L. VlTET
Revue des Deiujc Mondes.
15 novembre 1870.
Quinze jours après, M. Vitet reprenait la même thèse et repoussait avec la même énergie toute pensée de convoquer une assemblée sans armistice. Et, à la même époque, le Journal dés Débats écrivait : Y ajournement des élections nous vaut une victoire sur les Prussiens.
Assurément, rien aujourd'hui ne serait d un plus puissant secours qu'une assemblée munie de pouvoirs réguliers, représentant la France délibérant en lieu sûr, n'importe dans quelle ville, pourvu que l'ennemi ne pût la menacer. Avec cette assemblée, tout serait facile ; le présent semblerait moins lourd, et l'avenir moins sombre ; elle resterait, quoi qu'il pût arriver, le centre d'action et l'âme de la France ; devant les élus du pays, les coteries rentreraient dans Tombre, les vrais capacités seraient mises en lumière, et la réalité du gouvernement républicain se produirait peutêtre au lieu d'une apparence un peu trop nominale.
Cette assemblée, qu'on nous la donne ; la France en a besoin, elle y a droit; mais par, malheur, ce n'est pas du ciel qu'elle tombera loule faite ; il faut l'élire, . l'élire sérieusement, non pas à la légère, au hasard, en brusquant le scrutin, déplorable origine qui infinnerait, dés sa naissance, ses actes et son autorité; i^ faut qu'elle sorte, sinon des luttes véhémentes et prolongées, du moins d'un certain mouvement de vie électorale ; il faut qu'on se concerte, qu'on cherche ^6s candidats, qu'on les entende et qu'on les inter- '^ge. Tout cela n'est pas l'affaire d'un jour, c'est l'en- ^'eprisela plus grave, la plus absorbante, et je le dis, ^ Wion corps défendant, la moins conciliable avec le devoir urgent, impérieux, le plus sacré des devoirs ^^^<lues, la résistance à l'ennemi.
Sans armistice, il n'y faut pas songer : l'œuvre est ^''^PPaticable. M. Jules Favre l'a démontré en termes
péremptoires. Avec la poste aérienne pour seule communication entre elle et sa capitale, et presque les trois quarts de ses départements envahis, vous imaginez-vous la France procédant à ses élections? Pas une explication possible, pas un éclaircissement arrivant juste à point ! de continuels malentendus, la confusion, le chaos ! 11 est vrai que M. de Bismark daigne nous dire que dans ce cas il ferait le bon prince, qu'il fermerait les yeux et qu'électeurs et candidats pourraient vaquer à leur besogne, sans être tous du premier coup nécessairement fusillés. J*aime mieux ne pas mettre sa parole à Tépreuve ; c'est plus digne et plus sûr. Ainsi pas de question, pas de doute possi. ble : sans armistice point d'élection.
Même avec armistice, je vous l'ai déjà dit, ce ne serait pas un présent sans danger que cet intermède électoral de vingt à vingt-cinq jours au moins, coupant court aux mâles habitudes, aux devoirs du soldat, à la vie du rempart, acceptés par nos Parisiens avec une constance que, sans la moindre flatterie, je ne puis m'empêcher d'admirer. On risquerait évidemment de les laisser se refroidir; mais l'occasion serait si belle d'assurer à la France la sauvegarde d'une assemblée que, si par impossible l'armistice nous était offeit, nous ne pourrions guère ce me semble ne pas en profiter.
Seulement, point d'illusion : M. de Bismark a repoussé d'une façon si superbe l'indispensable condition d'un ravitaillement que, malgré son évident désir
de nous voir embarqués dans une affaire électorale, el de nous ménager cçtte distraction, je doute qu*il fût d'humeur à se donner un démenti, à nous faire amende honorable. Comptez donc sur son refus : il n'en démordra pas ; et quant à nous, prendre au rabais ses concessions et passer sous ses fourches, accepter l'armistice sans ravitaillement, c'est une extrémité que personne à coup sûr n'oserait souhaiter, encore moins conseiller, d'abord par respect pour nousmêmes, et puis par justes égards envers notre gouvernement de la Défense nationale, à qui cette exigence, cet appel aux élections quand même semblerait, je le crains, un signe de défiance. Il faut donc, quoi qu'il nousen coûte, renoncer à la perspectfve d'une assemblée librement élue. L. Vitet.
Revue des Deux Mondes.
1" décembre 1870.
Plus nous relisons ces pages d un noble et grand esprit qui n'était pas des nôtres, qui ne l'était pas avant, qui ne le fut pas depuis, plus nous nous applaudissons d'avoir refusé de faire les élections sans armistice. Si nous les avions faites, nous aurions été responsables de toutes les conséquences qu'elles auraient entraînées et que M. Vitet avait signalées d'avance. M. Daru aurait eu beau jeu alors ; de quel air d'homme
d'Êlal doué du don de seconde vue il nous eût dil alors : Mais ces conséquences, vous uurici dû les prévoir, et d'aulant plus aisémenl qu'on vous les avait fait loucher au doigt el à l'œil.
Les conservateurs euï-mêmes comprenaient si bien l'impossibilité d'élire une assemblée sans armistice, qu'ils voulaient en prendre une toute faite, soit dans les conseils gônûraux, soit dans les débris du Corps Ugislatif, c'est à ceux-là qu'un des leurs, le plus spirituel de lous, repondait dans les termes suivants :
Pour notre part, nous ne pai-tageous pas celte opinion. Les conseils généraux sont issus de l'Rmpirect portent forcément, falaienientavec eux le vice d'origine, ils ont été nommés par la grâce des anciens préfets, ils sortent d'une source immorale el coi'ronipue, ils ont été clioisis dans des temps dont des siècles nous séparent, el pour une besogne qui a disparu de notre histoire.
Ce sont les mêmes objections que nous ferions au projet, dont on parle de réunir en dehors de Pari» quelques débris de l'ancienne Chambre. En vérité, ÎL n'y manquerait plus que le Sénat ! non, nous no con- ■seii linons à nous trouver représentés par des huronii^as dont la honteuse obéissance el dont l'inallérable ab— jection a perdu la France en même temps que leur"
propre gouvernement. Si ce mandat tniiibé dans la boue de\ait être ramassé par quelques hommes in- " dépendants et honorables, tous les autres auraient le même droit. Si nous sommes condamnés & revoir les mêmes acteurs, il faut qu'ils reviennent avec un nouveau mandat. L'éponge, et malheureusement, elle est trempée de sang, doit passer sur ces hommes et sur leurs hagages.
JoHM Lemoine {Journal des Débats) 15 oclobre i870.
Queji'a-t-onpas dit contre les clubs? que né "fa-t-on pas encore si jamais on prend la peine "e lire l'EnquÉle et la peine encore plus grande "•^ la prendre au sérieux. El cependant les clubs Oui été pendant le siège que des soupapes de '^*'eté; ce n'est pas nous qui le disons, c'est ^<^Orc un conservateur, il est vrai que c'est un '^Hacrvaleur intelligenl, et pour la rareté du
Ole,
nous citons son témoignage aussi profondént que spirituellement formulé.
On aurait pu à hi vérité fermer les clubs en même
temps que les théâtres, et le Conseil en a été donné au Gouvernement de la Défense nationale : quelquesuns allaient même jusqu'à l'engager à suspendre la publication des journaux.
Hais, que serait donc devenue cette population nerveuse et impressionnable, pour laquelle la conversation parlée ou écrite est un article de première nécessité, si on l'avait privée à la fois des théâtres, des clubs et des journaux, dans le moment même où toute communication lui était interdite avec le reste du monde ? Paris n'aurait-il pas cuit dans son jus, suivant l'expression réaliste du chancelier de la Confédération du Nord?
Au surplus était-il bien possible d'interdire les clubs? Depuis le commencement du triste drame auquel nous assistons n'en n'avons-nous pas tu se former tous les jours et à toute heure sur les boulevards, autour des kiosques, des marchands de journaux, dans les rues, partout.
L'histoire de ces clubs en plein vent ne serait pas moins curieuse et moins pittoresque à coup sûr que celle des clubs domiciliés, et elle donnerait peut-être une indication plus vraie de l'état des esprits et des impressions ou des fièvres fugitives qui les ont tour à tour et à de si courts intervalles abattus et surexcités. Trop souvent ces discussions de trottoir dégénéraient en scène de pugilat, et le public intervenait pour séparer les combattants, quand ils ne se traînaient pas mutuellement au poste en se qualifiant « d'espions
.prussiens, » mais parfois le débat conservait jusqu'au bout les allures modérées et polies. On y prenait la parole à son tour et le public applaudissait aux bons endroits.
