CHAPITRE XI
Marche sur (ihoumerassen à travers le désert. — Ksar-ben-Khélach. — Montagnes des Ourghammas. — Altitude des populations. — Lettres de félicitations du général de division. — Bir-el-Ahmeur. — Oued Bou-Hamcd. — Visite au général de division. — Marche surl'oued Tataouin. — Beconnaissances diverses dans la montagne. — Le cadi des Ourghammas. — Position importante de Douirat. — Pays des Ourghammas, des Matmatas. — Bichesse des moissons. — Ressources que la brigade y trouve. — Betour à Nèfetia. — Bentrée à Gabès.
Le 1er mai, le fort de Bir-Zemitz est terminé, occupé par 60 hommes des Matmatas, qui, moyennant une solde fixée, doivent l'occuper, le défendre et empêcher tout ennemi de boire aux puits.
Le général, avec sa colonne munie de quinze jours de vivres, se porte sur Bir-Sultan.
Là un grand déboire et une grande anxiété l'attendaient. Le capitaine du génie, coupable d'une négligence impardonnable ou d'une inintelligence complète des ordres reçus, a, depuis trois jours, laissé vider le puits à l'aide de ses pompes dans un bassin qu'il a négligé de rendre étanche, et, à l'arrivée de la colonne, vers 10 heures du matin, il n'y a d'eau ni dans le puits ni dans le bassin. Déjà la température est très chaude et exige impérieusement pour les hommes et les animaux un large approvisionnement d'eau. Gomment y pourvoir? D'abord on arrête le travail d'épuisement du puits, comptant que, vu son débit assez considérable, il pourra, dans la journée même, donner quelques ressources.
Les guides, appelés, indiquent à quelque distance les deux puits de Sidi-Mançour, où les goums sont envoyés de suite. Cela fera autant d'eau de moins à prendre au puits de Bir-Sultan. De plus, le général leur prescrit de se répandre par petits groupes dans ce pays inconnu, de chercher, et de prévenir aussitôt au cas où ils trouveraient quelques ressources.
Ils trouvèrent, en effet, à peu de distance des redirs (mares) formés par des pluies récentes où la cavalerie et les mulets purent aller boire. Quant à l'infanterie, elle eut quelque peine à retirer du puits la quantité d'eau qui lui était nécessaire. Cependant, elle en eut assez pour faire cuire ses aliments ; mais longtemps, même pendant la nuit, des hommes restèrent autour du puits, attendant leur tour pour remplir leur bidon. C'était une mauvaise préparation pour la marche si longue et si dure du lendemain ; aussi le général prescrivit les plus grandes précautions. On devait profiter d'un clair de lune très brillant pour parlir de très bonne heure, — à 2 heures du matin, — après avoir pris un café chaud. Des chameaux haut-le-pied furent donnés à chaque compagnie, avec ordre d'encourager fortement les hommes à monter dès qu'ils sentiraient la moindre fatigue. De plus, à l'arrière-garde de la colonne, il en fut placé pour enlever tous ceux qui resteraient en arrière. Les hommes étaient, comme nous l'avons déjà dit, déchargés de leur couverture, de leur capote, de leur pantalon rouge, portés par les chameaux de compagnie, et n'avaient dans le sac que les vivres et les cartouches. La cavalerie dut rester à Bir-Sultan, les goums à Bir-Mançour pour y boire
le malin, puis couler dans les puits des caisses de sable afin de les combler et empêcher les insurgés de pouvoir s'en servir. Notre but était d'empêcher les insoumis de venir en arrière de nos colonnes semer l'effroi et piller les populations.
A 2 heures, la colonne était en route. Elle marcha jusqu'à 10 h. 1/2, n'ayant fait, en dehors des haltes horaires, qu'un seul repos de demi-heure pour manger un peu de biscuit, de viande froide et des dattes. Jusque-là, il n'y avait eu sur les chameaux que quelques hommes malades. A 10 h. 1/2, on forma le camp, on distribua 4 litres d'eau de l'équipage pour faire de suite un café et préparer la soupe, qui dut être mangée avant le départ. La journée sous la tente fut déjà très chaude et le soleil très mordant. Mais le ciel était pur et sans orage.
