Le 9 Thermider; d'après les document a d'archives et les mémoires
(Je 9 Thermidor est un des événements les plus mémorables de l'histoire de la Révolution.
Par une conséquence, que n'ont point voulue tous les meneurs de cette journée, elle a mis fm à la Terreur et clôturé l'ère violente des exécutions et des massacres.
Malc^ré la rapidité des événements, on trouve dans cette secousse qui changea les destinées de la France le raccourci de toute cette période historique.
Dans ce conflit, où les passions sont portées à l'exaspération, on voit se heurter, vivants ou morts, tous les hommes qui se sont agités sur l'arène politique depuis 1789 jusqu'à la fin de l'an IL
Ce qui renverse Robespierre, c'est autant le spectre de Danton et de Vergniaud que l'épée de Barras, la ruse de Fouché, l'habileté de Tallien ou la rageuse colère de Billaud-Varennes. Enfin, sur le fonds sanglant et lugubre du drame, on voit sourire Elëonore, qui renouvelle les Romaines de l'âge de Brutus, la folle, frivole et délicieuse Thérezia, Charlotte Robespierre, la vieille fille acariâtre et pie-grièche, Elisabeth
ï^ Li: y THERMIDOR
Lebas, l'épouse et la mère parfaite selon la formule de Rousseau.
Tel est le cadre, tels sont les personnages que nous nous sommes appliqués à faire vivre sous les yeux du lecteur, dans des tableaux dont les traits et les couleurs sont emprunte's aux contemporains.
Nous avons mis à contribution, pour écrire le premier volume de cette « Collection historique », les trésors que contiennent les Archives Nationales et la Bibliothèque de la rue Richelieu. Documents inédits, Mémoires peu connus, nous avons tout lu, butinant le miel partout où il nous semblait exister.
L'illustration de ce volume a été empruntée de même aux tableaux et aux estampes que possèdent nos grandes collections et dans ce choix, nous nous sommes ejyorcés de concilier les intérêts de la vérité et le respect de l'art, préférant toujours le document exact, la planche contemporaine à une interprétation postérieure, fût-elle géniale.
Puisse le lecteur nous savoir «jré de notre effort !
Le 9 Thermidor
La Maison Duplay.
TAIT le soir de la fameuse journée du Champ-
de-Mars.
Dans Paris en effervescence, le bruit courait que les chefs du parti avancé allaient être mis en état d'arrestation.
Robespierre, acclamé par un flot de peuple qui l'avait reconnu, revenait lentement vers le Marais par la rue Saint-Honoré. Sur la porte de la maison presque rustique qu'il habitait, un riche menuisier du faubourg, Maurice iJuplay, petit bourgeois vaniteux et gonflé de gloriole, vint offrir au grand homme qu'il avait applaudi aux Jacobins, de laisser passer la manifestation bruyante et de se reposer chec lui au sein de sa famille. Maximilien, fatigué, accepta l'invitation.
Quand, au bout d'une heure ou deux, il voulut regagner son domicile lointain, on insista pour qu'il mangeât la soupe et qu'il acceptât l'hospitalité de la nuit. La maison était grande. Il ne gênerait personne et jamais les suppôts de Lafayette ne viendraient le chercher chez le menuisier Duplay. Tout respirait l'aisance, le bien-être tout disait la joie de donner l'hospitalité à l'homme du jour. Maximilien coucha che2 Duplay et y resta une semaine.
jViine Duplay et ses filles, surtout Eléonore qui avait alors vingt-quatre ans, l'entourèrent des soins les plus délicats. « Il était, rapporte Charlotte (ij, extrèmenaent sensible à
(1) Mémoires de Charlotlv Robespierre.
lO LE 9 THERMIDOR
toutes ces sortes de choses. Mes tantes et moi, nous l'avions gâté par une foule de petites attentions dont les femmes sont seules capables. » Vivant seul, rue de Saintonge, il était privé de tout cela. La famille se réduisait pour lui à un secrétaire, Villiers. et, dans sa vie, la femme n'était représentée que par une maîtresse vénale à qui il remettait le quart de ses appointements de député. Il envoyait la moitié du reste de ses émoluments à Arras et vivait [maigrement du reliquat (i). Dans ces conditions, la médiocrité même de la maison Duplay était un paradis, et les prévenances des Duplay lui firent cruellement sentir le vide de son appartement du Marais. Aussi, quand Maurice Duplay lui proposa de devenir son hôte rondement, franchement, en brave homme, Ma.ximilien n'eut pas le courage de refuser et consentit.
Modeste quand on arrivait à la cour, la maison s'ouvrait sur la rue Saint-Honoré par une grande porte cochère flanquée de deux boutiques, louées, l'une à un petit restaurateur, l'autre à un parfumeur. Le corps de logis, sur la rue, au-dessus des entresols qui dépendaient des boutiques, consistait en un appartement de quatre pièces, fenêtres sur la rue et sur une cour oblongue. Les Duplay avaient élevé leurs enfants dans cet appartement auquel donnait accès un escalier de bois à gauche de l'entrée. Maintenant, ils habitaient la maison située au fond de la cour.
Cette cour était encombrée à droite et à gauche de hangars et de resserres à bois. Au fond du hangar de gauche, constituant le rez-de-chaussée d'un nouveau corps de bâtiment, s'étendait le grand atelier continué par une
(1) villiers. Souvenirs d'un déporté. — Secrétaire bénévole de Robespierre en 1790 pendant sept mois, il put constater que celui-ci était dans la plus grande disette. « Robespierre, raconte-t-il, était d'un tempérament ardent qu'il combattait à tout moment. Presque toutes les nuits, il baignait de sang son oreiller. Je ne lui ai connu qu'une femme d'environ vingt-six ans qu'il traitait assez mal et qui l'idolâtrait. Très souvent il lui faisait refuser sa porte. »
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écurie adossée à la cage de l'escalier. Au-dessus de Vatelier et de l'écurie, une grande pièce en entresol coupée par des cloisons avait été divisée en trois pièces. Le jeune fils de la maison, Maurice-Jacques, occupait celle qui débouchait sur le palier de l'escalier. Simon et Jacques, deux neveux pauvres de Duplay, qu'il avait recueillis après la mort de leur père, couchaient dans la seconde chambre. La troisième fut celle dans laquelle on installa Robespierre.
Elle n'avait qu'une croisée à jalousie sur la cour, dominant les hangars et les ateliers, si bien que le bruit des marteaux et le grincement des scies devaient accompagner les lectures et les conversations de Ma.\imilien. On y réunit tout ce que le mobilier de famille comportait de plus élégant, de plus digne d'un hôte aussi illustre. Simple lit de noyer, rideaux en damas bleu à fleurs blanches, transformation de ce qui avait été la plus belle robe de Mme Duplay, un modeste bureau, un fauteuil, quelques chaises, un casier à rayons servant de bibliothèque (i). La cheminée était garnie d'une simple plaque de fonte sans aucune ornementation. Mais la pièce était propre, claire et aérée.
On avait accès à l'appartement de Robespierre soit par les chambres de Maurice-Jacques et des neveux, soit par un escalier qui desservait la maison du fond de la cour, habitée par les Duplay. Au premier étage de celle-ci, c'était la chambre du menuisier et de sa femme, s'ouvrant à droite sur le carré et éclairée par deux croisées sur la cour. Elle précédait la chambre des jeunes filles, sorte de vaste dortoir qui débouchait aussi sur le carré.
Au rer-de-chaussée, le petit escalier de bois aboutissait
(1) En 1876, on montra ù l'exposition rétrospective d'Orléans des livres qui provenaient, dit-on, de la bibliothèque du Temple et que Courtois avait trouvés chez Duplay, dans la chambre de Robespierre, dans un double fond sous la table de travail et au bas d'une petite armoire où il mettait son linge (Archives historiques. 1890-1891, II, p. 1(53).
LA MAISON DIPLAY
dans la salle à manger dont les fenêtres et la porte vitrée s'ouvraient sur la cour, dans le voisinage d'un puits. Une porte séparait la salle à manger de la cuisine, une autre de la salle d'études des jeunes filles, qui prenait jour sur les
La Maison Duplay. Arrestation de Cécile Renaud, par Duplessis-Bertaiix.
jardins du couvent de la Conception où avaient été élevées les demoiselles Duplay (i).
L'aisance de Maurice Duplay n'était, en effet, pas récente. Né le 22 décembre lySS, d'un menuisier de Saint- Didier-la-Seauve, dans la Haute-Loire, il s'était établi à Paris encore jeune. Protégé par Geoffrin, lieutenant-
(1) Stéphane Pol. Le Conventionné. Lebas, p. 148. — Études de tnpos;i'a.plnc historique. La maison mortuaire de Turbot. La maison de Robespierre, par Ernest Coyecque,
14 LE [) THl::RMinc)K
colonel Je la milice bourgeoise et l'un des fondateurs de la manufacture de glaces, il s'était enrichi rapidement par des entreprises. Son mariage, en 1766, avec la fille de Veaugois. un gros charpentier de Choisy, qui lui apportait en dot un capital de 4000 livres, alors que lui-même en possédait autant, n'avait pas peu contribué à ses succès. Au moment où éclata la Révolution, il possédait, outre la maison du n° 366 de la rue Saint-Honoré, trois immeubles dans Paris et un vide-bouteilles aux Champs-Elysées. Il louait partie de la maison de la rue Saint-Honoré et en totalité ses maisons de la rue de l'Arcade, de la rue des Mathurins et de la rue d'Angouléme, respectivement 3 000, 6000 et 3 600 livres (i).
Il avait donc pu faire donner à son fils, alors âgé de douze ans, et à ses filles Éléonore, Sophie, Victoire et Elisabeth, une éducation soignée. Elles étaient bonnes musiciennes et Eléonore était une des meilleures élèves de Regnault, un des bons peintres de l'époque (2).
Jacques-Maurice avait fait ses études au collège d'Harcourt jusqu'à sa suppression. Depuis, il travaillait rue Saint-Honoré et Simon, alors incapable d'écrire une lettre correctement, tout en rabotant et menuisant pour son oncle, participait aussi aux études de son cousin. Quant à Jacques, le futur canonnier, son intelligence inculte se refusa toujours à pénétrer les arcanes de l'orthographe et de la calligraphie. Tout le rêve de son oncle était d'en faire un passable contrernaitre.
Quant à lui, alors âgé de cinquante-trois ans, suffisamment riche pour ses goûts, il aspirait au repos. Il avait renoncé à l'établi, et se serait volontiers contenté du rôle de menuisier honoraire. La politique exerçait sur lui une attraction singulière. Assidu aux Jacobins, il semblait hanté par l'idée de jouer dans son quartier un rôle ana-
(1) h'Intermcdiairc, liô octobre 1887. — Stéphane Pol. — Le ConveniioHuel Lebas, p. 67.