Cela tournait même à la conférence quand l'orateur était éloquent ou simplement intéressant. Un soir, vers une heure du matin, en face de la mairie de la rue Drouot, un fort attroupement encombrait la rue. Les parapluies étaient ouverts car il pleuvait à verse. On venait sans doute d'afficher une nouvelle importante qui retenait le public à cette heure indue et par un temps détestable ?
Point ; il s'agissait simplement d'une comparaison entre les institutions de la France et celles d'Angleterre. Un jeune orateur, revêtu de l'uniforme de garde mobile, expliquait le mécanisme et les procédés de la justice criminelle en Angleterre, et il les comparait à ceux de nos cours d'assises en donnant la préférence aux procédés anglais ; sa parole était claire, il paraissait bien connaître son sujet, on l'écoutait avec une attention soutenue; l'auditoire avait oublié Pheure et il ne semblait point s'apercevoir qu'il avait les pieds dans la boue et que les parapluies formaient des gouttières.
Ah ! c'est que beaucoup de ces auditeurs de hasard ne devaient rétrouver en rentrant chez eux qu'un foyer désert; mieux valaient la pluie et la boue que cette solitude lourde et glacée. Les exilés se groupent volontiers, et tant d'honunes, que les cruelles exi*
gences de la guerre et de Tétat de siège ont séparés de leurs familles, ne sont-ils pas aujourd'hui des exilés à l'intérieur? Si on avait interdit les clubs, on aurait grossi d'autant les attroupements au grand dommage de la santé publique. La liberté des clubs se résolvait donc en définitive en une question d'hygiène
On se moquait spirituellement au dix-huitième siècle de ce bon abbé de Saint-Pierre qui voulait établir la paix perpétuelle et avait trouvé le moyen d'utiliser les moines et les marrons d'Inde. Nous ignorons s'il existe un moyen infaillible d'utiliser les clubs, mais nous n'en persistons pas moins à penser qu'il serait plus dangereux de les supprimer que de les laisser vivre.
Toutes les agitations, toutes les fièvres auxquelles la population a été en proie, depuis trois mois, se sont manifestées avec une intensité particulière dans les clubs, on y a vu succéder du jour au lendemain à l'abattement le plus extrême, les espérances les plus exagérées. La démagogie y a établi ses assises, elle y a annoncé plus d'une fois naïvement son intention de jeter le gouvernement par la fenêtre ; elle y a dénoncé les accapareurs et les traîtres, elle les y a jugés et condamnés, elle y a enfin détaillé tous les articles de son programme de moyens révolutionnaires à l'aide desquels après avoir débloqué Paris, elle sauvera la France et même le monde. Sans doute ces dénonciations perfides, ces accusations furieuses» ces provo-
cations criminelles à la guerre civile, ces insanités décorées du titre pompeux de moyens révolutionnaires exercent sur les esprits peu cultivés ou sans culture qui composent la majorité des clubs une action délétère. Mais suffirait-il de fermer les clubs pour empêcher cette malaria de se répandre et d'acquérir sous l'influence des circonstances un caractère particulier de malignité?
Si les clubs n'existaient pas, la démagogie et le socialisme ne cesseraient-ils de propagei l?urs poisons. Leur propagande serait moins visible, leurs conspirations seraient latentes. Ils prépareraient leurs journées dans des conciliabules secrets, au lieu d'en afficher le programme dans des clubs publics.
Mais le danger serait-il moindre? Cette réaction de la modération et du bon sens qui a empô<*hé le^ gouvernement provisoire de glisser sur la pente de la Révolution, et qui Fa sauvé finalement du coup de main du 31 octobre, se serait-elle produite avec la même intensité et la même énergie, si les clubs et les journaux de la démagogie ne lui avaient donné réveil.
Gardons-nous de nous montrer trop sévères pour les clubs, ce serait de l'ingratitude, sans chercher suivant le précepte et la méthode du bon abbé de Saint-Pierre les moyens de les « utiliser, » n'oublions pas qu'ils nous ont rendu et qu'ils nous rendent encore tous les jours au moins des services involontaires.
De toutes les dépositions recueillies dans l'Enquête, la plus originale est, à coup sûr, la déposition du général Vinoy, tellement originale qu'au ^emier abord un esprit tant soit peu réveillé ne saurait croire à son authenticité. Nous nous croyons tenu à la citer textuellement; et encore après Tavoir lue plus d'un lecteur aura besoin pour y croire d'un effort de bonne volonté.
Pour le 31 octobre, je n*ose pas dire ma façon de penser parce que je n*ai jamais cru à ce mouvement. J'en fus très-froissè. Je fis paraître le lendemain un ordre du jour dans lequel je disais que si pareille chose se renouvelait, je ne prendrais conseil que de moi et j'agirais.
- Voici pourquoi : J*élais allé dîner tranquillement dans mon logement, ne me doutant nullement qu'il pût y avoir une émeute dans Paris, car ces choses sont toujours suesàTavance, soit par la police, soit par le gouvernement. Je rentrais donc chez moi, lorsque • j'appris que madame Le Flô faisait chercher partout son mari qui était arrêté. J'allais m'informer de ce qui se passait et je sus bien vite que tout le gouvernement ' était arrêté à l'Hôtel de Ville.
Je répondis à cela, c'est une plaisanterie, ce n'est pas possible ! J'envoyai mon officier d'ordonnance chez
le gouverneur et j'eus la confirmation de ce qui m'avait été raconté; en même temps je vis quelques bataillons de garde nationale qui marchaient. J'envoyai de nouveau un officier chez le gouverneur ; il • venait de rentrer. J'étais tout disposé à faire marcher mes troupes, mais je voulais un ordre. On me dit de ne pas me déranger, que tout était fini. Je trouvai cela fort extraordinaire et je voulais savoir comment les choses s'étaient passées. Je ne rencontrai pas Picard, mais 'je trouvai le général Schmitz qui ne voulait pas prendre sur lui de donner des ordres. Je lui dis pourquoi ne voulez-vous pas donner des ordres • il y a émeute, le gouvernement a été fait prisonnier et vous ne donnez pas d'ordres; quelques instants après, le gouverneur arrive et assure qu'il n'y a aucun danger, que les gardes nationaux insurgés ont fini par sortir de l'Hôlel de Ville.
Eh bien 1 si vous voulez savoir mon opinion tout entière, je vais vous la dire. Je crois que toute cette affaire à la manière dont elle s'est passée, était tout bonnement piréparée à l'avance. On voulait en venir à un plébiscite et amener la confirmation du gouvertiementpar le peuple. Je n'ai jamais pensé autre chose, j'ai été indigné de tout ce qui s'était passé. J'ai dit : ce n'est pas une émeute, c'est une entente cordiale, voilà mon opinion.
Je ne connaissais pas le général Trochu avant le 4 septembre ; c'est à VHôtel de Ville que je Tai vu pour la première fois. J'étais dans le gouvernement un témoin plutôt qu'un acteur ; mieux placé que tout autre, pour bien voir et bien juger; il nous frappa tous dès le premier jour par la noblesse de son caractère en même temps que par l'élévation de son esprit ; c'était un homme dépaysé dans l'empire, un véritable citoyen sous l'uniforme de général. Nous regrettons quant à nous qu'il soit perdu pour la chose publique ; il a cru néanmoins devoir protester, du fond de sa retraite, contre le rapport de M. Daru; et dans son livre il oppose la justice de l'armée à la justice de l'enquête, le général Rivière, au comte Daru.
La justice militaire accuse le maréchal Bazaine :
D'avoir continué ses rapports avec Tancien gouvernement, après avoir en fait reconnu le nouveau' par la notification de son avènement aux troupes, et
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lorsque ces rapports ainsi que les négociations entamées avec Tennemi à leur sujet étaient rompues de ne s'être pas inspiré des énergiques résolutions du gouvernement de la défense ;
D'avoir fait proposer à M. de Bismarck à Versailles une convention en vertu de laquelle l'armée de Metz aurait la mission de contribuer à Tavénement d'un pouvoir régulier et légal, c'est-à-dire de joindre ses efforts à ceux de Tennemi pour renverser le gouvernement qui luttait pour l'indépendance nationale;
D'avoir manqué à tous ses devoirs envers la France en ne se mettant pas en communication avec le gouvernement de la Défense nationale, car en ce moment suprême, qu'importait la question de la forme du gouvernement.
