer à sa convenance. Il
ne pouvait planter la vigne qu'avec le visa de l'intendant ; quand l'intendant trouvait que le vin faisait tort au pain, il faisait arracher la vigne d'office ; et de plus, avant de toucher le prix de sa récolte, le cultivateur avait à payer d'abord la taille au roi, taille si bien répartie par le collecteur, que le pauvre payait toujours pour le riche; puis la dlme au seigneur, puis la dîme au curé, trois impôts pour un, 'attendu que ni la noblesse, ni le clergé ne contribuaient; sans compter la corvée, ni la gabelle, ni Tétape, ni l'ustensile, à telle fin que la plupart du temps le laboureur laissait la charrue dans le sillon et allait mendier ou voler. Aussi quand venait une mauvaise récolte, c'était la mort en masse ; la seule généralité de Limoges perdit soixante mille habitants dans une disette; ils mouraient, une poignée d'herbe dans la bouche, le long des chemins.
Ni industrie : aucun sujet du roi ne pouvait élever une usine ou une manufacture qu'autant que le roi voulait bien le permettre, et il ne pouvait tisser qu'une étoffe réglementaire, qui avait la longueur, la largeur, la trame prévue à un fil près par l'ordonnance et jusqu'à la couleur, car telle était autorisée, telle était interdite,
en ce temps-là ; la loi allait jusqu'à délimiter la dimension et la matière première d*un bouton d'habit. Quand un consommateur portait un bouton de drap au lieu d'un bouton de soie, la police saisissait Thabit sur le porteur, et envoyait le délinquant à la Tournelle, en manches de chemise.
Ni commerce : car pour circuler d'une province à Tautre un produit avait à passer par les innombrables défilés de barrières, échelonnées les unes derrière les autres, de douanes intérieures, de traites foraines; à telle enseigne, qu'une barrique de vin expédiée de l'Anjou à Paris, avait trentesix droits à payer sur son parcours. Ce n'était pas tout ; rÉtat avait encore la prétention de fixer le prix des denrées sous le nom de maximum ; malheur au marchand qui violait le tarif, on murait sa boutique, et on le murait lui-même dans sa boutique comme dans une tour d'Ugolin au petit pied;, on consentait cependant par charité à lui faire passer de temps en temps un pain et une cruche d'eau par un guichet.
Ni travail : celui qui n'avait d'autre patrimoine pour vivre que ses bras, ne pouvait les employer qu'à la condition d'entrer dans une maîtrise ; mais il devait auparavant payer un droit
d'entrée, et pour passer de l'élat d'apprenti à l'état de maîlre, il devait encore évoluer par une série d'épreuves toutes payantes, de manière que pour avoir le droit de gagner un salaire, il fallait commencer par posséder un capital; le maître ouvrier ne pouvait en outre exercer son métier que sur place; ainsi le maçon immatriculé à la maîtrise d'Orléans ne pouvait tenir la truelle à Paris. En un mof la corporation constituait en France sous Tancren régime une véritable aristocratie du tablier.
Ni justice ; il n'y avait pas de droit commun ; là le droit écrit, ici le droit coulumier, et ce dernier variait à l'infini de province eu province, non-seulement le droit variait mais encore la juridiction ; tantôt elle était royale, tantôt seigneuriale, tantôt ecclésiastique, tantôt municipale. 11 existait autant de juridictions que de crimes et de délits, et de crimes ou de délits que de qualités de coupables, ce qui amenait dans la pratique tant de conflits de juridictions, qu'un procès passait d'une génération à l'autre sans pouvoir atteindre un jugement, absolument comme en Chine on conspire trois cents ans de suite de père en fils contre le même
empereur. Le roi d'ailleurs pouvait toujours casser un arrêt, et sous la rubrique de rémission ou de surséance, relever un gentilhomme de sa peine et môme d'une dette à payer. Quand le rolurier faisait faillite, il portait toute sa vie le bonnet vert en signe d'infamie. Quand le noble fraudait son créancier, il obtenait du roi la lettre de surséance, qui n'était à vrai dire qu'une faillite d'honneur.
Ni pensée : la pensée implique la liberté, sinon elle n'est qu'une consigne au-dessous de l'instinct de Tanimal; or la censure faisait la police des idées sous Tancien régime, ni plus ni moins que des denlrées. Quand un livre avait déplu à Tautorité, on le brûlait, par la main du bourreau, sur l'escalier du Palais de Justice et on envoyait Fauteur à la Bastille. On condamna même un philosophe à la fin du siècle dernier aux galères perpétuelles pour crime de philQsophie, Parrêt dit expressément « crime de philosophie, » et sous son propre ministère, Turgot vit son secrétaire décrété pour avoir démandé le rachat, non la suppression, mais le rachat des redevances. .
Ni consciencer, disons mieux ni religion ; là
OÙ la liberté religieuse n'existe pas, ce n'est plus la religion qui règne, c'est l'hypocrisie; il faut paraître croire sans croire, et jouer la pantomime d'un culte qu'on renie au fond de la pensée. Qui a dit le premier « religion d'État >>, a prononcé un blasphème. Or, sous la monarchie, la religion d'État représentée par des prélats galants, nommés par la Pompadour, avait d'autant plus rinfatualion de sa puissance qu elle traînait sa pourpre dans le ruisseau ; ces messieurs rachetaient leurs maîtresses devant Dieu, en faisant massacrer les assemblées de protestants, en faisant traîner leurs cadavres sur la daie, en faisant enfin labourer leurs cimetières, pour vider leurs tombes, et montrer à la foule que la mort elle-même n'était pas un refuge contre les hyènes de l'orthodoxie.
Ni nation : car dans la nation il y avait trois peuples différents, le noble, le prêtre, le roturier, chacun avec son droit particulier, son régime, son costume; dans la noblesse, le fils aîné était seul légitime, les autres enfants n'étaient que les bâtards de Théritage ; même inégalité pour le territoire, telle province était pays d'étal, telle autre d'élection; telle soumise à la gabelle, telle
autre admise au bénéfice du franc salé. Enfin 4a France en casaque d'Arlequin, l'inégalité partout, l'iniquité en tout, la monarchie à FÉlat permanent de banqueroute, l'administration fiscale une habile escroquerie^ pour répéter le mot d'un ministre du temps, de Voyer d'Ar^ genson : voilà l'ancien régime en abrégé.
Le Dante n'a rien trouvé de mieux dans son voyage sous terre, et pour peu qu'on ait visité par* • l'étude cet enfer, à Tair libre, de la monarchie traditionnelle , on en sent venir la pâleur au front et on demande comment la France a pu survivre à un pareil régime. Quand j'y songe, disait un philosophe du dix-huitième siècle, je me roule à terre et je gémis d'être un homme.
Turgot en gémissait aussi, il voulut le réformer. Il espéra un moment régénérer la France par la monarchie ; il décréta un jour la liberté du commerce, une sédition payée par la noblesse emporta son édit.
Il essaya d'établir la liberté du travail, en supprimant la maîtrise, l'avocat général Séguier répliqua : « Que l'indépendance du travail est un vice dans une constitution, parce que l'homme est toujours tenté d'en abuser. »
Il conseilla d'instiluer l'unité de l'impôt, le gardé des sceaux représenta que « réduire la noblesse à la condition de la roture, c'était étouffer l'émulation. »
Il rédigea une ordonnance pour supprimer la corvée, le parlement protesta en vertu du vieux droit français.
il résolut d'abolir la loi communiste qui prohibait le prêt à intérêt, et à peine tombé du ministère, il put voir un négociant attaché au pilori pour avoir prélçvé l'escompte d'.un billet.
Ce parti conservateur de cette époque avait systématiquement repoussé toute espèce de réforme; fallait-il donc que la France mourût dans le suaire de l'ancien régime ? Oui, répond M. Daru . La France pensa autrement, elle aima mieux vivre : elle fit une révolution.
Le parti conservateur fit la Vendée à son tour; plutôt que de monter au rang de citoyen libre d'un pays libre, le gentilhomme préféra n'être qu'un émeutier de broussailles; il commit un autre crime encore, il alla combattre sous le drapeau prussien, et il servit tl'avant-garde à l'étranger pour l'aider à envahir et à démembrer la patrie.
Si M. Daru eût vécu i\ une génération en ar-
rière, quel camp aurait-il suivi? Le camp de rémigration ou le camp de la république; le camp de rémigration probablement, pour rester fidèle à son système. Eh bien, non, ou nous le connaissons bien mal, ou nous pensons qu'il aurait attendu au bord de la Manche, que le sort eût prononcé entre la révolution et la contrerévolution, et nous osons croire qu'après la décision de la fortune, il eût porté secours au vainqueur.
Et cependant ou la révolution ou l'ancien régime : il faut choisir; l'ancien régime! mais il était la mort, en détail, du droit, de la pensée, do l'industrie, du travail, du corps et de Tâme de la nation ; un siècle de plus et c'en était fait de la France, il y eût eu une Turquie de plus en Europe. On ose à peine à ce mot d'ancien régime retourner la tète en arriére , on sent le froid de Tombre vous gagner.
La révolution nous en a délivrés, et il y aurait de notre temps, à côté de nous, quelque voltigeur posthume de Coblentz, assez endurci pour la renier, n a donc celui-là sur Tesprit un tripl^bandeau de chloroforme, car enfin la révolution est
aujourd'hui Tunique vérité, la seule réalité du peuple français. Il n'y a pas une page du code, pas un cliiffre du budget, pas une motte de terre, pas une usine, pas'une monnaie, pas une industrie, un commerce qui ne soit la révolution sous une forme ou sous une autre, la révolution, écrite, incorporée, vivante dans toutes les institutions, dans toutes les fibres de notre chair et de notre sang; pas une existence d'homme qui ne soit encore elle, lors même qu'il la maudit , à commencer par M. Daru ; et quand il parle contre elle, c'est elle qui lui a donné la parole. Quant à nous, nous ne la défendons pas, nous croirions l'injurier, nous la glorifions purement et simplement; sa 4éfense, c'est la France elle-même avec toutes ses moissons au soleil, moissons d'hommes, d'idées ou de richesses.
Si encore il n'y avait eu qu'une révolution en France, on en prendrait peut-être son parti ; après trois quarts de siècle, elle pourrait passer pour une antiquité. Mais cette première révolution, toujours renaissante d'elle-même, est revenue saisir tous les quinze ou vingt ans, trois ou quatre gouvernements, pour les jeter les uns après les autres dans le même ossuaire. A qui la faute?
demanderons-nous? au parli révolutionnaire, répond audacieusement M. Daru ; ne serait-ce pas plutôt aux gouvernements eux-mêmes et surtout à ce parti conservateur qui a toujours été leur mauvais génie.
Charles X règne sur la nation française à des conditions librement soussignées par lui et jurées sur l'Évangile; il lui plaît un jour de déchirer le contrat, au nom et pour le compte de la faction réactionnaire, qui avait revendiqué le droit d'aînesse et voté la loi du sacrilège. Une race ramenée aux Tuileries, au milieu d'une escorte d'honneur de Pandours, avait l'insolence de vouloir traiter le vainqueur de la Bastille en peuple conquis et de le gouverner à coups de plat de sabre pour lui enseigner les douceurs d'un pouvoir absolu, exercé par un roi bigot de moitié avec son directeur de conscience.