A 5 h. 1/2, après la grosse chaleur, la colonne repartit et soutint sa marche jusqu'à 9 heures. A ce moment, un certain nombre d'hommes donnant des signes visibles de fatigue, on s'arrêta. Il fut distribué de suite deux litres d'eau par homme et dix par cheval. Afin de ne pas perdre un temps précieux pour le repos, il fut ordonné de coucher sans tente et chacun à sa place de marche. Les hommes, bien entendu, prirent leurs couvertures et leurs capotes.
Le lendemain matin à 4 heures, la colonne se mettait de nouveau en marche et, précédée à longue distance par la cavalerie et les goums, elle arrivait à 9 h. 1/2 à Ksar-ben-Khelach, un peu au nord de Ghoumerassen. Il y avait moins loin que nous ne l'avions supposé : seulement 70 kilomètres, au lieu de 80.
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Mais déjà il faisait une chaleur assez forte pour augmenter sensiblement la fatigue et rendre la marche pénible.
La vallée dans laquelle nous venions de pénétrer est riche; elle est couverte de champs d'orge, de figuiers, d'oliviers, et les hommes y trouvent des ombrages, de l'eau fraîche et délicieuse dans les nombreuses citernes qui avoisinent les habitations. La population est absente et invisible. D'après les ordres reçus par le général Logerot, on la traite comme ennemie et, à notre grand regret, nous ravageons les récoltes, brisons les arbres fruitiers, etc. Les goums pillent les habitations des ksars Ben-Khelach, Demmer et Djouarna, dont les habitants se sont enfuis.
A 5 heures, la colonne se remet en route et se porte dans le bas de la rivière à 14 kilomètres plus loin. Le 5 mai, la brigade arrive sur l'oued El-Khil; la journée a encore été employée à détruire les cultures et les arbres des Haouaïas. Le goum bat le pays, incendiant les habitations, mais sans rencontrer de résistance : le pays paraît absolument vide d'habitants.
Cependant, trois des cavaliers du maghzen disparaissent dans la journée, et tout porte à croire que, occupés à piller, ils se sont laissé surprendre par les habitants. Le général désirerait vivement entrer en relations avec ces populations, qu'il croit plus effrayées qu'hostiles, afin d'essayer de faire cesser ces destructions barbares de récoltes et de plantations déjà trop rares dans ces pays.
Il donne en conséquence au goum l'ordre de chercher à prendre quelques indigènes. Le jour même un
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berger est rencontré avec son troupeau et amené malgré sa résistance.
D'un autre côté, trois individus du village où les cavaliers du maghzen ont disparu sont amenés. Le berger, pris les armes à la main après avoir tiré deux coups de feu sur le goum, est puni par la confiscation de ses moutons, distribués aux soldats et au goum. Les autres sont interrogés, et le général leur conseille d'agir près de leurs concitoyens pour les amener à une soumission qui mette fin à la destruction de leurs propriétés.
Le fils du cheik, qui est parmi eux, est gardé à la colonne et les deux autres envoyés près de leurs parents pour les amener à l'arrangement désiré. Comme ils tardent à revenir, on continue à razzier.
L'abondance, par suite, est de retour au camp; on prend des bœufs, des moutons, des chameaux, des mulets, des ânes.
Quelque vide que soit un pays habité, on y trouve toujours quelque chose en cherchant bien et l'on peut, pour cette recherche, s'en rapporter entièrement aux goumiers. Pour cela ils sont toujours prêts et savent faire.
Malgré tout, les gens du pays sont toujours invisibles et les quelques pourparlers engagés à la suite de la prise du fils du cheik n'amènent que peu de résultats.
Cependant, la saison avancée commence à être dure à supporter, et, quoique la santé des troupes soit encore excellente, il va devenir impossible de persister à tenir la campagne. Bientôt il faudra aviser.
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Le 5 mai, la brigade sort de la montagne par des défilés très étroits et bordés de pentes très abruptes et vient camper à Bir-el-Ameur, puits romain très abondant et d'excellente eau, près de ruines de quelque importance, où existe une construction solide en maçonnerie, bâtie avec les pierres de ces ruines, dans laquelle le bey Ahmed avait placé des gardes comme à Bir-Zemitz.