(2) M™« Clément-Hemery. Souvenirs de ll'JH et ll'Jk.
LA MAISON DIPLAY iS
logue à celui que Santerre s'était taillé au faubourg Saint- Antoine. Seulement lui ne rêvait pas le panache. Un siège dans la magistrature lui souriait bien davantage. Quand on a mesuré des planches, on peut bien mesurer des responsabilités. Plus tard, on en fit un juré au Tribunal Révolutionnaire. Il prit sa mission au sérieux. Il voulut l'exercer en conscience et, même après son passage au terrible tribunal il conservait la réputation d'un brave homme (i). Un jour qu'il avait siégé dans une affaire, Robespierre lui demanda : « Qu'as-tu fait au tribunal? — Maximilicn, répondit-il, jamais je n'ai cherché à connaitre ce que tu fais au Comité de Salut public. — Tu as raison, dit Robespierre, qui lui serra affectueusement la main ». Il eut bien voulu se consacrer entièrement aux fonctions publiques. Purs châteaux en Espagne, car l'année 1793 vint déranger ses affaires. Une épouvantable crise sévit sur la propriété. On avait cessé de construire et les immeubles bâtis ne trouvaient plus preneurs. En pleine lutte entre Girondins et Montagnards, Mme Duplay écrivait à sa fille Sophie ses doléances et ses lamentations : « Votre père a été obligé de reprendre son état. Aucune de nos maisons n'est louée, mais nous noi^s consolerions de cela, s'il en résultait quelque chose pour l'intérêt public. » Alors, de nouveau, la cour et l'atelier virent s'empresser six ouvriers maniant le rabot et faisant résonner les murs de leurs chansons. Duplay vivait avec eux sur un pied de quasi-égalité et cependant, malgré ses sentiments démocratiques (2), il conservait quelque orgueil de son titre de maitrc-menuisier.
(1) Il avait fait preuve d'une certaine indépendance. Le 6 frimaire an II, il signait avec Topino-Lebrun, Souberbielle, Gannier, Lumière et d'autres, une protestation contre l'accusateur public Rover qui dans l'afifaire de Tonnerre. s'eÉForçait d'influencer les témoins. (Archives nationales F. '? 47753).
(2) « Ma mère, a écrit Lebas, aflSrme que jamais des ouvriers assidus aux Jacobins, n'ont été admis le soir, dans l'intimité de mon grand-père. Tout démocrate qu'il était, il sut toujours maintenir la distance qui sépare le chef de la famille des serviteurs qu'il emploie. Il ne recevait dans son intérieur que des amis et des parents. »
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On le lisait encore en septembre 1793 sur l'enseigne qui dominait la porte cochère de sa maison et un citoyen de Lyon s'en plaignait dans une lettre que publia le journal le Batave : « A voir une quantité d'enseignes dans Paris, on pourrait croire que les maitrises ne sont pas supprimées. Le citoyen Duplay, chez lequel le plus zélé des défenseurs des Droits de l'Homme demeure, Maximilien Robespierre, est encore en toutes lettres maître-menuisier. Au nom de l'égalité, citoyen, dites deux mots dans votre journal de cette inobservance des lois. Que ce soit aristocratie, que ce soit oubli de la part des ci-devant maîtres, il n'en est pas moins du devoir d'un républicain de rappeler à l'ordre les administrateurs de la police qui, ayant les moyens de faire disparaître jusqu'aux plus légères traces de l'inégalité, négligent de le faire. »
A contre-cœur, Duplay dut s'exécuter. L'enseigne du maître-menuisier, son titre de noblesse en quelque sorte, disparut du portail de la rue Saint- Honoré. Mme Duplay n'eût peut-être pas cédé si facilement bien qu'elle figurât chaque soir dans les tribunes de la Convention ou des Jacobins (i). Depuis qu'elle cuisinait pour Robespierre, elle semblait convaincue qu'elle participait à son rôle politique et elle prétendait juger à tort et à travers des événements : « Nous sommes ici, dans des transes continuelles, écrivaitelle à sa fille aux jours troublés de mai 1793. Nos perfidel mandataires, bien loin de s'occuper de faire le bonheur du peuple et d'élever la liberté naissante sur des bases solides cherchent au contraire à l'avilir et à l'étouffer. La voix de la Vérité ne peut plus se faire entendre dans la Convention. Enfin la scélératesse y est à son comble. Le peu de patriotes qui sont restés purs ont lutté jusqu'à présent avec courage mais je les vois sur le point de succomber et la Liberté sur le point d'être détruite à jamais, si le peuple ne se lève point
(1) Fabien Pillet. Le Robespierre de Maiisicnr de Lamartine , p. 7. Fabien Pillet, très bien venseig'né, faisait figure, lui, au sccrétai'iat de la Sûreté générale.
LA MAISON DLPLAV
Lettre de Simon Duplay , Jacquet-Maurice Duplay et Eléonore Duplay,
demandant leur liberté [Tliermidor, an III),
(Archives Nationales.)
pour terrasser tous les scélérats qui n'ont pas voulu la mort du Tyran. Girot même a déserté la cause du peuple, pour se ranger du côté des coquins, et il n'est pas le moindre. Voilà où nous en sommes. » La pauvre femme s'usait dans ses colères et ses transes. Mais avec tout cet essaim de jeunesse, comment la maison eùt-elle été triste? Ce n'était qu'éclats de rire dans le jardinet entouré d'un
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léger treillage, dans la salle d'études d'où Von voyait les tilleuls et les marronniers de la Conception.
Le jeudi, les Duplay recevaient leurs amis, dans leur salle où les fauteuils d'acajou recouverts de velours cerise avoisinaient le clavecin d'Eléonore. Il y avait là un vrai musée iconographique de Robespierre, dons d'administrateurs, de fanatiques de l'orateur en vogue (i). Maximilien accueillait ces présents avec un air de dédain, mais M""* Duplay et Éléonore apportaient à leur entretien un culte pieux. Parmi ces visiteurs du jeudi, les plus assidus, avec Merlin de Thionville, Girot de Pouzol, c'étaient les peintres David et Gérard, le sculpteur Collet, Buonarotti, le futur commissaire du pouvoir exécutif et l'ami de Babeuf. L'Italien Buonarotti était une âme ardente. Il jouait du clavecin et de la guitare. Il chantait, et sa voix frémissante transportait le petit auditoire au pays des rêves et des enthousiasmes patriotiques. Souvent aussi, c'était Robespierre qui fredonnait les romances d'Eléonore accompagné par Buonarotti. D'autres fois, il récitait des scènes de Racine devant les jeunes fdles en extase. Les réunions ne se prolongeaient pas très avant dans la nuit. A onze heures, Maximilien se retirait dans sa chambre pour y travailler. Il dormait peu et souvent les ouvriers, en arrivant à leur travail le matin, voyaient encore briller à sa fenêtre la lumière de sa lampe.
En dehors des réunions du soir, les Duplay très hospitaliers attiraient volontiers chez eux tous ceux que le menuisier avait rencontrés aux Jacobins ou que le séjour de Robespierre amenait rue Saint-Honoré. Il en fut ainsi pour La Réveillère-Lepaux. Invité à dîner au vide-bouteilles des Champs-Elysées avec ses jeunes enfants, le futur directeur y avait rencontré Pétion, Girod de Pouzols et Robespierre. Ce bourgeois prétentieux et infatué de ses mérites s'était jugé déplacé dans cet intérieur à la bonne franquette. Il était donc retourné à Angers, sans venir
(1) Hamel, Histoire de Robespierre, t. Il, p. 361.
LA MAISON DLl'LAY l 'J
remercier son hôte. Appelé sous la Législative, à la Haute- Cour d'Orléans en qualité de juré, La Réveillère repassa par Paris et se sentit pris de remords. Il avait le respect des maisons où l'on dîne. -Il songea donc à se présenter rue Saint- Honoré.
« J'y allai un matin, raconte-t-il. On m'accueillit fort bien, et je fus introduit dans le salon auquel était attenant un petit cabinet dont la porte restait ouverte. Que vis-je en entrant? Robespierre qui s'était impatronisé dans la maison où il recevait des hommages tels que ceux que l'on rend à une divinité. Le petit cabinet lui était particulièrement consacré. Son buste y était enchâssé avec divers ornements, des vers, des devises, etc. Le salon lui-même était garni de petits bustes en terre cuite rouge, grise et tapissé du portrait du grand homme au crayon, à l'estompe, au bistre, à l'aquarelle. Lui-même, bien peigné et poudré, vêtu d'une robe de chambre des plus propres, s'étalait dans un grand fauteuil, devant une table chargée des plus beaux fruits, de beurre frais, de lait pur et de café embaumé. Toute la famille, père, mère et enfants cherchait à deviner dans ses yeux tous ses désirs pour les prévenir à l'instant. Le Dieu daigna me sourire et me tendit la main. La porte du salon était vitrée. Les adorateurs, depuis l'entrée de la cour jusqu'à cette porte, s'avançaient avec lenteur et respect et n'entraient dans le salon que lorsqu'un signe de la tête ou de la main de l'homme divin aperçu au travers de la vitre leur en donnait la permission. »
Sans paraître la remarquer, Robespierre s'était facilement habitué à cette cour d'adulateurs. « Les louanges les plus dégoûtantes, dira haineusement Courtois, le trouvaient toujours prêt. » Il était de ceux qui ont besoin, pour vivre heureux, d'un entourage de gens gais et pleins de vie. Après le travail, il se délassait avec les enfants de son hôte. Aux soirs d'été, quand il sortait avec Maurice-Jacques et ses sœurs, il aimait à donner des sous aux petits Savoyards du jardin Marbeuf, qui jouaient au « bon monsieur » leurs plus jolis airs de vielle. D'autres jours, sepro-
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menant sur cette rive de la Seine qui borde les Tuileries, il envoyait son chien Bloiint rapporter la balle qu'il lançait à l'eau. D'autres fois, dans des parties de campagne, parmi les vergers de Montmorency ou les bois de Meudon, il cueillait pour Éléonore et ses sœurs des cerises et des bleuets.
Malgré le travail assidu auquel l'obligeait la préparation de ses discours politiques, il savait trouver des heures de loisir, pour commenter et expliquer aux enfants du menuisier VEmile de Jean-Jacques, a C'était, dit malicieusement Barras, comme un bon curé de village qui explique l'Evangile à ses paroissiens. » Aussi bien les enfants que les ouvriers de l'atelier, reconnaissants et touchés de ses complaisances, lui faisaient volontiers cortège quand il sortait. On ne rencontrait jamais Robespierre seul.
