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CHAPITRE XII

Inspection de la côte avec le général en chef. — Congé on France. — Retour. — Inspection des postes du sud avec le général du génie Goury. — Redoute de Raz-el-Mâ. — Poste d'El-Ayacha. — Bir-Mrabot. — Graves nouvelles de Touzeur. — Services rendus par les Fraichich. — Travaux entrepris à Gafsa et dans toute la subdivision à Feriana, Sidi-Aich, El-Guettar, Gourbata. — El-Hafeï. — Embellissements de Gafsa. — Barrages. — Intrigues à Tunis. — Concessions faites aux insurgés. — Observations et discussions. — Demande do rentrée en France. — Promesses du commandant en chef et .du résident. — Affaire d'Ali bon Dhao. — Départ.

A Gabès, le général en chef m'avait offert une place sur le bateau à vapeur qui était à sa disposition pour se rendre à Tunis en visitant avec lui les principaux postes de la côte. Pendant cette traversée de plusieurs jours, M. le général en chef me fait connaître que la longue campagne exécutée parla 6e brigade et les succès qu'elle a obtenus, par la pacification du pays, lui ont inspiré le désir très vif de me faire nommer au commandement de la division sud de la Tunisie, dont le siège est à Sousse, qu'il en a déjà écrit au ministre delà guerre et qu'il renouvellera sa demande. Il ajoute que, dans l'espoir d'obtenir bientôt cette nomination, il trouve d'autant plus utile de me faire visiter, avec lui, tous les postes de la côte, afin de me mettre au courant de leurs affaires et de leurs besoins, que le général Logerot, à son retour de Gafsa, prendra le commandement de la division nord et que, lorsque je reviendrai guéri de Bourbonne, je pourrai le remplacer à Sousse.

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Je remercie vivement le général en chef de la haute marque d'estime qu'il veut bien me donner et de son bon vouloir; mais je lui demande la permission de lui faire respectueusement observer : que la situation de l'autorité militaire en Tunisie manque de solidité; que, comme en Algérie, elle sera bientôt l'objet d'attaques incessantes; que, sans aucun doute, les résidents civils ne supporteront pas qu'elle y ait un rôle important à côté d'eux; que, dès lors, il se créera une lutte, qui se poursuivra par toutes sortes d'intrigues, de tracasseries et d'accusations. « Je suis, dis-je, un vieil officier des affaires arabes, j'ai déjà vu cette situation en Algérie, et, quoique j'en sois sorti indemne, je n'ai pas envie de m'exposer une seconde fois à ce déchaînement des passions. La même situation va amener la même lutte ici, même plus ardente encore, car nous avons en plus, en face de nous, le gouvernement du bey, qu'il va falloir reconstituer et autour duquel les intrigues se noueront. Je n'ai pas envie d'être pris dans cet engrenage une seconde fois, et déjà on le sent peser sur les affaires. Ce que vous m'offrez est très tentant; je suis prêt, si vous avez un commandement de troupes à me donner, un commandement actif en expédition, à aller partout et aussi loin que vous le voudrez; mais un commandement de territoire, une fonction d'administration, je désire ne pas en avoir, et, s'il n'y a plus d'expédition, je préfère rentrer en France et vivre effacé dans une garnison quelconque. Plus le poste que vous m'offrez attirera l'attention, plus il y aura de désagréments d'un côté, et, de l'autre, empêchements et obstacles à faire quoi que ce

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soit. Quand on n'est pas maître de ses actes, qu'on ne peut rien, mieux vaut n'être rien. »

Le général en chef comprenait parfaitement ma répugnance pour ces fonctions administratives ; mais il tenait à me garder. Il termina la conversation sur ce sujet, en me disant : « Jouissez de votre congé, complétez votre guérison, et nous verrons ensuite ce qu'il conviendra de faire.

» A sa suite, je visitai d'abord Sfax, souvenirs glorieux de la conquête, dont on nous raconta les détails en nous promenant à travers la ville. Pendant cette visite, nous passâmes près d'une maison en ruines portant des traces récentes d'incendie, qui faisait tache sur la grande place. Naturellement, nous demandâmes quelle était cette maison en ruines? C'est la maison du consul de France, brûlée et pillée lors de l'insurrection. Gomment 1 elle reste là, comme témoignage de la révolte, pour entretenir l'hostilité de la population et perpétuer le souvenir de cet acte injurieux pour nous ! Vrai, nous sommes des conquérants bons enfants, nous consolant de tout avec un peu de gloire. Si l'Allemand ou l'Anglais avait été à notre place, cette maison serait déjà remise à neuf et la population eût été vite mise en demeure de la rebâtir.

Après Tunis, Sfax est peut-être la plus grande et la plus belle ville de la Régence. Ses habitants sont actifs, industrieux, commerçants, et forment des corps de métiers de quelque importance. Ils sont aussi plus fanatiques et plus hostiles aux étrangers que ceux du reste de la Régence. La ville est divisée en deux parties. La ville haute, entourée d'une muraille, aveckasbah ou

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citadelle moyen âge, est habitée par les musulmans. Au-dessous, dans une enceinte juxtaposée à la première, est la ville européenne et juive. De beaux jardins d'oliviers entourent la ville et aident à l'aisance des habitants.

La ville de Sfax a fait de grands travaux pour se prémunir contre le manque d'eau. Elle n'a pas de sources, ni de cours d'eau pour s'alimenter; aussi elle a construit de nombreuses et grandes citernes qu'alimente seule l'eau de pluie et qui, lorsque les temps de sécheresse se prolongent, ne la mettent pas toujours à l'abri de la disette d'eau.

La rade de Sfax est assez sûre, mais peu profonde, comme toutes celles de cette côte ; de sorte que les navires de fort tonnage mouillent au large.