La révolution de Juillet répondit à cette prétention : faut-il en accuser le parti révolutionnaire? Mais le parti ce jour-là était la nation tout entière, moins une poignée d'ultras ; or la nation ne demandait qu'à vivre en paix, — car une nation est toujours conservatrice dans le sens élevé du mot, — qu'à travailler, qu'à penser, qu'à
produire à l'ombre de la Charte. Il ne fallut rien moins que la jprovocalion trois fois ciîminelle des ordonnances pour l'arracher au repos et la jeter sur la place publique ; il y allait pour la France d'une question de vie et de mort, elle marcha, lapoitrine au vent, contre Tennemi de sa liberté; de quel côté s'est trouvé M. Daru à l'heure de la crise? du côté de Lafayette ou du côté de Polignac? ni de l'un ni de Tautre, croyons-nous encore ; il a attendu : l'attente est sa nature ; mais il n'a pas attendu longtemps : un fauteuil l'attendait lui-même à la pairie.
La branche cadette succède à la branche* aînée, comme un biais ingénieusement trouvé par le parti conservateur entre la révolution et la légitimité. Un fils dé régicide, régicide à son tour par son usurpation, car s'il ne prenait pas la tète de son cousin, il en prenait du moins la couronne, commence parmi nous ce règne de l'équivoqué, du quoique ou du parce que^ qui fait depuis lors le désespoir de la France, et finirait par anéantir en elle jusqu'à la notion de la franchise. Louis-Philippe jelé sur le trône par un acte de souveraineté populaire, réagit du pre-
mier jour contre le principe même qui l'avait porté au pouvoir.
Au lieu de donner de l'air et de l'espace à cette démocratie ascendante, sortie de l'atelier ou du sillon, l'épargne faite homme, assez aisée pour posséder un certain loisir de l'intelligence, pas assez riche pour vivre d'une autre vie que de la vie du travail, que fait ce roi révolulionnaire, qui n'eut qu'une âme de bourgeois gentilhomme? Il traite cette classe, méritante entre toutes, en suspecte, il l'excommunie de la politique, il institue on ne sait quelle oligarchie du cens qu'on appelait le pays légal. 11 y avait pour lui quelque chose au-dessus de l'homme, au-dessus de la pensée : le titre de propriété, le sainfoin ou l'écu. La nation n'était qu'une société de terres ou de vignobles, l'homme n'en était que le symbole ou tout au plus que le prétexte. Le champ dans ce système était le véritable être social; s'il eût pu délibérer et voter, c'eût élé la perfection, mais hélas! il faut qu'il prenne Thomme pour représentant; il n'en reste pas moins le véritable pouvoir. — Je pense comme ma lerre, disait un élecleur du lemps de Louis- Philippe.
-11 était dit que le matérialisme, après avoir traversé la philosophie, devait pénétrer dans la politique et subordonner Thomme à IHnstrunient, comme il ajyait asservi l'âme à la matière; quand on fonde un gouvernement sur Tintérêt, on gouverne par la corruption ; le roi achetait les députés, les députés achetaient les électeurs. Enrichissez-vous, avait dit le théoricien de la doctrine de l'homme transformé en sac d'argent; il ajoutait, il est vrai : Moralisez-vous; mais quand la moralité n'arrive qu'après la richesse, il est bien à craindre qu'elle n'arrive trop tard et ne trouve la porte fermée'.
La France n'était plus qu'une nation à l'engrais. 11 sembla un instant que tout homme en France était à vendre, depuis le ministre, jusqu'au préfet de police, depuis M. Teste jusqu'à M. Gisquet. On y remuait sans cesse le fumier à pleine fourche et la pourriture de la politique conservatrice exhalait une telle puanteur, que la nation tout entière aurait risqué de prendi^e la peste, si elle n'avait eu le bon esprit de faire, au 24 février, la révolution du mépris.
C'est contre celle-là surtout que M. Daru laisse échapper sou plus pathétique gémissement de
Jérémie; renvoyer un roi comme un serviteur infidèle, pour une simple question de moralité, d'honnêteté publique, mais c'était une ingratitude si ce n'eût été déjà une puérilité ! Est-ce qu'on peut gouverner autrement que par la corruption? Est-ce qu'on peut saisir le cœur de l'homme par une autre anse que la cupidité? Mais à ce compte-là il n'y a plus de gouvernement possible, surtout de gouvernement royal ; y eûtil jamais une cour au monde astreinte à mériter le prix de vertu? Et ce n'est jamais chez une demoiselle d'honneur qu'on va chercher une rosière.
Toute révolution, a-t-on dit, n'est qu'une bataille gagnée ou perdue, sans que, de part et d'autre, le revers ou le succès implique une idée de droit qui préexiste ou survit à Tévénement. Autrement dit, une révolution est^une émeute qui réussit, une émeute est une révolution qui avorte.
Voilà la théorie que soutiennent également les métaphysiciens de la royauté et les pédagogues delà Commune, M. Daru comme M. Blanqui, avec cette différence toutefois que les premiers concluent de ce principe que toutes les révolutions
sont également criminelles, et les seconds, que toutes sont indifféremment légitimes.
Est-il vrai qu'une révolution ne soit qu'un accident de la force qui enlève le pouvoir d'assaut, et une révolte qu'un autre accident de la force qui expire à la porte du pouvoir, sans que la défaite ou la vicloire implique une autre idée qu'une question de hasard.
Jamais révolution ne fut moins préméditée, ni attendue que la révolution de Février ; elle ne sortit point de terre comme la conspiration du parti républicain, elle n'avait certes pas d'avance une armée préparée pour la lutte, ni organisa tion, ni discipline, ni mot d'ordre quoi qu'on ait pu dire depuis ; elle éclata cependant le jour où une dynastie aveugle joua sa couronne sur une question de banquet.
Où était la force à ce moment? Du côté de l'insurrection? mais elle n'a ni armes, ni munitions, ni chefs, ni généraux; elle n'a pas le droit d'illusion qui centuple l'énergie, car le parti républicain ne vit que sur le souvenir de ses défaites." Au combat il n'a d'autre perspective que la mort ; vaincu, d'autre retraite que le mont Saint- Michel : voilà son bilan.
LE <ÎUATRË SEPTEMBRE. 155
La monarchie, au contraire, commande à une armée admirablement équipée, approvisionnée ; elle a préparé un plan stratégique do Paris, tracé, marqué à l'encre rouge, maison par maison; elle a autour d'elle, pour elle, tous les pouvoirs officiels de rÉtat, tous les intérêts d'emplois ou d'honneurs coalisés, pour sa défense, le prestige de sa situation, l'épée de ses fils, la puissance de quatre émeutes comprimées, Tinquiétude que jette dans la conscience le nom seul de révolution, toutes les forces matérielles et morales accumulées comme à plaisir, tandis que l'insurrection n'a pas même son premier fusil.
La lutte commence entre la faiblesse infinie de l'insurrection et la force incommensurable du pouvoir. A qui restera le dernier mot? A la force incontestablement, en vertu de toute loi de dynamique. Eh bien non, c'est la faiblesse qui remporte la victoire; e.tla monarchie, forcée dans son propre palais, part en fiacre pour l'exil.
Quelque temps après arrive l'émeute de juin : l'insurrection compte cinquante mille combattants et possède derrière elle une réserve de cinquante mille autres soldats qui n'attendent qu'un premier succès pour descendre dans la rue ; elle
150 LE QUATRE SEPTEKBRE.
occupe des quartiers inaccessibles, hérissés de barricades, les rues étroites, les fenêtres des maisons, la plupart des barrières, elle a pour elle la misère du moment, la colère des clubs qui lui donnent le vertige, la prime du succès qui reluit à travers la poudre, cette puissance de fermentation exhalée de touç les débris putrides de rêves ou d'ambitions, que la révolution avait jetés et remués depuis trois mois sur le pavé ; elle a enfin des armes, des munitions, en un mot des forces telles que jamais en aucun temps, chez aucun peuple, aucune insurrection, jusqu'à la Commune, n'en avait eu de semblables à son service.
Que pouvait opposer la République à celte formidable agression? Une commission executive à cinq têtes, affaiblie, dépopularisée par les calomnies des partis, mal définie, mal assise, dont les attributions étaient marchandées, données, retirées par rassemblée qui voulait bien lui laisser la responsabilité sans lui accorder Faction, et derrière cette commission executive, celte pentarchie tenue en lisière, il y a quoi? une garde nationale recrutée de la veille et divisée d'opinion, une garde mobile incertaine qui pou-
vait éclater dans la main du gouvernement, une armée de dix mille hommes au plus de troupes de ligne, une artillerie insuffisante, Vincennes masqué, un approvisionnement paresseux, et le télégraphe éperdu, faisant dans l'air des gestes désespérés pour appeler, à tous les horizons, des renforts au secours de l'Assemblée.
A qui la victoire ? au plus fort sans doute? Non, au plus faible en apparence. Après trois jours de lutte, l'insurrection de juin succombe et fait une fois de plus la démonstration de la distance qui sépare une révolution d'une émeute.
Louis-Philippe est tombé, a-t-on dit, parce qu'il n'a pas eu le courage de la résistance, parce qu'il n'a pas donné l'ordre à la troupe de tirer. Mais pourquoi n*a-t-il pas montré au mois de février 1848 la même résolution qu'au mois de juin 1832 au cloître Saint-Méry? quelle main inconnue a refoulé les boulels dans la bouche des canons? et pourquoi la dynastie a-t-elle pris la fuite par les couloirs souterrains d'une terrasse? C'est qu'il y avait autour d'elle une force invisible qui abaissait les baïonnettes et brisait les fusils ; c'est que la révolution sortait de toutes les poitrines, de toutes les bouches, comme
le complot inédit et le secret étouffé de la conscience du pays; c'est qu'elle était la pensée, l'espérance du peuple entier, éclatant dans une suprême acclamation.
Or, c'est cette force cachée, cette adhésion intime de la masse qui est l'âme même d'une révolution, qui lui donne non-seulement la victoire, mais aussi lui confère la légitimité. Encore un coup, on ne fait pas ujie révolution, elle se fait d'elle-même ou plutôt elle est faite d'avance; les coups de fusils n'en sont que les accidents ; sans lutte, ou à travers une lutte, ,elle triomphe toujours; elle est plus qu'un fait, elle est un destin.
Il n'appartient donc ni à l'homme ni aux hommes d'accomplir à volonté une révolution; elle surprend presque toujours autant ceux qui l'ont tentée que ceux qui Font subie ; sourdement élaborée on ne sait à quelle mystérieuse profondeur, elle flotte à Tétat latent comme la tempête dans l'atmosphère; il suffit d'un coup de vent pour en faire jaillir la foudre. Les gouvernements en sont à la fois les complices et les victimes. Toutes les forces, extérieures de la puissance, tous les spectres dorés de la fanlas-
magorie officielle les bercent nuit et jour du rêve de leur grandeur, ils comptent leurs armées,. ils prennent l'opinion de leurs courtisans pour Topinion de tous, ils étalent une imperturbable confiance dans le dévouement de leurs états-majors, dans la complaisance de leurs tribunaux, dans Tégoïsme ou la somnolence de certaines classes; puis un jour, poussés par une fatalité secrète, ils lèvent le bras et ils tombent frappés de la mort qu'ils voulaient porter à la révolution.
