‹ Le 4 septembre devant l'enquêteChapitre 3 sur 4 · I-rTIH UJI5 li · texte numérisé non relu

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Il y a dans l'enquête des témoins de tout genre ; U y en a de vrais, il y en a de faux; il y a des ^mis, il y. a des ennemis, il y a des indifférents, il y a dés importants; je ne sais dans quelle catégorie placer M. Cresson : c'est un avocat estimé au Palais, un honnête homme, on n'en peut douter; mais en relisant les trois dépositions que M. Daru lui a fait faire coup sur coup, je me demande sincèrement s'il ne faudrait pas faire du témoignage de M. Cresson un cas de pathologie assez nouveau, intitulé : De rinfluence d'une ville assiégée sur le cerveau humain.

M. Edmond Adam verjait de donner sa démission de préfet de police ; le général Trochu le dé-

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264 APPENDICE.* -^^f

finit d'un mot: c'était un homme équilibré; et, en effet, chez M. Adam, le cœur vaut Tintelli-^ gence; enfin il avait cru devoir donner sa démismission, et, pour ma part, tout en respeclant ses scrupules, je Tai profondément regretté. Quand il fallut le remplacer, on proposa M.Charles Ferry, qui était aussi un homme équilibré; mais on craignit un cumul sur le nom de Ferry. Deux frères, l'un maire de Paris, l'autre préfet de police, on vit là un encouragement à une accusation de népotisme. On repoussa la proposition ; on eut raison peut-êlre, et encore, non, je crois qu'on eut tort. M. Charles Ferry aurait dignement porté le fardeau de la préfecture de police.

M. Picard nous offrit M. Cresson, et M. Jules Favre appuya la demande; M. Arago repoussa la candidature ; M. Ferry, si je ne me trompe, appuya M. Arago. C'étaient les seuls qui connussent M. Cresson. L'avis de M. Picard, soutenu par M. Jules Favre, alors ministre de l'intérieur, devait l'emporter ; il l'emporta dans le sein du gouvernement. On nomma M. Cresson préfet de police. C'était bien Thomme le moins équilibré que j'aie rencontré sur mon chemin ; il croyait qu'en l'envoyant à la préfeclure de police on l'envoyait

à la mort; j'ai une femme et quaire enfants, ditiya première fois qu'il vint au Gouvernement, et il a la candeur de répéter cette phrase par trois fois dans l'enquête.

Autrement dit, le titre de préfet l'attirait, mais la fonclion l'effrayait ; il voyait toujours sa tête au bout d'une pique, parce qu'un méchant plaisant lui en avait fait la menace : Je ne veux pas mourir comme les Girondins, disait-il à M. Jules Favre. Aussi du jour où il prit possession de l'hôtel de la préfecture, voulut-il en faire la place forte de sa personne ; il demanda au gouvernement l'ancien corps de sergents de ville ; on en avait formé un régiment qu'on avait armé de chassepots et envoyé aux avant-postes ; on en débarrassa les Prussiens, en partie du moins, pour rassurer M. Cresson ; mais la garnison de son hôtel ne lui parut pas encore suffisante, il réclama encore la gendarmerie.

Le gouvernement, qui éprouvait moins de terreur pour hii-même, et qui n'avait à sa porte qu'un poste de garde nationale, crut devoir refuser à M. Creseon cet excédant de garnison. La gardarmerie constituait une élite de l'armée et nous ne pouvions en démunir la défense de Pa-

ris. Le préfet de police, plus inquiet que jamais pour lui-même, malgré les renforts qu'on lui avait donnés, nous assiégeait continuellement de ses terreurs. Je le vois encore arriver, chaque soir, dans la salle du conseil, en cravatte blanche et en habit noir ; il semblait avoir toujours derrière lui une légion de spectres, et en entrant il fermait la porte avec précaution. Il nous racontait invariablement que Paris allait être à feu et à sang, si un corps d'armée n'allait pas attaquer Belleville à coups de canon .