Nous visitâmes ensuite Mahedya, petite ville où se trouvait une faible garnison installée dans la kasbah, qui domine la ville et le cap. Il y avait là, sur une plate-forme du fort, quelques canons et, chargé de leur entretien et de leur garde, un très vieux capitaine d'artillerie, installé là depuis nombre d'années, et qui n'avait jamais vu de munitions, ni fait partir un coup de canon de sa vie. Son rôle se bornait à balayer la batterie et à nettoyer les pièces. Quant au métier d'artilleur, il n'en avait jamais rien appris. De solde, il n'en touchait pas non plus. Je m'arrêtai quelque temps, pendant que le général visitait les casernements des troupes, à le faire causer, parce qu'il me représentait exactement la décadence dans laquelle le gouvernement actuel avait laissé tomber son armée et la nullité absolue de ses moyens de résis-

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tance. Je terminai l'entretien en lui donnant une pièce de menue monnaie, qu'il accepta sans se faire prier et avec force remerciements. Tout capitaine qu'il était, il n'en avait pas, depuis bien longtemps, reçu autant du bey.

De Mahedya, nous fûmes à Monastir, puis nous visitâmes Sousse, chef-lieu de la division sud. Son port ensablé ne permet pas aux bâtiments de quelque tonnage d'approcher de la côte, et ils sont obligés de s'ancrer au large. Sousa, l'ancien Hadrumetum, surmontée d'une kasbah qui la domine, est entourée d'une muraille sans valeur. Il s'y fait un commerce assez important d'huile, qui est en partie entre les mains des Juifs, assez nombreux à Sousse.

Dans les dépendances de la kasbah, on avait transformé en hôpital, pour nos malades, une très grande salle, au plafond soutenu par plusieurs rangs de colonnes. Elle avait le défaut d'être mal aérée.

Sur la plage, en dehors de l'enceinte, le génie travaillait alors à la construction de baraques pour loger les convalescents. L'emplacement était assez mal choisi, vu l'impossibilité d'entourer les baraques de plantations et de jardinages et l'inconvénient d'un sol sablonneux, que le soleil surchauffait le jour et qui redevenait glacial la nuit.

Il semblait qu'il eût été préférable de les placer plus haut, sur le mamelon que couronnait la kasbah, et il y avait quelque chose de pénible à voir nos soldats au pied de la muraille sur cette plage étroite et battue par le vent. Pour mon compte, j'en fis l'observation au général en chef et réclamai énergiquement pour que

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ces baraques, du reste bien aérées et bien organisées, fussent munies des deux côtés de marquises assez larges et de bancs où les soldats, à leurs moments de repos, pussent s'asseoir et prendre l'air.

Ces observations sur la mauvaise aération de l'hôpital et sur le peu d'agrément du séjour dans les baraques décidèrent le général en chef à rechercher s'il n'y avait pas, sur les bords de la mer, quelque maison, pouvant recevoir les convalescents et permettant de leur faire prendre les bains de mer. Le caïd de Sousa, jeune homme d'une grande famille tunisienne, indiqua alors une maison pouvant remplir les conditions désirées et portée sur la carte sous le nom de Dar-el- Bey, à moitié chemin de Sousse à Hamamet. Nous nous arrêtâmes pour la visiter, et il fut décidé, après visite, que ce serait un sanatorium très convenable et que. moyennant quelques travaux e*t arrangements, on pourrait y loger un nombre considérable de malades. Elle présentait le grand avantage que de la maison un bel escalier descendait sur la plage, très convenable pour des bains de mer.

Je ne sais si cette décision a été mise à exécution, car, le lendemain, nous arrivions à Tunis, et, après un séjour de deux ou trois jours chez mon ami de Piennes, je partais pour la France, que j'avais quittée depuis près d'un an.

Pendant mon absence, malgré la répugnance que j'avais manifesté à être affecté à l'administration territoriale, je fus nommé commandant de la subdivision territoriale de Gafsa, ainsi constituée :

Cercle de Gafsa. — Tribus des Hamamas : Ouled Re-

douan, Ouled Slama, Ouled Mammer (en insurrection); plus les ksours de : Tamerza, Médès, Ghebika, Gafsa, Majoura, El-Guettar, Bou-Amran, El-Ksar et Lalla; tribu des Ouled Sidi Abid.

Cercle annexe de ïouzeur, relevant de Gafsa, et comprenant : Touzeur, Nef ta, El-Hamma et El-Oudian.

Cercle de Feriana : Tribu des Fraichich, Feriana, Ouled Sidi Telil.

Cercle d'El-Ayacha, comprenant le Nefzaoua et tous les ksours; tribus des Mrazig, des Ouled Yacoub; villages d'El-Ayacha, Beada, Ouled-bou-Saad, Sened et Mech; tribu des Hamamas, Ouled Aziz.

Cercle de Gilma : Tribus des Mejer, des Ouled Redouan (3 fractions) et des Ouled Aziz (3 fractions).

Revenu à Tunis le 6 octobre 1882, j'y restai quelques jours, attendant M. le général Goury, directeur du génie, avec lequel je devais, selon les ordres de M. le général en chef, visiter les postes du sud de la Régence. A la suite de cette visite, nous devions faire un rapport sur les conditions de leur installation et de leurs besoins.

Je passai ces quelques jours à me remettre au courant des affaires et en démarches pour obtenir tout ce qui pouvait être utile au développement de notre autorité dans le sud et aussi à la bonne installation des troupes, qui avaient beaucoup souffert du long été passé sous la petite tente.

J'obtins beaucoup du général en chef; il était bien convaincu que la paix de la Régence dépendait de la paix du sud et de l'influence que nous obtiendrions sur les populations nomades.

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Aussi tout ce que je proposai dans le but de faire de Gafsa la reine du sud et l'entrepôt du commerce arabe fut adopté, et des sommes relativement considérables furent accordées par le ministre de la guerre pour améliorer la situation des troupes et créer des installations saines et commodes.

Avant de quitter Tunis, je fus, avec mon ami de Piennes, faire visite à l'abbé de Guerry, supérieur des missionnaires d'Afrique, et à Son Eminence le cardinal Lavigerie. Nous ne le trouvâmes point dans la modeste maison qu'il habitait près de Carthage; mais, en revenant à Tunis, nous le rencontrâmes sur la route, dans une mauvaise petite voiture découverte qui le mettait fort peu à l'abri du froid, assez vif, et d'un vent des plus désagréables.