Les relations, fort rares, avec le général de division depuis l'entrée en campagne, sont devenues plus fréquentes. A l'occasion de cette marche exécutée par la 6e brigade à travers ce désert inconnu, il écrit la lettre suivante :
« Mon cher Général,
» J'ai l'honneur de vous accuser réception de votre lettre du 3 mai courant n° 195, et, comme je me rends parfaitement compte des difficultés avec lesquelles vous vous êtes trouvé aux prises dans votre marche de Gafsa ici, je tiens, avant tout, à vous exprimer personnellement toute ma satisfaction et à vous prier de remercier, en mon nom, les troupes sous vos ordres pour leur remarquable esprit de dévouement et de patriotisme, qui, seul, peut permettre de supporter les fatigues d'une campagne pareille.
» Je me ferai un devoir de signaler votre colonne d'une façon toute particulière à la bienveillance de M. le général en chef, et j'espère que le ministre de la guerre, le moment venu, lui fera obtenir les récompenses qu'elle me paraît mériter. »
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Cette promesse, toute sincère qu'elle était, fut suivie de peu de résultats. Les récompenses furent mesurées avec une telle parcimonie que je crus devoir protester auprès du général commandant le corps d'armée, auquel je me permis de faire observer que ma nomination de commandeur de la Légion d'honneur aurait le résultat fâcheux de faire croire aux officiers de ma brigade que j'avais sacrifié leurs droits à mon intérêt personnel, et que j'aurais de beaucoup préféré, afin de ne pas être discrédité auprès d'eux, partager leur sort et ne rien obtenir.
Le général répondit « qu'il avait insisté auprès du ministre, trouvant, lui aussi, que le nombre des récompenses était trop limité pour les services rendus, mais que le ministre lui avait répondu qu'il n'avait pu faire davantage, et que la Tunisie avait été, dans la répartition, mieux partagée que l'Algérie ».
Le 6 mai, dans l'après-midi, la colonne quitte Bir-el- Ameur à 4 heures du soir, après avoir fait boire tous les animaux, et va coucher à Tola, à 12 kilomètres. On a recours à l'équipage d'eau pour les distributions.
Le 7 mai, la colonne arrive sur l'oued Ben-Hamed, aux oglats Tebabsa, à 4 kilomètres environ du camp du général Jamais. Des puits nombreux dans la rivière permettent de compléter l'équipage d'eau. Le général, avec les goums et la cavalerie, se rend au camp du général de division, campé, avec la brigade Jamais, sur l'oued Nefétia, pour prendre ses ordres et lui rendre compte de la situation et de la marche de ses troupes.
Le 8 mai, le général de division fait connaître, par lettre n° 234, que des renseignements viennent de lui
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apprendre que les dissidents ont repassé l'oued -Fessi en grand nombre et qu'ils moissonnent, sur les deux rives, les récoltes des Touazin (Ourghammas non soumis).
Il prescrit à la 6e brigade de se porter sur l'oued Tataouin, à environ 40 kilomètres.
En exécution de cet ordre, la brigade part à 4 heures du soir et campe à Aït-el-Zoum, à 13 kilomètres. Le 9, elle part de très bonne heure, marche jusqu'à 10 heures, après avoir fait 20 kilomètres environ. Une reconnaissance du goum, poussée en avant, fait connaître que l'oued Tataouin est encore à 16 ou 18 kilomètres.
Après avoir informé le général de division de cette augmentation considérable de distance, la brigade repart à 2 h. 1/2, et à 6 h. 1/2 atteint l'oued Tataouin entre Ksar-Béni-Barka et Ksar-Men-Guebla, après avoir fait une journée de 40 kilomètres sans eau. Elle n'a ni traînards, ni hommes fatigués; à peine une dizaine d'hommes portés par les chameaux.
Le bivouac de l'oued Tataouin est sur la rivière même, dont l'eau est saine et abondante. Un bouquet de quelques centaines de palmiers et de quelques arbres fruitiers, figuiers, grenadiers et abricotiers rompt, de sa verdure intense, l'aspect général des environs et les gorges assez accentuées de la montagne d'où sort l'oued Tataouin, reposent l'œil de la plaine monotone qui s'étend au nord. Au-dessus de nous, l'un à l'est, l'autre à l'ouest, deux petits villages élèvent leurs murs blanchis à la chaux et affectent la physionomie de petites citadelles, avec leurs cré-
neaux et leurs bastions en forme de tourelles et de donjons. De près, ce sont de tristes défenses et des fortifications bien inofïensives; mais, de loin, comme les constructions musulmanes, elles ont un aspect assez enrayant. La population les a abandonnés.