— Mais le meilleur moyen que Paris soit à feu et à sang, lui répondait avec calme le général Trochu, c'est de l'y mettre nous-mêmes. Alors M. Cresson frissonnait et offrait sa démission. M. Jules Favre lui faisait respirer les sels de sa parole, et le préfet de police consentait à rester à son poste pour revenir, le lendemain, donner au gouvernement le même spectacle de surexcitation cérébrale, suivi immédiatement d'une nouvelle offre de démission. Il se démit-décidément après les élections de février; il se sauva en Angleterre; la France ne lui présentant pas assez de sécurité ; il lui fallait mettre la Manche entre lui et ses fantômes.

Quelque temps après, à l'époque de la Commune, un homme m'abordait dans une avenue de Versailles ; il portait la barbe longue et un chapeau de feutre mou rabattu sur la fij^ure ; je ne le reconnus pas au premier abord. — Vous ne me remettez pas, me dit-il; je suis Cresson . Môme au milieu de Tarmée de Versailles, il n'était pas encore rassuré. Mais devant la Commission, il pétille de bravoure ; il charge intrépidement le gouvernement qu'il a servi ; lui seul a montré de la résolution, lui seul a montré de la vigueur, et si le gouvernement Teût compris, il eût sauvé la patrie.

Devant la commission d'enquête, M. Cresson trône, il dicte, il ordonne ; malheureusement, on ne l'a pas écouté, dit-il, mais il n'en a pas moins vaillamment payé de sa personne au 21 janvier, et enlevé une barricade à rentrée de l'avenue Victoria. On n'avait jamais jusqu'alors soupçonné l'existence de'cette barricade; mais, enfin, M. Cresson l'a vue, il Ta prise, nous le croyons sur parole. Il a seulement oublié de nous dire le chiffre des morts et des blessés. Vraiment, en lisant sa déposition nous sentons repasser dans notre mémoire une scène de Shakespeare. Fais-

taff, au premier mot, a exterminé tant d'ennemis; au second, jl en a exterminé le double, puis le Iriple, et quand on l'arrête sur son hy-. perbole : en habits de bougran, répondit-il.

Nous ne voudrions pas contredire M. Cresson, mais nous craignons qu'en toute circonstance il n'ait vu trop d'habits dé bougran.

Aussi s'est-il attiré, en pleine enquête, ce compliment de M. Napoléon Daru :

— Nous vous remercions, monsieur, de la parfaite sincérité de votre déposition...

Il nous semble pourlant que la sincérité d'une déposition ne mérite pas de compliment. Si une déposition n'était pas sincère, que serait-elle? Mais M. Daru avait intérêt à décerner un certificat de sincérité à M. Cresson.

— Au milieu de Taffaissement de tous les caractères, reprend M. Daru, vous avez montré un grand courage et une grande énergie.

A quoi M. 'Cresson répond :

— J'accepte avec reconnaissance, monsieur le président, l'éloge que vous voulez bien me faire, parce que je* crois en conscience l'avoir mérité.

Oui, M. Cresson l'avait mérité, mais de la

part de M. Daru ; M. Daru avait trouvé en lui son homme, et il Ta interrogé à trois reprises, quand il n'a pas interrogé une seule fois M. Adam dans Fenquétç du 4 septembre.

Mais quand M. Cresson a entendu M. Daru lui dire à sa barbe, non, elle n'était pas encore poussée, mais à sa face : « Vous seul, dans l'affaissement de tous les caractères, avez montré du courage. » Comment sa modestie ne s'est-elle pas offensée de ce monopole de bravoure que M, Daru prétendait lui décerner? Comment n'a-t-il pas répliqué aussitôt : Je ne subis votre compliment que pour le reporter à M. Ferry, qui l'a mérité beaucoup mieux que moi, puisqu'après les élections de février il est resté au poste de péril, et qu'il y était encore au moment- de l'explosion de la Commune. On voit bien qu'en répondant à M. Daru, M. Cresson avait encore sur la tête le coup du siège, et que '^on séjour en Angleterre ne l'avait pas complètement guéri .