Ainsi l'histoire le dit, et l'histoire n'est pas parole d'enquête : il n'y a pas de grande nation au monde qui n'ait payé sa grandeur d'une révolution ; mais aussi une révolution ne peut réussir que par la complicité de l'opinion publique, c'està-dire qu'autant qu'elle est l'œuvre de la nation.
Est-ce à dire pour cela qu'on doive élever l'idée de révolution à la hauteur d'un principe et en faire en quelque façon une institution d'État, de telle sorte que, plus un peuple entasserait révolution sur révolution, et plus vite il attendrait à son maximum de puissance.
Dieu nous préserve d'une pareille hérésie; une révolution n'est et ne peut-être qu'une mesure
suprême de salut et, comme la guerre, qu'une nécessité; elle n'a qu'une excuse, c'est qu'on n'a pu l'éviter, mais il faut toujours l'éviter autant que possible, car la plus bienfaisante vend chèrement ses bienfaits. En brisant.l'ordrc établi et en renversant un gouvernement, elle détend le respect de la loi, elle affaiblit le prestige de rautorité. Aussi une révolution est-elle suivie, en général, d'une période d'agitation qui n'est que la palpitation prolongée de la secousse révolutionnaire dans la foule impatiente ou déclassée du pays : toute comète a sa queue en politique aussi bien qu'en astronomie.
L'ordre est la santé d'un Etat, une révolution n'en peut être que la fièvre chaude ; c'est donc à la prévenir que doit tendre la médecine de Thomme d'État. Mais par quelle hygiène politique pourra-t-il y réussir? Nous ne voudrions pas humilier M. Daru, mais sur cette question il nous parait avoir besoin qu'on lui prête assistance.
La société est deux choses, elle est à la fois tradition et progrès.
Si elle n'était que tradition, elle serait l'abeille qui rebâtit éternellement la même cité et répète de siècle en siècle la même ritournelle d'exis-
tence. Si la société n'élait au contraire que progrès, elle ressemblerait à la tribu tartare, qui, toujours à chev£^l, galope sans cesse à la poursuite de l'horizon et ne sort d'un steppe que pour rentrer dans un autre désert.
Donc pour la société deux conditions d'existence : la tradition d'une part, et de l'autre révolution; sans la tradition, Thomme n'habite pas, il campe; il ne fonde pas, il ébauche; mais sans évolution, il n^améliore pas, il 'continue; il ne vit pas, il croupit; de ces deux conditions il en est une toutefois, qui doit garder la suprématie.
C'est la faculté du progrès, cette part divine, qui a fait l'homme ce qu'il est, le créateur de luimôme, en sous-ordre, je le veux bien, mais enfin le créateur, par la science et par le travail. A quoi doit-il en effet sa souveraineté sur la planète, si ce n'est à ce don de perfectibilité que Taulre Dieu a déposé en lui, comme sa lettre de créance.
Qu'à côté de la force de progrès, il y ait une force de résistance, rien de mieux, c'est la loi du monde matériel, comme du monde moral qui ne vit que d'antagonisme et par conséquent d'équi-
libre ; il faut au navire la voile et le lest, la voile pour marcher,le lestpourrempêcherde chavirer. Mais la résistance n'a qu'une fonction purement négative d'attermoiement, pour forcer le progrès à passer par l'épreuve indispensable du consensus communis, sans laquelle l'utopie pourrait aussi bien faire irruption dans le monde que la vérité.
Tout progrès ici-bas est d'abord une idée, car c'est en vertu de son intelligence que l'homme progresse; toute idée naissante est nécessairement minorité. Aussi longtemps qu'elle reste minorité, elle n'a que le droit de convertir la nation, et n'a le droit de la gouverner qu'autant qu'elle Ta convaincue. Sa part à elle c'est la liberté de conversion, c'est-à-dire de presse, de parole, de réunion ; lui refuser cette part, c'est commettre sur elle une usurpation, car si la minorité n'a pas le droit de prendre le gouverne ment du haut de son idée, elle a le droit de conquérir la majorité par la prédication, et par cette majorité, le gouvernement, à un jour donné.
Mais la persuasion, répond l'esprit de secte, a ses fatigues, ses lenteurs. Si ma croyance est la vérité, si elle est la justice, pourquoi np pas lui épargner la moitié du chemin? La nation, c'est
ma vérité, c'est moi, par conséquent, et si elle ne me comprend pas, je saisis d'un tour de main le pouvoir, et pour abréger les délais de la conversion, je la convertis à coups de décrets et je les fais exécuter par la gendarmerie.
Mais si vous-mêmes, vous décrétez la dictature de votre docirine, car une puissance qui n'est conférée ni consentie par Topinion, ne peut être que la dictature, si vous la décrétez au nom de la vérité, de la justice, toute autre minorité a le même droit, par la même raison, car il n'en est aucune à coup sûr qui ait la prétention de représenter une iniquité ou une chimère.
Le pouvoir sera donc toujours à l'encan, toujours remis en question, toujours passé et repassé de main en main au, caprice, au hasard d'une insurrection. Le gouvernement sera autant de fois culbuté et la nation révolutionnée de fond en comble, qu'il y aura de sectes ou d'ambitions à rôder dans la société.
Toute opinion, en un mot, a le droit de proposer, aucune le droit d'imposer ; elle ne peut faire la loi qu'autant qu'elle a rallié la majorité à son idéal de gouvernement. La majorité, voilà l'épreuve décisive, voilà le crible par où doivent
passer tous les systèmes. Il faut bien un juge aux doctrines contradictoires qui ont toutes l'ambition de gouverner exclusivement un État ; ce juge est l'opinion publique dans l'ordre moral, et dans l'ordre politique, c'est le suffrage universel.
Une nation a nécessairement moins de chance de se tromper qu'un homme ou qu'un parti, car une nation est la résultante de toutes les croyances, de toutes les situations, toutes équilibrées, toutes pondérées les unes par les autres, dans la mystérieuse attraction du progrès.
Passé, présent, avenir, besoin, inlérêt général, intérêt particulier, opinion des faits, car les faits eux-mêmes ont aussi une opinion, tout y est représenté.
En résumé, la minorité doit avoir la parole ; la majorité doit avoir le gouvernement, parce' que la majorité c'est l'idée épurée, éprouvée, consacrée par la discussion, par l'examen, par le consentement, Tidée plus le nombre, l'idée plus la force, et qu'en montant au pouvoir elle n'a pas besoin de créer la force, elle la trouve créée d'avance.
La minorité au contraire, dépossédée de la force par le seul fait qu'elle n'est, pas le nombre,
est obligée de s'en créer une d'emprunt, toujours la même sous un nom différent, la terreur par en haut ou par en bas, sous le titre de césarisme ou de dictature ; mais la dictature ne sauve pas plus le dictateur que le césarisme ne protège César. L*un et l'autre pouvoir finissent toujours par retomber dans leur impuissance de nature.
Quand donc la minorité a recours à la violence pour dicter au lieu de transcrire l'opinion du pays, que fait-elle en réalité? Un contre-sens politique, car elle prouve contre elle-même : ou bien qu*elle récuse Tintelligence de la nation, et alors que devient la théorie du suffrage universel ? ou bien qu'elle doute de sa propre doctrine, et alors que devient sa prétention à la vérité?
Mais aussi quand une idée de progrès, autrement dit une réforme, car toute idée de progrès conclut à une amélioration, a saisi la majorité, elle doit trouver devant eUe une organisme politique assez souple, assez libre, pour passer de l'élat d'idée à l'état d'application ; mais si par malheur elle rencontre à l'inverse sur son chemin, ou une aristocratie intéressée à conserver un abus, ou une monarchie entêtée au fétichisme du passé, alors qu'arrive-t-il ?
LE QUATRE SEPTEMRRE. 167
11 arrive que l'idée de justice refoulée sur elle-même fermente en silence ; le jour où elle désespère d'entrer au pouvoir par le jeu ré-" gulier d'une constitution libérale, il faut bien qu'elle y pénètre par la voie irrégulière d'une révolution» Sinon une nation ensevelie dans la vapeur sépulcrale du passé, n'aurait plus qu'à dormir d'un sommeil de plomb et Thomme ne ferait en mourant que changer de tombeau.
Règle générale : quand on ferme la porte à la réforme, on Touvrè à la révolution. L'Angleterre a toujours conformé sa politique à cette maxime; depuis l'avènement de la maison d'Orange.
Chaque fois que l'heure d'une réforme sonne à son oreille, elle l'applique aussitôt ; et souvent par la main du ministre qui Ta le plus énergiquement combattue. Chez elle le progrès toujours contenu et toujours développé, marche pacifiquement, au pas du temps, avec la régularité de l'aiguille sur le cadran de la pendule.
Malheureusement, il y a en France un parti révolutionnaire qui ne veut jamais entendre parler de réforme et par sa passion forcenée de statu qiio a jeté sans cesse la France en révolution. C'est lui qui a renversé Turgot du pouvoir et a déchaîné
la révolution que Turgot aurait prévenue par un simple édit; c'est lui qui a soutenu le pouvoir déréglé de Napoléon, et attiré sur la France une invasion qui n'est autre chose qu'une révolution du dehors ; lui encore qui a poussé Charles X par les épaules jusqu'au bord d'un coup d'État et l'a précipité lui et sa dynastie dans rabime de Juillet; lui enfin qui a soufflé à l'oreille de Louis- Pliilippe cette politique effrénée de résistance à
outrance à toute idée de réforme, même la plus bénigne et par ce veto brutal infligé au moindre soupir d'amélioration, a mis en mouvement la révolution de Février,
Et ce parti révolutionnaire porte fièrement le nom de conservateur ! Conservateur en quoi et de quoi? car depuis qu'il pèse sur la France comme un étouffoir, qu'a-t-il conservé? est-ce la monarchie? non, est-ce l'empiie? non, est-ce la royauté constitutionnelle? non ; il a successivement perverti et perdu tous les gouvernements et n'a conservé en définitive que sa poltronnerie d'intelligence, sa terreur de toute idée, sa passion hystérique pour l'arbitraire, qu'il intitule le pouvoir fort, pour tout ce qui opprime ou comprime, sa bêtise enfin, car l'expérience l'aveugle au lieu
de Téclairer, si bien qu'en regardant cet émeulier à rebours toujours récalcitrant contre Timpulsioa irrévocable du siècle, on croit voir ce nègre de Saint-Domingue qui mettait sa tête dans la bouche d'un canon pour l'empêcher de partir.
Et c'est cela qui prend, d'un air superbe, aujourd'hui le litre de classe dirigeante et a la fatuité d'en exercer les fonctions. Classe dirigeante? c'est un mot de duc et de plus un mot de factieux; parlez plus bas, malheureux ! Si un disciple de Blanqui allait vous entendre I 11 n*y a plus de classes aujourd'hui, il ne doit plus y en avoir, le suffrage universel les a toutes noyées, toutes absorbées dans l'harmonieuse ampleur de la nation; qui parle de classes aujourd'hui, qui oppose l'une à l'autre, sème la discorde et prépare la tempête.
Classe dirigeante, le parti conservateur? Mais nous ne lui donnerions pas trois mouches à conduire ; mais on ne dirige une société qu'autant qu'elle aurait d'abord la bonté de se laisser diriger et on ne la dirige ensuite qu'en vertu d'une idée, acceptée par elle probablement : or, quelle est l'idée du parti conservateur en fait d'instruction, par exemple?