Il s'arrêta et descendit sur la route pour recevoir nos compliments, et, comme je me permettais de lui faire observer que, dans son état de santé, il n'était pas prudent de s'exposer ainsi aux intempéries.

— Que voulez- vous, me dit-il gaiement, je n'ai pas le temps d'attendre, je suis toujours pressé et ne puis remettre au lendemain. Ils sont venus me chercher, ils ont besoin d'un hôpital, il a bien fallu que j'aille voir; ils n'avaient pas le temps d'attendre pour leurs malades sans abri.

— Alors vous venez, Eminence, de décider la création d'un hôpital?

— Oui.

— De combien de lits?

— De 200.

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— De 200 lits, Eminence, mais c'est deux millions qu'il vous faut pour cela!

— Sans doute.

— Mais vous bâtissez déjà des collèges, une cathédrale, des couvents... avez-vous ces millions ?

— Je n'ai rien, me dit-il, en me serrant la main, mais le bon Dieu y pourvoira.

Il nous quitta, nous laissant stupéfaits, abasourdis de cette grande foi aux miracles de Dieu, et, en vérité, en Tunisie lui seul créait, construisait, lui seul agissait, vivait et produisait. Aussi, on comprend bien la vénération dont les populations l'entouraient et pourquoi ces pauvres Maltais s'attelaient à sa voiture pour la traîner en criant : « Vive le cardinal î »

Le 19 nous étions à Sousse et le 22 à Gabès.

Là, selon les ordres que nous avions reçus, nous visitâmes la redoute de Ras-el-Ma, où les troupes étaient entassées dans des baraques. C'était, bien sûr, le plus affreux séjour que troupe pût avoir. Le soleil, le vent, le sable, s'y faisaient concurrence pour faire de la vie un enfer, et, de plus, les boues infectes qui entouraient les abords des sources de l'oasis y répandaient de tels poisons que peu de tempéraments résistaient aux fièvres graves qui en étaient la conséquence.

Nous fûmes vite d'accord pour émettre l'avis qu'il fallait abandonner cette redoute, complètement envahie par les sables et inhabitable, et rapprocher les troupes de la côte et les loger dans les villages, en utilisant les maisons inoccupées des insurgés et en relevant celles que le canon avait en partie détruites.

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Malgré cet avis, appuyé de documents irréfutables, la redoute de Ras-el-Ma (tête des eaux) était encore occupée à la fin de 1883.

Le 26 novembre, nous visitions le poste d'El-Ayacha, où le 6e de ligne tenait garnison. C'est là aussi un affreux séjour, dans un ravin abrupt dont les pentes sont rocheuses et où il ne peut y avoir ni cultures ni plantations. L'eau y est extrêmement rare et insuffisante. El-Ayacha avait été choisi, sur de simples renseignements, au moment de l'expédition vers la Tripolitaine, pour relier Gafsa à Gabès, parce qu'il ytavait un petit village indigène et par conséquent quelques ressources à espérer; mais ce village est absolument misérable; c'est à abandonner, d'autant plus qu'il est en dehors de la route et exige des voyageurs une perte de temps considérable et une ascension pénible pour venir y trouver un abri. Par suite, nous proposâmes de créer l'établissement définitif à El-Hafeï, puits très abondant et d'excellente eau qui se trouve au pied de la montagne. Cette solution fut adoptée, et, quelque temps après, une compagnie de discipline arriva à El-Hafeï et y commença les travaux de construction d'un caravansérail.

Le 27 à Bir-Mrabot. En route, nous rencontrons les goums des Fraichich et les caïds des autres tribus auxquels nous avions écrit, de Tunis, de venir à notre avance avec leurs cavaliers, afin de montrer aux populations un déploiement de force imposant et d'avoir aussi à notre disposition des moyens d'action. Cela était rendu utile par la situation du pays. Les insurgés que notre campagne dans le sud n'avait pas forcés à

La soumission avaient, après notre départ, peu à peu repris l'offensive, timidement d'abord, puis avec plus d'audace, et ils avaient fini par remplir le pays de leurs coureurs, qui pillaient et assassinaient les gens isolés.

Ils avaient même poussé l'audace jusqu'à tenter un coup de main pour enlever les chameaux du convoi de la colonne de Gafsa, qui naturellement s'éloignaient un peu de l'oasis pour paître. Ce coup de main n'avait échoué que grâce au dévouement du caïd d'El-Ayacha, Brahim ben Souissi, qui, ayant eu quelques indications sur te dessein des insurgés, partit à franc étrier, la nuit, au risque de tomber entre leurs mains, et arriva à temps pour prévenir le capitaine Lebrun, chef d'état-major. Celui-ci, aussitôt, sortit à la tête du maghzen disponible, de la cavalerie et de deux cornpagnies d'infanterie, qui firent échouer la tentative après -un petit combat où malheureusement un de nos plus fidèles cavaliers, Lakdar ben Smaoui, fut tué.

Comme récompense, ainsi que je l'ai déjà dit, ce Brahim ben Souissi, aussitôt après notre départ, fut destitué, sous n'importe quelle accusation de concussion, toujours prête en pareil cas, puis enfermé au bagne, par le gouvernement du bey , afin qu'il fût bien établi que le bey est tout, que c'est lui seul qu'il faut servir et que tous ceux qui serviront le chrétien seront punis tôt ou tard. Monsieur le ministre résident, surveillez le bagne, et sachez qui on y détient, si vous voulez être quelque chose en dehors de la ville de Tunis.

Ce jour-là même, en arrivant, à la nuit, à Bir-Mrabot, j'eus occasion d'utiliser les moyens d'action que

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j'avais pensé à réunir; j'y reçus une dépêche de M. le capitaine Déporter, commandant l'annexe deTouzeur, m'informant qu'il avait été attaqué par des goums des Hamamas insurgés ; qu'il avait voulu faire une sortie pour protéger les oasis du Djérid, mais que ses gens avaient lâché pied et l'avaient abandonné ; qu'il avait été forcé de fuir, et qu'il était enfermé dans la kasbah de Touzeur, où il avait peu de moyens de résistance.