Le 10, la brigade séjourne sur l'oued Tataouin pour se reposer de sa marche forcée de la veille. A 9 heures du matin, le commandant Malaper, du 27e bataillon de chasseurs à pied, avec son bataillon, deux compagnies du IIIe, un peloton de hussards et le goum, part en reconnaissance et remonte la rivière pendant huit kilomètres environ. Là, il prend position et le goum, soutenu de près par la cavalerie et une compagnie de chasseurs, pousse encore en avant et ne rencontre personne, ni amis ni ennemis.
Le 11, la brigade pousse des reconnaissances dans toutes les vallées environnantes, toutes couvertes de superbes moissons en maturité, et, pour compléter les approvisionnements d'orge de la colonne, qui commencent à diminuer, le général fait prendre position par les troupes, et les chameliers de la colonne moissonnent. Ils rapportent au camp des quantités considérables de gerbes que l'on se hâte de dépiquer et d'ensacher. La colonne réunit, par ce moyen, des ressources abondantes pour nombre de jours, surtout dans la vallée de Douirat, très riche en superbes moissons.
Le même jour, le cadi des Ourghammas, suivi de quelques notables, se présente au général; c'est un homme instruit, sage et ayant une grande influence dans le pays. Il demande qu'on respecte les propriétés des habitants et dit que les Ourghammas « ont fui
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plus par crainte que par hostilité; que, pris entre deux feux, nous d'un côté, les insurgés et les Tripolitains de l'autre, leur situation est difficile; qu'ils sont pillés et maltraités des deux côtés ».
Je lui offre de cesser toute hostilité s'ils veulent rentrer dans leur pays et promettre d'en défendre l'entrée aux insurgés et aux Tripolitains.
« Nous pouvons, répond-il, en temps ordinaire, défendre notre pays contre les Tripolitains, et nous le faisions, pour le gouvernement du bey de Tunis, moyennant certaines exemptions d'impôt; mais aujourd'hui nous ne le pouvons pas : les insurgés sont trop nombreux et la partie la plus riche de notre territoire, la plaine des Touazin, est entre leurs mains.
— Il est inutile que vous espériez être indépendants ou exempts d'impôts, lui dis-je. Il faut vous soumettre. La France est un grand pays qui ne reçoit pas de conditions, mais en impose. Les insurgés seront forcés de se rendre et vous resterez bientôt en face des Tripolitains seuls, que vous avez la force de repousser.
— Je comprends bien, répond le cadi, et nous pourrions jouer le rôle de gardiens de la frontière si nous étions unis; mais nous sommes divisés, et vous aurez alors l'obligation continuelle de nous soutenir. Si vous occupiez le pays et y entreteniez une force suffisante, alors nous serions entièrement à vous. Mais, si vous ne restez par au milieu de nous, ne comptez pas beaucoup sur nous. »
Cette conversation se termina par un arrangement, d'après lequel le général prescrivit de ne plus dévaster les propriétés des deux fractions de la montagne, en
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réservant, bien entendu, tous ses droits sur les Touazin, et le cadi promit, de son côté, que les populations de ces deux fractions rentreraient dans leur pays. Il promit aussi de faire vendre à la brigade, à des prix débattus, des bœufs, des moutons, de l'orge, etc.
Il tint rigoureusement promesse. Les habitants repeuplèrent de suite leurs habitations et se mirent paisiblement à moissonner ce qui restait de leurs cultures. Ils approvisionnèrent aussi largement le marché de la colonne, qui leur acheta de nombreux bestiaux à des prix modérés, des légumes, des dattes, etc..
Convaincu de la nécessité, si on voulait la tranquillité du sud tunisien, d'occuper avec une force capable de tenir la campagne, cette position de Douirat, exceptionnellement favorable en ce qu'elle commande les deux routes de pénétration qui mènent de la Tripolitaine en Tunisie, savoir : celle du bord de la mer par Ksar-Moudenin et celle du sud par Bir-Sultan et Bir- Zemitz qui longe les Dunes, le général en fit l'objet d'un rapport développé, qu'il adressa à l'autorité supérieure.