C'est l'ignorance : puisqu'il repousse Tinstruction obligatoire ; l'ignorance vaut mieux que la science, a dit de Maislre, car l'ignorance vient de Dieu et la science vient do l'homme ; le Scythe crevait les yeux de son esclave pour lui retirer l'envie de reprendre sa liberté.
Au point de vue militaire, c'est une armée prétorienne plutôt qu'une armée nationale, l'obéissance passive plutôt que l'obéissance légale. L obéissance passive, oui, devant l'ennemi, mais légale devant le compatriote, car l'armée instituée pour faire respecter la loi, doit la respecter la première.
Au point de vue électoral, c'est l'épuration : le parti conservateur veut tailler dans la robe sans coulure de la démocratie un lambeau de suffrage à sa dimension. Ne pouvant faire voter le champ comme autrefois, il fera voter la pierre du foyer; l'État encourage la locomotion par le chemin de fer, la loi électorale la frappera d'indignité ; que ne fait-elle plutôt voter le cimetière : la mort ne change pas de résidence.
Au point de vue gouvernemental, c'est la monarchie, ou à défaut de la monarchie une république suppliciée, entourée d'institutions monar-
' chiques, qui seraient comme les replis du serpent de Laocoon enlacés aux flancs de la démocratie.
Au. point de vue libéral, c'est une liberté, réglée, lisez mutilée, une presse qui aurait le droit de tout dire, excepté ce qiîi déplaît au gouvernement, une liberté de réunion qui n'en serait une que pour le parti bien pensant et, sur cette opulence de liberté, l'état de siège comme réalité ou comme menace.
Au point de vue religieux, c'est non plus cette religion historique qui a eu sa grandeur dans le passé et a encore aujourd'hui la majestueuse mélancolie du jour mourant ; non, c'est la religion du Syllabm^ le défi au siècle et à tout peuple libre, c'est l'idolâtrie d'une Marie Alacoque pour un morceau de chair, c'est la nymphe miraculeuse de Lourdes, mise en bouteille pour guérir toute espèce de maladie.
Si le Dieu de là Bible avait voulu dans un jour de colère châtiée la France du dernier châtiment, il n'avait pas besoin de lui envoyer le philloxera, il n'avait qu'à la livrer au parti conservateur.
Nous n'en voulions pas tant dire, mais une idée lire l'autre et puisque nous avons entamé ce sujet, il faut bien l'épuiser. M. Daru parle longuement de révolution, mais de cet autre genre de révolution, qu'on appelle un coup d'État, pas un mot, pas plus de blâme que d'éloge ; nous comprenons sa discrétion, un blâme dans sa bouche eût paru une ingratitude.
Et cependant, y a-t-il au monde dans Tordre politique un crime plus odieux qu'un coup d'Etat? que l'émeute vulgaire sorte un jour du sein d'un bouillonnement populaire ou de l'ombre d'un conciliabule, qu'elle descende dans la rue en chantant la Marseillaise^ avec un mor-
ceau de drap rouge au bout d'un bâton, qu'elle dévalise en passant une boutique d'armurier e^ aille faire ensuite le coup de feu sur une barricade, c'est là une chose lamentable et aujourd'hui plus lamentable que jamais, car le suffrage universel retire tout prétexte comme toute excuse à Tinsurrection ; nous n'avons plus besoin de nous battre quand nous n'avons qu'à nous compter, sous la réserve toutefois qu'on pourra toujours en appeler de l'urne à l'urne et conquérir la majorité par la liberté de discussion.
Mais en attaquant le pouvoir, Témeute l'attaque, au grand jour, la poitrine ouverte, elle sait qu'elle affronte toute la force organisée d'un gouvernement : troupe, police, magistrature; qu'elle livre une bataille perdue d'avance, car une bande ne saurait avoir raison d'une armée; l'émeutier joue sa tête à cette loterie sanglante; il n'échappe à la mort que pour retomber sous la main de la justice, il témoigne ainsi d'un mépris du danger qui, mieux placé, aurait pu être un héroïsme.
On n'appelle d'ailleurs, et on ne peut appeler un peuple à Tinsurrection qu'au nom d'une idée générale, vraie ou fausse, de droit bien ou
mal interprété, c'est pour elle que l'émeutier combat, c'est elle qu'il met pour devise sur son drapeau, et si par impossible elle venait à triompher, il n'aurait après la victoire qu'à disparaître devant cette idée et à reprendre le travail de la veille, dans son échoppe ou dans son atelier.
En est-il ainsi deTémeulier de palais, autrement dit du faiseur de coup d'Etat? le roi Bomba règne à Naples, un Bourbon pur sang, un homme condamné à n'être toute sa vie qu''un roi; il croit que Dieu et lui ne font qu'un, par la raison tirée de l'Écriture, au dire de Bossuet, que toutes les fois qu'un roi ouvre la bouche. Dieu lui envoie son esprit.
Après la révolution de Février, le vent souffle de la France et répand en Italie une épidémie de liberté ; le roi de Piémont donne une constitution à son peuple, le roi de Naples en donne, une à son tour ; il convoque une assemblée, et quand il tient sous sa main toute l'élite du parti libéral, quand il l'a en quelque sorte attirée dans un piège, il renie sa parole, il déchire la constitution, il fait en un mot un coup d'État.
El tout cela, non au grand jour et à visage découvert, mais dans l'ombre d'un complot de
cour et avec guet-apens; c'est, du fond de son cabinet et en robe de chambre, qu'il lâche son armée et qu'il sème le meurire sur sa capitale; à l'heure où le sang coule, il fume un cigare ou prend une glace et respire délicieusement, au bruit de la canonnade, la brise méditerranéenne chargée d'un parfum de citronnier.
Et pendant ce temps-là, par ses ordres, au coin des rues ou dans les cours de prison, on exécute, par masse et en tas, les prisonniers, notés hommes dangereux parce qu'ils croient au droit et qu'ils aiment la liberté. Quand l'émeute de la rue procède de cette façon, et fusille sans jugement, c'est assassiner ; le parti conservateur en jette un cri d'imprécation à fendre le granit. Et en effet, c'est pour lui le crime des crimes, le crime, en débraillé, exécuté les bras nus, les mains noires, par une foule la plupart du temps déguenillée.
Mais lorsque l'insurrection dorée d'un coup d'État assassine, elle assassine proprement, méthodiquement, en uniforme brodé et d'une main gantée. C'est le meurtre comme il faut, le crime gentilhonne, le crime musqué et pommadé, et le parti conservateur sent pour lui une inépuisable
indulgence, parce que le massacre respire le bon ton, et après tout, qui a-t-on fusillé? Un plébéien ou tout au plus un bourgeois. Ce sàng-là méritet-il donc tant d'intérêt?
Voilà ce qu'à fait le roi de Naples, et encore ne l'a-t-il pas fait de lui-même, il n'avait pas assez d'esprit pour combiner et conduire un coup d'État, il en a confié la préparation et l'exécution à un autre Morny. Ce Morny napolitain. Français d'origine, hélas! a lié la viclime;il a présenté le couteau, il a tenu le baquet et après regorgement, quand le cadavre était là sur l'étal, le boucher en chef arrache un lambeau de chair, et dit à son valet : Voilà pour toi, mange.
Enfin le roi lazzarone, si populaire parmi la canaille, a repris en traître le plein exercice de son despotisme, car c^ n'est pas pour une idée générale, pour l'amour d'un système qu'il a fait un coup d'Etat, c'est pour lui-même, pour l'arrondissement de son pouvoir, et il use de ce pouvoir hydropique, gonflé ontre mesure, pour débarrasser son imagination d'inquiétude et il ramasse autour de Fui tout ce qui porte encore un cœur d'homme, tout ce qui proteste conlre l'abjection universelle et il le jette et il Tentasse
dans les souterrains du quai de la Chiaia, et la foule insouciante passait en chantant sur les dalles de lave, sans songer qu'il y avait sous ses pieds, à des profondeurs inconnues, des cachots et dans ces cachots des cadavres vivants, des héros de patriotisme condamnés à mourir à long feu par la scélératesse d'un Bourbon, tellement scélérat que son ombre elle-même n'osait le suivre. Mais il y en a une autre qui le suit déjà, pas à pas, et si elle ne l'atteint pas lui-même, elle atteindra son fils; de quel sourire il eût souri, si alors une sorcière de Shakspeare lui eût montré au loin une chemise rouge et lui eût murmuré à l'oreille : \oilà l'homme qui doit détrôner ta dynastie ^
Le despote croît avoir mis son omnipotence en règle contre la destinée, en changeant de nom et en prenant celui d'ordre, public, de salut de la société. La liberté, prétend-il, dégénère en licence et la licence en anarchie, mais moi, pouvoir incontesté, assis sur l'affût d'un canon, le seul vrai trône aujourd'hui, je protège la tranquillité et la tranquillité suffit à une nation.
Ordre public, salut de la société, puisque le malheur des temps pose de nouveau la question entre nous et nos adversaires, nous demandons
la permission de redire ce que nous avons déjà dit ailleurs.
A supposer que la liberté dégénère nécessairement en licence, que vaudrait-il mieux avoir à subir de l'agitation populaire ou de la silencieuse immobilité du despotisme?
L'émeute sans doute a la mine inquiétante, elle crie, elle hurle, elle défonce, elle renverse, et par le tapage comme par le désordre de sa mise en scène, elle porte aux nerfs et révolte tous les sens à la fois ; c'est plus qu'un trouble d'un moment, c'est un manque d'égards; on pardonne un coup de main en habit galonné comme on vient de le voir, mais une descente en blouse sur la place publique a quelque chose de grossier qui choque la délicatesse.
Quel mal cependant l'émeute, qui n'est après tout que le despotisme du Irottoir, peut-elle faire à une nation ? , le mal purement matériel d'une rue dépavée, peut-être même incendiée, d'une statue brisée, d'une grille abattue, mais elle n'a que la durée d'un accès de fureur, elle frappe et elle passe... parce qu'il est dans sa nature de passer comme du torrent de couler.
Elle passe, car elle soulève aussitôt contre elle
cette réaction de Tordre qui a toujours été, et qui sera toujours le premier besoin d'un pays. Quand on compte ensuite avec le désastre, on voit que l'émeute a fait tout au plus le ravage d'une trombe ou d'un débordement de rivière.
Mais rémeule une fois écoulée, la nation retrouve son âme entière et quelquefois retrempée dans l'agitation. A quel moment Rome brillet-elle de toute sa splendeur? au moment où elle frémit. de tous ses membres au coup et au contrecoup du choc de la plèbe contre le patricial. A quel moment Florence porte-t-elle à son front l'auréole de ritalie? au moment où sa population lutte sans cesse, porle à porte. Guelfe contre Gibelin. Un marchand de laine l'asservit en l'amusant et Florence meurt de plaisir sous la dictature énervante d'un Médicis.
En voulons-nous conclure qu'une politique bien entendue doive entretenir l'agitation dans un pays à l'état chronique pour le plus grand profit et le plus sûr développement de sa prospérité? à coup sûr non, et encore plus non de notre temps qu'autrefois, par le progrès même du commerce et de l'industrie.