Je n'ai pas à défendre M. Emmanuel Arago

contre les attaques de M. Cresson; M. Arago n'a

P^s besoin de répondant ; sa vie est là. Quant à

* affaissement des caractères dont parle M. Daru,

ce n'est pas à Paris qu'on l'a remarqué. J'ai vu M. Duruy, ancien ministre de l'Empire; marcher à l'ennemi le fusil sur l'épaule, et cependant il n'avait pas été dans sa jeunesse capitaine d'artillerie.

Après le crime, le vice, voilà l'empire. Le palais des Tuileries était un pourrissoir. Ce qui s'est passé là, Procope seul aurait pu le raconter, et encore en eût-il jeté la plujne de découragement, mais à défaut de Procope il y a un complice du 2 décembre, le vicomte de Beaumont- Vassy, qui a cru devoir nous montrer les boucs et les chèvres de cette bacchanale ; il avait ses entrées dans la maison et il les méritait à tous égards ; on ne saurait accuser son témoignage de haine à l'empire ; nous lui laissons la parole.

Je dînais un jour à Saint-Cloud, dit M. Beaumont de Vassy avec quatre ou cinq étrangers de distinction, parmi lesquels se trouvait le maréchal Narvaez; Louis-Napoléon échangea quelques paroles amicales

APPENDICE. 27i

avec ses hôtes et bientôt on passa dans la salle à manger. Le dîner fut triste ; le prince était évidemment préoccupé et la crise que l'on traversait alors motivait amplement à mes yeux ces préocccupations empreintes sur sa figure pâle ; mais que j'étais loin de compte ! J'ai su depuis quel était le sujet de ses méditations ce soir-là, et vraiment cela n'avait rien de commun avec la politique. Étrange et insaisissable personnage historique que celui-là, qui, lorsqu'on le croyait absorbé par les grandes affaires de l'État, ne songeait en réalité qu'au refus très-sec de telle actrice en renom et aux moyens à employer pour prendre avec telle autre une éclatante revanche. Les années 1850 et 1851 ont été celles où les favorites de théâtre ont régné le plus sur le prince-président, sans gouverner bien entendu ; plus tard les dames du inonde allaient avoir leur tour...

Il y aurait tout un volume à écrire sur les intrigues et les galanteries plus ou moins mystérieuses de la cour. Sous le second Empire, on y verrait se succéder comme favorites les femmes et filles de fonctionnaires ambitieux et quelquefois complices, les élégantes besoi gueuses, les grandes dames étrangères et espionnes politiques, de pauvres filles trèssubalternes et enfin la trop fameuse Marguerite Bellanger qui écrivait à l'empereur : « Mon cher seigneur je vous ai trompé... »

Au palais de Compiégne aussi bien qu'à Saint- Cloud, onavait vu après boire succéder aux jeux in-

nocents, ce que ron appelait « la curée dès dames. )\ Voici ce que c'était : lorsque les émotions du colliiimaillard étaient épuisées, l'auguste amphitryon faisait apporter une grande manne, dont le contenu déposé sur le tapis était recouvert d'une serge verle. On réunissait les dames comme on rassemble les chiens autour de la nappe qui recouvre les débris du cerf ; on enlevait la serge et alors des chefs-d'œuvre de bijouterie, colliers, bracelets, broches, bouclesd'oreilles ruisselantes de diamants et de perles éclataient en mille feux sur le lapis. Les dames invitées à choisir se précipi' aient alors à genoux et se disputaient ces trésors sous les yeux de leurs admirateurs enthousiasmés des points 'de vue que leur procurait un pareil spectacle.

Ce que M. Beaumont-Yassy n'explique pas as- . sez clairement, c'est qu'on ne pouvait aller à la curée qu'à quatre pattes et ne prendre les bijoux qu'avec la bouche.

Il a été trouvé aux Tuileries, dans la bibliothèque de l'Impératrice, un petit volume richement relié, avec l'écusson impérial sur la couverture. C'était un conlé graveleux, signé le Bouffon de Votre Majesté. Ce bouffon était un romancier de talent, membre de l'Académie, et de plus sénateur. On ne saurait donc encore

le récuser comme témoin. Voici comment il raconte un bal masqué de la famille impériale.