Danton qu'amusait l'enthousiasme d'Éléonore pour son heureu.x rival en popularité avait méchamment décoché à la fille du menuisier le surnonx de « Cornélie Copeau » (i). Dubois de Crancé, qui s'enrichissait volontiers de l'esprit des autres, avait recueilli et répété ce malicieux lardon que ne lui pardonna jamais Robespierre. Maîtresse ou amie, « Cornélic-Copeau « était rapidement devenue un des éléments nécessaires de la vie de Ma.ximilien. « Cette pâle jeune fille à la lèvre pincée, à l'œil glauque où passe parfois une lueur vipérine, frappait par son expression sèche et froide » (2}.
Elle partageait les sentiments patriotiques de son père. « C'était, affirmait Philippe Lebas, résumant l'opinion des siens, un de ces esprits sérieux et justes, un de ces caractères fermes et droits, un de ces cœurs généreux et dévoués dont il faut aller chercher les modèles dans les Républiques anciennes. Robespierre ne pouvait
(1) Mémoires de liai ras.
(2) Docteur Cabanes. Le Cabinet secret de l'Histoire, p. 208.
LA MATSON DIPLAY
manquer de rendre hommage ;à de telles vertus. Une mutuelle estime les rapprocha. Ils s'aimèrent sans se le dire et si Maximilien avait réussi à ramener l'ordre et le calme dans r Etat, si son existence avait pu ne plus être aussi agitée, il serait
certainement devenu le gendre de son ami. »
Cela eût com-, blé les vœux de Mme Duplay, cela eût satisfait l'orgueil du brave menuisier etquant à Eléonore qui, selon un mot de Charlotte, était très ambitieuse de s'appeler la citoyenne Robespierre, elle mit en œuvre tout ce qui devait attendrir le cœur de Maximilien.
Elle lui plut comme il fallait lui plaire. «Ame
virile, disait Robespierre de son amie, elle saurait mourir comme elle sait aimer. » Peut-être cependant^se demanda-
Cltarlolte Robespierre, par Leclerc. (Bibliothèque Nationale. Estampes.
t-il si c'était la femme qu'il lui fallait, ou plutôt s'il lui fallait une femme (i).
— Tu devrais épouser Éléonore, dit-il un jour à Augustin, qui lui faisait l'éloge de la fvlle aînée de Duplay.
— Ma foi non, répondit son frère, que l'ambition n'empêchait pas de songer à l'amour (2).
Souvent, dès lors, et quoi qu'en ait dit Charlotte, il déclara qu'il aspirait au moment où la Révolution terminée et affermie, il lui serait possible de se retirer de la mêlée, d'épouser celle qu'il aimait et d'aller vivre en Artois dans une des fermes qu'il conservait pour y confondre son bonheur obscur dans la félicité commune (3).
Si son affection pour les autres filles de son hôte avait un caractère différent, il ne leur était pas moins attaché. Pour elles toutes, il avait des soins de frère aîné, mais sa préférée était Elisabeth, celle qui fut Mme Lebas. Elle a raconté, au sujet de la délicatesse de Robespierre, une anecdote significative,
« Un jour, dit-elle, que Robespierre était absent de la maison, Camille Desmoulins vint le demander. Il avait un livre sous le bras et me pria, en se retirant, de le lui garder. Après son départ, j'entr'ouvris curieusement le livre. C'était VArétin, orné de gravures comme je n'en avais jamais vues. Le soir, quand il rentra, Robespierre remarqua que j'étais troublée en lui rapportant la visite de Desmoulins. Il m'interrogea et quand il apprit ce qu'avait fait son jeune ami, il pâlit.
« — Oublie cela, me dit-il d'une voix émue. Ce n'est pas ce qui entre involontairement par les yeux qui souille la
(1) Desmoulins disait de Robespierre : « Jamais il ne se mariera et c'est tant mieux pour la République. 11 laisserait peut-être des enfants qui, en étant héritiers de sa domination, seraient obligés de travailler à en faire un grand homme pour leur sûreté personnelle, ce qni nous coûterait peut-être encore beaucoup de sang. »
(2) Charlotte Robespierre, Mémoires, p. 90.
Le
f3) Lamartine. Histoire des Girondins. Partie revue par Philippe îDas.
chasteté, mais les mauvaises pensées qu'on a dans le cœur. »
Ainsi s'écoula dans ce calme familial tout le temps de la Législative pendant lequel Robespierre se consacra presque exclusivement aux Jacobins et à la rédaction de son Défenseur de la Constitution.
Puis vinrent les jours troublés qui précédèrent le lo août. La maison Duplay, s'il faut en croire Carra, fut alors un des foyers de la conspiration. De même que les Duplay avaient jadis offert l'hospitalité à Robespierre, ils avaient, comme hôte supplémentaire, l'ancien constituant Anthoine. D'après Carra, les conciliabules, tenus sous le toit qui abritait Robespierre, préoccupaient au plus haut point Mm« Duplay et comme la nuit du 4 août, la conférence se prolongeait fort avant dans la nuit, elle traversa la cour et montant l'escalier qui donnait accès aux chambres où Anthoine avait assemblé ses amis, elle vint lui demander d'un ton de colère s'il prétendait faire égorger Robespierre.
Anthoine, qui désapprouvait la tactique qui inspirait le Défenseur de la Constitution, lui répondit sèchement :
— Si quelqu'un doit être égorgé, ce sera nous sans doute. Il ne s'agit pas de Robespierre. S'il tremble, il n'a qu'à se cacher.
Quelques jours plus tard, — c'était après le 10 août — Maximilien cessait brusquement la publication du Défenseur de la Constitution, d'ailleurs sans clientèle, et donnait toute son attention à la campagne que menaient à Arras ses amis pour sa candidature à la Convention et celle de son frère Augustin.
C'est au lendemain de leur double élection à Arras et à Paris, que s'ouvrit l'ère d'orages domestiques qui devait compliquer et assombrir les deux dernières années de l'existence de Maximilien.
Chef de famille à 7 ans, élevé entre sa sœur, son frère et ses vieilles tantes, il avait, dans son ignorance voulue de la vie pratique, laissé gouverner son existence d'intérieur,
par Charlotte, jusqu'au jour où, élu aux États Généraux, il avait échappé à son gouvernement pour voler de ses propres ailes. Maintenant, il appartenait corps et âme aux Duplay et c'est dans cette nouvelle vie de famille, que Charlotte allait le retrouver en accompagnant Augustin dans la capitale.
Elle et son jeune frère firent leurs adieux à Arras le 2D septembre 1792. Accueillis comme de véritables parents par la famille Duplay, ils furent, dès leur arrivée, installés dans l'appartement de la rue Saint- Honoré, qu'Anthoine occupait avant le 10 août. « Je m'aperçus aussitôt, raconte Charlotte, de l'ascendant que l'on exerçait sur Maximilien ascendant qui n'était fondé ni sur l'esprit, puisque Maximilien en avait certainement plus que Mn^e Duplay, ni sur de grands services rendus, puisque la famille, au sein de laquelle mon frère habitait depuis peu de temps, n'avait pas été à même de lui en rendre. Cet ascendant prenait sa source dans la débonnaireté de mon frère et dans les caresses incessantes et souvent importunes de Mme Duplav. Elle chercha constamment à me mettre mal avec Maximilien et à l'accaparer. Le caractère de Maximilien se prêtait très bien aux vues de Mme Duplay. Il se laissait mener comme elle voulait, et cet homme si énergique n'avait de volonté dans son intérieur que celles qui lui étaient suggérées. »
^ Charlotte s'efforça de reconquérir Maximilien, résolue à l'arracher des mains d'une famille aussi dangereuse. Elle parvint à lui faire entendre qu'un homme ayant sa situation politique ne devait pas se priver d'un chez-soi, où il put recevoir ses amis, si modestement ce fùt-il. Sa tâche ne fut pas aisée. Robespierre résista longtemps. Il craignait de contrister ses hôtes. Il lui répugnait de rompre avec des habitudes qui lui étaient chères. Après les tentatives de raisonnement, Charlotte mit en jeu les scènes et les coups de tête. Les prises de bec, les querelles quotidiennes, usèrent la volonté de Maximilien. Enfin, il consentit à prendre un appartement rue Saint- Florentin, mais ce fut
pour peu de temps. Désolés du départ de leur grand homme, les Duplay en voulurent beaucoup à Charlotte. M™e Duplay surtout, lui en conserva rancune toute sa vie, bien qu'elle eût fini par gagner la partie un mois plus tard. Les jeunes filles, surtout Elisabeth, gardèrent une neutralité relative, dans ce premier conflit. Charlotte s'était faite la protectrice des amours de Lebas et de la quatrième fille de Duplay et ce rôle lui a toujours valu l'indulgence de M'"e Lebas. Quant à Charlotte, elle ne pardonna ni son triomphe ni sa défaite. Le ton de ses Souvenirs est perpétuellement aigre.
« Nous vivions depuis quelque temps seuls, mon frère et moi, rapporte-t-elle, lorsque Maximilien tomba malade. Son indisposition (i) n'avait rien de dangereux. Il avait besoin de beaucoup de soins et certes, je ne lui en laissais pas manquer; je ne le quittais pas un instant, je veillais constamment auprès de lui. Lorsqu'il fut mieux, Mme Duplay vint le voir. Elle n'avait pas été instruite de son indisposition et fit grand bruit de ce que l'on ne l'avait pas prévenue. Elle se mit à me dire que mon frère n'avait pas tous les soins nécessaires, qu'il serait mieux soigné dans sa famille, que rien ne lui manquerait et la voilà qui presse Maximilien de retourner chez elle. Mon frère refuse d'abord faiblement. Elle redouble ses instances, je dirai mieux, ses obsessions. Robespierre, malgré mes représentations, se décide enfin à la suivre.