Ni émeute, ni despotisme, car l'émeute c'est
la force aussi ; toutefois celte force jiar son luxe de brutalité porle avec elle sa dénonciation, et sur elle sa sentence; elle frappe tout au plus sur son passage le vent ou la pierre, et disparaît, comme elle apparaît, sans emporter avec elle une idée ou une puissance vitale de la nation.
Mais le despotisme comment le saisir, comment l'arrêter dans son œuvre de destruction? Son danger consiste précisément à cacher son danger et à promener le désordrç sous l'hypocrisie de l'ordre dans la société.
Le calme règne, à la surface, sous son long regard d'oiseau de proie ; il revêt même au besoin un extérieur agréable à Toeil et à l'oreille. On ne voit dans les rues de sa capitale que livrées ou équipages, armoiries ou toilettes, chamarrures ou cavalcades ; on n'entend de toutes parts que le pas cadencé des patrouilles ou l'orchestre des soirées dansantes, ou Técho errant des harangues chinoises distillées d'une bouche officielle au petit lever ou au petit coucher de César.
Dînez en paix, et dormez ensuile votre sommeil, bons bourgeois, honnêtes rentiers, joueurs de bourse ou coureurs d'antichambre; saluez j usqu'à terre le carrosse du maître, lorsque vous le
verrez passer, semez les fleurs à pleines mains sur les pas delà maîtresse. Cet homme ne touchera sûremmt ni à vos plats, ni à vos lits, ni à vos murs, ni à vos escaliers. Ce n'est pas aux moellons qu'il en veut, ni aux grilles de vos maisons; il a trop le respect de ces choses- là, pour leur porter jamais atteinte.
C'est aux forces vives de la société qu'il fait la guerre, aux facultés intérieures, aux sentiments et aux pensées; il frappe la société là et là ; il la lue à la tête et au cœur et il la tue bien, mais silencieusement, mais insensiblement, avec art, avec méthode, en versant goutte à goutte un poison lent, un poison sûr, sans qu*un cri ni un frisson puissent trahir le meurtre et appeler Tatterition sur le meurtrier.
Et le patient meurt longuement, en douceur, et il ignore qu'il meurt ; il trouve même à sa mort une volupté secrète comme à l'ivresse de Topium ; et lorsque par hasard à je ne sais quelle décomposition sourde de son organisme, il commence a soupçonner l'agonie, il est trop tard ; l'œuvre est faite ou à peu près. 11 ne reste plus autour de lui qu'un sol frappé d'anathème, la fièvre, la peste, la banlieue de Rome, ou une
jungle d'Asie. Et vous qui traverserez plus tard un désert, passez : il y avait là un peuple, ne prenez pas la peine de vous baisser pour lire son épitaphe, passez, vous dis-je, un peuple qui a consenti à mourir de cette mort, ne mérite pas qu'on cherche son nom sous l'herbe.
l\ faut pourtant fermer la discussion et en tirer la moralité.
Mais auparavant qu'on nous permette de questionner à notre tour les trente, qui nous ont interrogés, les trente, non, les vingt-cinq, car il y en a eu cinq parmi eux qui ont secoué la poussière de leurs pieds à la porte de la commission et ont refusé de participer à une enquête vehmique qui juge sur ouï dire et frapjpe en comité secre! *
Asseyez-vous là, messieurs, et de grâce veuillez répondre : en acceptant une œuvre encore plus périlleuse pour vous que pour nous, êtesvous descendus en vous-mêmes et vous êtes- vous dit l'histoire à la main :
Les enquêtes furent toujours les mauvaises inspirations des assemblées. Cest ainsi que dans la première révolution on avait voulu instruire un procès parlementaire sur les journées d'octobre. Mirabeau était surtout recherché, suspecté, incriminé de complicité avec l'émeute. On Kavait vu, déguisé en femme, pousser le régiment de Flandre à la révolte. Que prouva Tenquête? Elle prouva une fois de plus l'ineptie du parti réactionnaire ; et quel fut son résultat ? Le plus grand orateur de la Révolution anéanti pour un instant à l'œuvre de la liberté.
C'est ainsi encore que la seconde Constituante, après juin 48, ouvrit une enquête sur les causes de l'insurrection. Il y avait certes parmi les membres' de la Commission des hommes estimables, estimés, mais tous ou presque tous, mystifiés par la révolution de Février. Or le jour où leur dépit rédigé en rapport parut à la tribune, il souleva une telle bourrasque, dans l'Assemblée, qu'on put croire, au premier moment, que la gueire civile, chassée de la rue et maintenant re- . misée dans la Chambre, allait de nouveau déborder sur le pays.
Mais aucune de ces considérations n'a effleuré
votre esprit, aucun de ces souvenirs n'a troublé votre conscience. La France après tant de souffrances et tant de blessures ne songeait qu'à oublier tout ce qui l'avait divisée et ne pouvait que l'affaiblir. Mais vous, au milieu de ce travail d'apaisement et de ce besoin de rapprochement, vous venez jeter un cri de discorde tel qu'il semble signifier que vous et nous, nous sommes deux races, et que le même sol ne saurait nous porter.
Vous êtes-vous dit du moins : L'Assemblée nous a investis d'un droit d'investigation sans limite et d'un mandat sans responsabilité? C'est dans notre loyauté que sera la limite et dans notre conscience que sera la garantie. La Révolution dû 4 septembre a déroulé nos prévisions et a dérangé nos calculs. Les hommes qu'elle a précipités au pouvoir ont été de tout temps et sont encore nos adversaires ; nous devrions sans doute nous abstenir, mais par cela même que nous ne nous récusons pas, nous nous sentons plus étroitement engagés d'honneur à leur rendre justice.
Cet engagement, à supposer que vous l'ayez pris avec vous-mêmes, l'avez-vous tenu? Pendant ces heures brûlantes de cinq mois, si longues qu'elles semblaient des mois elles-mêmes, héris-
sées de tant difficultés que les cœurs les plus fermes en auraient été troublés, vous signalez bien des fautes, ce que vous dites des fautes, bien des erreurs selon vous, bien des faiblesses dans votre opinion, et vous ne trouvez sur votre chemin ni un homme, ni un acte, ni un dévouement qui réchauffe une minute Taccueil glacial que, dès le premier jour, vous faites au gouvernement de la Défense.
Une enquête a ses règles formelles, prescrites, écrites de tout temps dans le code de procédure civile aussi bien que criminelle; les avez- vous respectées ? Vous accusez des hommes ; vous les traînez devant l'opinion, et vous' ne leur faîtes pas même connaître les noms et les incriminations de leurs accusateurs. Vous écoulez patiemment tous les témoignages à charge et vous ne donnez pas aux inculpés les moyens de vous apporter des dépositions à décharge.
Vous appelez à votre barre des -bataillons de témoins ; sur quelles désignations ? d'après quels renseignements ? Ainsi sur Tarmée de Garibaldi et la défense de Dijon, vous interrogez sûrement le maire, le préfet, ceux-là qui ont vu et su, et qui de plus siègent à TAssemblée ; non, vous les
laissez de côté et vous interrogez un gentilhomme absent de Dijon, qui n'a rien vu par luimême, rien appris que par Técho et, sur ce témoignage de troisième ou quatrième main, vous prononcez hardiment votre jugement sur l'armée de Dijon.
Avez-vous bien pris toutes vos précautions pour qu'à Tombre du mystère dont votre enquête était enveloppée, ni prévention ni rancune ne se soient glissées dans les dépositions de vos témoins, choisis par vous ou acceptés par vous; que plusieurs d'entre eux ne se soient pas autorisés de la commodité du huis-clos, pour charger un ennemi, pour surfaire leur importance, pour envenimer leur témoignage ; et quand vous avez trouvé dans ce témoignage même une preuve évidente de passion et tout au moins une présomption de calomnie, Tavez-vous écarté? avezvous du moins cherché à le contrôler? Non, encore non ; vous ne croyez pas devoir y regarder de si près et vous mettre en frais de scrupule pour protéger l'honneur de vos adversaires. Vous publiez. la calomnie soufflée contre eux à votre oreille, et vous vous lavez les mains et vous inventez cette ineffable théorie d'éditeurs neu-
très, irresponsables, qui auraient le droit d'éditer toute espèce de diffamation sans avoir l'obligation d'en subir la responsabilité.
L'Assemblée avait chargé une commission, et chacun de vous s'était chargé individuellement en se faisant nommer commissaire dans son bureau, d'examiner la conduite du gouvernement de la Défense. Une assemblée d'une part, un gouvernement de l'autre, il y avait là quelque chose qui impose un certain respect de soi-même et une certaine tenue. Avez-vous su garder la dignité de votre mandat? Non, toujours non ; prenant exemple de la petite presse à scandale, vous avez abaissé votre mission à relever de misérables détails de dépense et jusqu'à dès comptes de cuisinière.
L'Empire croule, de tout son poids, sous la charge de ses crimes ; il ne laisse après lui que le chaos d'un tremblement de terre ; des hommes de cœur, des volontaires du salut commun essayent de retirer ce qui reste de la France de dessous les décombres et de la remettre debout pour repousser Fennemi et pour dégager le territoire. C'était là une situation unique, désespérée : une invasion compliquée d'une révolution, uffe capi-
taie isolée de la province dans un pays de centralisation imniodérée, à tel point que si l'on coupe le'fil conducteur de Tune ou Tautre, le corps social semble tomber en paralysie.
En un mot, tout ce qui constitue la force d'un gouvernement, tout ce qui assure Texécution de ses ordres, tout cela est évanoui, emporté avec la fumée du dernier coup de canon de Sedan. L'armée est prisonnière de guerre, ou bloquée à Metz, l'administration est encore à peu de chose près l'administration de l'Empire, la^ magistrature la magistrature de l'Empire, la police la police de l'Empire, par conséquent hostile ou tout au moins défiante et tenue à son tour en défiance par la majorité républicaine du pays; et au-dessous de cette hiérarchie contestée ou disloquée, une populalion agitée, inquiète, surexcitée de temps à autre par le télégramme d'une défaite et prompte à voir dans toute défaite une trahison, une population enfin toujours sur pied et sur le qui-vive, sans autre force de résistance contre elle-même qu'elle-même, et par la violence de l'agitation la lie remonte du fond de la société à la surface et bouillonne en écume.
En bonne justice, comme en bonne logique, vous
ne pouviez appliquer à un gouvernement semblable, désatrmé, vacillant, ballotté, la règle ordinaire d'un gouvernement établi, consolidé, en pleine possession de toute sa puissance ; on ne peut pas plus invoquer Texception contre la règle, que la règle contre l'exception. Le feu est à une maison, le passant enfonce la porte et jette le mobilier par la fenêtre pour le sauver de l'incendie, mais il en brise une partie sur le pavé et le lendemain une commission d'enquête viendrait l'accuser d'effraction et d'attentat à la propriété !