Le bal était splendide, les costumes étaient trèsbeaux, beaucoup de femmes très-jolies et les seules montrant de Taudace. On était décolleté d'une façon otitrageuse par en haut et par en bas ; aussi, à cette occasion, j*ai \u un assez grand nombre de pieds charmants et de jarretières dans la valse. La crinoline est en décadence. Croyez que dans deux ans, les robes seront courtes et que celles qui ont des avantages naturels, se distingueront de celles qui n'en ont que d'artificiels. 11 y avait des Anglaises incroyables. La fille de lord*** qui est charmante était en Nymphe, Dryade ou quelque cliose de mythologique avec une robe qui aurait laissé toute la gorge à découvert, si on n'y eût remédié par un maillot. Cela m'a semblé presque aussi vif que le décoUetage de la maman, dont on pénétrait tout l'estomac d'un coup d'œil.

Le ballet des éléments se composait de seize femmes toutes assez jolies en courts jupons et couvertes de diamants. Les naïades étaient poudrées avec de l'argent qui, tombant sur leurs épaules, ressemblaient à des gouttes d*eau. Les salamandres étaient poudrées d'or. Il y avait une demoiselle Errazu merveilleusemeiU belle. La princesse Mathilde était en nubienne, peinte en couleur bistre très-foncé, beaucoup trop exacte de costume. Au milieu du bal, un domino a embrassé madame de S... qui a poussé des hauts cris.

La salle à manger avec une galerie autour, les domestiques en costume de pages du seizième siècle et de la lumière électrique, ressemblait au festin de Balthazar dans le tableau de Martin.

L'Empereur avait beau changer de domino, on le reconnaissait d'une lieue. L'Impératrice avait un burnous blanc et un loup noir qui ne la déguisait nullement. Beaucoup de dominos et en général fort bêtes. . Le duc de *** se promenait en arbre vraiment assez bien imité; je trouve qu'après l'histoire de sa femme, c'est un déguisement un peu trop remarquable. Si vous ne savez pas l'histoire, la voici en deux mots : Sa femme est une demoiselle de... dont pai^ parenthèse la mère devait être ma marraine ; elle est allée chez Bapst et a acheté une parure de soixante mille francs, en disant qu'elle la renverrait le lendemain si elle ne lui convenait pas, elle n'a rien renvoyé ni argent ni parure. Bapst a redemandé ses diamants, on lui a répondu qu'ils étaient partis pour le Portugal et en fin de compte, on les a retrouvés au Mont-de- Piété, d'où la duchesse les a retirés pour quinze mille francs. Gela fait l'éloge du temps et des femmes. (Lettres à une inconnue.) Mérimée.

Nous avons dit que la province acclama aussi bien que Paris la révolution du 4 septembre ; on peut en juger par cette lettre que M. Léopold de Gaillard adressait à la Gazette de France du fond du département de Vauclusje. M. Léopold de Gaillard est un vétéran de la légitimité et aujourd'hui conseiller d'État nommé par l'Assemblée. La Commission d'enquête ne saurait suspecter son témoignage.

Enfin Tobstacle est disparu, écrivait-il à la date du 10 septembre; un gouvernement d*indignes et d'incapables qui osait mettre le salut d*uiie dynastie audessus du salut du pays a été rayé de la liste des gouvernements.

Celui-là, nous criait-on depuis vingt ans, ne s*en ir^ pas comme les autres, il se défendra.

Hélas ! oui, il ne s'en va pas comme les autres, car il s'en va au milieu de la ruine et du désespoir de la patrie. Oui, il s'est défendu jusqu'à la dernière heure, ïnais contre nous, contre la France qui demandait des armes. Devant l'étranger, il n'a su que rendre son épée et capituler.