Voici ce que dit le général Rivière qui n'est sûrement ni un révolutionnaire ni un anarchiste qui est tout simplement un soldat et un patriote. Mais l'enquête dirigée par M. Daru, soutient la thèse contraire; elle reproche au général Trochu :
De ne s'être pas préoccupé dans le désastre de sa qualité d'officier général gouverneur de Paris au titre de l'Empire, en entrant en communication avec le gouvernement de la Défense nationale dés que celuici a réclamé son concours, et non content de rester gouverneur de Paris, d'avoir pris la présidence du
Vs.
pouvoir nouveau, sans se préoccuper des précédents politiques, de ses collègues en gouvernement et delà forme de ce gouvernement, sans s'inquiéter de la révolution par renvàhissement du Corps législatif de l'Empire qui venait d'avoir lieu, ne reculant pas plus que ses collègues devant une solidarité manifeste avec les hommes qui avaient fait cette révolution.
Allons toujours ; tout coup porte. Nous rendons de nouveau la parole au général Rivière ; il accuse le maréchal Bazaine.
D'avoir eu de continuelles relations avec les généraux ennemis, d'avoir reçu personnellement et même d'avoir communiqué aux troupes des avis venant de l'ennemi en violation de la loi militaire qui s'exprime ainsi sur ce point : le commandant de place assiégée doit rester sourd aux avis que Fennemi lui fait parvenir.
Voilà ce que dit le code militaire ; que dit à son tour l'enquête? Elle reproche au contraire au général Trochu :
De s'être refusé obstinément à entrer en relations avec les généraux ennemis, d'avoir été ^ sourd aux avis qu'ils faisaient parvenir ; d'avoir notamment répondu de très-haut à l'avis que lui adressait le génè-
rai de Moltke pour l'informer de la défaite de nos troupes devant Orléans, offrant de donner un saufconduit à un officier pour la constater, d'avoir montré en cette circonstance une résistance inflexible, dommageable à l'intérêt public qui voulait qu^on traitât alors que le général de Moltke tendait la main au négociateur français.
Et le général Trochu ajoute en note j'espère que ce : tendait la main, de la main de l'enquête restera historique comme le : je n'avais pas affaire A CES GEKs-LA, du procès de Trianon, continuons, car il faut pour rédification de la France, épuiser ce parallèle, le général Rivière accuse le marcchal Bazaine :
D'avoir réuni ses généraux pour obtenir leur adlié»- . sien en leur faisant un récit trés-exagéré, suggéré par l'ennemi, des désordres auxquels la France était livrée et des manquements de toute sorte qui paralysaient Tarmée de Metz, en leur cachant toutes les circonstances qui étaient de nalure à leur inspirer la résolution de reprendre la campagne. Entreprise sans préparation, sans alliances sérieuses, sans plan de campagne, la guerre de 1870 n'a été qu'une série de désastres, celui de Metz est resté le plus grand, parce qu'une fois qu'il fût consommé, tout fut perdu pour les armées nationales. Si la lutte continua, c'est
que les Français, en dehors de toute préoccupation politique, comprenaient que devant un démembrement inévitable, il fallait engager jusqu'au dernier de leurs enfants, avant d'avoir le droit de dire comme autrefois un de noe rois en semblable infortune: Tout est perdu fors l'honneur.
C'est la thèse du devoir cela, du patriotisme ;
on vibre à l'entendre ; quelle est au contraire la
thèse de Tenquète ? La tliéorie de la défaillance et
du sauve qui peut ; elle accuse donc le général Trochu :
D'avoir réuni ses généraux, la situation de Paris étant à leur avis désespérée, pour insister sur le de voir qu'ils avaient de combattre jusqu'à la dernière heure ; d'avoir opposé aux opinions contraires ces paroles imprudentes : « Assez de capitulations, assez de milliers de fusils livrés. Quant à moi, je ne jetterai pas dans les bras de l'ennemi la dernière armée française. J'ai dit que je ne capitulerai pas avant que la famine ait accablé Paris. »
D'avoir plus tard encore persisté dans la même opinion en tenant ce langage au conseil : «La foule veut des victoires, je ne peux pas lui en donner, mais je peux lui donner l'exemple d'une ferme résolution de combattre jusqu'à la dernière heure. Nous avons
encore des vivres, je ne veux pas à la tête de 300.000 hommes armés, c'étaient des hommes et non des soldats, avec 300 bouches à feu attelées bonnes ou mauvaises, défiler devant l'empereur d'Allemagne et lui rendre mon épée tant qu'il me restera une bouchée de pain ; »
D'avoir exercé sur les résolutions du conseil une souveraine influence pour repousser toute capitulation, d'être demeuré inébranlable sans se faire illusion sur les chances de succès, de s'être cru obligé d'attendre pour rendre cette place le jour où seraient épuisés tous les moyens de résistance, d'avoir subordonné, en un mot, ses devoirs politiques à ses devoirs militaires.
Enfin et pour terminer le général» Rivière accuse le maréchal Bazaine :
De n'avoir tenu aucun compte des ardeurs patriotiques de la population do Metz, d'avoir constamment agi même par des influences exercées sur la presse locale pour la rendre favorable à ses desseins.
Mais en revanche l'enquête reproche au général Trochu :
De s'être laissé constamment dominer dans le sens de la continuation indéfinie d'une lutte sans espoir
par l'opinion, c'est-à-dire au jugement de plusieurs par une minorité bruyante plutôt que par la majorité de la population.
C'est bien cela; un conseil de guerre condamne le maréchal Bazaine à mort pour n'avoir pas fait ce qu'a fait le général Trochu, et une commission d'enquête condamne le général Trochu, non à mort il est vrai, pour n'avoir pas fait ce qu'a fait le maréchal Bazaine ; et, afin d'ajouter une apostille à cette justice en sens inverse, le ministre napoléonien Fourtou frappe d'interdit le livre du général Trochu. L'attaque a le droit de circuler partout, quant à la défense, marchandise prohibée !
M. Daru voudrait prouver que l'Empereur n'a pas voulu la guerre ; ce serait le peuple, à l'entendre, qui l'y aurait poussé. Nous comprenons l'intérêt de M. Daru à cette glose; elle le soulage du poids du plébiscite; mais M. Corbon, ce vir probuSy qui porte sur sa figure l'austérité de
sa pensée, ne lui laisse pas le prétexte même d^une illusion. On en peut juger par ce passage de sa déposition devant l'Enquête.
M. CoRBON. — L'historien qui cherchera à découvrir la vérité dans les documents de TEnquêle, sera trèsembarrassé. Quant à la guerre elle-même, quant à la question de savoir si la guerre était faite spontanément par le gouvernement impérial, en dehors de toute pression populaire, ou si c*est la pression populaire qui a déterminé le gouvernement à déclarer la guerre, il y a deux opinions très-contradictoires. Entre M. le Président de la République, que vous avez entendu, et le préfet de police, M. Piétri, que vous*
avez également entendu, et dont les dires sont diamé- •
tralement opposés, je choisirais, si je ne connaissais pas les faits, le dire du témoin dont la moralité est la plus incontestable ; mais je sais les faits, et j'affirme que M. Piètri a dit le contraire de la vérité. Je tiens à ce que cela soit constaté dans ma déposition, et sans m'en tenir à de simples assertions, dont on pourrait vouloir contester Texactitude, je me bornerai à renvoyer le chercheur de vérité aux journaux du moment : le Siècle, le Temps, le Rappel, la Réforme, en un mot, à toutes les feuilles populaires. Toutes, sans exception, étaient opposées à la guerre, tandis que, au contraire, les journaux impérialistes : le Constitutionnel, la Patrie, le Pays, la Liberté, le Figaro^ poussaient de toutes leurs forces à la guerre
et se laissaient même aller au langagele plus viole&t contre les journaux démocratiques, les accusant de manquer de patriotisme.
C'est» encore une fois, dans la presse politique des jours qui ont précédé la déclaration de guerre, que rhistorieri saura, de source certaine, si le gouveruement impérial s'est, oui ou non, lancé de lui-même dans la funeste entreprise. Je crois suffisante l'indication que je donne.
M. LE Président. — Elle n'est peut-être pas suffisante. Du reste, nous ne voulons point discuter cette déclaration; nous appellerons seulement votre attention sur un fait.
A Paris, il v a eu un mouvement considérable en faveur delà guerre; moi-même je l'ai vu se manifester sur la place de la Concoi*de, dans la rue que j'habite^ rue de Lille, sur la place Vendôme, autour de la demeure dp M. Emile Ollivier, sur la place du Carrousel, autour de la demeure du soaverain. J'ai vu des masses populaires qui demandaient la guerre. Je ne sais pas si on les poussait; mais, lorsque nous avons entendu M. le préfet de police, nous n'avons pas manqué de lui demander si la police imprimait ce mouvement; il a affirmé que non^ M. CoRBON. — Je le sais bien.