C'est cependant ce que vous faites, messieurs les trente; pardon, messieurs les vingt-cinq de la Commission d'enquête. Jamais il ne vous vient à la pensée de comparer l'action du gouvernement à ses moyens d'action, vous la mesurez toujours à la mesure d'un gouvernement ordinaire, et à chaque instant vous dites : Legouver-: nement aurait dû..., et oui sans doute, il l'aurait dû s'il l'avait pu, mais le pouvait-il? Vous ne vous êtes jamais posé la question
Et il faut bien l'avouer, et vos fils l'avoueront, un jour : il y a dans l'œuvre d'imagination que la Commission d'enquête a mis trois ans à incuber dans le silence de la méditation, un personnage
qui doit faire sécher de jalousie le héros le plus fantastique d'Hofïmann. Ce personnage, c'est le gouvernement. Cherchez-lui un sens, un être, un corps, une réalité, une pensée, une intention, une conduite, une direction, vous ne trouvez en lui qu'un acteur impuissant, pas même un comparse, qui parle sans savoir ce qu'il dit, qui agit sans soupçonner ce qu'il fait, qui a peur des conspirations et qui conspire avec les conspirateurs pour se renverser lui-même du pouvoir.
L'émeute arrive, il lui tire le chapeau ; l'émeute diparalt, il lui envoie des fusils pour qu'elle revienne avec plus de chances de succès. Il sait qu'il en sera là première victime, mais il a une soif inextinguible de martyre ; le danger augmente, la lutte approche ; l'insurrection a la complaisance de lui signifier par ses journaux, par ses menées, par ses plénipotentiaires, la reprise des hostilités et il croise ses bras ou il met la tète sur l'oreiller et il dort ; il dort au 31 octobre, il dort au 8 novembre, il dort au 22 janvier, et quand la fusillade le réveille en sursaut, il n'ouvre l'œil que pour retomber dans le sommeil.
Tout cela n'est peut être pas de la connivence :
la commission des trente ou des vingt-eînq veut bien y mettre quelque indulgence ; ce n'est que de rimbécillité. Ah, messieurs de la Commission, vous étiez donc bien enfermés dans votre conciliabule, pour que la vérité n'ait pu pénétrer jusqu'à vous et que vous en soyez réduits à n'écouter que vos propres pensées I
Comment, après chaque tentative d'insurrection vous osez dire avec la plus admirable intrépidité : Celte fois encore le gouvernement n'a ni prévu ni conjuré le péril, c'est la Providence seule assistée de la garde nationale qui a sauvé le pays.
Le gouvernement à coup sûr n'a pas fait la Providence, mais il a fait probablement la garde nationale; est-ce que par hasard il aurait eu l'intention de la recruter pour le compte de l'anarchie? C'est là une finesse que vous avez oublié de lui prêter. Nous restons en vérité confondus devant des objurgations et devant des insinuations de votre enquête. •
Comment! il s'est trouvé un gouvernement qui dans des circonstances terribles^ uniques dans l'histoire, a pris le pouvoir au milieu de masses tumultueuses, frémissantes et qui a su extraire
d'une société en pleine décomposition tous les éléments de défense depuis le premier jusqu'au dernier, qui a suscité du fond du néant, jour par jour, la garde mobile, l'armée elle-même, et cela sans amener un conflit qui eût perdu le pays, et vous dites qu'il n'a rien prévu?
Et ensuite dans une appréciation commode qui ne tient compte ni du point de départ, ni du point d'arrivée, ni de la nécessité d'éviter toute collision jusqu'à l'intronisation de l'Assemblée, de conjurer le danger par la prudence plutôt que par un choc, vous affirmez intrépidement ou bien vous insinuez que nous n'avons montré en toute circonstance qu'impuissance et lâcheté! Allez, messieurs, minutez à trente vos grosses incriminations, ou vos petites rancunes contre le gouvernement de la Défense, vous ne lui ôterez pas le mérite de vous avoir tirés du fond de l'abîme où l'Empire vous avait précipités et de vous avoir mis sous les pieds celte tribune du haut de laquelle vous ou les vôtres vous insultez chaque jour à notre conduite.
Nous n'avons pas de prétentions à l'infaillibilité, nous avons pu commettre des fautes; qui n'en eût pas commis à notre place ? Que celui-là
lève la main, nous le regarderons avec curiosité, et à moins qu'il n'ait une tiare sur la tête nous nous permettrons de sourire. Si une enquête consciencieuse nous eût montré nos fautes dans un esprit de justice, nous nous serions empressés de les confesser. Nous ne mettons pas notre amour-propre à nous enfoncer de plus en plus dans une erreur,- nous nous ferions un devoir au contraire de la reconnaître. La reconnaissance de la faute commise est pour nous une forme de la dignité humaine et comme la rançon de la conscience. C'est à ce prix seulement que nous pouvons rentrer en grâce avec nous-mêmes et remonter à notre propre estime.
Mais cette enquête bilieuse, qui pèse tous nps actes à faux poids, nous dispense à son égard de toute modestie ; elle ne nous inspire que le désir de redresser la balance. Nous regardons nos accusateurs en face, et nous éprouvons, après les avoir dévisagés, la seule fierté permise dans nos malheurs, la fierté de la comparaison. Qui êtesvous?et vous aussi, vous avez gouverné, vous gouvernez encore en ce moment, par vous ou par vos amis. Qu'avez -vous fait?
Ce que vous avez fait? Il n'est pas besoin d'enquête pour vous le dire, ni de trente volumes imprimés aux frais de l'Élat, ni de témoins interrogés derrière un paravent ; nos témoins à nous ne mentent^pas, nous ne les faisons pas parler; ils parlent d'eu«-mêmes; ce sont vos actes ou les actes des vôtres, puWics, notoires, connus du monde entier.
L'Assemblée « élue dans un jour de malheur »
venait d'entrer en jouissance de sa souveraineté, elle siégeait à Bordeaux dans une salle de spectacle, comme elle allait siéger plus tard à Versailles au théâtre de la Pompadour. Car, par je ne sais quelle dérision du sort , elle
devait prendre partout la place de la comédie.
La voilà cette Assemblée qui aura, elle aussi,
des comptes à rendre à l'histoire; la voilà élue,
installée ; élue en vertu de la révolution de sep-
' tembre et installée sous la protection de la force
publique organisée par cette même révolution.
Car sans le 4 septembre où serait-elle? que serait-elle ? C'est grâce au 4 septembre que la plupart des illustres inconnus qui l'attaquent aujourd'hui ont pu sortir de l'obscurité politique où TEmpire les eût éternellement laissés, et le premier acte de reconnaissance de ces prisonniers délivrés par nous a été de clabauder contre leurs libérateurs!
Entîn nous avions déposé nos pouvoirs dans les mains de celte assemblée, fille légitime ou illégitime à son choix du 4 septembre, mais elle ne saurait renier son origine sans se renier ellemême, et en déposant ces pouvoirs nous éprouvions un double soulagement : celui d'abord de les transmettre, et ensuite de les transmettre à l'homme le plus digne, le plus .capable par son autorité, comme par son expérience, de tenir en ce moment la barre du gouvernail.
Certes la besogne était lourde, aussi lourde
pour lui peut-être qu'elle l'avait été pour nous ; la France venait de mettre au monde la nouvelle Assemblée, et en voyant son enfant, l'accouchée avait quelque peine à le reconnaître. Tout était alors obscurité, danger ou symptôme de danger; Paris était menaçant, Lyon agité, Bordeaux incertain, Marseille enébullition,la France sombre, convaincue de la nécessité de la paix, mais méconlente d'avoir à la subir; partout enfin le commerce suspendu, le travail arrêté, l'industrie frappée de paralysie, et à la première étincelle tombant sur tout cela... l'explosion!
C'est dans ces conditions, au milieu de ces circonstances, que l'Assemblée élut M. Thiers chef du pouvoir exécutif ou plutôt ratifia son élection, car en nommant M. Thiers vingt fois député, la France ne Tavait pas seulement désigné, elle l'avait élevé de fait à la présidence.
Il fallait signer la paix, négocier avec la Prusse, la payer et la renvoyer, car elle ne demandait qu'à prendre pension chez nous à nos frais; elle trouvait Tauberge bonne et voulait y rester le plus longtemps possible. Mais pour cela, il fallait avant tout réparer, apaiser, concilier, et par Tapaisement rétablir la confiance, et par la con-
fiance ressusciter le crédit, ce patriotisme de l'écu.
La guerre civile relaye la guerre étrangère. La nation à terre verse son sang par toutes ses veines ; c'en était fait d'elle en apparence. M.Thiers ne désespère pas du salut ; il se prodigue, il se multiplie, il se dépense tout entier à cette œuvre, et à force de courage^ de patriotisme, de bon sens, il parvient à sauver la situation ; il oblige la Commune à rendre Paris à la France, il trouve sur son crédit personnel Teffroyable rançon de notre territoire, il ramène à la république la sympathie de l'Europe, et l'Assemblée déclare par trois fois qu'il a bien mérité de la patrie.
Mais M. Thiers avait eu le mérite et le malheur en même temps de penser que ïa république était pour la France une condition de vie ou de mort, que c'était par la république et avec la république seulement que la France pouvait reprendre son rang dans le monde, que c'était enfin au nom de la souveraineté nationale directement exercée par la nation, seul principe debout sur les ruines des dogmes du passé, que le gouvernement français pouvait maintenir l'ordre au dedans et assurer la sécurité au dehors,
Mais ce n'était pas le compte de ce parti monarcbigue iqui voulait ramener son fantôme de roi dans la carcasse incendiée des Tuileries, et nous apporter pour don de joyeux avènement la guerre en faveur du pape, la guerre avec l'Italie, et par conséquent avec l'Allemagne, donc une quatrième invasion et un nouveau démembrement, après quoi il ne restait plus qu'à jeter le linceul sur la France et à planter une croix noire sur son tombeau.
Tant que le danger était là, le parti monarchique avait soutenu, maintenu M. Thiers au pouvoir; il l'avait entouré, cajolé; c'était le grand patriote, le grand homme d'État. Mais le danger passé, il ne fût plus qu'un brouillon, le sinistre vieillard; on monte contre lui le coup du 24 mai et on le renverse du pouvoir.
Il semblait difficile de le remplacer ; où trouver quelqu'un qui pût faire Tillusion d'un remplaçant? Le regard de la coalition erra dans l'espace, il flotta un instant sur le front du général Changarnier. Mais toute réflexion faite, on tira le maréchal Mac-Mahon de son reliquaire; et ce fut partout comme un roulement de tambour : le loyal soldat, ViUustre épée, finalement leBayard
moderne, sauf à devenir plus lard tout simplement le soldat légal, ce qui, dit par M.^le Broglie, pourrait ressembler à un déchet.
Le nouveau gouvernement prit aussitôt le nom de gouvernement d'Ordre Moral. Quoi de plus moral, en effet, qu'un acte d'ingratitude envers l'homme qu'on avait déclaré par trois fois avoir bien mérité de la patrie? Mais, en même temps, on crut devoir prendre le titre de gouvernement de Combat, c'est-à-dire de gouvernement de haine et de colère, de haine contre la République, de colère contre le parti républicain.
Et, pour justifier cette politique à outrance d'irrilation et de vengeance, on jetait à tout propos, d'une voix de têle et avec un rire mécanique, le grand mot de danger social, de péril social ; on apportait à la tribune le pantin du spectre rouge, et on en lirait le ressort, poui* effrayer la majorité, à la façon chinoise.
Mais, au fond,pourquoi avait-on jeté M. Thiers à bas du pouvoir? Parce qu'il avait ta té le pouls de la France, et qu'il avait dit : La République est seule possible. Seulement, ajoutait-il en sa qualité de doyen du parti conservateur : La Répur
blique conservatrice. Mais la fraction royaliste ne voulait d'aucune république, et encore moins de la république conservatrice , par la raison qu'elle avait plus que tout autre, à ses yeux, la chance de durer.
