CHAPITRE Ier
(> Brigade de Tunisie. — Visite au ministère. — Embarquement. — Ordres de la brigade. — Arrivée et séjour à Cartilage. — Missionnaires d'Afrique. — Composition de la brigade.
Je demande pardon au lecteur de la forme familière de ce récit, dans lequel je parle trop souvent de moi. Je l'avais écrit pour mon petit-fils, sans aucune intention de le publier. Les sollicitations de mes camarades de campagne m'ont seules décidé à livrer ces souvenirs au public.
Pendant l'hiver de 1880 à 1881, le séjour à Saint- Omer me procura le plaisir de nombreuses parties de chasse de toutes sortes : chasse au sanglier, chasse au lapin, au lièvre, à la bécassine, etc. Malheureusement, je me laissai entraîner à aller dans les huttes, à l'affût du canard sauvage, pendant des nuits extrêmement froides. J'en fus puni par une arthrite du genou droit, gravement atteint déjà à Saint-Denis, quelques années auparavant, alors que, escortant la voiture du général inspecteur, mon cheval glissa sur le pavé et s'abattit de tout son poids sur moi. Cette arthrite me rendit fort malade, et, après 60 jours de traitement à Bourbonne-les-Bains, où mon ami le
docteur Dauvé, devenu aujourd'hui une des gloires de la médecine militaire, me soigna de la façon la plus énergique, je fus envoyé en convalescence dans ma famille.
J'y étais au repos le plus absolu, tout entier à ma guérison, lorsque je reçus une dépêche de M. le ministre de la guerre me demandant si j'étais en état de faire campagne en Tunisie. J'étais vraiment le seul général de l'armée auquel le ministre n'aurait pas dû faire une pareille question. Malgré mon état, je répondis que, s'il me désignait, je marcherais.
A ce sujet, le docteur Dauvé m'écrivait ce qui suit :
« Je suis bien heureux qu'on ait pensé à vous en pareille circonstance; mais, d'un autre côté, je suis désolé qu'on ne vous ait pas laissé le temps de vous guérir. Ménagez-vous autant que vous le pourrez. Portez votre bandage ; à la moindre douleur, faites- vous mettre des pointes de feu ; faites suer le genou pendant la nuit; point de mouvements violents, point de flexions inutiles. Soyez aussi prudent que possible, et gardez-vous de l'arthrite fongueuse. »
Le danger était évident. Cependant, je n'hésitai pas, et le soir même je partis pour Paris.
Au ministère, je rencontrai M. le commandant Le €oat de Saint-Haouen, nommé chef d'état-major de ma brigade. Il m'apprit que nous devions nous embarquer le 14 sur la Corrèze. Nous étions alors le 10, ce qui ne me laissait que bien juste le temps de me rendre à Saint-Omer prendre mes effets et mettre en route mes chevaux et mes bagages.
Reçu par le chef d'état-major général de l'armée,
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j'eus avec lui une conversation qui m'inspira certaine préoccupation.
Il m'expliqua que, comptant sur ma longue pratique des colonnes algériennes et des affaires indigènes, on me destinait à parcourir la plus grande partie de la Tunisie pour assurer la soumission des populations.
Je lui fis observer que, si ma colonne était destinée à ce rôle, elle aurait à faire de nombreuses et longues marches, qu'il lui fallait une grande mobilité et que, par suite, il fallait assurer avec le plus grand soin les moyens de transport .
— Oh ! me dit-il, vous pouvez être tranquille, ils seront parfaitement assurés : nous faisons acheter 1.800 mulets du Poitou, qui seront rendus à Tunis en même temps que vous et que vous y trouverez.
J'essayai de faire observer que les mulets du Poitou sont des bêtes de trait et non des bêtes de somme, que ces mulets, âgés de 4 ans, n'étaient pas dressés et n'avaient aucune habitude de la charge, qu'en outre des mulets ne pouvaient pas servir dans le sud; mais je vis que mes observations n'auraient aucun résultat. Je me bornai alors à dire que 1.800 mulets suffiraient à peine pour nous porter huit jours et que, par conséquent, je ne pourrais pas aller loin. Mais il me parut bientôt évident qu'au ministère on ne se rendait pas un compte exact des difficultés et des besoins de l'organisation dej convois d'une colonne et qu'il était inutile de continuer cet entretien.
Arrivé à Toulon très souffrant, par suite de ces longs voyages, j'y trouvai un capitaine d'artillerie, M. Courtes, qui me raconta que, par dépêche télégraphique,
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il avait reçu l'ordre de partir sur-le-champ, dans la nuil même, d'Angoulême, avec une batterie qu'on forma comme on put; que, parti en exécution de cet ordre, il était à Toulon depuis plus d'un mois dans les fossés de la citadelle, s'ennuya ni beaucoup, attendant, comme sœur Anne, l'ordre de départ et furieux, naturellement, qu'on ne lui eût pas laissé quelque répit pour former et organiser sa batterie. Je vins à son secours, en demandant par dépêche au ministre qu'on voulût bien le faire partir, et il partit en effet avec ma brigade, à laquelle sa batterie fut attachée.