— Ils m'aiment tant, me disait-il, ils ont tant d'égards, de bonté pour moi, qu'il y aurait de l'ingratitude de ma part à les repousser. »
Charlotte, demeurée seule, céda bientôt et Augustin la ramena rue Saint-Honoré, mais la situation ne tarda pas à devenir intolérable. Le ménage Augustin-Charlotte s'en-
(1) L'indisposition de Maximilien Robespierre, dont parle Gharlolte, se place en avril-mai 1793. Robespierre, dans une lettre de celle époque à Aij,'oin, se plaint de 1 élat de lassitude cl d'accablement où le niellent quelquefois ses pénibles occupations.
tendait assez bien dans son appartement en façade, mais le malheur, c'était l'escalier commun, les rencontres dans la cour, les regards chargés de haine et les propos mordants qu'on pouvait échanger des fenêtres. Puis, c'était Maximilien qui habitait là-bas au fond de la cour, dont la chambre était flanquée à droite par celle des jeunes Duplay, à gauche par l'escalier qui aboutissait à la salle à manger des Duplay, par le carré où s'ouvrait la chambre des Duplay ! Oh ! ces Duplay ! Charlotte aurait voulu les expulser de leur propre maison. Aigrie, encolérée, elle était prête à un éclat. Augustin sauva la situation en l'emmenant à l'Armée d'Italie, en juillet 1793 (i). Il partait avec Ricord qui emmenait sa jeune femme, toute heureuse de jouer à la princesse. Au début, Charlotte et elle s'accordaient à merveille. Traverser la France en chaise de poste avec une escorte de cavalerie à laquelle on donne des ordres, être reçues partout avec les honneurs dus à deux citoyennes aussi importantes, c'était un plaisir qui ne subissait pas d'éclipsé. Charlotte n'avait jamais rêvé pareille fête. Elle et M»"e Ricord furent si prétentieuses, si insolentes, qu'au témoignage d'un contemporain, l'officier de chasseur Robert, qui les accompagnait, les qualifiait de « bougresses (2) ». D'ailleurs, les représentants ne manquaient de rien. Traversant des pays pauvres et dénués de tout, ils avaient joint à leur escorte une vache pour se prémunir contre toute disette de lait. Ainsi cavalcadant, zigzaguant à travers la Provence, représentants en mission et écervelées gagnèrent Nice. Là, la petite fête continua. Le jour, Mme Ricord et Charlotte s'occupaient certes de confectionner des chemises pour les soldats de l'armée d'Italie qui étaient dans un dénuement affreux; mais à la nuit, pour se délasser, elles allaient se promener à pied ou à cheval dans les environs de Nice. Rarement, elles allaient au spectacle. Un jour, elles y furent quasi-lapidées avec
(1) Aulard. Actes du Comité de Salut Public. XI, 625.
(2) Sicard. Robespierre jeune dans les Basses-Alpes, p. 30.
LA MAISON DTTPLAY 27
des pommes, tant on trouvait leur conduite inconvenante. Le général Dumerbion les fit inviter par un de ses aides de camp à se réfugier dans sa loge. La leçon ne fut pas perdue : elles ne remirent plus les pieds au théâtre. Leurs promenades équestres firent jaser et le bruit en vint jusqu'à Paris. Elles tranchaient des princesses, disait-on dans les couloirs de la Convention. Maximilien en réprimanda Charlotte et Augustin l'invita à renoncer à monter à cheval. Elle promit de se refuser dorénavant ce plaisir, mais elle en voulut furieusement à Mm"^ Ricord, la personne du monde la plus légère et la plus inconsidérée, des reproches qu'elle avait subis. Elle se mit en tête que celte enfant gâtée, en qui son mari avait toutes les confiances, qui aimait passionnément les plaisirs « et souvent des plaisirs qui ne sont pas permis à des femmes qui se respectent » estimait trouver en elle un témoin sévère et rigoureux qui la gênait. Une promenade en voiture, à laquelle M^e Ricord l'entraîna, malgré la défense d'Augustin et que celui-ci lui reprocha, amena l'incident final. « Je voulus m'excuser, raconte Charlotte. Il me répondit que c'était moi qui avait voulu que l'on fit la partie. Alors, j'en appelai au témoignage de Mme Ricord. Cette femme, au lieu de déclarer la vérité, soutint avec une effronterie imperturbable que c'était moi, effectivement, qui avais voulu la promenade et qui l'avais entraînée malgré elle. J'en fus atterrée. La parole me manqua pour répondre. Ceux qui étaient présents ont pu croire que j'étais coupable, à voir l'assurance de Mme Ricord et ma stupéfaction. Lorsque je fus seule je pleurai beaucoup, mais je résolus de ne point faire paraître ma douleur, surtout à mon frère. Il ne me parla plus de rien et l'on aurait pu croire qu'il ne s'était rien passé s'il n'avait conservé à mon égard une certaine froideur qui me désespérait. Voilà quel avait été le résultat du mensonge de M^e Ricord. Quant à elle, elle n'était ni plus soucieuse, ni moins gaie; elle avait toujours son humeur rieuse et folâtre. On aurait dit vraiment à voir son air de satisfaction, qu'elle était contente d'elle-
même et qu'elle avait fait la meilleure action du monde. » Ainsi jouée par M°'* Ricord, Charlotte n'aura plus pour elle, ni estime ni amitié. Cette jeune femme coquette, qui compromet Augustin par l'assiduité avec laquelle elle se fait accompagner par lui jusqu'au sein des sociétés populaires, la révolte. « Si la pudeur ne retenait ma plume, écrira-t-elle plus tard, je dirais des choses qui ne seraient
pas à la louange de M™e Ricord Ricord avait toutes les
vertus publiques et privées. On pouvait l'égaler, non sur le surpasser en patriotisme. Il était un des plus ardents et des plus intrépides Montagnards. Ami sur et fidèle, épovix tendre, il méritait d'avoir une autre femme et jamais couple ne fut plus mal assorti. »
Augustin est toujours plus mécontent, Charlotte plus aigre, M"'^ Ricord plus chatte. A entendre Charlotte, son ennemie lui tend un piège dans lequel, vu son caractère, elle ne pouvait manquer de tomber. Elle affirme qu'Augustin, qui est à Nice, l'a chargée de prier sa sœur de quitter Grasse, où elles sont ensemble, pour rentrer à Paris. « Mon frère, sans me voir, sans me faire ses adieux, me renvoie comme une réprouvée ! Rien n'était plus incroyable, et pourtant, je me laissai prendre à ce piège grossier. N'écoutant que mon indignation, je retins une place dans une voiture particulière et je partis le lendemain matin. »
Elle rentre donc cher elle, c'est-à-dire dans cette odieuse maison Duplay. Maximilien, qui est justement prévenu contre elle, lui fait la plus grise des mines. Si acariâtre que soit la vieille fille, elle pense à tenter un rapprochement. Elle va le voir souvent, mais chaque fois qu'elle traverse la cour, elle se heurte à M^e Duplay, à Éléonore à qui elle impute mille grossièretés. « J'envoyais souvent à mon frèr^, raconte-t-elle, soit des confitures, soit des fruits confits qu'il aimait beaucoup ou toutes sortes de friandises. Mme Duplay laissait toujours percer sa mauvaise humeur, chaque fois qu'elle voyait arriver ma domestique. Un jour que je l'avais chargée de remettre à mon frère quelques pots de confiture, Mme Duplay lui dit avec colère : « Rem-
LA MAISON DIPLAY 2y
porte; cela, je ne veux pas qu'elle empoisonne Robespierre. » Ma domestique revint tout en larmes me dire l'affreux blasphème de Mme Duplay. Je restai stupéfaite et sans voix. »
A son retour à Paris, après la prise de Toulon, — il partit le lendemain même de Ventrée de l'armée républicaine, — Augustin ne remit pas les pieds dans l'appartement de la rue Saint-Honoré, mais alla se loger cher Ricord. Il repartit quelques semaines plus tard pour l'armée d'Italie, en passant par la Haute-Saône et le Jura, sans avoir revu Charlotte. Il fit cependant confidence à Maximilien de la conduite ingrate et scandaleuse de leur sœur. « Il lui dit, raconte Charlotte, dont ce récit est un aveu, que j'avais fait courir sur son compte et sur celui de Mme Ricord des bruits qui portaient atteinte à l'honneur de l'un et de l'autre. Maximilien ne me parla de rien, mais je vis qu'il était mécontent de moi. J'aurais dû lui demander une explication ainsi qu'à mon jeune frère. La pureté de ma conscience m'en empêcha. »
Les querelles avec Mme Duplay reprirent de plus belle. Les souvenirs, si indulgents soient-ils, de Mme Lebas, n'ont pas réussi à en étouffer les échos. Charlotte affectait de se présenter à tous comme une victime de ses frères. Elle attendait, sous le passage de la porte cochère, ceux qui allaient solliciter Maximilien et leur recommandait de n'attirer son attention sur aucun prisonnier, car ce serait les vouer à une mort certaine. Elle-même, affirmait-elle, malgré la communauté du sang, n'était pas assurée du lendemain. D'autre part, elle prétendait être la seule à présenter au dictateur les requêtes de leurs compatriotes persécutés. Si prudent qu'on eût été avec elle, il semble qu'elle détint à cette heure quelque secret dont elle menaçait d'abuser. Sa colère parlait trop.
Augustin, le moins patient, le plus jeune, et poussé peutêtre par Mme Ricord, prit parti le premier. « Ma sœur, écrit-il à Maximilien, n'a pas une goutte de sang qui ressemble au nôtre. J'ai appris et j'ai vu tant de choses d'elle,
3o LE 9 THERMIDOR
que je la regarde comme notre plus mortelle ennemie. Elle abuse de notre réputation sans tache pour nous faire la loi et pour nous menacer de faire une démarche scandaleuse afin de nous compromettre. Il faut prendre un parti décidé contre elle. Il faut la faire partir pour Arras et éloigner ainsi de nous une femme qui fait notre désespoir commun. Elle voudrait nous donner la réputation de mauvais frères ; ses calomnies répandues contre nous visent à ce but (i). » Les sollicitations inopportunes de Charlotte furent l'occasion de la rupture. Elle avait chargé Brune de s'enquérir sur place de ce qui se passait à Arras. « Pendant que Von relayait, écrivait-il, je me suis acquitté de ta commission. Ce que l'on a dit de ton pays est vrai. Depuis six semaines on y a guillotiné i5o personnes et incarcéré environ 3ooo... Depuis longtemps l'on convient qu'un homme revêtu de grands pouvoirs fait plus de mal que de bien, lorsqu'il est envoyé dans son pays. Depuis longtemps, on est d'accord sur les vertus morales des prêtres. Que nous sert donc d'être si bons théoriciens ! Je ne doute pas qu'il n'existait à Arras des contre-révolutionnaires et des fanatiques, mais la Terreur doit seule peser sur eux et le patriote doit pouvoir se reposer sur l'impassibilité des juges et la liberté des débats et des opinions. Je t'épargne d'autres détails qui sont trop atroces pour être crus lorsqu'on n'a pas été témoin oculaire. » A la réception de cette lettre qu'elle avait sollicitée, Charlotte courut droit à la chambre de Maximilien et, le traitant de tyran sanguinaire, elle le somma de mettre un terme à ces massacres qui s'exécutaient en son nom dans la ville d'Arras. En ces jours de floréal, où commençait la fièvre de carnage qui devait aboutir à la bou-
(1) Rapport Courtois. Pièces justificatives. Quoi qu'en disent les Mémoires de Charlotte Robespierre, les Thermidoriens n ont rien ajouté ni à la lettre d'Augustin à son frère, ni à la lettre citée plus loin de Charlotte qu'elle prétend n'avoir pas écrite. Les originaux de ces deux pièces existent aux Archives Nationales (F. 7 4436). Seulement, il est fort possible que la lettre de Charlotte lui ait été dictée par quelque ami plus ou moins désintéressé.