Il était urgent de courir promptement à son secours et de pourchasser énergiquement ces bandes audacieuses.

Avant même que les tentes soient plantées, je décide les Fraichich à courir au Djérid pour y porter secours avec les 250 bons cavaliers qui sont à Bir-Mrabot. Je leur remets des lettres écrites à la hâte et à la lueur des torches, pour donner à la compagnie franche de Gafsa l'ordre de les suivre et d'appuyer leurs mouvements; de leur prêter, afin de leur donner la supériorité de l'armement sur les Hamamas, 50 fusils Gras à tir rapide, qu'ils rapporteront à leur retour, et de leur donner aussi des munitions. Convaincu qu'ils y seront 24 heures après, j'informe le capitaine Déporter et le prie de tenir bon.

Ils arrivèrent à temps pour tirer d'affaire le capitaine, et les Hamamas ne les attendirent point pour disparaître.

Ce grand service rendu par les Fraichich fut, peu de temps après, méconnu, et Mohamed ben Salah, le chef du goum, celui-là qui nous avait conduits jusqu'aux frontières de Tripoli, et qui avait délivré le ca-

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pi laine DepbrtQr J fui, à la suite de l'accusation ordinaire inventée par les llainamas qu'il nous avait aidés à dominer, destitué, et son oncle, Ali Srir, caïd des Fraichich, lui-même fut non seulement destitué, mais enfermé au bagne comme Brahim ben Souissi. C'est toujours ainsi que finissent ceux qui nous servent, et nous ne nous en apercevons jamais.

Le 28, nous étions à El-Guettar. Pendant mon absence, il y avait eu là deux sentinelles françaises assassinées par des coureurs, dont un, nommé Ali ben Dhao, avait, pendant le temps de la conquête, fait le métier de bandit et tué, à la suite de nos colonnes, les petits marchands et les Juifs isolés. C'était, du reste, même avant la guerre, un assassin connu.

Après le meurtre de ces deux sentinelles, il a reçu l'hospitalité à El-Guettar. Je profite de mon séjour dans ce village pour punir sévèrement les habitants,, qui ont accepté la responsabilité du meurtre puisqu'ils ont reçu et fêté les assassins, et je prends quelques otages que j'emmène à Gafsa.

Le 30, à Gafsa, je constate avec chagrin que les travaux commencés ont peu progressé ; c'est une déception sérieuse, dont la cause première est l'absence de bois de charpente et de plan bien fixé. Nous nous hâtons, avec le général du génie, de décider ce qu'il faut faire et de presser la mise en train, et nous commettons la faute grave d'essayer encore de faire nos baraques en voûtes. L'avenir nous apprendra bientôt que le manque de solidité du sous-sol menacera toujours la durée de ces voûtes. La seule chose raisonnable eût été d'apporter des bois à Gabès et de les y aller cher-

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cher ; malheureusement, la faiblesse de nos moyens de transport nous a fait reculer.

Quoi qu'il en soit, je me promets de me consacrer tout entier à construire, bâtir, et à employer tous mes moyens à mettre pour Tannée prochaine les soldats à l'abri afin d'éviter la mortalité, qui a fait trop de victimes et a trop peuplé le cimetière ; à mon arrivée, ils sont encore sous la petite tente, en plein soleil, soumis aux rafales du vent, chargé d'une poussière intolérable. On avait craint de mécontenter les gens de l'oasis en les abritant à l'ombre des arbres.

J'ai donné l'ordre immédiatement, après en être convenu, un peu de gré un peu de force, avec les propriétaires, de les camper à la limite des jardins, sous les oliviers. En somme, le pays n'est pas plus malsain que Laghouat, Biskra, etc. Les pertes de l'année sont dues à l'insuffisance des abris, au manque de légumes et de vivres frais. Nous allons faire tous nos efforts pour améliorer cette situation.

D'abord, on termine une annexe de l'hôpital qui permet de disposer de deux grandes chambres bien aérées pour les officiers malades, et donnera vingt lits en plus pour les hommes dans Dar-el-Bey...

Bientôt les moyens augmentent. Il nous arrive, de Gonstantine, un entrepreneur avec des charrettes, des attelages, quelques bois de construction, et nous terminons les deux baraques ou réduit de l'hôtel du commandement, en même temps qu'on en commence plusieurs autres. La caserne d'artillerie, dans la kasbah, sera bientôt aussi en état de servir. Partout des fours à chaux, des briques, des tuiles en cuisson; de

tous cotes, des forages de puits; partout on cure, on nettoie les conduits, les canaux, afin d'augmenter le débit. A côté de la subdivision, qui, tous les jours devient plus habitable, des ouvriers arabes bâtissent des salles voûtées, où s'installera le bureau des renseignements. Ils accompagnent leur travail de cris assourdissants.

Nous entreprenons aussi d'ensemencer de fèves — excellent légume qui réussit très bien dans le pays — de grandes étendues de terrain, et chaque compagnie reçoit dans ce but un lot de terrain, qu'elle met en culture.

J'entreprends aussi, avec des Juifs de Gafsa, des négociations pour qu'ils se forment en société anonyme pour la construction et la gérance d'un hôtel comme nous en avions fait un à Laghouat avec Cheik Ali.

Dans le jardin du cercle des officiers, nous plantons des arbres de haute futaie et d'agrément transportés de Constantine, et nous bâtissons une bibliothèque, pour que les officiers trouvent là quelques moyens de distraction et d'étude.

En décembre, pour augmenter nos ressources en orge et étendre les terrains de culture, nous décidons la construction d'un barrage sur un ravin au nord de l'oasis, afin de déverser sur les champs avoisinants les eaux de crue. Les habitants de l'oasis s'y prêtent avec entrain et, en quelques jours, le barrage est terminé. Nous avons appris, depuis, qu'il a parfaitement résisté aux crues et qu'il a donné aux riverains d'abondantes récoltes.