L'idée, d'une façon générale, a été adoptée; mais la position de Douirat n'a pas été acceptée : on l'a trouvée trop en l'air, trop éloignée de la mer, trop difficile à ravitailler. Bref, on s'est contenté d'occuper Zarzis et Ksar-Moudenin. C'est une demi-mesure, dont on aura à se repentir aux jours difficiles, parce que les positions que l'on occupe n'ont aucune action sur la route du sud des montagnes, chemin le plus facile pour les expéditions que les indigènes peuvent tenter de faire en Tunisie. En effet, cette route est très riche en eaux,
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comme le prouvent les traces nombreuses d'occupation romaine sur tout son parcours, et elle conduit di rectement au Nefzaoua et aux passages des chotts.
C'est le vrai chemin de pénétration, et c'est là que les insurgés ont si longtemps stationné pendant la première partie de la campagne.
Pendant son séjour à Tataouin, la 6e brigade, légitimement fière d'avoir pénétré si loin dans ces contrées jusqu'alors inconnues, a, à l'instar des légions romaines, laissé une inscription qui rappelle son passage. Sur un immense rocher qui domine la rivière et que le génie a poli à cet effet, on a écrit en lettres gigantesques :
VIe BRIGADE DE TUNISIE DU 10 AU 13 MAI 1882
Le pays des Ourghammas a une physionomie toute particulière et ne ressemble en rien au reste de la Tunisie. C'est une chaîne de montagnes d'un relief peu considérable, mais cependant assez accentué et qui le paraît d'autant plus qu'elle s'élève au milieu de plaines immenses.
La population est belle, énergique, peu mêlée de sang nègre, comme celle des oasis. Elle s'expatrie volontiers à Tunis, où elle remplit tous les petits métiers serviles, comme les gens de Biskra à Alger et les Auvergnats en France. A ma grande surprise, j'y ai rencontré un jeune homme parlant très correctement le français et d'une certaine culture intellectuelle. Il avait rempli, pendant quelques années, les fonctions de con-
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cierge à la résidence, chez le ministre de France, M. Koustan. Le nom de villages, que Ton donne aux habitations, ne peut en donner qu'une idée absolument fausse : ce ne sont pas des villages; ce sont, avec une physionomie de châteaux forts, des blocs carrés de maçonnerie solide, blanchie à la chaux, dans lesquels on pénètre par des ouvertures demi-circulaires, superposées les unes aux autres et ressemblant assez, de loin, aux trous que, dans les colombiers, on pratique pour l'entrée des pigeons. Des pierres faisant saillie de distance en distance, à l'extérieur, permettent de grimper à la loge destinée à chaque famille. En réalité, ce sont des magasins destinés à serrer l'orge, le blé, les dattes, etc., en un mot toutes les provisions qui servent à la nourriture des propriétaires, plutôt que des maisons servant à abriter les populations. Celles-ci vivent sous la tente à portée de ces blocs de maçonnerie, qui de loin ont vraiment l'apparence de châteaux forts et pourraient faire croire à un souvenir arriéré du moyen âge. Cependant, en cas de danger, ces espèces de châteaux servent aussi de refuge aux familles, mais ce refuge ne peut être que momentané et serait une pauvre protection contre le canon.
Quelques-uns, comme Ksar-Moudenin, ont des dimensions colossales, et c'est un spectacle fort curieux, et rappelant le mouvement d'une fourmilière ou d'une ruche, que de voir une multitude de femmes, d'enfants grouiller extérieurement sur la façade et se hisser à l'ouverture qui donne accès au gîte de la famille.
L'eau est très rare dans ces montagnes; aussi, toutes ces populations sont très habiles à recueillir toute celle
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qui, lors des pluies, assez rares, court sur le sol dans le moindre pli de terrain. Partout le pays est couvert de petites citernes, parfaitement construites et placées avec un art infini pour ne pas perdre une goutte d'eau. Elles contiennent de 2 à 5 mètres cubes d'eau; l'ouverture en est close hermétiquement par des couvertures en fortes planches, ajustées, jointes soigneusement, peintes et fermées à l'aide de cadenas dont le propriétaire porte toujours les clefs suspendues à son cou ou à sa ceinture. L'eau en est excellente et toujours extrêmement fraîche.