LA MAISON DUPLAY 3l
chérie en masse des mois suivants, Robespierre était plus bilieux que jamais. Furieux du reproche que Charlotte osait lui adresser, il la chassa incontinent de cher lui et résolut, selon le conseil d'Augustin, de la faire partir pour la ville dont elle plaignait le sort.
Joseph Lebon, celui-là même qu'elle venait de dénoncer, était arrivé Vavant-veille, et repartait le lendemain. Ce fut ce défroqué que- Maximilien lui destina comme garde du corps. Il fut, paraît-il, charmant pendant la route. Mais, à son arrivée à Arras, Charlotte apprit qu'elle était dénoncée comme aristocrate. Or, à côté du proconsul qui était Joseph Lebon, qui n'aurait sans doute pas hésité à l'envoyer à la guillotine, il y avait le Tribunal révolutionnaire, et le Tribunal révolutionnaire, c'était Daillet (i) qui fournissait à Maximilien ses cravates, Darthé l'accusateur public, ami des Duplay, et dans les prisons régnait Carrau, son cousingermain, qui était célèbre comme détrousseur des détenus. Charlotte se vit perdue. Heureusement pour elle, Lebon était attendu à Cambrai et estima sans doute que la sœur de son patron, terrorisée, rentrerait dans le silence. Charlotte s'évada d'Arras et courut à Lille réclamer la protection de Florent Guiot. Florent Guiot était l'ennemi de Robespierre et de Lebon. Il l'écouta avec bienveillance et la ramena à Paris.
Elle se réinstalla dans l'appartement d'Augustin. Elle y vécut tranquille jusqu'au moment où celui-ci revint de Nice en messidor. Il était rentré à Paris depuis plusieurs jours que Charlotte ignorait encore son arrivée. Cette installation loin d'elle était plus qu'elle n'en pouvait supporter. Quelque ami à qui elle porta ses doléances lui dicta une lettre d'adieux dont on lui fit espérer les meilleurs résultats. « Votre aversion pour moi, mon frère, lui écrivit-elle, loin d'être diminuée, comme je m'en étais flattée, est devenue la haine la plus implacable au point que ma vue vous inspire de l'horreur. Ainsi je ne dois
(1) Note de Gu/fioij, (Arch. Nat., F. ^ kllk 38, Doss. Malhoii).
pas espérer que vous soyez jamais assez calme pour m'entendre; c'est pourquoi je vais essayer de vous écrire. Abimée sous le poids de ma douleur, incapable de lier mes idées, je n'entreprendrai pas mon apologie. Il me serait cependant si facile de démontrer que je n'ai jamais mérité en aucune façon d'e.xciter cette fureur qui vous aveugle; mais j'abandonne le soin de ma justification au temps qui dévoile toutes les perfidies, toutes les noirceurs. Alors, quand le bandeau qui couvre vos yeux sera déchiré, si vous pouvez, dans le désordre de vos passions, distinguer la voix du remords, si le cri de la nature se fait entendre, revenez d'une erreur qui m'est funeste. Ne craignez pas que jamais je vous reproche de l'avoir gardée si longtemps. Je ne m'occuperai que du bonheur d'avoir retrouvé votre cœur. Oh! si vous pouviez lire au fond du mien, que vous rougiriez de l'outrager si cruellement, vous y verriez, avec la preuve de l'innocence, que rien ne peut en effacer l'attachement tendre qui me lie à vous et que c'est le seul sentiment auquel je rapporte toutes mes affections. Sans cela me plaindrais-je de votre haine.' Que m'importe à moi d'être haïe par ceux qui me sont indifférents, que je méprise? Jamais leur souvenir ne viendrait me troubler. Mais être haïe par mes frères, moi, pour qui c'est un besoin de les chérir, c'est la seule chose qui puisse me rendre aussi malheureuse que je le suis.
« Que cette passion de la haine doit être affreuse, puisqu'elle vous aveugle au point de me calomnier auprès de mes amis! Cependant, n'espérez pas dans votre délire pouvoir me faire perdre l'estime des quelques personnes vertueuses, unique bien qui me reste. Avec une conscience pure, pleine d'une juste confiance dans ma vertu, je peux vous défier d'y porter atteinte, et j'ose vous dire qu'auprès des .gens de bien qui me connaissent, vous perdrez votre réputation plutôt que de porter préjudice à la mienne.
« Il importe donc à votre tranquillité que je sois éloignée de vous. Il importe même, à ce que l'on dit, à la chose publique, que je ne vive pas à Paris... J'ignore encore ce
que je dois faire, mais ce que je juge de plus urgent, c'est de vous débarrasser d'un objet odieux. Ainsi, dès demain, vous pouvez rentrer dans votre appartement sans crainte de m'y rencontrer. Je le quitterai dès aujourd'hui à moins que vous ne vous y opposiez formellement. Que mon séjour à Paris ne vous inquiète pas. Je n"ai garde d'associer mes amis à ma disgrâce. Le malheur qui me poursuit doit être contagieux et votre haine pour moi est trop aveugle pour ne pas se porter sur tout ce qui rrv2 portera intérêt. Aussi, je n'ai besoin que de quelques jours pour calmer le désordre de mes idées, m.e décider sur le lieu de mon exil, car, dans l'anéantissement de toutes mes facultés, je suis hors d'état de prendre un parti. Je vous quitte donc puisque vous l'e.xige.; mais, malgré vos injustices, mon amitié pour vous est si indestructible, que je ne conserverai aucun ressentiment du traitement cruel que vous me faites essuyer, lorsque désabusé tôt ou tard vous viendrez à prendre pour moi les sentiments que je mérite. Qu'une mauvaise honte ne vous empêche pas de m'instruire que j'ai recouvré votre amitié et, en quelque lieu que je sois, fussé-je même au delà des mers, si je puis vous être utile à quelque chose, sachez
m'en instruire et bientôt je serai près de vous Vous
devez penser qu'en quittant votre logement, je prendrai toutes les précautions nécessaires pour ne pas compromettre mes frères. Le quartier qu'habite la citoyenne Laporte, chez laquelle je me propose de me retirer provisoirement, est l'endroit de la république où je puis être le plus ignorée. »
Cette citoyenne Laporte était, en effet, une personne peu suspecte au.x Robespierre. Le i8 Messidor an II, au moment où Charlotte écrivait cette lettre, Laporte, -le mari de son amie, venait d'être nommé juge au Tribunal Révolutionnaire, et le 22 Messidor, jour où il prêta serment, il vit sous ses yeux condamner son frère à mort. Charlotte ne revint plus rue Saint-Honoré.
Le 9 Thermidor elle logeait encore chez la citoyenne Laporte.
Maximilien Robespierre.
N dépit des légendes qui leur prêtent une origine écossaise, dès le début du xvi" siècle au moins, les Robespierre étaient établis en Artois. L'un d'eux, Robert, épousa Catherine Cardevaque, veuve de l'argentier de Lens. Il en eut une nonxbreuse lignée qui s'essaima en Artois, à Carvin, Orgnies, Hames, Epinoy. Maximilien Robespierre {1694- 1762) fut avocat près le Conseil provincial et supérieur de l'Artois et se fixa à Arras. Il s'était composé des armes et portait d'azur à deux troncs noueux d'épines cantonnés de deux tourteaux. C'était un fervent adepte de la iMaçonnerie. Charles-Edouard Stuart en fit un. des chevaliers de son chapitre provincial d'Ecosse jacobite, qui gouvernait la loge « La Constance » (ij.
Son fils François, avocat pauvre et pauvre avocat, réussit à séduire Jacqueline Marguerite, fille d'un riche brasseur, Jacques- François Carraut. Le 2 janvier 1758, un mariage hâtif fut célébré, après une seule publication, pour réparer les suites trop manifestes de leurs relations secrètes.. Jacqueline accouchait, en effet, le 6 mai, de Maximilien- Marie-Isidore. Coup sur coup, elle eut Charlotte (8 février 1760), Henriette (28 décembre 1761) et Augustin (21 janvier. 1763). Le 7 juillet de l'année suivante, elle expirait à vingtneuf ans, en donnant naissance à un cinquième enfant mort-né. Le père cessa bientôt tout exercice de sa profession, végéta environ trois ans dans l'inaction, puis passa
(1) Mémoires de l'Académie d Arras, 3» série : La Jeunesse de Robespierre, par Paris.
en Belgique, après avoir emprunté à sa sœur Henriette 700 livres lo sols. Il ne devait plus revoir Arras.
Abandonnés ainsi, dès leur plus jeune âge, ballottés de parents pauvres en parents plus aisés, les jeunes Robespierre eurent une enfance obscure, Charlotte et Henriette vivant che; les vieilles tantes Robespierre, très pieuses et très dépenaillées, les garçons recueillis par le brasseur Carrant. Plus tard, les fillettes furent admises à la maison de charité des Manarres, gérée par un Jésuite. Les enfants pauvres y étaient entretenues et nourries pendant neuf ans et on leur apprenait à coudre, à faire de la dentelle, à lire et à écrire. Henriette mourut bientôt après sa sortie de ce couvent chez les tantes Robespierre qui, après la mort du brasseur, avaient recueilli Maximilien et Augustin. L'une d'elles, dans la vue d'assurer du pain aux pupilles dont elle se jugeait chargée en conscience, se détermina à épouser un vieux médecin dans l'aisance, le docteur Durut, qui s'engagea à recevoir Maximilien dans sa maison quand il aurait fini ses études. A force de sollicitations, en effet, les demoiselles Robespierre avaient obtenu de l'abbé de Saint- Waast une bourse pour leur neveu au collège Louis-le- Grand. Parmi ses condisciples d' Arras, Maximilien laissait la réputation d'un caractère détestable et d'une envie démesurée de dominer. Leurs parents ne le voyaient pas d'un meilleur œil. « J'ose espérer, monsieur, écrivait au préfet des études de Louis-le-Grand M^^ Mercier, bellesœur d'un chanoine d'Arras, qu'à toutes les bontés que vous avez déjà eues pour mon fils, vous voudrez bien ajouter celles de surveiller un peu ses sociétés, et surtout de lui interdire toute fréquentation avec le jeune Robespierre, qui, — soit dit entre nous, — • ne promet pas un bon sujet (i). » Fort heureusement pour Maximilien, il avait de
(Ij La Vie et les Crimes de Robespierre, surnomme le Tyran, depuis sa naissance jusqu'à sa mort, par M. Leblond de Neuvéglise, colonel d'infanterie lég-ère. Aupsbourg, 1795. Le véritable auteur de cet ouvrage est l'abbé Liévin Bonaventure Proyart.