M. LE Président. — Je crois que la vérité est celleci. La France ne voulait pas de la guerre, pas plus
* Pouvait-il vous dire : oui; et vous avez cru à sa parole?
qn'elle ne voulait de la révolution du 4 septembre. Elle a cependant laigsé faire la guerre, elle a laissé faire la révolution Elle a laissé faire la guerre par une minorité active remuante, qui, dans toutes les grandes villes, sinon dans les campagnes, y poussait. Je crois qu'il ne serait pas juste de renvoyer l'historien, comme vous le faisiez tout à l'heure, à Topinion de quelques journaux pour juger de l'opinion de la France. Non, il y avait un parti puissant, en dehors du gouvernement et de ceux qui espéraient trouver dans une guerre heureuse l'affermissement de son pouvoir, il y avait un parti nombreux déjeunes gens ardents, enthousiastes, qui allaient à Isf guerre comme on va à une partie de plaisir.
M. CoRBON. — Ce qui me permet d'élever un doute, contre ce que vous dites, monsieur le Président, c'est ceci : moi aussi j'ai été dans la rue; je suis un homme de la rue, un homme de la foule ; je fais partie du populaire parisien, de celui qui s'occupe de politique, qui fait les agitations politiques. Moi aussi j'ai vu des manifestations sur les boulevards. Eh bien! je vous déclare que l'ouvrier politique de Paris, qui forme le grand nombre, était absolument en dehors de ce mouvement, et complètement opposé A la guerre qu'il eût voulu au contraire l'empêcher à tout prix.
M. LE Président. — Voyons, mon 'cher collègue, qui donc conduisait nos régiments, aux gares en criant : à Berlin ! De quels éléments se composaient ces foules immenses?
M. CoRBON, — Mais on les fait, ces foules ! M. Piélri n'a pas voulu vous doimer son secret ; je vous demanderai de mon côté la permission de ne pas vous dire certaines choses ; maispuisqu'ici chacun affirme, j'affirmerai, aussi à mon tour; entre mon affirmation et celle des autres, on choisira; on consultera la valeur morale, la probité des uns et des autres. J'affirme donc que la population de Paris, celle qui s'occupe de politique, était absolument contraire à la guerre; j'affirme que tous les journaux indépendants, et je ne veux pas d'autre preuve, étaient hostiles à la guerre. Cela, je le certifie. Maintenant, qu'il y ait eu, dans une ville immense comme Paris, une certaine fraction de la population qui ait pu être remuée dans le sens opposé, c'est possible. Mais je vous déclare que si j'étais préfet de police, je. vous ferais, pour ou contre les choses, toutes les manifestations que vous voudriez. Le soir de l'insurrection du 6 juin 1832, j'ai vu sortir de la préfecture de» police, du côté du quai des Lunettes, vers six heures et demie du soir, une bande d'ignobles individus qui allaient au-devant des insurgés de Saint-Méry, qu'on venait de prendre et qu'ils rencontrèrent sur le pont Notre-Dame. Là, ils se mirent à crier : « A l'eau! à l'eau ! les républicains ! » Sous l'Empire, j'ai vu sortir de ces bandes de la préfecture de police, bandes composées les unes d'hommes habillés en bourgeois, les autres d'hommes vêtus de blouses ; d'autres encore formées de femmes, d'enfants, qui s'en allaient par
divers chemins pour se rendre à certains endroits convenus, par exemple le long des murs qui longent les Tuileries, et tout cela se mettant à crier : « Vive l'Empereur! » quand Tempereur passait. Allez, je sais comment on organise ces choses-là. Je ne fais pas plus en cela la guerre à la police de TEmpire qu'à celle de Louis-Philippe; mais je vous affirme que depuis plus d'un demi-siècle j'ai vu, constamment vu, les mêmes agissements de la préfecture de police.
Comment n'avez- vous pas désarmé la garde nationale à l'armistice? nous dit encore Tenquête. La Prusse vons Tavait demandé et l'exigeait même dans son premier projet de traité. Cette fois encore vous avez repoussé la main de M. de Moltke, pour répéter la patriotique expression de M. Daru. M. Jules Simon a répondu à l'accusation dans son excellent livre sur le 4 septembre. Comme on ne saurait mieux dire, nous lui empruntons sa réponse ; la voici :
Nous regardions le désarmement de la garde nationale comme une opération très-humiliante et très-
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dangereuse. C'était la consécration de la défaite sous sa forme la plus blessante ; quelque chose comme un affront. Nous sentions que la population en serait ulcérée ; et, en dehors même de l'orgueil national, qui se révoltait en nous, l'opération nous paraissait d'une difûculté extrême, presque insoluble. Par qui seraitelle exécutée? Par nous ou par les Prussiens? Dans tous les cas, il fallait s'attendre à des luîtes dont les conséquences pourraient être de la dernière gravité. On supplia M. Jules Favre d'insister sur ce point, de ne céder qu'à la dernière extrémité. 11 y mit tout son cœur. Le gouvernement fut à la fois surpris et charmé en apprenant qu'il avait réussi. Dans la discussion, M. de Bismarck avait été jusqu'à lui dire : « Je me chargerai du désarmement et j'en viendrai à bout par un procédé très-simple : je ne donnerai une bouchée de pain qu'en échange d'un fusil.' »
On a dit, depuis, que la Prusse, en accordant cette clause, savait bien ce qu'elle faisait et que le gouvernement républicain, en insistant pour l'obtenir, avait manqué de prévoyance ; que, si la garde nationale avait été désarmée, l'insurrection du 18 mars aurait été impossible.
On croirait presque, en lisant la déposition de M le général Trochu devant la commission d'enquête, que certains membres de la commission regrettaient qu'on n'eût pas laissé désarmer la garde nationale par les Prussiens.
(( Un hembre. Etant données Topinion et la puis-
sance des éléments démagogiques pendant le siège de Paris, et l'esprit de la garde nationale depuis le 31 octobre, quelle était la pensée du gouvernement sur la nécessité de demander à M. de Bismarck le maintien de l'armement de la garde nationale dans Paris quand on a négocié larmistice?
» M. LE GÉNÉRAL Trochu. Mou opiniou est trés-arrêtée sur ce point. C'est tout simplement qu'il était absolument impossible de faire autrement. Sachez que les 230,000 hommes de garde nationale, bons ou mauvais, que nous avions dans Paris, ne pouvaient être désarmés que par les Prussiens entrant dans Paris !
)) Vu MEMBRE. Pourquoi ne pas les avoir laissés faire. »
Un autre membre dit un peu plus loin, comme s'il exprimait un gros grief : « On prétend que M. Jules Favre a insisté pour que la garde nationale ne fût pas désarmée. »
Oui certes, il l'a fait. Pas un de nous n'y aurait manqué. Les gens de cœur se refuseront toujours à comprendre un gouvernement réduit à traiter, venan dire au vainqueur : « Désarmez-nous bien, parce que nous ferions mauvais usage des armes qui nous seraient laissées. »
Entre toutes les ruines de ces dernières années, il en est une moins apparente que la ruine matérielle, et qui serait plus funeste si on ne se hâtait d'y porter remède : c'est la ruine morale. On dirait, à entendre certains raisonnements, que nous avons perdu le sens
310 iU'PENDICE.
de rhoimeur. Il sied bien à ceux qui auraient voulu brasser promptenient la paix après Sedan, et peut-être même reprendre le joug de l'Empire, de regretter que la population dé Paris ait gardé ses armes après la capitulation ! Le caractère national serait entière, ment détruit, et la France ne serait plus la France, si ce sentiment était un peu général. On a toujours cru, et il faut souhaiter qu'on croie toujours, dans notre pays, qu'un vaincu qui garde ses armes garde son honneur.