Partout aussi où il y a un peu de terre, de petits jardinets plantés d'abricotiers, de figuiers, d'oliviers, de rares palmiers, à l'ombre desquels poussent quelques légumes, sont évidemment, de la part des propriétaires, l'objet dé soins jaloux. Mais la terre est rare, le roc affleure trop souvent, et ces jardinets sont loin de donner aux populations le bien-être et l'aisance. La lutte pour la vie est rude, dans ces montagnes, et ces deux fractions des Ourghammas sont extrêmement pauvres, tandis que leurs frères les Touazin, qui habitent la plaine entre les montagnes et la mer, sont très riches en cultures, en pâturages et en bestiaux.
Les Ourghammas confinent à l'ouest à d'autres fractions de montagnards comme eux, les Matmatas, qui habitent, sous terre, des villages creusés dans le sol. Ce n'est pas sans étonnement qu'à notre époque on voit des Troglodytes, souvenirs, croyons-nous, disparus, des temps fabuleux. Plusieurs gros villages souterrains abritent une population de plusieurs milliers d'individus.
Matmata-el-Kebira (la grande) est la capitale de ce monde souterrain, mais n'est peut-être pas la plus curieuse de ces constructions. Hadège est plus bizarre que Matmata; tout y est sous terre et afïecte la forme de bateaux renversés.
Le type de la population est moins pur que chez les Ourghammas; il est plus mélangé de nègre.
Le 12 mai, le général de division prescrit de se reporter, le plus rapidement possible, sur l'oued Nefétiah. Il se plaint de ce que plusieurs de ses courriers ont été assassinés par des bandes répandues dans le pays et demande que la brigade fasse effort pour en purger le pays ou les rendre plus circonspectes.
La cause de cette impuissance à faire la police autour de soi est l'absence presque complète de moyens indigènes à la brigade Jamais; le général de division lui-même se plaignait, à la Manouba, au début de l'expédition, du manque de ces moyens.
Dieu merci, la 6e brigade est parfaitement organisée à ce point de vue, et les goums des Fraichich, parfaitement commandés et recrutés dans de très bonnes conditions, permettent d'en attendre les meilleures services. Dès la réception de la lettre du général de division, le général les convoque, leur explique la situation et leur ordonne de se porter par fractions de 15 à 20 cavaliers sur les points d'eau assez rares qui jalonnent la route de Gabès. Ils devront y arriver de nuit, s'y tenir cachés, en se gardant soigneusement. Puis, à l'apparition des bandes qui écument le pays, les accueillir à coups de fusil et leur donner une chasse énergique, afin d'en purger le pays. Ainsi fut fait.
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Quelques insurgés furent tués ; mais les bandes disparurent et dès lors nos courriers passèrent sans difficultés. Ce sont là de petites opérations de la guerre arabe que Ton ne peut pas confier à des soldats européens, inhabiles à distinguer les amis des ennemis, et que seuls des indigènes peuvent faire avec succès.
Dans les premiers temps de l'occupation de Constantine, il y avait, au bureau arabe, un vieux brave nommé Masseraly, autrefois chargé, sous les Turcs, de fonctions de police. On l'avait conservé près du commandement, à cause de sa grande connaissance du pays et des gens, et on lui avait donné la charge de veiller à la sécurité publique.
Le duc d'Aumale le fit appeler un jour et lui fit des reproches de ce que les routes n'étaient pas sûres et de ce que plusieurs crimes avaient été commis. Masseraly répondit : « Que veux-tu? Vous autres Français, vous êtes très bons, vous ne voulez pas qu'on touche aux voleurs, sans preuves, sans témoins; or, les gens qui volent et assassinent, n'emmènent pas de témoins avec eux. L'Arabe, voyez-vous, c'est comme une figue de Barbarie : si vous la touchez doucement avec vos doigts, elle vous remplit d'épines ; mais, si vous la jetez dans l'eau bouillante, si vous lui coupez la tête, les pieds, que vous lui ouvriez le ventre, il en sort un fruit délicieux. »
Le prince, à la suite de ce discours, dit au vieux Turc qu'il était parfaitement décidé à employer les moyens nécessaires pour mettre la paix dans le pays; qu'avant tout il voulait le purger de tous ces gredins et lui donner la sécurité; qu'il eût à agir en conséquence.