meilleures recommandations. Ses tantes lui avaient assuré un protecteur en la personne de M. de La Roche, chanoine du chapitre de Notre-Dame-de- Paris qui était de leur parenté. Ce mentor vécut tout juste assez pour assurer les débuts scolaires du collégien, mais en dépit des fâcheuses nsinuations de M""" Mercier, Robespierre fut à Louis-le- Grand un élève distingué. En lyjS, quand il suivait le cours de rhétorique, il fut, au lendemain du sacre de Louis XVI, chargé de haranguer le nouveau souverain et de lui présenter, ainsi qu'à la reine, au nom de ses condisciples, une pièce de vers latins composés pour la circonstance. « Dépositaire des aumônes, que faisaient annuellement à Robespierre Tévêque et quelques chanoines d'Arras, raconte Tabbé Proyart, je l'avais fait habiller pour qu'il put se présenter décemment. Il me semble encore voir le jeune monarque et son épouse abaisser des regards de bonté sur le serpent qui rampait à ce moment à leurs pieds, chantant leurs vertus et présageant le règne de leur bonheur. » Le boursier de Saint-Waast, le protégé de l'évêque d'Arras, retrouva en d'autres circonstances l'utile protection de Uabbé Proyart. « Monsieur, lui écrivait-il le ii avril 1778, j'apprends que l'évêque d'Arras est à Paris et je désirerais bien de le voir, mais je n'ai point d'habit et je manque de plusieurs choses sans lesquelles je ne puis sortir. J'espère que vous voudrez bien vous donner la peine de venir lui e.xposer vous-même ma situation, afin d'obtenir de lui ce dont j'ai besoin pour paraître en sa présence. » Trois ans après, le 17 juillet 1781, Robespierre quittait le collège de Louis-le-Grand et le recueil des délibérations enregistre la décision suivante : « Sur le compte rendu de M. le Principal des talents de M. de Robespierre, boursier du collège d'Arras, lequel est sur le point de terminer son cours d'études, de sa bonne conduite pendant douze années et de ses succès dans le cours des classes, tant aux distributions d'université qu'au.x e.xamens de philosophie et de droit, le bureau a unanimement accordé au sieur de Robespierre une gratification
d'une soname de Goo livres, laquelle lui sera payée par M. le Grand Maître des deniers du collège d'Arras (i). »
Laissant là ses condisciples, Camille Desmoulins, Dupont du Tertre, Lebrun-Tondut, Fréron, Suleau, Desmarest et son frère Augustin qui avait à son tour obtenu une bourse , Robespierre s'installe à Arras comme avocat. Aussitôt, il fait deux parties de sa vie. D'abord il mène l'existence calme, grave , réfléchie, ennemie des plaisirs , d'un jeune maitre qui veut se faire sa place au barreau. En même temps, derrière le Robespierre guindé,
il laisse paraître le gai poète des Rosati. Il débute par un plaidoyer qui le pose immédiatement. Le sieur Viesery de Bois-Valée le charge de soutenir ses intérêts contre un jugement des échevins de Saint-Omerqui avait ordonné la destruction d'un paratonnerre élevé sur sa maison. Robes-
Robespieire à la Tribune.
Dessin anonyme. (Bibliothèque Nationale. Estampes.)
(Vi Mémoires de l'Acadéinie d'Arras, 3» série, 1809.
pierre triomphe et l'année qui suit l'affaire de Saint-Omer, il plaide pour Clémentine Deteuffe, accusée par Don Brogniart, de l'abbaye de Saint-Sauveur d'Anchin, d'avoir dérobé un sac de 2 000 louis dans l'abbaye où elle va de temps en temps travailler de son état de lingère. « Je suis innocente, s'écriait Clémentine Deteuffe. Cet homme se venge parce que je n'ai pas voulu céder à ses passions brutales. C'est un misérable! Justice! Justice! » Maximilien Robespierre fait acquitter Clémentine Deteuffe. Il ne se contente pas de cette victoire. Il publie sa plaidoirie, la répand à un très grand nombre d'exemplaires, et porte devant le Conseil d'Artois, une demande en dommages et intérêts qui est couronnée de succès (i). Dès lors, il ne faut pas s'étonner s'il se laisse absorber par son travail, s'il est distrait au point que, rentrant un jour dîner, trouvant le potage déjà servi avant que le couvert ne fût entièrement mis, il s'assied et, sans faire attention qu'il n'a point d'assiette devant lui, se sert une cuillerée de potage sUr la table. « Une autre fois, raconte Charlotte Robespierre, nous avions passé la soirée chez des amis, et nous revenions à notre demeure à une heure assez avancée. Mon frère, ne se rappelant plus qu'il m'accompagnait, double le pas, rentre seul à la maison, s'affuble de sa robe de chambre et se met au travail. Quand j'arrive à mon tour, il me demande d'un ton de surprise d'où je viens toute seule à cette heure. Il avait totalement oublié qu'il m'avait brusquement plantée au milieu de la rue pour rentrer précipitamment. Je lui rappelle alors cette circonstance, et nous rions ensemble de sa distraction (2). » Peutêtre ce soir-là composait-il le cantique maçonnique qu'il devait chanter à la Loge du Grand-Orient, la Fidélité
(1) Quérard. La France littéraire, VIII, 80, 523. — J. Lodieu. Maximilien Robespierre, 13.
(2) Charlolle Robespierre, Mémoires, 01-02.
MAXIMILIF.N ROBESPIERRE ^<J
d'Hesdin en Artois, sur Uair d'Un Tonnelier vieux et jaloux.
Fidèle à Dieu, fidèle au Roi
A sa patrie, à sa bergère,
Loyal au jeu, ferme au tournoi,
Plein d'indulgence pour son frère,
Tendre ami de l'Humanité,
Esclave de la \'e'rité.
C'est à ces traits que nous reconnaissons
Les véritables francs-maçons.
ou bien encore, il préparait sa réponse à Tabbé Herbet qui lui avait adressé ce diplôme de réception aux Rosati :
Vu qu'il existe un avocat Brillant de plus d'une manière, Que l'on nomme de Robespierre, ^'u que d'un esprit délicat Il a donné preuve très claire; Que très souvent il sait lâcher Mot sémillant, point satyrique.
Quelquefois décemment caustique, Et point ne saurait s'en fâcher.
\u, — la chose est facile à croire, — Qu'il sait chanter et rire et boire; Que parfois au sacré vallon Dans son loisir il se promène Et qu'au sommet de l'Hélicon Il pourrait s'élever sans peine, Nous les uniques Rosati Depuis la naissance du monde; Nous, de gaîté les mieux lotis Et qui rions de qui nous fronde, Nous qui, l'esprit toujours joyeux.
Savons dans une aimable orgie.
Ramener les siècles heureux De la badine poésie, A tous ceux qu'il appartiendra Français, Anglais et caetera Dans l'un et lautre hémisphère.
Savoir faisons que dans ce jour, Assemblés contre l'ordinaire Et chacun vidant à son tour Son godet, sa coupe ou son verre, Avons d'une unanime voix Elu le susdit pour confrère,
Et, dans le cours d'un certain mois, A certain jour, à certaine heure Il devra quitter sa demeure Et se rendre à nos bosquets; Parmi nous il prendra séance, Il aura sans peine audience Pour y chanter jolis couplets Qu'applaudissons même d'avance (i).
La Société anacréontique des Rosati, créée à Arras le 12 juin 1778, « dans un jardin bien fleuri, bien ombragé, bien champêtre, sous un berceau de troènes et d'acacias, que réfléchissait le ruisseau le plus pur », était moins qu'une Académie littéraire et plus qu'une réunion bachique. On y professait le culte littéraire de Chapelle, de Lafontaine, de Chaulieu. La cérémonie d'admission n'était ni grave, ni fatigante : « Vous cueillerez une rose, dit un des fondateurs, vous la respirerez trois fois, puis l'attacherez à votre boutonnière. Vous viderez d'un trait un verre de vin rosé à la santé de tous les Rosati présents et futurs, ensuite, vous embrasserez au nom de la Société une des personnes que vous aimez le mieux ; vous serez alors un vrai Rosati. »
Le lieu de séance des Rosati, le berceau des roses, était situé dans un des faubourgs sur les bords de la Scarpe. Le jour où il prit séance, Robespierre composa cette chanson improvisée en trois couplets :
Je vois l'épine avec la rose Dans les bouquets que vous m'offres, Et, lorsque vous me célébrez, Vos vers découragent ma prose. Tout ce qu'on m'a dit de charmant, Messieurs, a droit de me confondre.
La rose est votre compliment, L'épine est la loi d'y répondre, L'épine est la loi d'y répondre.
Dans cette fête si jolie Règne l'accord le plus parfait.
On ne fait pas mieu.v un couplet, On n'a pas de fleur mieux choisie.
(1) ItiUrmédiaire des chercheurs et des curieux. 25 novembre 1881 .
MAXIMILIEN ROBESPIERRF, 41
Moi seul j'accuse mes destins De ne m'y voir pas à ma place, Car la rose est dans nos jardins Ce que vos vers sont au Parnasse, Ce que vos vers sont au Parnasse.
A vos bontés, lorsque j'y pense, Ma foi, je ne vois pas d'excès.
Et le tableau de vos succès Affaiblit ma reconnaissance.
Pour de semblables jardiniers Le Sacrifice est peu de chose.
Quand on est si riche en lauriers On peut bien donner une rose, On peut bien donner une rose 'i).
Les Rosati continuèrent ainsi à fêter Vamour et le vin sous les pampres et les roses. Et, au milieu d'eux, Robespierre se montra chansonnier et poète si ualant que ses confrères le dépeignirent de la sorte :
Ah! redoublons d'attention.
Voici la voix de Robespierre.
Ce jeune émule d'Amphion Attendrirait une panthère.
L'austère Carnot, le futur organisateur de la victoire ne dédaigna pas de faire partie des Rosati. Et pendant que Marat composait des romans ou Saint-Just des pastorales, Lazare célébrait le retour du vieux soldat près de ses moutons, par ces rimes bucoliques :
Fuye:, tumuUueu.x désirs; Calme mes sens, tendre verdure; Je ne veux plus d'autres plaisirs Que ceux de la simple nature.
Venez, venez, jeunes bergers, Entourez-moi, jeunes bergères.
Suivons dans les riants vergers Les mœurs agrestes de nos pères !
(1) Les vers de Robespierre ont été réunis en une plaquette par M. Jean-Bernaid sous le litre de : ^Qiieli/ues poésies Je Rubespiene.
Ce fut par Carnot que Robespierre obtint une de ses premières causes. Il défendit devant les tribunaux d'Arras, pour des honoraires qui feraient sourire les avocats d'aujourd'hui, une servante des frères Carnot (i), que lui avait recommandée son collègue Rosati.