Mais la France, de son côté, voulait la République; elle la voulait énergiquement, et à chaque reélection elle signifiait non moins énergiquement sa volonté. Le parti monarchique ne pouvait consentir à croire que la France eût une volonté personnelle, en dehors de la consigne du pouvoir. Le suffrage universel, à l'entendre, est matière inerte, passive, destinée à obéir par nature. Mens agitât molem , Si donc, sous le gouvernement de M. Thiers, le pays n'envoyait à la Chambre que des élus républicains, c'est que M. Thiers gouvernait, et que le pays vote toujours dans le sens du gouvernement.
Il suffirait donc d'occuper le pouvoir pour refouler le courant électoral; voilà tout le secret de l'intrigue du 24 mai. « Le péril social » n'en était, en réalité, que le prétexte. On espérait, en ressuscitant sous une forme plus ou moins hypocrite le système impérial de pression administrative sur la masse votante, qu'on pourrait l'amener
discrètement à voter pour la politique de combat.
Mais il fallait avant tout désarmer ropposition républicaine de son premier moyen d'action, c'est-à-dire de la presse.
Supprimer la presse démocratique ou du moins la persécuter, parut au premier moment quelque peu contradictoire avec ce libéralisme à grand fracas dont on avait fait autrefois un pompeux étalage. On aima mieux débaucher et embaucher la presse à prix d'argent, dans l'ombre d'un couloir, et M. Beulé signa cette circulaire confidentielle qui restera comme la plus honteuse bi*avade de l'Ordre Moral à tout sentiment de moralité.
Cette tentative de maquerellage politique ayant échoué, le gouvernement de combat recolirut bravement à l'intimidation ; il usa et abusa de l'état de siège contre les journaux, et là où l'état de siège faisait défaut, il usa et il abusa du droit d'inlerdition de la vente sur la voie publique ; ce fut une chasse, une traque universelle à la presse républicaine, mérri^la^^us modérée, la plus modérée surtout, car par sa modération elle faisait encore mieux ressortir la politique ëpileptique du pouvoir.
Le ministère du 24 mai avait révoqué impito'yablement tous les préfets, tous les sous-préfels entachés du plus léger soupçon de républicanisme ; il les avait remplacés par des administrateurs variés, les uns légitimistes, les autres orléanistes, la plupart bonapartistes, mais tous inféodés au gouvernement de Combat et déterminés à le soutenir par tout moyen de combat ; le ministère leur avait dil, dès le premier jour : « Faites, je suis là !» *
Qu'on aille maintenant aux élections, le gouvernement ne doute plus du succès ; on y va, et partout où l'on vote, la liste républicaine remporte la victoire. Le ministère, trompé dans son attente, prend sa tête dans ses mains et réfléchit longuement, il cherche l'explication de sa défaite et il croit l'avoir trouvée. II avait bien changé les préfets, destitué les sous-préfets républicains, mais, entre eux et les électeurs, il y avait un intermédiaire, qui interceptait sans doute Faction administrative aîi passage.
Cet intermédiaire c'était le maire, et le maire, personnage indépendant, élu par le conseil municipal ou choisi dans le sein du conseil, pouvait être républicain et devait souvent l'être, et alors
ce même ministère, apôtre forcené, laveille, de la liberté municipale, déchire la loi qu'il avait inspirée et demande à la majorité le droit de révoquer les maires suspects et de repasser leur écbarpe à des fonctionnaires d'occasion, ramassés non-seulement en dehors 'du conseil, mais roême en dehors de la commune.Vienne cette fois l'heare des élections, le tour est fait, le succès est certain ; tous les grands électeurs sont là, à leur poste : préfets, sous-préj^ets et tous ces autres sous-préfets en miniature qu'on appellera encore des maires par habitude, mais qui ne seront, en réalité, que les agents électoraux du pouvoir.
Le mécanisme complet de la candidature ofiicielle est rétabli comme aux jours bénis de l'Empire, et il doit nécessairement donner les résultats que l'Empire avait obtenus. Le suffrage universel, exploité, pour ne pas direassei^i, ne ne pouvait manquer d'obéir aux maîtres qui mettaient un bulletin daiis là main de Télecteur et lui prenaient ensuite la main pour le conduire au scrutin, de peur qu en route il ne changeât d'idée. Aux urnes donc! et en toute assurance! Mais une fois de plus, hélas I les urnes
donnent un démenti aux copistes de l'Empire.
Le ministère, tout à Theure si confiant, baissa encore la tête ; il douta. Que faire? que devenir ? une nouvelle élection pouvait déplacer la majorité. Il n y a plus qu'une planche de salut, dûlelle rompre, au premier pas, sous le pied du passant. C'était la monarchie ; on y avait toujours songé, mais pour une époque plus propice, quand à force de fatiguer et d'énerver la France et*de la tenir par les quatre membres sur un lit de torture, on l'aurait réduite à crier grâce et à demander un monarque.
Le jour même où le maréchal Mac-Mahon avait pris les cartes, il avait fait, comme entrée de jeu, celte déclaration : Il ne sera rien changé aux institutions existantes; les institutions existantes signifiaient la République. Les échos de la parole présidentielle flottaient encore à la brise, qu'une petite conspiration sournoise, tramée à neuf députés, pour plus de mystère, entreprenait, à l'insu de la France et contre la France, la restauration de la légitimité.
Mais il y avait à la réussite du complot une légère difficulté. 11 fallait entrelacer la branche
cadetle à la branche aînée, réconcilier Orléans avec Bourbon. Orléans avait détrôné Bourbon, un certain mois de juillet. Il avait fait plus ; il avait levé la jupe de la duchesse de Berry pour montrer une grossesse en public; c'est là une chose qu'an fils ne pardonne pas, en général ; et, mieux encore, Orléans avait flétri, par un ordre du jour, le pèlerinage de Belgrave Square.
Et maintenant force était de reconcilier llusurpateur et la victime, le flétrisseur et le flétri, l'accoucheur et l'accouchée de Blaye ; et c'est cette œuvre de charité chrétienne que deux ou trois entremetteurs, encore tout trempés des eaux de Lourdes, allèrent maquignonner dans une auberge d'411emagne. Ces courtiers marrons de la royauté avaient pris sur eux de trafiquer de la France, en dehors de la France, sans son consentement, contre sa volonté.. On la vendait, comme on vend une vache à la foire, sous les yeux du maréchal Mac-Mahon, qui détournait la tête, et du ministère, qui approuvait Topération.
Orléans, en qualité de cadet, dut faire les premiers frais de rapprochement. Il avait déjà essuyé de ses genoux la poussière du tombeau de
Louis XVI, en signe d'expiation du régicide de son aïeul, et, un matin, un jeune homme, escorté de son oncle, arrivait à Frosdorff, la cordeau cou, les pieds nus, pour faire amende honorable de la révolution de juillet, comme d'une escroquerie de couronne et du testament de son père, qui lui avait recommandé pourtant de rester toujours fidèle à la Révolution.
Et, après un protocole convenu d'avance et réglé, article par article, le monde entendit retentir bruyamment le baiser judaïque d'Orléans sur la joue de Bourbon et de Bourbon sur la joue d'Orléans. La maison de France était réconciliée. Et, après cette étreinte fraternelle, Orléans et Bourbon sortirent des bras Tun de l'autre plus unis et plus brouillés que jamais.
Que s'est-il passé depuis ? On ne Ta jamais bien connu. Tout ce qu'on a pu savoir, c'est qu'à la suite de cette transaction commerciale pour une couronne, Bourbon a dit à Orléans : Tu m'as dupé. C'est toi, au contraire, répond l'autre, qui m'a trompé. Et, en fin de compte, tous les deux pourraient bien avoir raison.
Il y avait dans l'antichambre de Chateaubriand un buste du comte de Chambord. Or, un' jour
que Lamartine visitait l'illustre larmoyeur de la légitimité, il s'arrêta un inslant devant le marbre du fils de la duchesse de Berry. , •
— Examinez ce front, lui dit Chateaubriand avec un sourire d^ironie, et c'est sur cela qu'on veut mettre une couronne II...
'L'intrigue avait avorté : la monarchie rentrait une fois de plus aux caveaux de Saint-Denis: Son ombre pouvait encore errer sur la terre et même exhaler sur son passage un léger murmure ; ce n'était que le dernier soupir du vent du soir dans les feuilles mortes d'hiver. Mais la république était toujours là, il fallait l'empêcher de passer.
On avait bien mis un factionnaire à la porte, mais on crut devoir lui imposer une faction de" sept ans, et le factionnaire accepta celle nouvelle surcharge à son dévouement. On inlilala cela ie septennat; on le déclara incommulable. C'est ce qu'on appelait anathème au moyen ilge, el ce
qu'on appelle tabou aux îles Sandwich, tabou c est-à-dire sacré : nul ne peut y toucher.
Nous jouissons du septennat; mais avonsnous pour cela un gouvernement?
Nous avons eu sans doute un, deux, trois, quatre ministères depuis un an, et avec un effort de mémoire, nous pourrions retrouver la nomenclature des divers ministres qui n'ont fait que pirouetter au pouvoir : avocat de Poitiers, avocat de Toulouse, avocat de Ribérac, etc., le défilé complet de toute la basoche provinciale dans la lanterne magique du septennat.
Tel était légitimiste, tel orléaniste, tel bonapartiste, tel n'était que ministre, ou plutôt il était à lui seul toute la coalition, 'car en cherchant bien on trouverait trois hommes en lui, un homme de Frohsdorff, un homme de Juillet, un homme de Décembre.
Mais quel que soit l'accord parfait de tous les ministères entre eux, et des ministres dans le même cabinet, un cabinet cependant n'est pas un gouvernement.
Nous avons encore un chef de pouvoir exécutif, quelque peu président de la république, le tout malgré lui à n'en pas douter. Son ambition
est de n'en pas avoir. Il n'a pas: renversé M. Thiers, il lui a succédé, et encore a-l-il fallu cinq minutes d'efforts surhumains pour vaincre sa résistance. ^
Si le comte de Chambord lui avait demandé sa démission pour nous replonger en monarchie, le maréchal Mac-Mahon l'aurait volontiers donnée, et si après cela le roi lui eût infligé l'épée de connétable, le maréchaF aurait gémi de celte violence à sa modestie, mais il l'aurait subie par esprit de discipline.
II aurait pu obtenir de l'Assemblée dix ans de pouvoir, sept ont suffi à son désintéressement, et à le bien prendre, il ne les accepte que pour protéger la république contre le parti républicain. Si enfin il exige pour lui-même, à bref délai, le droit régalien de nommer le sénat et do dissoudre l'Assemblée, c'est toujours par un sentiment d'abnégation. Il croit devoir ce nouveau sacrifice au pays.
Mais enfin, pas plus que le ministère, le président de la république n'est ce qu'on peut dire un gouvernement.
Et d'abord, un gouvernement a un nom. C'est lui faire injure que de vouloir le traiter en bâtard.
Quand on lui demande comment il se nomme, il ne saurait répondre : Père et mère inconnus ! ou bien : Je me nomme Personne. Il faut laisser celte mauvaise plaisanterie à Ulysse dans la caverne de Polyphème.