Quelques jours plus tard, et dans le même but, nous

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entreprenons de construire, au village de Lala, un autre barrage considérable, qui arroserait et fertiliserait une immense surface de terrain. La rivière a quelquefois des crues énormes et nous oblige à de grands travaux. Le barrage, appuyé sur un mur épais de maçonnerie, a des dimensions colossales. Toute la population de la subdivision y apporte son concours, les uns par des transports de matériaux, les autres par leur main-d'œuvre; les habitants des grands ksours du Djerid, venus en nombre, s'y distinguent par leur habileté à travailler la terre. Pendant trois jours, nous avons là réunis plus de 4.000 travailleurs qui, avec un ordre et un entrain parfaits, ont accompli ce grand et utile travail.

Pour défendre l'oasis de Gafsa contre les crues terribles de la rivière Baiach, qui, il y a quelques années, l'a envahie et a ouvert au travers un passage à ses eaux, qui ont, sur leur parcours, tout ravagé et tout détruit, nous entreprenons de bâtir une digue puissante, qui ferme ce passage et rejette les eaux en dehors. Devant la digue, nous plantons une large couverture de roseaux, de tamaris, espérant ainsi empêcher le vent d'avoir prise sur le sable de la digue et de la désagréger. Je ne sais aujourd'hui si cette digue a rempli sa mission et si elle a protégé l'oasis comme nous l'espérions. Dieu aurait dû nous accorder cette satisfaction, car c'est un rude et grand travail que nous avions accompli là.

Pour tirer parti, à un autre point de vue, delà réunion de tous les personnages importants accourus pour assister à ce travail si intéressant pour l'avenir

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du pays, je les ai invités à venir assister à un tir à la cible sur un champ de tir nouveau que nous venions d'établir. Je leur ai, là, montré, à leur grand étonnement, les effets des salves de notre fusil à 600, 800, 1.000 et 1.200 mètres, et je ne crois pas que, après avoir vu cela, ils aient grande envie de se révolter et de se battre contre nous. En entendant ronfler ces salves dans les tranchées, où j'en avais fait descendre quelques-uns, ils avaient une peur bleue et avouaient franchement qu'ils avaient bien entendu parler des effets de notre fusil) mais qu'ils ne croyaient pas ce qu'on disait, et qu'ils n'auraient jamais pu y croire s'ils n'avaient pas vu.

Pour compléter leur instruction, je les ai menés à l'école à feu des batteries d'artillerie et leur ai fait voir des tirs à 2.000, 2.500, et 3.000 mètres. Les panneaux brisés, hachés, renversés, le bruit de l'éclatement, le ronflement des éclats d'obus les ont remplis de stupeur.. Ils ont mesuré la distance, et, pâles de terreur, ils hochaient la tête d'un air triste. Je crois qu'il n'y a pas à craindre que, d'ici quelque temps au moins, ils aient envie d'affronter ces engins.

Nous traçons aussi le plan d'un souk (marché) grandiose, en vue, comme nous l'avons dit, de faire de Gafsa la reine du sud, haute prétention que justifie sa position exceptionnelle entre Constantine, Kairouan, Sousa et le Djerid, où toutes les tribus viennent s'approvisionner de dattes et portent en échange les céréales que leur sol produit. ujoc1

En dehors de la ville de Gafsa et sur tous les points occupés par nos troupes, des travaux du même genre

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étaient entrepris et conduits avec la plus grande activité à Fériana, à Gilma, à El-Hafeï, au sud d'El-Ayacha, et, pour relier ces points de garnison occupés par nos troupes entre eux, nous faisions exécuter des tracés de route de Gafsa à Fériana, de Fériana à Tébessa, afin que les voyageurs isolés ne fussent pas exposés à errer au hasard dans ces vastes solitudes. De plus, pour leur assurer un abri où ils fussent la nuit en sécurité, une compagnie fut envoyée à Sidi-Aïch pour y construire, dans les ruines romaines, un poste qui fût occupé par des tentes arabes, responsables des voyageurs et chargées de relayer le courrier de Gafsa à Tébessa.

Feriana, à deux kilomètres des ruines de l'ancienne ville romaine de Thelepte, est un misérable village de 600 habitants possédant quelques pauvres jardins. Les environs sont désolés, et, en les parcourant, on ne peut comprendre comment ce pays dénudé peut être l'ancienne Byzacène, cette province célèbre par sa richesse, où, selon un ancien proverbe encore connu des Arabes, il coulait des rivières d'huile : aujourd'hui elles n'ont même pas d'eau. Cependant, lorsqu'on le regarde avec plus d'attention, on y retrouve les traces de son ancienne prospérité. M. le commandant Pedoya, du 48e, qui y tenait garnison de notre temps, a décrit, dans une brochure publiée par le Bulletin archéologique du comité des travaux historiques et scientifiques, le résultat de ses recherches.

Parallèlement à la rivière et à 200 mètres environ, se trouve l'enceinte fortifiée de la ville militaire, enceinte de 350 mètres de longueur sur 150 de largeur

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Les murailles, qui devaient être énormes, sont entièrement renversées. Elles avaient été construites avec des pierres de grand appareil, posées les unes sur les autres par assises régulières, sans ciment, mais maintenues, selon toute probabilité, par des crampons métalliques. Quatre tours, de formes différentes, à chacune des extrémités du rectangle de l'enceinte, et six grandes portes monumentales donnaient accès dans la ville. L'intérieur du vaste quadrilatère est rempli de débris de colonnes et de pierres; à l'angle sudouest un monument, supposé le pretorium; à l'extrémité opposée un autre monument qui semble avoir dû être une basilique chrétienne.

En dehors de l'enceinte, on a mis a nu des faubourgs considérables, où les ruines de temples, de théâtres, de citernes, de portiques, de thermes jonchent le sol. Les plus remarquables sont celles d'un temple dont la brochure de M. Pedoya a donné le plan et les dimensions: 36 mètres de longueur sur 19 de largeur.