A la dernière réunion au berceau des roses, pendant l'été de 1787, le futur dictateur portait en ces termes un toast à ses confrères poètes :
La rose était pâle jadis Et moins chère à Zëphyre.
A la vive blancheur des lys Elle cédait l'empire; Mais un jour Bacchus Au sein de Vénus Prend la fille de Flore; La plongeant soudain Dans des flots de vin De pourpre il la colore.
On prétend qu'au sein de Cypris Deux, trois gouttes coulèrent Et que, dès lors, parmi les lys. Deux roses se formèrent.
Grâce à ces couleurs, La rose des fleurs Désormais fut la reine, Cypris, dans les cieux, Du plus froid des dieux Devint la Souveraine.
Amis, de ce discours usé Concluons qu'il faut boire ; Avec le bon ami Ruzé, Qui n'aimerait à boire; A l'ami Carnot, A Vaimable Cot, A l'instant je veux boire.
A vous cher Fosseux, De ce vin mousseux Je veux encore boire.
Fort heureusement, en d'autres occasions, Maximilien (1) Mémoires sur Carnot, f. l, p. !I7.
MAXiMiLirx ROP.rspir.RRi: 4.1
Robespierre composait de meilleurs vers. Quelques années plus tard, Suleau lui joua le mauvais tour de déterrer dans un vieux chansonnier des grâces pour le reproduire dans ses Actes des Apôtres, un madrigal asse^ précieux, adressé par lui à une dame d'Arras :
Crois-moi, jeune et belle Ophelie,
Quoi qu'en dise le monde et malgré ton miroir,
Contente d'être belle et de n'en rien savoir,
Garde toujours la modestie.
Sur le pouvoir de tes appas
Demeure toujours alarmée,
Tu n'en seras que mieux aimée
Si tu crains de ne l'être pas (i).
Ce madrigal est fort galant. Robespierre apporta toujours dans la vie privée une grande délicatesse de sentiments. Et Dubois de Fosseux,
Appui des malheureux, vengeur de l'innocence,
le correspondant de Babeuf et l'un des plus fervents parmi les Rosatis, ne put certainement qu'applaudir à ces jolies strophes :
A deux époques de la vie
L'homme prononce en bégayant
Deux mots dont la douce harmonie
Ont je ne sais quoi de touchant.
L'un est : « Maman! » l'autre : « Je t'aime! »
L'un est créé par un enfant.
Et Vautre arrive de lui-même
Du cœur aux lèvres d'un amant.
Quand le premier se fait entendre, Soudain une mère répond.
La jeune fille devient tendre Quand son cœur entend le second.
Ah! jeune Lise, prends bien garde.
Le mot : « J'aime » est plein de douceur. Et souvent tel qui le hasarde N'en connut jamais la valeur.
(1) Ces vers ont été attribués à Griffet de la Beaume, ncvr-ii du père Griffet; ils sont néa-nmoins authentiques. L'autographe a passé dans une vente en 1S56 [Bulletin du Bibliophile bel^e, 1856, p. 225).
Il faut une prudence extrême. Pour bien distinguer un amant.
Celui qui mieux dit : <<■ Je vous aime! » Est plus souvent celui qui ment.
Qui ne sent rien parle à merveille- Crains un amant rempli d'esprit, C'est ton cœur et non ton oreille Qui doit entendre ce qu'il dit.
Robespierre ne se contentait pas d'être poèce. Selon le mot de son camarade Fréron, il ambitionnait la gloire de l'homme de lettres. Les lauriers académiques le tentèrent. L'Académie de Metz couronna son discours contre les préjugés que dés.'<erse sur la famille entière l'infaniie d'une condamnation (i). Ailleurs, il obtint un accessit. Mais prix académiques et honoraires d'avocat étaient, en résumé, viande creuse. Le barreau ne l'avait mis en vedette que tout juste assez pour lui faire désirer son début sur une scène plus vaste. Les élections à l'Assemblée nationale lui parurent une occasion propice. Il était suffisamment connu par certains de ses plaidoyers tapageurs, pour être dès longtemps désigné aux suffrages. La difficulté, c'était le voyage et l'installation à Paris. On emprunta quelques louis et une malle à une amie de la famille et ces louis, ajoutés au produit de la réalisation de la petite rente, qui appartenait indivisément à son frère et à sa sœur comme à lui, permirent au nouveau député de s'équiper, de gagner Paris et d'y faire figure.
Quelle figure, on en jugera par la liste de ce que conte-
(1) C'est très probablement ce mémoire qui a créé la légende qui rattacbait Robespierre à la parenté de Damiens. M. Paris a fait justice de celte fable de l'invention des « Actes des Apôtres ».
Ne croyez pas que Robespierre
Comme on le dit, soit né de rien,
Car il appartient par sa mère
A feu Robert François Daniien
Qui pour son roi fut aussi très sévère. Au mépris du décret qui lui ravit ses droits, Robespierre, orgueilleux d'une source aussi belle,
Dans son écusson écartelle
Du grand oncle Robert-François.
naît la malle : un^habit de drap noir (il était râpé); un habit de velours ciselé noir (il avait été acheté à la friperie de Paris et.il était reteint) ; une veste de satin (assez bonne) ; une veste de rar de Saint-Maur (râpée) ; une culotte de velours noir sur coton; une culotte de drap noir; une culotte de serge sur soie (les trois étaient fort usées) ; six chemises, six cols, six mouchoirs de poche (dont la plus grande partie en bon état); trois paires de bas de soie (dont une presque neuve); deux paires de souliers (dont une de neufs) ; des vergettes pour les habits ; deux brosses à soulier; un sac à poudre avec sa houppe; un petit manteau noir; un petit chapeau à porter sous le bras; une robe d'avocat; plusieurs morceaux de différentes étoffes; une boîte avec soie, laines et aiguilles pour réparer; un paquet de papiers pour un procureur de Paris ; une quantité d'exemplaires de ses mémoires imprimés (i). Voilà ce qu'il emportait. A Arras, il ne laissait que sa famille, ses dettes et son titre, plus honorifique que productif, d'homme de fief de la salle épiscopale qui lui avait été octroyé en 1785 (2). Il débarqua tout d'abord hôtel du Renard, rue Sainte-Elisabeth. Mais bientôt, la médiocrité de ses ressources l'engagea à s'installer plutôt en meublé, et il se transporta rue de Saintonge, chez un nommé Imbault, auquel il payait assez irrégulièrement ses termes. Les poches vides, la garde-robe fripée, avec sa prononciation artésienne qui portait à rire, Robespierre eut fort peu de succès durant les premières séances de VAssemblée Nationale. Il semblait même si grotesque que. par opposition à Mirabeau, le lambeau de la Provence, on se prit à le surnommer la chandelle d'Arras. Un jour qu'il demandait la parole pour protester contre la fameuse formule : « Nous, Louis, par la grâce de Dieu, etc.. '< il débuta par cette phrase : « Peuple, voici la loi qu'on veut nous
(1) La Vie et les Crimes de Robespierre, par Leblond.
(2) Annuaire de la Société des amis des Lit-res pour ISSO. Communication Bégis.
imposer. » Un loustic méridional de la Droite interrompit en s'écriant : « Té! levons-nous, c'est un cantique! » (i). La nature d'ailleurs, n'avait rien fait pour lui, qui semblât le prédestiner aux succès de l'orateur. « Qu'on s'imagine, dit un contemporain, un homme assez petit, aux formes grêles, à la physionomie effilée, au front comprimé sur les deux côtés, comme une bête de proie, à la bouche longue, pâle et serrée, à la voi.x rauque dans le bas, fausse dans les tons élevés et qui se convertissait dans l'exaltation de la colère, en une espèce de glapissement assez semblable à celui des hyènes. Voilà Robespierre. Ce qui caractérise l'âme, le regard, c'est en lui, je ne sais quel trait pointu qui jaillit d'une prunelle fauve, entre deux paupières convulsivement rétractées et qui vous blesse en vous touchant. Vous devinez tout au plus, au frémissement nerveux qui parcourt ses membres palpitants, aux tics habituels qui tourmentent les muscles de la face, et qui leur prêtent spontanément l'expression du rire ou de la douleur, aux tressaillements de ses doigts qui jouent sur la planche de la tribune, comme sur les touches d'une épinette, que toute Tâme de cet homme est intéressée dans le sentiment qu'il veut communiquer et qu'à force de s'identifier avec la passion qui la domine, il peut devenir, de temps en temps, grand et imposant comme elle. » Ce portrait, tracé par un ennemi, révèle cependant ce qui fut la force de Robespierre. L'effort de volonté tendue tout entière à convaincre et à entraîner son auditeur qui constitua sa grande force d'action sur les masses, moins délicates et moins exigeantes que l'Assemblée où il débutait. « Son éloquence, dit un autre contemporain, n'était qu'un tissu de déclamations sans ordre, sans méthode et surtout sans conclusion. Nous étions obligés, chaque fois qu'il parlait, de lui demander à quoi il voulait en venir. Il se plaignait, il se lamentait, il gémissait sans cesse des malheurs de la patrie, et jamais il n'avait un remède à proposer... » « Les vagues généralités de
(1) G. Lenôtre, Paris Révolutionnaire, 10-11.