Capituler avec 80,000 soldats, souiller de cette

honte le nom de Bonaparte, suivre l'année depuis un mois, privé de tout commandement et dégradé devant l'ennemi, n'être plus chef et pour rester empereur accepter d'être encore un embarras, envoyer son épée à un roi de Prusse qui la refuse, et se rendre et paraître devant un arrogant vainqueur et ne pas préférer mille fois se ruer à la mort avec nos phalanges déterminées. Ah ! voilà des moments où s'expient le 2 décembre et les dix- huit années d'un régne de cyniques et de jouisseurs.

Et maintenant aux Prussiens ! c'est le seiil cri, c'est le grand devoir, c'est la terrible nécessité du moment tout le reste n'est que chimère, sotte vanité ou trahison ; l'empire détruit, on a relevé la répubhque, la république soit, si elle doit nous débarrasser de l'étranger.

Au jour du suffrage universel, qui sera sans doute au lendemain de la paix, un gouvernement ne saurait se présenter au peuple avec un titre plus irrésistible que la victoire ramenée sous nos drapeaux, et le Prussien chassé de France.

Mais pour sauver le pays, pour nous sauver tous il faut commencer par ne plus combattre entre nous, il faut rester unis ou périr.

Ainsi, comme vient de le dire la belle proclamation du gouvernement provisoire à l'armée, pas de triomphe départi. 11 n'y a hélas! de vainqueur* en. France que le roi de Prusse.

Donc serrons-nous tous autour du gouvernement ds

la Défense nationale dont le premier devoir est de ne repousser personne que l'ennemi. Soyons vaillants, soyons patriotes et malheur aux prétentions et aux ambitions qui viendraient relever, au nom d'un parti, l'obstacle que nous venons d'abattre avec la dynastie napoléonienne.

Le principal grief de la commission a'enquéte contre le gouvernement de la Défense, c'est Tajournement des élections; elle y revient sans cesse ; elle le fait saigner et crier à tout propos ; le gouvernement, à Tentendre avait pris le pouvoir par un coup de main, et il voulait le garder en écartant le pays de l'urne électorale. Il faut avouer que si nous nous sommes trompés à cette époque, nous nous trompions du moins en bonne compagnie, avec la presse conservatrice tout entière. La Gazelle de France acceptait bien la convocation d'une assemblée dans l'hypothèse d'un armistice, mais elle ne l'admeUâit que pour faire la paix ou la guerre.

Il est évident, disait-elle, que la nouvelle assemblée n*aura pas d'autre mandat, d'autre pouvoir que de faire la guerre ou la paix; la paix rétablie, une paix honorable signée, car la France ne peut souscrire qu'à une paix honorable, le pays sera de nouveau réuni dans les comices, pour nommer une assemblée dans le calme et dans toute la liberté de ses aspira lions. Il suffit d'ailleurs de considérer qu'à celte heure plusieurs départements, occupés par l'ennemi, ne pourront élire de mandataires, et que, dans les autres départements huit cent mille électeurs qui combattent dans l'armée seront forcément éloignés du scrutin. — Gazette de France, 17 sept. 1870.

Mais il est un homme dont la parole, reproduite par toute la presse de Paris, exerça pendant le siège une immense influence sur l'opinion : nous voulons parler de M. Vilet; chacune de ses lettres dans là Revue des Deux-Mondes était comme le sursum corda du patriotisme. Or, du premier au dernier jour du siège, M. Vitet ne cessa de signaler le danger qu'il y avait pour la défense à convoquer une assemblée sans armistice. Certes, M. Vitet ne saurait être soupçonné de complaisance ou de faiblesse pour le gouvernement du 4 Septembre ; or voici ce qu'il érivait au mois

de novembre après l'échec diplomatique de M. Thiers à Versailles :

Pour aujourd'hui, c'est l'armistice dont il y a lieu de s'occuper, et vous trouverez bon, j'en suis sûr, que je vous dise à ce sujet ma pensée tout entière.

Est-ce un bien grand malheur que ce refus de la Prusse dont (ant de gens paraissent consternés? Pour ma part je n'en ai qu'un médiocre regret. Que pouvions-nous au vrai attendre d'un armistice. Était-ce donc la paix, une paix équitable? les conditions de cette paix étaient-elles ébauchées, et la suspension d'armes en serait-elle devenue l'acheminement nécessaire ? J'en doute et à bon droit.