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Deux ou trois jours après, le prince fut averti qu'un certain nombre de cadavres avaient été trouvés sur les routes ; par suite, on se plaignait plus vivement que jamais du manque de sécurité. Le prince fit venir Masseraly et lui fit encore de sérieux reproches, auxquels il répondit : « Prince, vous avez raison aujourd'hui; mais attendez et vous verrez. » En effet, on n'entendit plus parler de longtemps de vols ou d'attaques de personnes. Masseraly avait simplement fait tuer quelques gredins bien 'connus pour faire ce vilain métier de coupeurs de route et avait du coup donné entière sécurité au pays.
En recevant la plainte du général de division, le général s'était rappelé la vieille légende du vieux Masseraly et l'avait mise en pratique. Elle eut le même succès.
Le 13 mai, la 6e brigade quitte l'oued Tataouin à 5 heures du matin, fait grand'halte sur l'oued Tcheba (10 kilomètres) et va coucher à Argoub-el-Kaïd (16 kilomètres). Pas d'eau.
Le 14, la colonne arrive sur l'oued Nefêtia après grand'halte à Rbou-Nefêtia. 35 kilomètres.
Toutes les eaux de cette plaine, qui longe le bord de la mer, sont de mauvaise qualité, d'un goût repoussant et à peine potables.
Le 16, le général de division arrive à Nefêtia avec son état-major.
Le but de l'expédition est manqué. La marche jusqu'à la frontière de Tripoli n'a pas amené la soumission des Tunisiens insurgés et les chaleurs excessives, qui
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commencent à se faire sentir, obligent à ramener les troupes à l'abri.
Pour obtenir la soumission des insurgés, il eût fallu pénétrer en Tripolitaine et les çbliger, par une punition militaire, à se soumettre. Nous ne l'avons pas osé. Le gouvernement a craint des difficultés internationales, et il a craint aussi d'exposer les troupes de l'expédition à un conflit avec l'armée turque.
En conséquence, il à été décidé que le général Jamais, avec les troupes de la subdivision de Gabès, resterait en observation près de la frontière, vers Ksar-el-Moudenin, et que la 6e brigade rentrerait à Gabès et de là à Gafsa, avec M. le général de division, qui devait aller visiter ce centre important.
Le général de brigade avait obtenu un congé pour aller aux eaux de Bourbonne compléter la guérison de sa jambe, qui le faisait encore souffrir, quoiqu'elle lui permît de satisfaire à toutes les exigences du service.
Pour rentrer à Gabès la brigade fait étape.
17 mai, oued Bou-Hamed, 12 kilomètres.
18, oued Sanem, 4 kilomètres.
19, ksar Moudenin, 14 kilomètres.
20, séjour.
21, oued Zen, 21 kilomètres.
22, Maret, 10 kilomètres.
23, Quettana, 15 kilomètres.
24, Gabès, 14 kilomètres.
Elle campe sur le bord de la mer à proximité du bordj et de la redoute.
A ce moment, la brigade subit un commencement
de dislocation : le bataillon du 61e (commandant de Battisti), reçoit Tordre de rentrer en France ; il est remplacé par un bataillon du 25e. Elle reçoit en outre un bataillon du 6e de ligne, qui avait été employé dans la subdivision de Gabès.
Le 26 mai, le général Forgemol, commandant en chef le corps d'occupation de Tunisie, débarque à Gabès, et, après avoir visité les établissements de la place et le camp de Ras-el-Oued, il vient inspecter la 6e brigade. On retrouva à Gabès le vieux capitaine d'artillerie tunisien Hassein ben Longo, de retour de Tunis dans le plus triste état de santé. Le capitaine, comme je l'ai déjà raconté, avait quitté Gafsa, avec les deux compagnies des askris du bey de Gafsa et de Touzer, qu'il commandait, et avait4 avec elles, suivi la colonne, nous rendant loyalement de bons services par sa connaissance des gens et du pays. A la fin de notre séjour dans le Nefzaoua, à Bir-Zemitz il avait reçu du bey l'invitation de se rendre à Tunis. Il avait obéi, en gagnant Gabès avec un de nos convois. Le bruit courut qu'à Tunis il avait été fortement réprimandé, pour avoir prêté son concours aux Français dans leur prise de possession de Gafsa, les avoir aidés à s'y organiser et les avoir accompagnés et servis pendant l'expédition du Nefzaoua. Il courut même un bruit plus grave, que nous ne mentionnons que sous toutes réserves et seulement parce qu'il est d'origine indigène et indique nettement l'esprit créé par la longue pratique des gouvernements musulmans.