Des fouilles exécutées sur la foi d'une légende arabe racontée par le caïd Bel Gassem ben Sassi firent peu après découvrir un vaste bassin romain, de forme circulaire, d'un diamètre de 52 mètres et de lm,50 de profondeur. Le fond était parfaitement cimenté. L'eau y arrivait par un aqueduc dont les traces existent et qui venait de sources qui se trouvent juste auprès des ruines de Thélepte, à deux kilomètres de là. Une écluse située du côté de la campagne devait permettre de la répandre et d'irriguer la plaine, aujourd'hui absolument aride. Dans ce bassin, on trouva une statue, la seule que les recherches aient fait découvrir, statue

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de pierre, un peu plus grande que nature, et paraissant être celle d'un empereur romain. Sa tête, le bras droit, une partie de l'avant-bras gauche et les deux jambes au-dessous du genou n'existent plus. Le fini et le modèle de cette œuvre font regretter qu'elle ne nous soit pas parvenue dans son intégrité.

Comme partout ailleurs en Tunisie, l'esprit est frappé par le contraste qui s'établit entre le souvenir des villes riches et prospères dont on foule les ruines à chaque pas et la vue du désert qu'on a sous les yeux. Mais, lorsqu'on fouille le terrain, on trouve de nombreuses preuves d'une richesse agricole considérable, et l'on peut se convaincre que tout ce pays a été couvert d'oliviers, de jardins de toutes sortes et de riches cultures.

Par suite de quelle transformation du terrain ces richesses ont-elles disparu? Oh 1 il n'y a là qu'un fait dont l'explication est simple. Depuis des siècles, le travail humain a manqué à ce pays. Notre colonisation n'a point à désespérer; les travaux des Romains, visibles sur le sol, indiquent la \oie à suivre et donnent la certitude que le travail y produira de nouveau la richesse et la prospérité.

Sur la route du Djerid, un bataillon eut mission de construire aussi une redoute et un logement pour des gardes à Gourbata, point dangereux où les coupeurs de route attaquaient fréquemment les caravanes du Djerid.

A El-Guettar, sur la route de Gabès, une redoute fut également établie par un bataillon d'infanterie, et les

gens de l'oasis, en punition de l'assassinat de deux sentinelles françaises, durent y construire une solide maison de commandement pour le caïd, qui fut alors en mesure d'assurer la sécurité sur la route de Gabès, sécurité rendue complète par l'occupation d'El-Hafeï.

Enfin, pour fermer aux coureurs ennemis, comme les Romains avaient été obligés de le faire jadis en construisant une muraille à Oum-Ali, le passage des chotts, nous décidâmes de construire une redoute à Seftimi et de la faire occuper par des cavaliers de notre maghzen. Un bataillon d'infanterie se porta à Seftimi à travers le chott et, avec l'aide du kahya du Nefzaoua construisit cette redoute, y installa un de nos plus vigoureux cavaliers avec quelques hommes, et, par suite d'arrangements conclus par le kahya au moyen de ressources provenant des biens des insurgés, on lui concéda la jouissance de l'oasis abandonnée de Seftimi, avec le droit de la cultiver, de l'agrandir et d'en tirer toutes les ressources qu'il pourrait. C'était un poste exceptionnellement dangereux, mais le cavalier qui s'en était chargé était actif, énergique et extrêmement intelligent. Nous l'avions pourvu d'armes et de munitions. Il eut vite fait de grouper autour de lui des nègres, des gens du Nefzaoua, avec lesquels il se créa des ressources par la culture de l'oasis, et put se faire respecter. Toutes ces mesures nous procurèrent la tranqurllité et éloignèrent de nous les coureurs insurgés, en même temps qu'elles contribuèrent, en resserrant leur champ d'action et en leur prouvant l'impossibilité de provoquer des désordres de quelque valeur, à amener la soumission et à détacher de l'insur-

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rection ceux qui étaient les moins enracinés dans les habitudes de cette vie de bandit et qui avaient quelque désir de retrouver une vie plus calme à l'abri d'une autorité obéie et puissante.

En effet, il rentra un certain nombre de tentes ; c'était un indice de la fatigue des insurgés. J'en conclus qu'il fallait reprendre l'offensive pour achever le mouvement et je demandai l'autorisation de pousser une petite colonne dans l'extrême sud; je proposai de la faire sortir par le Djérid et de la diriger par un pays jusqu'alors inconnu, par le sud des chotts, jusqu'aux environs de Douz, afin de faire la reconnaissance de ce pays et de rejeter par cette marche en avant les insurgés dans la Tripolitaine, les replacer de nouveau en conctact avec les Tripolitains et provoquer entre eux de nouvelles querelles.

M. le général commandant en chef ayant approuvé ces propositions, la colonne, commandée par M. le capitaine Déporter et composée de la compagnie franche du capitaine Aurousseau, d'une autre compagnie d'infanterie (en tout 300 fantassins), de 100 cavaliers du maghzen et d'un goum bien choisi, devait marcher par Nef ta, Bir-Regaa, Bir-el-Douar, Bir-bou- Kenieh-el-Fouara, Sabria. Là, elle devait stationner pour entrer en relations avec les Mrazig, que le chef religieux Si el Lahoussin, de Nefta, préviendrait et dont il assurerait le bon concours ; elle y serait rejointe par le goum vigoureux du kahya, et, avec lui, elle agirait suivant les circonstances pour peser sur les insurgés, sans s'avancer plus loin que Bir-Zemitz ou Bir-Sultan.

