Le 6e brigade en Tunisie
La cause déterminante de la prise de possession de la Tunisie par la France est simple. L'Italie était prête à s'en emparer. L'Algérie eût par suite été dans une situation pleine de dangers. Quant à cette attaque des Khroumirs qui a été le prétexte de notre entrée en campagne, il est difficile d'arriver à une vérité certaine. Le peu de Khroumirs rencontrés par nos troupes semble donner créance à des récits assez étranges, que nous avons entendus de la bouche même de personnages qui prétendaient avoir eux-mêmes joué un rôle dans cette affaire.
Si ces récits sont vrais, ils dénotent un rare talent d'intrigue, et nous préférerions, pour notre compte, moins de ruse et d'habileté et plus de loyauté dans la direction des affaires.
Quoi qu'il en soit, comme sur toute frontière du pays arabe, les tribus voisines avaient à se reprocher nombre de méfaits, dont quelques-uns avaient fréquemment exigé l'intervention de nos escadrons de spahis et réclamaient, vu l'absence complète d'action du gouvernement tunisien, une répression de notre part. Notre intérêt exigeait impérieusement que nous n'abandonnassions pas à l'Italie ce pays, qui est une
prolongation de l'Algérie, assure à cette grande colonie, qui nous a coûté tant de sang et d'efforts, une frontière naturelle et la garantit contre toute révolte indigène fomentée par des voisins.
La décision prise fut exécutée, il est juste de le reconnaître, avec rapidité et précision. Les troupes de l'expédition, bien organisées, bien conduites, parvinrent sans obstacle et sans difficulté à portée de Tunis, centre[du gouvernement tunisien, qu'une partie de la flotte cuirassée séparait de toute intervention étrangère.
Puis M. le général Bréart, muni des ordres du gouvernement français, les signifiait au vieux bey, Si Mohamed ben Çadoq, dans son palais du Bardo, et, sans lui laisser le temps de se reconnaître, forçait son acceptation.
Dès lors, le protectorat français était reconnu par le gouvernement tunisien, et peu à peu par les puissances étrangères.
A Paris, ce succès facile fit considérer la campagne comme terminée. On se persuada, sans y réfléchir beaucoup, que le bey et la Tunisie ne faisaient qu'un, et que, puisqu'il avait, quoique de mauvaise grâce, donné son consentement, personne ne protesterait. Aussitôt, pour diminuer les frais de l'expédition et obtenir plus facilement l'approbation du Parlement, on se hâta de rapatrier les troupes, en laissant, bien
entendu, une garnison suffisante par mesure de précaution.
C'est là une pratique suivie dans toutes nos expéditions. Toujours nous sommes si convaincus de la sympathie que nous inspirons aux autres, que, dès le premier succès, nous croyons tout terminé, et nous mettons invariablement le même empressement à diminuer nos moyens d'action.
Ce pays de Tunisie est très grand; dans notre rapide conquête, nous en avions foulé une très minime partie. Les populations, surprises par la rapidité de notre action, n'avaient pas eu le temps de s'organiser, à peine même celui de comprendre. De notre côté, ce que nous voulions, plutôt que l'occupation de tout le pays, c'était la haute main à Tunis et l'éloignement de l'action italienne. En agissant vite, nous espérions que la population resterait indifférente et que nous n'aurions affaire qu'au gouvernement. Or le gouvernement, nous le savions, était peu intelligent, sans énergie, sans moyen d'action, très apte, par suite, à accepter les faits accomplis.
Ces calculs péchaient par la base. En faisant rentrer ainsi les troupes en France, on négligeait l'action inévitable de la colonie italienne, alors prépondérante à Tunis, sur le bey et son entourage. Cette colonie comptait des personnages importants, tels que M. le sénateur Forschotti, ancien préfet de Naples, qui jouissait d'une grande influence. Dans un pays musulman,
la conquête par des chrétiens ne peut être jamais acceptée sans lutte. Toujours, si le chef reconnu du pays est impuissant à lever l'étendard de la résistance, il se trouvera quelqu'un qui passionnera la population au nom de la religion. Sans doute, les populations tunisiennes sont moins fanatiques que celles de l'Ouest et du Maroc ; elles ont eu déjà, surtout celles de la côte, de nombreux rapports avec les Européens. Mais, quelque adouci que soit son caractère, la haine du chrétien persiste toujours au cœur du musulman. D'un autre côté, nous supposions aussi le bey et son gouvernement généralement odieux à la population, à cause du désordre des finances et de ses exactions constantes. Ce sont là, en pays musulmans, des questions secondaires. La principale à considérer, c'est qu'en Tunisie, comme partout, dans quelque fraction, dans quelque village que ce soit, il y a deux partis (deux çoffs) en présence, éternellement hostiles de pères en fils, sans possibilité d'accord ni d'arrangement. Le vieux bey avait son parti, parti nombreux, tenant peut-être peu au bey lui-même, mais très désireux de rester le parti dominant, parce que, comme partout, dominer c'est avoir la vie facile, aisée et heureuse. Cela, nous aurions dû le savoir et prendre des précautions pour que les craintes du bey ne fussent pas partagées par les principaux chefs de son parti.
Je ne suis pas en état d'émettre un avis sur le rôle
joué par le bey lui-même. Donna-t-il à ses amis le signal de la révolte? Conseilla4-il à son parti le recours à la force, jouant ainsi un double jeu, assez fréquent ? Je n'en sais rien; mais ce qui est bien certain, c'est que les révoltés étaient les amis du bey. Ceux d'entre nous, qui eurent à exercer le commandement, se trouvèrent dans une situation assez singulière et très fausse, car protéger le bey et frapper ses parents, ses amis et ses plus dévoués serviteurs étaient des actes contradictoires. De leur côté, ses parents et ses amis faisaient tous leurs efforts pour nous nuire, et, en cela, ils ne déplaisaient point à leur maître. En tout cas, il ne leur en a point gardé rancune, puisque, dès la fin de l'insurrection, il s'est empressé, comme nous le verrons, de les combler de faveurs et de leur distribuer les plus lucratives fonctions.
La deuxième partie de l'expédition était donc provoquée par une insurrection assez générale, qu'il fal- 1 ait absolument étouffer, sous peine de la voir s'étendre et gagner l'Algérie.
Quelques combats sans grande importance, mais simultanés, prouvèrent l'entente des insurgés et démontrèrent la faute commise en faisant rentrer aussi précipitamment les troupes en France.
Enfin l'affaire plus grave de la colonne de M. le lieutenant-colonel Corréard et l'échec subi par elle dans sa marche vers Hamamet obligèrent le gouver-
INTItonrCTION
nemenl français à former et à envoyer en toute hâte des troupes pour étouffer cette insurrection. La résolution prise, le ministre cle la guerre jeta rapidement en Tunisie quatre brigades d'environ 4.000 hommes, qui, avec les troupes laissées par la première expédition et celles disponibles de la province de Constantine, furent bien suffisantes pour conquérir et garder toute la Tunisie...