On disait qu'à la fin de la visite il lui avait été offert une tasse de café et que cette tasse de café était la
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cause de sa maladie. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'à son retour à Gabès, il était très gravement malade et que nous dûmes le faire transporter à Gafsa dans une voiture d'ambulance. Il mourut en y arrivant. Peu après nous obtînmes, grâce à l'intervention énergique du général en chef, la nomination de son fils au poste de caïd de Gafsa.
Après quelques jours de repos, les troupes destinées aux garnisons des différents postes de la subdivision, après la dislocation de la 6e brigade, partent pour Gafsa sous le commandement du général de division.
Le général Philebert, auquel le général en chef a ccordé un congé pour aller à Bourbonne compléter sa guérison, remet le commandement des troupes à M. le lieutenant-colonel Frayermouth.
L'œuvre de la 6e brigade est terminée. Débarquée à Tunis le 17 septembre 1881, elle a, sans temps d'arrêt et sans repos, marché jusqu'au 15 juin 1882, c'est-àdire pendant neuf mois de campagne active. Elle a parcouru toute la Tunisie, du nord jusqu'à l'extrême sud, exécutant quelquefois des marches considérables. Toujours elle s'est maintenue dans un état de santé excellent, comme le prouvent les extraits ci-joints d'une note de M. le médecin en chef Driout.
« L'état de santé des troupes, écrit-il, a toujours été des plus satisfaisants. Peu -ou pas de fièvres intermittentes ; quelques cas de fièvre typhoïde et de dysenterie, et c'est tout. Malgré ces marches incessantes, de très fortes étapes et des fatigues sérieuses, les hommes ont continué à se bien porter, grâce aux soins extrêmes apportés à l'alimentation et surtout aux fréquentes
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distributions de pain frais, que le transport de fours à la suite des troupes a permis, grâce aussi aux soins pris de ne jamais séjourner sur le même emplacement et d'éviter ainsi l'infection du sol.
)> L'efficacité de ces mesures a été démontrée par les pertes nombreuses subies par d'autres colonnes et l'innocuité de la 6e brigade. »
Quant aux résultats obtenus par la 6e brigade au point de vue de la conquête et de la pacification du pays, ils ont été, on peut le dire, complets.
Les populations, d'abord hésitantes, ont essayé de se soustraire à toute relation et de refuser tous moyens de transport et de ravitaillement.
Peu à peu cependant, d'un côté par des actes de force et des châtiments appliqués avec énergie, mais avec un soin extrême de ne frapper que de vrais coupables, de l'autre par de grands ménagements et un grand respect des intérêts et des droits des populations, de nombreuses relations finirent par s'établir. Une seule fois, aux Ouled Ayar, comme on l'a vu, en punition de l'agression commise à l'oued Zerga et de l'hostilité accentuée de cette puissante tribu, la brigade a dû procéder à une mesure générale de répression et à une exécution militaire. Là encore, malgré la gravité de la faute commise, et en considération de ce que le chef et les principaux coupables avaient pu fuir, cette répression a été exercée avec une modération et une humanité auxquelles le peuple tunisien tout entier a rendu hommage.
Aussi, à partir de ce moment, les populations, se sentant incapables de soutenir la lutte et ayant con-
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fiance en notre modération, s'empressèrent autour de nous, et nous fournirent des ressources de toutes sortes, avec d'autant plus d'entrain que leurs fournitures furent toujours payées avec un ordre et une régularité absolus. Elles nous aidèrent ainsi, surtout la puissante tribu des Fraichich, à étendre notre action jusqu'aux plus extrêmes limites des pays habités, jusqu'aux confins du Sahara, jusqu'à la frontière de Tripoli.
La 66 brigade peut donc, à juste titre, être fière de la tâche accomplie. Elle a fait plus qu'on ne l'espérait, puisque de Tunis aux frontières delaTripolitaine, aux dunes du Sahara, elle a étendu son action, fait reconnaître l'autorité de laFrance et que, à cette conquête du sol, elle a ajouté, elle a joint, dans l'esprit des populations, au nom de la France un renom d'humanité et de justice.
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