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Les instructions adressées à M. le capitaine Déporter contenaient les recommandations suivantes :

1° Reconnaître tout le pays au sud de Douz-et-El- Aouina; se renseigner sur les ressources en eau entre Bir-Sultan et Douirats, par la route du sud;

2° Nouer des relations avec les tribus au sud du Nefzaoua, Mrazig, Adara, Sabria, Ouled-Yacoub; leur faire des avances, les attirer vers le Djerid;

3° Essayer d'amener la soumission des Ouled Mammar, Ouled-Abd-el-Kerim, Ouled-Yacoub, etc., qui, pour une cause ou une autre, restent en insurrection ;

4° Etudier de près la situation du Nefzaoua et des deux çofïs qui le divisent; éviter avec soin tout ce qui pourrait froisser le kahya;

5° Les Touaregs ont quelques relations avec nos tribus du sud : il ne faut pas leur faire d'avances, les événements Flatters sont trop récents; mais, s'ils faisaient quelques ouvertures, il faut les encourager.

La colonne était prête à partir et j'en espérais le plus grand succès lorsque des difficultés que je prévoyais depuis longtemps vinrent modifier ma situation.

D'abord il se produisit, comme je m'y attendais, une masse d'accusations contre les chefs indigènes qui m'avaient servi, accusations évidemment inventées à Tunis, dans l'entourage du bey, pour préparer leur destitution et leur remplacement par des insurgés amis du bey et rentrant de captivité.

En effet, on me réclama à plusieurs reprises ces destitutions, et d'un autre côté, sans me consulter, on fit à Tripoli même des promesses écrites de places

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aux insurgés. De sorte que plusieurs, à leur rentrée, m'apportèrent ces nominations et me sommèrent de les mettre en possession des places données.

Je défendis énergiquement les gens qui m'avaient servi et fis observer que ces destitution s et ces nominations en dehors du commandement local étaient la désorganisation de toute notre autorité; que, pour mon compte, je perdrais tout prestige et tout pouvoir si je consentais ainsi à défaire ce que j'avais fait; qu'isolé dans le sud, à grande distance de tout secours, j'avais une grande responsabilité et que, si j'étais discrédité, je ne pourrais plus rien; que, d'un autre côté, j'avais avant d'être nommé à Gafsa prédit ce qui arrivait et demandé à rester en France; qu'on m'avait malgré moi forcé à y venir et que dès lors il n'était pas juste de m'y garder lorsqu'on ne voulait plus tenir compte de ma manière de voir.

Il me fut répondu des choses fort aimables; le général Forgemol, commandant en chef, écrivait :

« Je ne connais rien encore des résolutions définitives du ministre à votre égard. Je n'ai rien appris concernant les prochaines promotions. Je dois partir pour Paris le 30, appelé à la commission de classement. Si je puis alors avoir quelque décision définitive, bonne ou mauvaise, je m'empresserai de vous prévenir. Je n'ai pas besoin de vous dire que je désire qu'elle soit bonne pour vous. Si elle ne l'était pas, je vous laisserais libre de toute détermination, même de celle qui me priverait de vos services, malgré le regret que j'en éprouverais. »

M. le ministre résident, de son coté, me faisait

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écrire par mon ami de Piennes : « Le résident voulait bien les travaux publics, mais il se serait je crois refusé à tout si ce n'avait été la connaissance qu'il a de nos relations et une grande confiance qu'il fonde sur vous.

» Je vous dirai que nous avons eu plusieurs conversations à votre sujet et qu'il vous a en très haute estime. Je ne serais pas surpris qu'il eût demandé lui-même, au ministre des affaires étrangères, votre envoi à Sousse. Cela pourrait être mieux dans l'avenir. Gardez cela pour vous.

)> Ce qui a surtout frappé M. le ministre-résident, c'est que les officiers qui ont fait colonne avec vous lui ont tous paru épris de leur général, qui s'occupait d'eux et ne les laissait manquer de rien.

)) Il est également satisfait de vos propositions pour la garde de la frontière est de la Tunisie, et il est làdessus complètement d'accord avec vous. »

Malgré toutes les belles paroles que les autorités supérieures m'avaient adressées, les tracasseries persistaient et s'acharnaient contre les caïds que nous avions nommés, et de Piennes m'écrivait aussi que les accusations contre moi-même se renouvelaient avec persistance. J'avais, paraît-il, fait des travaux sans autorisation, convoqué les populations à ces travaux de ma propre autorité, engagé des dépenses, disposé de la propriété d'individus insurgés, etc., etc.

J'écrivis donc une seconde fois pour demander à m'en aller, en faisant valoir que le commandant en chef aurait avantage à avoir, à Gafsa, un officier général nouveau, qui n'aurait pas pris, comme moi, des engagements avec ceux qui m'avaient servi pendant la

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conquête; que cet officier général pourrait se prêter aux changements de personnes que Ton désirait, tandis que je perdrais toute autorité si j'abandonnais ceux qui m'avaient aidé et les sacrifiais à ceux qui avaient fait contre nous acte de révolte.

J'ajoutai : « Je suis resté dans les termes du plan que j'avais proposé et des instructions que j'ai reçues. Sans doute, un plan peut toujours soulever des objections et présenter des inconvénients; mais c'est avant l'application et le commencement d'exécution qu'ils doivent être discutés. Maintenant la chose est faite : si la haute autorité veut renverser l'édifice et changer le plan, elle doit aussi changer son agent, un agent déconsidéré ne pouvant être, surtout ici, utile en face de l'ancien gouvernement que Ton veut reconstituer. »

Le général Forgemol me pria, par télégramme, de vouloir bien attendre et m'écrivit : a J'ai vu le ministre à votre sujet et lui ai fait de nouveau l'exposé de mes projets sur le commandement de la division sud. Je lui ai aussi exposé votre ferme résolution de quitter Gafsa. Le ministre m'a répondu que vous deviez attendre. Sous peu de jours, je reverrai le ministre et croyez que je ne négligerai rien pour avoir une solution, quelle qu'elle soit. Prenez donc patience. Le cas que je fais de vos services et de votre caractère, ainsi que mon affection pour vous, me font un devoir de ne pas vous laisser partir avant d'être certain que vous ne pouvez obtenir une position qui peut être très favorable à votre avancement. »

Le 27, je reçus une nouvelle dépêche du général commandant en chef, ainsi conçue: « Le ministre de la

guerre m'a dit hier soir, 22 janvier, textuellement : « Télégraphiez au général commandant à Tunis de )> prescrire affectueusement de ma part au général » Niilebert de rester et d'attendre à Gafsa. »