Toute question d'honneur mise à part, pouvait-on, le 24 janvier, prévoir le 1 8 mars ? On pouvait prévoir ^ presque à coup sûr, une émeute, surtout si l'Assemblée qui allait être convoquée n'acceptait pas franchement et résolument la République; mais une émeute d'un jour comme le 31 octobre ou le 22 janvier, ou de trois jours, comme en juin 1848. Personne ne pouvait croire que la Commune s'établirait dans Paris et qu'elle y durerait plusieurs semaines. On ne le croyait pas le 17 mars. Au point de vue de l'ordre, la garde nationale* était composée de bons et de mauvais éléments. Le général Trochu s'était opposé résolument, le 51 octobre, à ce qu'on fît marcher la troupe contre la garde nationale. 11 avait opposé uniquement la population à la population. Après le premier moment d'engourdissement et de surprise, les bons bataillons étaient accourus, en quel nombre, on s'en souvient encore. L'arnqiée de l'insurrection était si peu de chose, qu'elle ne put songer un instant
à engager la lutte. Comment la proportion se trouvat-elle si profondément modifiée quatre mois après? Gela tient à beaucoup de causes, qui n'étaient pas nées le 24 janvier, et qu'aucun jugement humain ne pouvait prévoir.
La plus frappante, c'est que les habitants, une fois le siège levé, avaient couru où les appelaient les affaires, où se trouvaient les familles; que les départs avaient eu lieu par centaines de mille ; que, par suite, la garde nationale était énormément diminuée, profondément modifiée ; qu'elle était désormais composée, en forte majorité, de ceux qui ne pouvaient pas se déplacer aisément, ou qui n'avaient pour toute ressource que leur solde de 1 franc 50 centimes. A la date du 18 mars, il n'y avait plus les m^mes raisons qu'au 31 octobre pour ne pas employer l'armée à combattre l'émeute. Pourquoi ne l'a-t-on pas fait? Parce que l'armée, à ce moment, était atteinte de la même maladie que la garde nationale. On l'enleva non sans peine, du foyer de la contagion ; on la mit en traitement à Versailles, et, quand elle fut guérie, elle prit Paris, que les Prussiens n'avaient pas pu prendre. Si on avait occupé les forts avec des régiments dévoués et disciplinés, mis la main sur l'arlilrerie, au lieu de la laisser prendre par les amis de Flourens, et organisé la garde nationale en chassant de* ses rangs les étrangers et les repris de justice, l'émeute du 18 mars n'aurait pas duré jusqu'au leademam. Le pouvait-on î C'est une autre affaire. Les
fusils ne jouèrent pas même le second rôle dans cela, et même après ce lamentable événement, les patriotes doivent s'applaudir qu'on ne les ait pas donnés aux Prussiens.
On ne peut bien comprendre le petit coup de Chambre tenté par M. Daru qu'en lisant la déposition de M. Buffet. MM. Daru et Buffet étaient deux orléanistes ralliés à l'empire, sous bénéfice d'inventaire. Ils avaient consenti à en être les ministres. Ils le sentirent perdu au 4 septembre» Us crurent, à l'aide du Corps législatif, pouvoir recueillir la succession"; mais il fallait auparavant écarter la Bépublique par une hypocrisie de légalité. Le Corps légistif était censé le suffrage universel, on voulut le transformer en Convention au petit pied, qui eût cumulé à la fois le pouvoir délibérant et le pouvoir exécutif. Mais il y avait un obstacle à celte combinaison, c'était l'impératrice régente; elle détenait en ses mains la puissance impériale ; il fallait l'écarter aussi bien que la République, M. Buffet eut assez
de confiance en son habileté pour croire qu*il pourrait bien amener Timpéralrice à une abdication. M. Buffet, comme M. Daru, voulait être dégagé vis-à-vis d'elle sans paraître ingrat ; il alla donc la trouver au 4 septembre, voici son récit :
Nous fûmes tous, le lendemain matin, exacts au ïendez-vous à la salle des conférences.
J'y restai jusqu'à onze heures, avec MM. Leroux, laru, de Talhouét, etc. Aucun avis n'étant arrivé des Tuileries, je sortis et restai absent environ trois quarts d'heure. Quand je revins vers midi moins un quart (la séance publique était indiquée pour midi), les députés remplissaient déjà la salle des conférences et le vestibule. On se demandait avec anxiété quelles résolutions avaient été prises dans le conseil du matin. Le comte de Palikao arriva quelques instants après. — Je Tintèrrogeai.
H me répondit que le conseil avait adopté un projet qui n'était pas précisément celui que nous avions suggéré, mais qui s* en rapprochait à certains égards, et il voulut bien nous en indiquer les dispositions essentielles.
Je n'ai pas besoin de vous les rappeler.
Cette résolution du gouvernement, dès qu'elle fut connue, avant l'ouverture de la séance, causa, parmi 1 s députés, une impression générale de désappointement et de mécontentement. Beaucoup de membres
de la majorité en paraissaient particulièrement affligés, et manifestaient ce sentiment avec une extrême vivacité.
M. LE Président. — C'est très-vrai, je me le rappelle.
M. Buffet. — Un Irès-grand nombre de nos collègues se pressèrent autour de nous. — Il faut, nous dirent-ils, que vous vous rendiez avec quelques collègues auprès de l'Impératrice et que vous vous efforciez de lui faire accepter, avant l'ouverture de la séance, votre combinaison qui fious paraît excellente. Si vous refusez de faire cette démarche, vous serez, à nos yeux, responsables de tous les malheurs qui pourront arriver.
Devant une telle insistance, nous ne nous crûmes pas le droit de ne point tenir compte du désir qui nous était si énergiquement exprimé, et apercevant dans le groupe qui nous entourait deux députés qui avaient appartenu autrefois à la maison de l'Empereur et de l'Impératrice, MM. de Pierres et d'Ayguevives, nous répondîmes : « — Puisquç vous le voulez , nous sommes prêts à aller aux Tuileries avec MM. de Pierres et d'Ayguevives. Ils verront d'abord l'Impératrice. Si Sa Majesté manifeste le désir de nous entendre, nous nous empresserons de répondre à son appel. »
C'est ce qui eut lieu.
MM. de Pierres et d'Ayguevives, qui étaient montés seuls dans les appartements de l'Impératrice, revinrent nous chercher au bout de quelques instants.
J'avais été chargé par mes collègues d'exposer à l'Impératrice le projet qui nous semblait, d'après tous les avis^que nous avions recueillis, devoir obtenir l'adhésion de presque toutes les fractions de la Chambre. Je m'efforçai de démontrer à Sa Majesté que ce projet répondait ipieux que celui dû gouvernement aux nécessités de la situation, et qu'il avait l'avantage sur toutes les propositions dont le Corps législatif pourrait être saisi par voie d'initiative; que son adoption, si le plan du gouvernement n'était pas modifié, nous semblait probable, qu'il avait, dis-je, sur ces propositions, l'avantage non-seuiement de réserver la décision ultérieure du pays, mais encore de conserver intacte à la Chambre l'autorité morale qui lui était si nécessaire pour maintenir l'ordre et organiser la défense. Si, dis-je, le Corps législatif, dont tous les membres sont liés par un serment, en écartant même la proposition de déchéance, exerce sans y être invité le pouvoir exécutif qui ne lui appartient pas, et institue spontanément une Commission de gouvernement; cette Commission et l'Assemblée qui l'aura élue perdront bientôt, je le crains, toute force nrorale et tout crédit, et ne pourront guère se maintenir quelque temps qu'à la condition de subir les passions et les exigences révolutionnaires. Si l'As- .semblée et la Commission de gouvernement veulent résister à ces exigences, on leur rappellera avec hauteur qu'elles n ont aucun mandat régulier et ne peuvent exiger une soumission complète à un pouvoir
usurpé. Au contraire, si une Commission de gouvernement est instituée par le Corps législatif sur Tinvitation môme de la Régente, invitation motivée, comme je l'indiquais tout à l'heure, chacun agira tians la plénitude de sa dignité et du respect de son serment, et l'on peut espérer que tous les hommes d'ordre et dévoués à leur pays, donneront, sans distinction de partis, dans la crise terrible que nous traversons, un concours énergique à un pouvoir ainsi constitué.
J'insistai, on terminant, sur ce que cet arrangeaient, en pourvoyant aux nécessités actuelles, ne préjugerait en aucune façon la décision ultérieure du pays.
L'Impératrice, qui avait écouté avec beaucoup de calme et de dignité ces observations et celles que plusieurs de mes collègues lui firent dans le même sens, nous répondit : « — Ce que vous me proposez, messieurs, réserve, dites-vous, l'avenir, mais à la condition que j'abandonne dans le présent, et à l'heure du plus grand péril, le poste qui m'a été confié. Je ne le puis, je ne dois pas y consentir. »
Les souvenirs de M. le comte Daru doivent être d'accord avec les miens.