Si la puissante intervention du czar, flanquée de trois grands monarques, n'a pas mieux réussi à nous faire accorder ce qui est de droit commun dans les conventions de ce genre, un modeste ravitaillement limité et proportionnel ; si, en prenant la peine d'écrire de sa propre main il n'a pas obtenu qu'on nous livrât passage pour quelques sacs de farine et quel- <[ues paires de bœufs, comment veut-on que, par son seul crédit, le moindre droit nous fût rendu d'avance sur ces deux chères provinces que nos âpres vain- ^eurs prétendent nous ravir et qu'ils retiennent dans leurs mains ?

Ce n'était donc pas la paix? Non, me répondrezvouSf mais c'était le moyen d'élire uneassembiée, et,

par cette assemblée, d'armer à la paix. Ittiison, croyez-moi. Je nie d'abord qu'en vingt-cinq jours on pût en ce moment en France improviser noe assemblée régulièrement élue, la conroqoer, la réunir^ et lui faire seulement vérifier ses pouvoirs. Le tenqis y manquerait, telle diligence qu'on y mît, et si, par impossible, on faisait ce miracle, si, pour loger cette a<«semblée, on trouvait un lieu sûr, que pour ma part, je cherche en vain hors de Paris, Paris étant exclu par la raison du siège, si tout réglé, tout aplani, la délibération s'ouvrait, je doute que la paix pût en sortir. On oublie donc ce que sont les hommes réunis, combien par la tribune les courages s*exaltent même au delà du vrai.

Consultée sur cette question brûlante du dônembrement de la France, une assemblée française élue même par les moins belliqueux des hommes ne ferait qu'affirmer, tenez-vous-le pour dit, et "d'une façon peut-être plus solennelle le noble ultimatum de M. Jules Favre : ces deux mots inflexibles contre lesquels s'irritent les impatients, les affamés de paix.

Une assemblée peut traiter de paix quand elle dide les conditions : son rôle devient par trop pénible lorsqu'elle eti subit. On peut lui demander tout haut à la tribune d'être modérée dans la victoire, dès qu'il s'agit de concession, le huis clos devient nécessaire. C'est par délégations, par commissaires^ qu'un tel débat peut se vider, et s'il convient de demander un vote pour délivrer les pouvoirs, ou pour ratifier le

traité, il faut le demander de la façon la plus sommaire, et plutôt au pays lui-même qu'à l'assemblée des élus.

Ne nous plaignons donc pas si aujourd'hui Toccasion nous échappe d'élire une assemblée dont le temps n* est pas venu^ et ne pensons plus à l'armistice, puisqu'il n'avait d'autre vertu que de devenir pour nous un sauf-conduit électoral.

Je yais plus loin : non-seulement je suis tout consolé d'avoir perdu cet armistice, mais je me désole quonnous en ait parlée et celui dont l'autorité justement reconnue, le zèle désintéressé et l'activité courageuse nous ont valu ce premier témoignage de la sympathie européenne, serait de mou avis, j'en suis certain, s'il était dans nos murs et s'il voyait les désolants ravages dont ce mol non suivi d'effet est devenu la cause inattendue. Comme un de ces corps Cjui interceptent l'action de 1 électricité, ce mot a tout à coup rompu le courant de patience et de résignation, de courage et de discipline qui, depuis le ^commencement du siège, semblait s'être glissé par ïïiille canaux secrets dans la population tout entière, J ^squ'à pénétrer même un tant soit peu dans Belleville.

Que dirais-jè ? la presse aussi semblait en subir ' influence; à trois ou quatre exceptions près chaque Journal, à sa façon, prêtait un concours sincère au S'Ou>vernement de la Défense ; c'était à qui donnerait ^^ cœur aux combattants, à qui prêcherait ledévoue- '^^^tit et la persévérance.