Or quel est le nom du gouvernement? Est-ce la République? Oui et non. Oui peut-être, non sûrement. Oui pour aujourd'hui, non pour demain. La République? Maison à louer! Rien de plus ; qu'on trouve un locataire et on enlèvera Técriteau.
Un gouvernement suppose une constitution adaptée à la nature de son tempérament, républicaine s'il est une république, monarchique sMl est une royauté. Il se pourrait sans doute qu*à rheure présente une trentaine de Lycurgues, tirés à la loterie d'un scrutin, élucubrent dans un coin de Versailles quelque chose comme un projet de constitution; mais ils prétendent en fabriquer une à double fin, qui puisse également servir 5 la république et à la monarchie. Or, c'est là une chose que la vierge de Lourdes elle-même ne saurait faire, lui envoyât-on pour l'en prier cent mille charretées de pèlerins.
Donc nous n'avons pas de gouvernement, ou
LE QUATRE SEPTERffiRE. 213
si nous en ayons un à la rigueur, c'est un gouvernement sans nom dans aucune langue, sans précédent dans aucune histoire, un gouvernement qui met dans tous ses actes le mol de république, et sous tous ses actes l'idée de monarchie.
Si ce n'est pas là une véritable anarchie , qu'est-ce donc? Et la pire anarchie, l'anarchie par en haut, car un régime qui élève la conspiration à l'état de légalité, qui permet au bonapartisme de comploter légalement en quelque sorte pour une récidive de l'Empire, et au royalisme pour une restauration de la légitimité, ne saurait être qu'un rendez-vous donné à la tempête.
Le travail chôme, l'industrie souffre, le commerce languit, vous n'avez pu vous mettre d'accord entre vous sur la couleur d'un drapeau ; la couleur préférée sans doute eût assuré notre félicité; mais devons-nous payer indéfiniment vos profondes combinaisons manquées, et de nos incertitudes, et de nos inquiétudes, et de nos misères, et de nos souffrances.
Nous autres tous, travailleurs, producteurs, à quelque titre ou à quelque degré que ce soit, nous n'avons pas le temps d'attendre .comme vous au
fond d'un château, qu'une couronne descende du ciel dans le tablier d'azur de la déesse de la Sallette. Il nous faut à nous un gouvernement et non pas un ombre de gouvernement; l'heure presse, la peur de l'imprévu gagne*de proche en proche, et chaque coup de balancier de la pendule est un déficit dans la production du pays et une rentrée de moins dans la caisse de l'État.
Vous le savez comme nous, vous vous le dites à vous-mêmes, et cependant vous persévérez dans cette politique d'ajournement, d'atermoiement, qui est pour la France le supplice du chevalet. A la vérité, pendant ce temps, trente profonds génies élus à la majorité des voix, inclinés en rond, le menton dans la main, sur un jeu de cassetête chinois, depuis] des mois et des mois travaillent à corps perdu ; à quoi ? A rien, pardon, à faire un navire qui puisse aussi bien naviguer sur terre que sur mer, et porterait à la proue le nom de république et à la poupe le nom de monarchie, avec cette particularité qu'au lieu de marcher en avant il marcherait en arrière.
Allez au fond de cet imbroglio du septennat, ce chef-d'œuvre du dernier des de Broglie, que trouvez-vous? une seule pensée: Nous n'avons pu
faire la monarchie, nous allons empoisonner la république et à cette fin lui administrer une drogue constitutionnelle composée de deux ingrédients.
Un premier ingrédient : le droit de dissolution. Si la république nomme une assemblée républicaine, le septennat la dissoudra, et si le pays renomme la même assemblée le président la dissoudra encore. Mais si le pays persiste, à qui restera le dernier mot? A une révolution? Ou à un coup d'État ? Car c'est à cette alternative que le conflit inscrit dans la constitution condamnerait le pays. Eh quoi ! vous voudriez placer un souverain postiche au-dessus du vérilable souverain, mais alors nous nous demandons si la France est un homme ou si elle est une nation.
Avant de nommer un militaire k un poste important de l'État, Mazarin demandait dans son baragouin : Est-il houroux ? Le maréchal Mac-Mahon n'a pas été toujours précisément heureux, ce qui ne prouve rien contre sa bravoure. Mais la bravoure suffit-elle pour transformer en homme d'Étal un soldat élevé à l'école d'Afrique? Le maréchal Mac-Mahon est-il en un mot le serviteur de la nation ou le serviteur d'un parti ?
Il n'est l'homme d'aucun parti, nous dit-on, il entend gouverner en dehors des partis. Phrase charmante qui ne signifie rien ou qui signifie qu'il entend gouverner sans aucun principe de gouvernement, car un principe correspond toujours à un parti. Ce dicton n'a de sens que dans la bouche de M. Fourtou qui entendait gouverner contre le parti républicain au profit du parti bonapartiste, ou dans la bouche de M. Decazes qui entend gouverner au profit du parti orléaniste contre le parti républicain et contre le parti bonapartiste à la fois.
Mais le parti légitimiste exclu du partage proteste contre celte interprétation du contrat ; il a voté le septennat, il est vrai, mais il ne Ta voté que sous condition. On lui avait promis que le septennat ne serait qu'un sabre posé sur le trône pour garder la place, mais au premier signe du" comte de Chambord le sabre devait disparaître.
Et le parti légitimiste dit aujourd'hui au septennal ce qu'il avait déjà dit à l'orléanisme : Tu m'as trompé; à quoi le septennat répond : Tu t'es trompé toi-même; spectacle édifiant de l'ordre moral, où chaque partner du 24 mai reproche à son voisin de l'avoir triché. El pour perpétuer
r.E QUATItE SEI'TEMIIIIE. 217
cet admirable quiproquo, on nous propose de le convertir en instituUon et de Iransboider ce parti conservateur si uni dans une «econde Chambre où il continuera de jouer aux propos discordants.
11 est vrai que pour jusiilier la création de cette seconde Chambre, on remet en circulation une rêverie de l'école doclri nairc. Cette école ne yoyait dans une constitution qu'un problème de dynamique à résoudre; une société pour elle n'était pas chose vivante, c'était une machine, et, comme toute, machine, soumise à une force de mouvement et à une foice de résistance.
Mais on ne saurait créi^r le dualisme dans la représentation nationale qu'autant que ce dualisme préexiste dans la nation. Une constitution Ti'improvise pas deux forces sociales; tout au plus peut-elle les inscrire. Ce sont ces forces qui stipulent elles-mêmes pour elles-mêmes et qui interviennent de pliiin pied au partage du pouvoir. Nous concevons la pairie en Angleterre parce que, dans celte île encore attardée, il y a deux sociétés distinctes, la commune et l'aristocratie ; nous comprenons encore le sénat en Amérique, ^^Kee que dans la répnbli<|iie américaine il y a
deux éléments, rUnion d'une part et de l'autre le fédéralisme.
Mais en France où est la noblesse ? où est la fédération ? où est l'élément nouveau différent de la démocratie qu'on voudrait injecter dans une seconde Chambre pour en faire le contre- ' poison de la démocratie.
N'y a-t-il pas d'ailleurs puérilité à vouloir écrire sur la porte d'une assemblée mouvement^ et sur la porte d'une autre inertie ; à vouloir atteler dans une constitution un peuple en sens inverse de façon que la société égaleinent tirée en avant et en arrière, reste dans un état irréprochable d'oscillation sur place, qui n'est qu'une variante de l'immobilité*
Est-il possible d'ailleurs d'établir dans l'organisme politique d'une nation ce prétendu dua* lisme des contraires? Non; la vie politique, comme la vie physiologique de l'homme est une. La direction appartiendra toujours à l'une des deux assemblées ; l'une décidera, l'autre obéira ; rappelez-vous la pairie après la révolution de Juillet ; elle désirait l'hérédité, elle vota contre l'hérédité. Louis-Philippe croyait trouver en elle sa première ligne de défense; à quoi lui a servi la pairie?
Aux jours tranquilles, à accroître l'impopularité de la couronne, et aux jours difficiles, à montrer un néant de plus dans la monarchie.
Voilà ce qu'ont fait les hommes de tous les passés ou ce qu'ils tentent de faire en haine de la république. L'avez-vous assez injuriée, assez calomniée? 11 n'y a pas une fibre d'elle qui n'ait été meurtrie ou froissée ; vous chercheriez en vain sur son corps une place pour faire une nouvelle blessure. Vous pensiez en avoir fini avec elle, n'est-ce pas? Mais elle, plus fière et plus forte que jamais, n'en marche que la tète plus haute à l'accomplissement de sa destinée ; elle sent, elle sait qu'elle porte en elle l'âme de la France, et la fatalité irrésistible d'une loi de nature. Et foulant à son pied comme de la paille tout ce qu'on jette devant elle pour la faire trébucher, elle marche toujours et entraîne toujours de plus en plus hommes et choses dans l'immense attraction de son principe. Vous avez cru qu'il suffirait du maréchal Mac-Mahon pour l'arrêler ; mais, le prenant par les épaules, elle le retourne, et, le poussant devant elle, elle en a fait son licteur; c'est lui maintenant qui ouvre la marche et qui fraye le passage ; place à la République! i, lictor !
Mais entendons-nous bien, la République, quoi qu'en disent nos adversaires, n'jest ni une colère ni une exclusion, elle ne porte ni la pique ni le bonnet d'un autre temps. C'est la loi à la main et le front couronné d'épis qu'elle veut régner. Le parti républicain ne prétend pas réclamer le pouvoir par droit d'aînesse ; il n'a pas aboli le serment pour le remplacer par un certificat de républicanisme ; il restitue la République à la France comme la propriété de la France, il ne se la décerne pas comme le monopole d'un parti. C'est par la nation et avec la nation qu'il entend gouverner; il rompt également avec tous le pain de son principe.
Sans doute le parti républicain est l'initiateur de la république, il en est à la fois l'esprit vivant et la tradition, mais il n'est pas pour cela un vainqueur qui affecte de traiter le peuple français en pays conquis ; il ne fait appel qu'à l'adhésion libre, il ne parle qu'au bon sens et au patriotisme.
Il dit aux hommes honnêtes de toute provenance qui ont tous un titre égal à intervenir dans la politique de la patrie commune :
Êtes-vous conservateurs dans la véritable ac-
ception du mot? Venez à la République, car elle est aujourd'hui la première garantie d'ordre ; on renverse une dynastie, on ne renverse pas une nation.
Êtes-vous propriétaires ? appuyez la République, car elle donne pour défense à la propriété la volonté souveraine de dix millions de propriétaires.
Etes-vous travailleurs? aimez la République, elle vous a relevés de la déchéance électorale, et admis comme nous et avec nous au banquet universel du civisme.
Êles-vous croyants non d'une croyance de commande, mais d'une croyance réfléchie? appuyez la République, vous n'aurez plus entre Dieu et vous la main d'un pouvoir héréditairement intéressé à mesurer la foi à votre conscience.
Êtes-vous impatients de réformes? Anticipezvous par la prophétie sur l'avenir? défendez encore la République, car elle seule possède un moyen légal, régulier, d'acheminer toute idée de progrès au pouvoir, sans violence et sans secousse.
Tout par évolution, rien par révolution, voilà
sa devise, et le dernier soleil de ce siècle ne sera pas couché que celte République enfantée dans tant de douleurs aura déjà été la régénération de la France et la tentation de l'Europe.