M. LE Président. — Parfaitement d'accord. Veuillez continuer. ^
M. Buffet. — « L'avenir, continua llmpératrice, est aujourd'hui ce qui me préoccupe le moins ; non pas assurément l'avenir de la France, mais l'avenir de notre dynastie. Croyez-moi, messieurs, les épreuves que je viens de subir ont été tellement doulou-
reuses, tellement horribles, que, dans ce moment, la pensée de conserver celte couronne à T Empereur et à mon fils me touche très-peu. Mon unique souci, ma seule ambition est de remplir, dans toute leur étendue, les devoirs qui me sont imposés. Si vous croyez, si le Corps législatif croit que je sois un obstacle, que le nom de l'Empereur soit un obstale et non une force pour dominer la situation et organiser la résistance, que Ton prononce la déchéance, je ne me plaindrai pas. Je pourrai quitter mon poste avec honneur; je ne Taurais pas déserté. Mais je suis convaincue que la seule conduite sensée, patriotique, pour les représentants du pays, serait de se serrer autour de moi, autour de mon gouvernement, de laisser de côté, quant à présent, toutes les questions intérieures et d'unir étroitement nos efforts pour repousser rinvasioii. n
L'Impératrice nous rappela l'exemple des Cortès de Cadix, et ajouta :
« Quant à moi, je suis prête à affronter tous les dangers et à suivre le Corps législatif partout où il voudra organiser la résistance.
« Si cette résistance était reconnue impossible, je crois que je serai encore utile pour obtenir des conditions do paix moins défavorables.
« Hier, le représentant d'une grande puissance m'a
offert de proposer une médiation des États neutres sur
ces deux bases : Intégrité du territoire de la France
et maintien de la dynastie impériale.
« J'ai répondu que j'étais disposée à accepter une médiation sur le premier point ; mais je Tai énergiquement repoussée sur le second.
« Le maintien de la dynastie est une question qui ne regarde que le pays, et je ne souffrirai jamais que des puissances étrangères intei viennent dans nos arrangements intérieurs.
M. LE Président. — Ce récit est très-exact, et après avoir dit, comme vous venez de le rapporter, que, si le nom de l'Empereur et le sien paraissaient un obstacle, au lieu d'être une force, elle préférerait la déchéance au projet qu'on lui soumettait, pafrce qu'au moins elle ne paraîtrait pas déserter son poste, elle termina ainsi :
« Dans le cas où Ton jugerait que la conservation du pouvoir entre mes mains est un obstacle à l'union de tous les Français et à l'intérêt de la défense, croyez-vous, messieurs, qne ce serait une prétention trop grande, de la part d'une femme volontairement descendue du trône , que de demander à la Chambre l'autorisation de rester à Paris, dans telle résidence que l'on voudrait bien lui assigner, pourvu qu'il lui fût donné de partager les souffrances, les périls et les angoisses de la capitale assiégée? »
M. Buffet. — Je me rappelle parfaitement ces paroles.
L'objection de l'Impératrice contre la combinaison que nous lui suggérions était qu'elle ne pouvait l'a-
dopter, sans paraître déserter son poste au moment du danger.
Les souvenirs de tous ceux qui assistaient à l'entrevue confirmeront les miens sans aucun doute. Ce sont MM. Daru, Dupuy de Lôme, Kolb-Bernard, Genton, de Pierre, d'Ayguevives, etc. M. l'amiral Jurien de la Gravière était auprès de l'Impératrice, lorsque nous fûmes introduits, et ne la quitta pas pendant cette entrevue. Plusieurs d'entre nous intervinrent alors pour chercher à vaincre ce scrupule, en représentant à Sa Majesté que si cet arrangement lui semblait bon en lui-même, loin de manquer à son devoiren rendant par son initiative cet arrangement honorablement acceptable pour tous, elle userait de l'autorité dont elle était investie de la manière la plus conforme aux intérêts de la France.
J'ai essayé de reproduire aussi fidèlement que pos" sible le sens des paroles de l'Impératrice, prononcées avec une calme énergie. J'étais très-ému, et je crois que cette éniotion était partagée par tous mes collègues.
Et, comme l'Impératrice revenait sur ce point, que la meilleure et la plus patriotique conduite serait d'écarter absolument toutes les questions d'organisation du pouvoir, ('e les ajourner et de se serrer, au milieu des périls suprêmes du pays, autour d'elle, autour de son gouvernement, pour faire face ensemble à l'ennemi qui allait profiter de nos divisions, je lui répondis que ce serait, en effet, le meilleur parti, que
5ii0 ' APPENDICE.
je serais personnellement tout disposé à la suivre ; mais que je considérais comme un devoir impérieux de ne pas lui dissimuler que, dans Tétat des esprits, au dehors et même au sein de la Chambre, ce parti me semblait complètement impraticable, et que, au contraire, notre projet, s'il était adopté d*accord avec elle, nous paraissait avoir des chances sérieuses de grouper toutes les énergies et toutes les bonnes volontés, et, en réservant l'avenir, d'atteindre, autantqu'il serait possible, le but patriotique que Sa Majesté et nous avions uniquement en vue.
Je dois ajouter que, pour rendre ce récit plus simple et plus clair, j'ai omis de rapporter des observations analogues, présentées successivement par mes collègues.
L'Impératrice finit par nous dire : « — Dans le cas où je me rangerai à votre avis, il se présenterait encore une difficulté. Des résolutions différentes ont été arrêtées par mon conseil des ministres, je ne puis les changer de ma propre autorité. » Puis, après quelques instants de réflexion, elle ajouta ; a Je vous autorise à retourner au Corps législatif et à dire au général Palikao et à ses collègues que je m'en rapporte complètement à eux, qu'ils sont libres de prendre la décision qui leur paraîtra la plus conforme aux intérêts du pays, que j'y adhérerai. »
C'est sur cette déclaralion que nous prîmes congé de l'Impératrice pour retourner au Corps législatif, sans rencontrer dans le trajet aucun obstacle.
"M. Lefèvre-Pontalis (Antonin) . — Nous n'avons éprouvé non plus aucune difficulté pour aller à THôtel de Ville.
M. Buffet. — Quand nous arrivâmes au Corps législatif, la séance finissait; les députés se rendaient dans leurs bureaux pour l'examen des trois propositions ; il était trop tard ! U n'était plus possible de demander aux ministres de déclarer, après coup, que l'Impératrice envoyait un message et une proposition autre que celle qui avait été maintenue par le gouvernement. J'allai dans mon bureau, et, avant que j'eusse pu exprimer mon avis, on me fit l'honneur de me nommer commissaire. Mais, à partir de ce moment, mon récit s'écarterait de la question qui m'a été posée par M. le Président.
M. LE COMTE DE DuRFORT DE CiVRAC. — Il réSUltC de
votre déposition que l'Impératrice voyait le danger présent ?
M. Buffet — Je n'ai pas lieu de croire qu'au moment de notre arrivée l'Impératrice considérât le danger comme aussi grave et aussi imminent qu'il Tétait réellement ; mais, pendant que nous étions aux Tuileries, on lui apporta successivement plusieurs dépêches de la préfecture de police. Elle les remit à M. le comte Daru pour qu'il nous en donnât connaissance, et, à deux reprises différentes, des personnes de sa maison entrèrent pour lui apporter quelques renseignements, donnés parfois à voix basse.
M. LE Président. — Vous vous rappelez sans doute
M.-LB Président — Oui, mais avec Tassentiment de 'l'Empereur.
Je disais donc : « Vos pouvoirs ne vous permettent pas d'agir, de vous défendre, de défendre le pays. Si de bonne grâce, aujourd'hui, vous consentez à vous entendre avec le Corps législatif, vous donnerez le moyen de faire régulièrement ce qui, sans cela, se -era peut-être irrégulièrement. Le jour où les passions populaires sont excitées, on renverse tout; le jour où un gouvernement s'installera à l'Hôtel de Ville, il ne pourra pas lutter à la fois contre la .révolution et contre l'étranger, contre les difficultés du dedans et du dehors, et nous tomberons peut-être dans la pire de toutes les situations. En face de ce danger, le patriotisme commande à tous de grands sacrifices. Les Prussiens sont à cinquante lieues de la capitale. Ne laissez pas venir la révolution. Ne laissez pas se créer un de ces pouvoirs éphémères sans force, sans autorité, sans durée, qui serait un malheur de plus. »
L'iuïpératrice parut frappée de ces observations. Ce fut alors qu'elle nous dit ! a Vous le voulez, messieurs; ce n'était point mon sentiment, mais je laisse de côté tout ce qui m'est personnel; seulement, je veux agir régulièrement; je veux que mon cabinet soit consulté. Si mes ministres sont d'accord avec vous sur les mesures que vous me proposez de prendre, Tobstacle ne viendra pas de moi. Parlez au comte de Palikao: s'il adhèrie, j'adhérerai. »
Comme le temps nous pressait, comme nous crai
gnions (|it'il iii; fût déjà trop tard, je profita) de ces dernières paroles pour prendre congé de l' Impératrice en lui disant :
(t — Nous retournons, madame, à l'Assemlilèe. Vous nous permettrez de dire au général de Palikao que vous voulez bien accepter la proposition que nons avons eu l'iionneur de vous faire, si lui-rnéme lai trouve conforme à l'intérêt public? n
Elle répondit :
R — Oui, partez! n i3 partîmes.