Je faisais efïort pour prendre mon parti de rester, ne pouvant pas, sans mauvaise grâce, insister aj5rès cette démarche personnelle du ministre, lorsqu'une nouvelle affaire vint me démontrer l'impossibilité absolue de rester dans cette situation fausse. Un beau jour il m'arriva, comme déjà beaucoup d'autres, un personnage qui s'était rendu célèbre par toutes sortes de méfaits, qui avait, pendant la campagne, tué tout ce qu'il avait rencontré de pauvres isolés et qui aussi à El-Guettar avait assassiné deux soldats français. Ce bandit connu, qui passait dans le pays pour être à la solde d'un des gros personnages de la cour du bey, avait fait sa soumission tout comme un chef et y avait mis pour condition qu'on lui donnerait une place de caïd. Les gens qui, en Tripolitaine, poursuivaient et acceptaient ces soumissions étaient étrangers au commandement du pays et par suite ignorants des faits et gestes des uns et des autres. Il leur était, du reste, parfaitement indifférent que ce qu'ils accordaient fût suivi ou non d'exécution, leur affaire étant de faire rentrer les gens. Ali ben Dhao m'arriva donc muni d'une nomination de caïd d'une tribu qui en avait un et qu'il eût fallu destituer en sa faveur. Je n'y étais pas du tout disposé et je me disais qu'au commencement on me faisait fusiller des gens malgré moi et qu'à la fin on me forçait à nommer caïds des gens que j'aurais volontiers fait fusiller.

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Une longue correspondance s'établit dans laquelle je demandais que cet assassin fût jugé pour délit de droit commun. On me répondit que l'aman (grâce) le couvrait et qu'il me fallait le mettre à la tête de la tribu dont il avait été nommé caïd.

Pendant cet échange, il avait fait envers nous un acte de résistance et de désobéissance aux ordres : je le fis arrêter et mettre en prison.

En haut lieu on me dit que c'était un héros, l'Abd el Kader de la Tunisie. Je répondis que c'était un simple assassin, qu'il n'avait jamais affronté un coup de fusil, mais tué comme un vulgaire bandit; qu'en tous cas, il était dangereux pour la tranquillité publique et qu'il resterait en prison tant que je resterais là.

Gomme on le voit, la dispute s'aggravait. Le commandant du corps d'armée la trancha en décidant qu'Ali ben Dhao serait, avec sa famille, interné à Mater, dans le nord de la Tunisie.

Cette dernière affaire, extrêmement désagréable, me prouva qu'il m'était impossible de rester là, que nous allions assister à une révolution et que, bien plus encore, on avait la prétention de nous forcer à y concourir, à y prêter les mains. C'était bien cela que je prévoyais, l'année précédente, lorsque je disais que ayant été mêlé à la conquête, je ne voulais pas, la conquête finie, y avoir de fonctions d'administration.

J'envoyai donc à nouveau ma demande de rentrée en France en la motivant et en terminant par ces mots : « Je suis absolument décidé, et à partir de ce jour je ne me mêlerai plus d'aucune affaire indigène.»

A ce moment, M. le général Billot, qui m'avait prié

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d'allendre et qui par suite m'avait obligé de rester à Gafsa, donna sa démission de ministre de la guerre à la suite du vote de la loi qui expulsait de France les nombres des familles Bonaparte et d'Orléans, et consentit enfin, avant son départ, à signer ma mise en disponibilité et à me remplacer à Gafsa par M. le général Hervé, aujourd'hui commandant du 6e corps.

Je pus enfin m'arracher à cette situation pénible et rentrer en France.

Je quittai ce pays, heureux d'échapper à l'obligation de sacrifier ceux qui m'avaient aidé et de défaire ce que j'avais fait, mais non sans quelque regret.de n'avoir pas exécuté ce beau rêve entrevu de Gafsa grande, riche et prospère. Regrets superflus, car peu de temps après, avec l'instabilité habituelle de notre direction, les crédits étaient retirés, les troupes rentraient en France; plus, encore le leurre avec lequel on m'avait retenu, la division sud elle-même était supprimée, et le général en chef, celui qui m'avait montré un si grand désir de me garder et de m'assurer un avenir brillant, voyait son haut commandement aboli et rentrait en France lui aussi.

Désormais le protectorat triomphait, et l'armée, réduite à un rôle inférieur, n'avait plus, en dehors de son rôle de gardien impassible de l'ordre, de part dans les affaires du pays.

Nous avons entendu vanter bien haut les grands avantages et les grands progrès civilisateurs du protectorat. L'avenir nous dira si vraiment ce régime aura été pour la Tunisie une ère de pacification, de progrès et d'union sincère avec la France; mais ceux

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qui essaient de prévoir l'avenir ne peuvent s'empêcher de trembler en voyant le gouvernement de la France se prêter à concentrer entre les mains du bey la direction et l'influence sur l'ensemble du peuple musulman et ouvrir toutes grandes les portes de la Tunisie, même des fonctions publiques, aux Italiens, et les laisser en grand nombre affluer dans les villes du littoral. On nous objectera que le bey n'est rien et que les affaires sont entre les mains des ministres, aujourd'hui tous Français. C'est un trompe-l'œil cela : ces ministres, Français sans doute, sont tout -puissants à Tunis et tiennent en main les affaires d'administration ; mais ce serait une grave et dangereuse erreur de croire que cette puissance s'étend hors de la ville et qu'ils ont une action, une influence quelconque sur la pensée, sur l'esprit des populations des tribus. Non ! Ces populations, leurs chefs, surtout les personnages religieux, qui donnent la direction, ne relèvent pas de vous, protecteurs 1 Vous avez remis la population entre leurs mains en relevant ce cadavre qu'on appelle le bey et son fantôme de gouvernement; Dieu veuille qu'au jour du danger vous n'appreniez pas, aux dépens de la France, que le cadavre musulman est bien vivant et reparaît entier et uni pour la lutte !

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