Je m'embarquai de suite sur la Corrèze, où je trouvai le médecin en chef de ma brigade, M. le docteur Driout, qui m'enleva l'appareil silicate qui entourait mon genou et, avec les médecins du bord, m'entoura de soins. La Corrèze portait une grande partie de ma brigade, et, comme le temps de la traversée fut très beau et très calme, je pus taire connaissance avec mon personnel, quoique rigoureusement condamné à l'immobilité la plus complète sur un lit.
J'en profitai aussi pour dicter à mon chef d'étatmajor les premiers ordres à adresser à la brigade, qui, composée d'éléments très divers, formés à la hâte et complètement étrangers à la guerre d'Afrique, avait besoin d'instructions minutieuses.
Ordre n° 2
a Dispositions démarche. — Chaque jour, lesgrand'gardes du camp restent en position et protègent la colonne au moment où elle se met en route. A l'heure
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fixée, le réveil est sonné par le clairon de la garde de police. Une demi-heure après, on sonne le boutecharge, puis, trois quarts d'heure après, le bouteselle pour la cavalerie, rassemblée pour l'infanterie. L'avant-garde part immédiatement après l'assemblée. A l'exception de l'avant-garde, aucun homme ne doit être sac au dos ou à cheval avanl le boute-selle. La colonne se met en route à la sonnerie de la marche.
» L'arrière-garde ne mettra sac au dos et ne se mettra en route qu'au commandement de son chef.
)> Le convoi sera organisé par groupes ayant chacun un chef responsable.
» Les pelotons ou sections de flanqueurs ne devront jamais former les faisceaux et les hommes conserveront toujours leurs armes. Les officiers qui ne feraient pas observer rigoureusement cette recommandation s'exposeraient à de sévères punitions.
» La longueur des colonnes est une grande cause de faiblesse ; on les évitera donc soigneusement, et pour la diminuer on marchera toujours, troupe et convoi, sur le front le plus large possible.
» L'ofïicier commandant le peloton de cavalerie de l'avant-garde reconnaîtra les puits, fontaines, ruisseaux, etc., et les fera soigneusement garder jusqu'à l'arrivée de la compagnie de tête, qui y placera des sentinelles.
» On fera un café le matin avant le départ, un café à la grand'halte et la soupe le soir. La moitié de la viande sera gardée pour être mangée froide le lendemain matin. Ce système d'alimentation oblige les corps à acheter sur les ordinaires du café et du sucre. Le gé-
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néral compte donner une bêle de somme par compagnie, si la chose est possible, pour porter cette surcharge.
» On fera manger Forge aux animaux le soir de préférence; on ne leur en donnera qu'une petite quantité le matin, et pas du tout dans la journée, quand il fera très chaud ».
Ordre n» 3.
« Les prescriptions des règlements concernant Tordre dispersé doivent être modifiées, en ce sens que la chaîne doit être dense et soutenue de très près par les soutiens et les réserves.
» L'ordre dispersé n'a été prescrit qu'en vue de diminuer les effets des armes à longue portée et à tir rapide. Il est inutile de le prendre en face d'un ennemi qui n'a que des fusils à courte portée et à chargement lent.
» Quand on trouvera devant soi un obstacle sérieux, on devra toujours aider l'attaque directe par des manœuvres de flanc.
» Les feux rapides et à volonté sont absolument interdits. On n'exécutera que des feux de salve à commandement, afin de ne pas brûler de cartouches inutilement. Le ravitaillement en munitions pouvant être fort difficile, sinon impossible, les officiers doivent veiller avec un soin jaloux à leur conservation.
» Le groupe des tireurs peut être faible et commandé alors par un caporal ou un ancien soldat. Le comman-
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dément de feu doit être fait avec calme, sans éclat et d'une voie modérée.
» Dès le lendemain du débarquement, on devra faire, sur le terrain, des exercices pour habituer tout le monde, officiers et sous-officiers, à cette manière de conduire la troupe. En principe, il y aura chaque jour un exercice soit dans le bivouac, soit en terrain varié, excepté les jours de grande fatigue ou de mauvais lemps, et, dans ces circonstances, il ne sera supprimé que sur Tordre du chef de corps.
)) La rapidité de chargement de notre arme nous donne une supériorité telle, qu'il y a tout intérêt à laisser l'ennemi s'approcher le plus possible. En conséquence, on ne devra pas commencer le feu avant que les assaillants soient à 3 ou 400 mètres.
» Toutefois, cette prescription n'implique pas la défense d'utiliser la grande portée du fusil dans certaines circonstances, par exemple pour déloger l'ennemi d'une position gênante pour nous. Le général s'en rapporte, à cet égard, à l'intelligence des officiers.
)> Les Arabes, en général, n'ont pas d'artillerie; quand les hommes entendront passer des obus au-dessus de leur tête, ils sauront que ces projectiles sont lancés par nos batteries et qu'ils n'ont rien à en redouter.
» Dans le cas où le bivouac serait attaqué la nuit, les hommes ne doivent pas sortir précipitamment de leurs tentes. Les officiers examinent la situation et prescrivent, si cela est nécessaire, de sortir des tentes, de rompre les faisceaux, sans charger, et de se coucher à terre les uns à côté des autres, fusil en