I {Séance du 19 juillet 1871.)
Slîlte déposition pourra donner pins tard à un œalurge le canevas d'une scène eacore iniSdile au tliéàire. M. Duflcl est un inipérialisle modéré, il salue respectueusement l'impératrice avant de la mettre en fiacre. Mais M. Daru, président de la commission, déborde d'enlhousiasme. Il va même jusqu'à dire: dans celte siltialion émouvante, tragique, émouvante, oui; tragique, non; personne ou 4septembrenc songeaità l'impératrice, et c'est en pure perle de temps
qu'elle est allée chercher un refuge chez son dentiste. Nous ne pouvons nous empêcher de remarquer en passant, le duo de M. Daru et de M. Buffet : l'un renchérit sur Tautre ; on dirait un couplet de Virgile : arcades ambo.
Mais enfin que faisaient-ils l'un et l'autre? ils expropriaient l'empire par cause d'utilifé publique et sans indemnité. Ils transvasaient tous les pouvoirs au Corps législatif, avec le final d'une constituante qui déciderait du sort du pays. El que devenait le Sénat dans tout cela ? M. Buffet pas plus que M. Daru n'en prononce le nom une seule fois.
Mais ce n'était pas là tout à fait le compte d'un complice de M. Daru, nous voulons parler de M. Dréolle; la candidature officielle en avait fait un député. Il était député. II signa d'abord la formule: vu les circonstances^ l'autre: vu la vacance du trône lui paraissait un attentat. Une demi-heure après il signait : vu la vacance, mais il entendait bien rattraper sa signature.
Un enquêteur, M. de Maillé, lui dit : — Que supposiez-vous possible? M. Daru vient aussitôt au secours de M. Dréolle, en sa qualité de président, et répondant pour celui qu'il interroge : —
M. DréoUe, dit-il, avait proposé de choisir une commission executive prise dans le sein de la chambre. — Avec l'empereur? réplique M. de Maillé ; ici M. Daru se tait. — Avec l'empereur, rétorque M. DréoUe et comme conséquence avec le gouvernement de la régence. Mais M. de Maillé fait remarquer que la protestation de M. DréoUe contre le 4 septembre, signée chez M. Johnston, ne soufflait mot de l'empire ; M. DréoUe répond naïvement :
M. Dréolle. — Mon Dieu si vous voulez que je raisonne dans l'hypothèse d'un succès que nous eussions obtenu après la protestation, voici comment, selon moi, les choses auraient pu se passer.
Si nous nous étions rendus dans les départements, si nous y avions organisé un centre de résistance contre Paris, et si — voilà où l'hypothèse devient improbable — j'avais pu être quelque chose dans la formation de ces noyaux de résistance qui se seraient constitués dans les villes du centre, par exemple, nous aurions dit alors : Ici nous sommes la régence. Nous avons été chassés de Paris, soit, mais je n'admets pas d'autre gouvernement que celui — je parle pour moi — que celui de la régente. Voilà les ministres chassés de Paris, voilà les députés chassés de Paris, voilà le gouvernement chassé de Paris; soit;
mais il reste toujours l'Empire, il reste toujours le régime sous lequel nous avons vépu et auquel nous avons prêté serment de fidélité.
M. DE Maillé. — J'avais posé la' question parce que beaucoup de personnes, et même des plus dévouées, paraissaient avoir à ce moment compris que l'Empire était complètement fini et impuissant à sauver l'ordre en France. Elles étaient à peu prés décidées à fonder un Gouvernement dont le Corps législatif eût été la base, qui se fût appelé, si vous voulez. Gouvernement de la défense nationale, et qui eût trouvé sa légitimité même dans l'élection première du Corps législatif. A ce moment tout le monde trouvait l'Empire écroulé, impossible.
M. Dréolle. — Qu'est-ce qu'aurait valu le Corps législatif sans l'Empire? En invoquant son origine, il invoquait naturellement l'Empire...
M. LE Président. — Permettez, Monsieur, vous donnez en ce moment votre opinion sur des faits, mais je ne vois pas que vous rapportiez des circonstances qui puissent appeler l'attention de la Commission.
M. LE COMTE Daru. — Daus la réunion tenue chez M. Johnston, il n'a été question que d'une seule chose, la protestation contre la violation de l'Assemblée, nullement de faire un Gouvernement en province.
M. LE Président. — Encore un coup, c'est de la discussion, et je crois qu'en traitant maintenant ces
questions nous ôterions à celte discussion tout l'intérêt que nous trouverons plus tard.
Maintenant, monsieur DréolJe, encore un fait.
Lors de la séance tenue dans la salle à manger de M. Schneider, où Ton a adopté la proposition de M. Thiers, il n'était plus question de « déchéance, » mais de « vacance du Gouvernement ? »
M. Dréolle. — Oui, monsieur.
. M. LE Président. — Par conséquent il n'était question ni de déchéance ni de régence.
M. Dréolle. — Vous vous souvenez que M. Thiers avait apporté sa proposition contenant le mot « vacance; )) cette proposilion avait été signée avant la séance de midi, par un certain nombre de députés, d'abord de la gauche, puis du centre gauche, et même ^e la droite, car parmi les signatures figurait le nom de H. Matthieu.
M. LE COMTE Daru. — Croycz-vous qu'il ait signé?
M. Dréolle. — Je ne crois pas me tromper. Il avait signé à condition que M. Thiers n indiquât pas précisément cette « vacance du pouvoir^ » puisque c'était un fait matériel qui n'existait pas. On substitua alors : « Vu les circonstances » à « vu la vacance. »
La gauche qui, après avoir signé « vu la vacance, » apprend, par la lecture en public, l'introduction des mots « vu les circonstances » avait déjà tourné contre la proposition de M. Thiers; mais dans les bureaux, ce fut cette formule « vu les circonstances, » qui remporta.
Quand plus tard, dans la séance de la salle à manger, on arriva à la discussion de ces deux termes, M. Thiers reprit sa formule « vu la vacance. » Dne partie de TAssemblée approuva ces mots : a vu la vacance ; » l'autre partie que j'appellerai la droite, si vous voulez, combattit au contraire ces mots : « vu la vacance. » La discussion s*engagea, nous allions perdre du temps, quand tout à coup nous fûmes informés que le mot était devenu une vérité. C'est alors que pour hâter une solution, non pas quelconque, mais heureuse, c'est-à-dire une solution qui maintînt le pouvoir, dans la main d'honnêtes gens, j'ai dit : Eh bien, votons « vu la vacance ! » Or, comme j'étais connu pour être impérialiste, du moment que je me ralliais à ce mot, la proposition fut votée par tout le monde.
M. LE Présidert. — C'était là un point important à constater dans la déposition actuelle, parce que ces explications font suivre pas à pas les changements fort naturels qui ont eu lieu selon les circonstances.
M. Dréolle. — C'est cela en effet ; les heures marchaient, et les circonstances changeaient.
M. le Président. — C'était, je crois, M. le comte de Palikao qui avait proposé la Régence?
M. Dréolle. — Dans la proposition qu'il apporta à la tribune il y avait: i Lieutenant général du conseil de régence. » Le mot « régence » fut jugé peutêtre imprudent ; il fallut tenir compte de l'état des
esprits; cela ne voulait pas dire qu'il y eût abandon mais le mot paraissait imprudent. On lui substitua celui de « conseil du* Gouvernement. » Le tout forma une phrase assez mauvaise au point de vue de la rédaction : « Lieutenant général du Conseil du Gouvernement. ))
M. LE Président. — C'est cette même proposition, qui avec cçlles de MM. Thiers et Jules Favre, fut renvoyée aux bureaux ?
M. Dréolle. — Oui, monsieur.
M. DE LA BoRDERiE. — Dc ccci résultc que dans le Corps législatif même, on n'osait plus beaucoup parler de la Régence.
M. Dréolle. — Mon Dieu! monsieur, on n*osait plus... C'est-à-dire qu'on trouvait plus habile de mettre le mot « Gouvernement, » c'est vrai, mais il ne faut pas oublier Tétat des esprits, l'influence qu'exerçaient sur eux les événements militaires. Le principe n'était point attaqué, la forme extérieure seule en souffrait.