Eh bien, parce qu'il a plu à un Bismark ou bien à un de Moltke, peut-être même au roi Guillaume de faire la sourde oreille au désir des quatre puissances, parce que la Prusse quelque impatiente qu'elle puisse être d'avoir en face d'elle un gouvernement investi des pouvoirs de la France, n'a pas voulu, ce que je comprends fort, payer cet avantage au prix d'un statu quo de vingt-cinq jours ou de vingt-cinq minutes, les pieds dans la terra glacée, le corps transi et l'esprit plus ou moins troublé de la situation incommode où notre résistance prolongée la réduit, voilà tous ces organes deia publicité, ces maîtres de l'opinion qui tombent en défaillance, lèvent la crosse en l'air et sonnent la déroute.

Les meilleurs y sont pris à des nuances près. Que d'exigences, que d'aigreurs, quel abandon et quel énervement ! c'est une vraie contagion, un lamentable exemple. On en rougit vraiment quand on pense que les Prussiens sont là. Tâchons, s'ils en triomphent, que leur joie ne dure pas longtemps : pas plus qu'au lendemain de cette nuit lugubre, cette nuit de l'Hôtel de ville qui les avait tant réjouis. Rentrons au droit chemin, Qt reprenons notre mot d'ordre : tenir quoi qu'il arrive aussi longtemps que nous pourrons.

N'est-ce pas là justement ce que les Prussiens redoutent ? Ce refus d'armistice nous révèle leur secret. C'est de temps qu'ils sont avares. Forçons-les d'en dépenser. Ils sont pressés : ne hâtons rien. Jamais consigne ne fut mieux indiquée et plus impérative ; toute

impatience de notre part est un enfantillage, presque une trahison. Hous devons dire, et plus haut que jamais, encore un mois de siège et deux mois, s'il le faut, les vivres de la façon dont ils sont ménagés suffiront amplement. Le calcul est fait ; on peut sans peine, même à défaut de tout ravitaillement, attendre au terme de l'année, et, s'il en est besoin encore, fort au delà. Ce serait en vérité bien la peine d'avoir, depuis deux mois, au prix de tant d'efforts, de tant de sacriftces, complété, affermi et l'armement et les ouvrages de notre immense citadelle, de l'avoir rendue imprenable et de nous être conquis, ce qui n'était pas plus facile, l'involontaire estime de nos juges les plus prévenus, pour tout abandonner, tout perdre d'un seul coup, i cette seule fin d'avoir le beau plaisir de reprendre plus tôt chacun son train de vie, ses habitudes, ses voyages, son régime accoutumé.

Je sais bien que cette fièvre de paix prend un autre prétexte. A quoi bon résister, dit-elle, si vous n'avez ^^cuiie chance soit de vous délivrer vous-mêmes, soit d être secourus par d'autres? Mais d'abord est-il bien ^Hain que l'une et l'autre de ces chances nous manî^^nt absolument?

Ssins approuver des projets de sorties qui ne seraient 9j*^ meurtrières, on en peut concevoir, que la prudence ^^îtcluerait pas, surtout si quelque intelligence ve- ^^^X à s'établir avec les forces extérieures. Ce n'est P*s> quoi qu'on dise, un espoir chimérique que ces ^^^^^es en voie de formation, à la seule condition de

leur en laisser le temps : rien n'est moins impossible que d'entendre bientôt parler d'elles. Gpmbien de fois n*a-t-on pas vu qu'au moment même, ou par dépit, par lassitude, on allait quitter la partie, le jeu vous revenait dans la main.

Pour moi, si je demande un supplément de résistance, c'est avant tout pour la question d'honneur, car j'ai la bonhomie, je lavoue, de croire encore à ce vieux mot, et d'être pris d'une douleur profonde devant rabaissement de mon pays. Ce ne sont pas là des phrases, n'en déplaise à nos pacifiques. Pour les nations aussi bien que pour l'individu, l'honneur c'est la vie même, la première des réalités. Je voudrais bien les voir, ces raffinés, ces sybarites, devenus citoyens d'un peuple qui tout à coup perdrait le sentiment de sa force et de sa dignité J Quelle chute même pour eux! Que seraient-ils et que serions-nous?

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