(Séance du 28 mai 1872.)
Un dernier mot sur le projet de constitution que la commission des Trente fait, défait et refait depuis bientôt une année ; il paraît qu'elle tient surtout à une chambre haute parce qu'elle espère y trouver une place de refuge contre la révolution. Mais quel gouvernement une chambre haute a-t-elle jamais sauvé ? Le sénat conservateur devait conserver le premier empire; et c'est lui précisément qui en a proclamé la déchéance.
Le gouvernement provisoire déhbérail, la nuit du 24 au 25 février, dans une mansarde de l'Hôtel de Ville ; il siégeait autour d'une table de sapin entre une cruche d'eau et un pain de munition ; il signa un premier décret pour abolir la monarchie et un second pour dissoudre la chambre des députés. Une heure après, on lui fit remarquer qu'il avait oublié la pairie; il l'avait oubliée en effet, elle paraissait si peu de chose qu'on n'y avait pas songé.
Dans la soirée du 4 septembre, à un moment où nous étions seul à l'Hôtel de Ville, MM. Floquet
et Valentin vinrent nous trouver. — Le sénat tient séance, dirent-ils. — Je n'en crois rien répondis-je, en tout cas voici Tordre de le dissoudre et je le rédigeai ; c'est par erreur que M. Floquet croit l'avoir dicté.
MM. Floquet et Valentin allèrent au Luxembourg notifier le décret de dissolution. Ils n'y trouvèrent que M. Ferdinand Barrot. — Je cède à la force, dit-il. — Comment à la force? répondit M. Valentin. Nous sommes seuls, et vous avez pour vous garder un escadron de gendarmerie.
Et c'est cette inutilité jugée à l'épreuve qu'on veut rééditer sous prétexte que le suffrage universel n'offre pas assez de garantie à la société.
Une société, nous dit-on, n'est pas seulement une collection d'hommes isolés, additionnés à la suite les uns des autres, comme autant de chiffres qui ont tous la même valeur.
Et oui, sans doute, la société est un fait complexe, multiple, varié, incidente, composé d'hommes, dechoses,d'idéeset d'intérêts. Mais hommes, choses, idées ou intérêts se meuvent, selon nous, harmonieusement d'après leur proportion et leur nalure, dans le vaste sein de la nation. Vouloir
les extraire arbitrairement de la société, pour les particulariser et les personnifier en un ou deux grands pouvoirs, c'est briser leur harmonie et leur proportion naturelle pour les immobiliser et les perpétuer dans une fausse symétrie.
A quelle balance, en effet, le législateur pourrat-il mesurer, dans une pairie républicaine, la part d'influence qu'il doit faire à ce qu'il nomme Tesprit de conservation, ou à l'esprit de progrès, à l'agriculture ou au commerce, à l'illustration ou à la roture, à la philosophie ou à la religion?
Les sociétés n'ont pas besoin de la bascule des constitutions. Elles sont naturellement pondérées. Voulez-vous avoir la réalité de tous les besoins, de tous les intérêts, pesés à leur véritable poids et à leur véritable influence? ne la demandez qu'à la nation tout entière, consultée par le suffrage universel.
On n'y avait longtemps vu qu'une puissance variable, mobile, houleuse, inconsistante comme le sable, et emportée à tous les vents de l'opinion. On interpellait, pour le prouver, l'exemple des commuues du moyen âge. Mais au moyen âge, en Flandre comme en Italie, il n'y eut pas de suffrage
universel. La démocratie, concentrée dans une ville, n'appartenait qu*à une multitude, et celte multitude, pressée, entassée sur un même espace, sans correctif, sans contre-poids, toujours ébranlablé d'un souffle ou d'un mot, n'était que l'agitation ea permanence.
La démocratie a-t-elle le même caractère dans une nation de trente millions d'hommes, disséminés sur trois cents lieues d'espace, mélangés et pétris de races et d'idées diverses, -les uns agriculteurs, les autres industriels, les uns ouvriers, les autres laboureurs, les uns catholiques, les autres protestants ?
Ne voit-on pas que toutes les forces, que toutes les influences se hiérarchisent à l'infini et s'harmonisent dans une opposition et une limitation réciproques, de mœurs et d'intérêts ? Ne sent-on pas que les coups de vents d'idées sur cette masse compacte et profonde de toutes les croyances, je dirai même de tous les préjugés, ne sauraient courber d'un bout de la France à l'autre toutes ses volontés ? Ne remarque-t-on pas que toutes les vrais puissances de la société, la gloire, la réputation, la richesse, l'instruction, le clergé, l'école primaire y exercent leur part relative d'au-
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torilé? Tout homme peut avoir dans le suffrage uniTersel le chiffre de sa valeur. Tel n'y a qu'une voix, tel autre y a deux mille, trois mille, quatre mille bulletins. Les intérêts les mieux gardés sont toujours les intérêts de tradition.
Ainsi, loin d'être le flot mouvant qui ballottera sans cesse la politique du pays à tous les caprices du moment, le suflrage universel sera toujours la vraie, la seule, l'invincible force de conservation. Car, pour le tromper, pour l'entraîner, pour le pervertir, il faudra commencer par séduire, par suborner, par convertir des millions de citoyens, tous les intérêts, toutes les idées, c'est-àdire remuer le granit du sol jusqu'à ses dernières profondeurs.
Cela n'est pas possible. La voix du suffrage universel, éclairé et contrôlé toutefois par l'instruction obligatoire et par la liberté de la presse, est donc véritablement l'opinion publique, cette moyenne exacte de la pensée d'un pays. Elle est donc l'unique représentation véritable de la nation. Elle est plus encore, elle est la justice, en ce sens qu'aucune idée, qu'aucune nuance d'idée, pour peu qu'elle compte dans le peuple, ne peut être exclue d une assemblée. Quand le suf-
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frage universel donne naturellement, spontanément la conservation à un pays, pourquoi vouloir déplacer cette puissance, pour la transporter dans des fictions ?
Mais en introduisant dans la République une seconde assemblée pour être la personnification d'intérêts privilèges, on ne créerait pas seulement une. impuissance, on créerait un danger. La France n a plus de classes, car elle n'a plus dans sa législation ni droit d'aînesse, ni substitution, encore moins de délimitations marquées par la naissance, de voûtes en quelque sorte superposées, qui coupent la société en deux ou trois étages, et cloîtrent inflexiblement chaque destinée dans sa cellule. Non, la France, grâce à ses diverses révoltrtions, n'a plus rien de tout cela, elle n'a plus que les inégalités nécessaires, inévitables, naturelles, diverses, qui résultent de la marche des temps, de la différence des travaux, des développements de la civilisation, des diversités d'aptitudes. Mais sur Tescalier sans fin de cette hiérarchie providentielle, mobile et progressive, chacun pçut se mouvoir à l'aise, et à chaque pas de son talent monter d'un degré : réternelle aspiration n'est arrêtée à aucun étage.
Eh bien I que ferail-on en rcconstiluanl un privilège politique aux intérêts de la richesse ? On ressusciterait une classe légale, on marquerait d'un signe toute une catégorie de citoyens pour les dénoncer aux factions. Ce serait renlrer dans les desseins de Tanarchie. Quelle est, en effet, sa lactique ? C'est de créer, par un mot, une classe privilégiée qui n'existe plus depuis Tabolitibn du cens électoral. La secte hébertiste sépare continuellement, dans ses journaux, le peuple de la bourgeoisie. Elle cherche à susciter, entre le peuple et la bourgeoisie, un antagonisme qui n'existe pas et ne saurait exister, car peuple et bourgeois n'ont entre eux ni opposition, ni barrière, ils ont la même fibre, la même origine. La bourgeoisie n'est que l'ascension perpétuelle du peuple, car lorsqu'il monte en aisance, où vat-il, où peut-il aller, si ce n'est dans la bourgeoisie?
Et c'est cette admirable unité, si péniblement, si laborieusement acquise par tant de révolutions qui ont détruit des inégalités factices, pour ne laisser subsister que des inégalités naturelles, qu'on voudrait détruire pour rejeter la France dans la période des révolutions I Ne donnons
plus aux factions le droit de venir dire, un texte de loi à la main : Yous voyez bien qu il y a classe et classe, peuple et bourgeoisie ; vous avez marqué vous-mêmes dans la loi électorale la limite précise où le peuple finit, où la bourgeoisie commence.