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ses prédications, dit à son tour Daunou, n aboutissaient pour l'ordinaire à aucune mesure, à aucun projet de loi. Il combattait tout, ne proposait rien, et ce secret de sa politique s'accordait heureusement avec l'impuissance de son esprit et la nullité de ses conceptions législatives. » S'il en faut croire Fréron, il ne se distingua tout d'abord à l'Assemblée Constituante que par une extrême difficulté de parler, quoiqu'il demandât souvent la parole, surtout aux séances du soir, alors qu'entraîné par les excitations de la journée, il se sentait plus en verve. D'ailleurs, presque toujours, on le forçait de se taire par des huées et des brouhahas. Ses gestes brutau.v, son attitude à la tribune, à la fois brusque et pesante, les afflux de bile dans son visage livide, les mouvements convulsifs de ses mains, de ses épaules, de son cou, ses rires forcés et sardoniques déplaisaient à l'Assemblée. Les inflexions aigres de sa voix frappaient désagréablement l'oreille ; il criait plutôt qu'il ne parlait. D'ailleurs son séjour trop court dans la capitale n'avait pu vaincre encore entièrement la dureté de son organe et l'accent de sa province transparaissait dans la prononciation de plusieurs mots. Quel que fut son insuccès, il s'opiniàtra à assiéger la tribune. Il s'y fit l'apôtre des idées égalitaires, alors même que l'avenir semblait promis aux rêveurs de fraternité et aux fanatiques de liberté. Seuls, les esprits sagaces devinèrent dès lors son jeu et en même temps sa puissance. L'un d'eux, un des plus grands orateurs de la Constituante, cette pépinière de gens éloquents, Barnave, a ainsi noté Robespierre : « Il cache son ambition et son pouvoir futur sous l'ennui qu'il nous inspire, mais il ne dit pas un mot qui ne forme un peuple sanguinaire, tout prêt à lui remettre la hache. » Mais qui donc, à l'Assemblée Nationale, parmi les grands talents qui encadraient Robespierre, eût songé à le craindre? « On ne craint point ce chafouin à la tribune, disait cependant Mirabeau, mais il serait dangereux si l'on buvait à côté de lui. » Dès les premières heures de la Révolution, le petit avocat
d'Arras s'était fait un plan, de conduite et avait adopté ce que les politiciens de nos jours appellent une plate-forme. Étroitement lié avec tous les meneurs de la démocratie parisienne, hommes du 14 juillet ou des journées d'octobre, les Grammont, les Osselin, les Momoro, les Ronsin, les Vincent, en contact quotidien avec ceux qui avaient alors la popularité, Santerre, Pétion, il établit son quartier général aux Jacobins. Dans ce bruyant état-major d'aboyeurs des groupes, il était incontestablement le plus honnête, le plus grave, la recrue dont on pouvait être le plus fier, l'orateur dont le nom devait le plus souvent retentir au milieu des éloges. Quelque temps, il partagea la gloire de Marat, et il en était venu à le jalouser. « Vous avez pris le parti de répéter si souvent mon nom avec le sien, écrivait-il plus tard à Vergniaud, que Von me prit au moins pour un accessoire de ce grand personnage, comme si je n'avais pas eu une existence propre... comme si mes concitoyens n'avaient pas pu me juger par mes propres actions tandis que Marat écrivait dans un souterrain (i) ». Lui. c'était à la tribune, en pleine lumière, qu'il travaillait à l'édifice de sa gloire. Quand il parlait à VAssemblée ou au club, il y attirait tout un auditoire de femmes fanatiques qui venait se délecter de sa voi.x aigre et de ses doctrines haineuses. Elles n'appartenaient pas toutes à la classe des futures tricoteuses. Outre M"^'^ Roland, alors son admiratrice passionnée, Robespierre s'était attiré les sympathies et Von dirait mieux, l'adoration de Mme de Chalabre. qui appartenait sans doute à la famille des financiers et qui possédait une fortune considérable. Dès le mois de février 1791, son patriotisme lui avait valu les éloges de Robespierre et, toute fière, elle lui écrivait pour le solliciter de s'associer au petit nombre d'amis qui fréquentaient son salon. « Si tous vos moments n'étaient pas consacrés au
(1) Les éléments de ce portrait de Robespierre à la Constituante sont principalement empruntés au remarquable ouvrage de feu d'Héricault : La Révolution de Thermidor.
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5o LF, 9 THERMIDOR
salut de notre chère patrie, je désirerais bien en causer avec vous, mais je crains de lui voler un temps si précieux. S'il était possible de concilier ce désir, vous me feriez beaucoup d'honneur et de plaisir. » Robespierre ne pouvait se refuser à une invitation aussi courtoise et quelques jours plus tard, il devint l'hôte de la maison de Ghalabre. Ses visites étaient trop peu fréquentes pour satisfaire les ardeurs de la chaude patriote qu'était devenue Mme de Ghalabre. Aussi lui prodiguait-elle ses billets. « Mon sang bouillonne. Je viens de lire avec encore plus d'indignation que de surprise, un projet de décret qui sans M. Rewbell eût passé dès aujourd'hui : l'établissement d'un tribunal prévôtal, un tribunal de sang contre les patriotes ! Buzot, Pétion, Robespierre, Grégoire se rallieront contre ce décret, mais hélas! je suis dans une inquiétude inexprimable. » Une autre fois, c'était un décret qui laisserait au Pouvoir exécutif la nomination des administrateurs du Trésor qui était le motif de sa consternation. « Ciel! oh! quelle iniquité! quelle dégradation de l'espèce humaine! et c'est l'or, ce vil métal ! qui rend les hommes stupides et féroces! Quel mépris des richesses ne doivent pas avoir les vrais patriotes! Trois députés seulement, et vous êtes de ce nombre, toujours au chemin de l'honneur, ont combattu l'infâme décret. Que vont dire les provinces? » Puis sa bile épanchée, elle priait Robespierre d'accepter à dîner chez elle et de la prévenir au moins deux jours à l'avance, afm qu'elle puisse avertir M. et Mme Bitaubé qui seraient charmés de se rencontrer avec lui (i). Un piquant récit de ce dîner nous a été conservé par l'auteur anonyme de la Vie de M. Robespierre (2). « La réunion était peu nombreuse, raconte-t-il, je trouvai, outre M. et Mme Bitaubé, Fréron, le camarade de collège de Robespierre, Vadier, dont la liaison avec le dieu de M^e de Ghalabre commençait et qui, plus tard, devait contribuer à sa chute, l'évêque
(1) Hamel. Histoire de Rnhespiene, I. 514.
(2) Page 110.
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de Bourges, Torné, qui a dû regretter bien amèrement, après cette époque, les liaisons qu'il eut avec le chef de la Montagne et Vamitié, l'admiration même qu'il lui témoigna, Ronsin, tour à tour général révolutionnaire et commissaire du Pouvoir exécutif. Camille Desmoulins était aussi au nombre des convives de M^e de Chalabre. Robespierre se fit attendre et arriva fort tard. Il n'avait pu, ditil, se refuser aux visites de plusieurs membres de sociétés patriotiques de sa province qui étaient venus le consulter sur leur organisation et quelques mesures importantes. Il glissa là-dessus avec une modestie affectée et je m'aperçus avec surprise que j'étais le seul qui ne fût pas sa dupe. Tout le monde autour de moi témoignait à Robespierre l'admiration la plus profonde et des sentiments qu'à cette époque une foule de ses collègues devaient inspirer bien plus que lui, car on n'avait pu encore juger de ses vues et les circonstances ne l'avait mis à même que de déployer une partie des talents dont il a fait preuve dans la suite... Les séances de nos assemblées législatives, aux époques les plus graves de notre histoire, ne furent jamais plus sérieuses que la réunion qui entourait la table de Mme de Chalabre. On y passa en revue les différents gouvernements depuis la Monarchie absolue jusqu'à la démocratie la plus complète. Et surtout, on y vérifia les titres à l'estime publique de tous les députés. Robespierre parla fort peu et le moindre de ses propos fut accueilli comme un oracle. M">ede Chalabre, Vadier et Ronsin témoignaient surtout une admiration qui, bien certainement, n'avait rien de simulé ni de contraint. Elle naissait de l'intime persuasion que Robespierre unissait aux connaissances les plus profondes, aux talents les plus transcendants, toutes les vertus qui peuvent orner le cœur de l'homme. Torné partageait cet avis-là.
« — Si j'étais député, disait-il, comme j'observerais vos traces pourles suivre fidèlement! Combienje serais heureux, si je pouvais mériter le nom de petit Robespierre, je le mérite, au reste, par la conformité de tous mes principes avec les vôtres.
« — Non, disait Mme de Chalabre, je ne trouve pas d'expression qui puisse rendre la surprise que m'a causée la lecture de votre dernier discours. Oui, vertueux Robespierre, vous seul pouvez sauver la France, vous seul pouvez lui servir de guide dans la route périlleuse et nouvelle où elle est engagée. »
Cependant, impassible et froid, Robespierre s'inclinait et répondait à peine à ces fades adulations. »
Généralement il respirait un encens moins alambiqué. Le public des Jacobins, idolâtre de son éloquence, exprimait avec moins de finesse son admiration. « Mais, dès ce temps-là, obscur à l'Assemblée, il est très actif et très dangereux dans les clubs, et par la correspondance avec les départements, » dira Malouet.
Le moment de son installation chez les Duplay marque le changement de terrain de sa popularité. Une occasion lui permet de faire expier d'un seul coup à ces Constituants qui l'ont méprisé et maltraité les mauvais procédés qu'il estime qu'ils ont eus à son égard. Le Jacobin tout-puissant dans la salle de la rue Saint-Honoré, devient à cette heure, si dédaigné qu'il fût la veille, le maître de l'Assemblée. Son discours sur la réélection des membres de l'Assemblée Nationale à l'Assemblée Législative, très sec, très ferme et très adroit, contraint les Constituants à se suicider politiquement en se refusant l'accès de la nouvelle Chambre. C'est un coup de tactique d'une extrême habileté. Robespierre nettoie sa route en écartant de la carrière politique pendant l'espace d'une législature, tous ces modérés qui ont apaisé leur première fougue pendant la trop longue carrière de la Constituante. Il sent bien que presque aucun d'entre eux ne reviendra, car une législature, ce peut être et l'usure d'une Constitution qu'ils ont votée et la démonétisation de ceux qui, jusque là ont siégé à côté de lui. Cette démonétisation, il ne la craint pas pour son compte, parce qu'il n'est pas un modéré, mais un violent à froid d'une part, et de l'autre, parce que son tremplin n'a jamais été la tribune de l'Assemblée qui va lui être fermée,
mais la tribune des Jacobins qui lui restera toujours ouverte. Que des novices ignorants de la vie politique viennent siéger à la Législature, il y voit tout profit, car il lui sera bien plus facile d'influencer leurs décisions du dehors, quil ne lui serait possible d'avoir une action aussi directe sur la ligne politique de ceux qui ont débuté avec lui dans la carrière et qui y ont tout appris, sauf à le considérer à la valeur qu'il s'attribue.
A côté de son influence prépondérante sur les clubs, il s'est conservé un autre terrain où il croit briller.^ Peut-être est-ce sa jalousie pour Marat, qui le porte à lui disputer une arène où il passe pour maitre ? En créant le Défenseur de la Constitution, Robespierre s'improvise journaliste. Sans renoncer à son domaine des Jacobins, il veut se ménager en cas de mécompte un rapprochement possible avec les régions gouvernementales. Dans sa carrière, c'est une erreur, dans laquelle il ne persévérera pas, que son. loyalisme constitutionnel. Peut-ô^re, comme l'a révélé Harmand de la Meuse, a-t-il un moment caressé le rêve d'être chargé de l'éducation du Dauphin, combinaison qui échoue par suite de l'opposition formelle de la Reine ; peut-être aussi a-t-il estimé qu'un peuple d'atavisme monarchique ne peut aller sans éducation préalable à la République. Peut-être, encore, n'a-t-il choisi le terrain constitutionnel que parce que la thèse républicaine était le domaine de Brissot, la thèse orléaniste celui de Danton, et qu'il avait en Marat un concurrent qui monopolisait en quelque sorte la théorie démagogique. Il est vrai que cette erreur, il la reniera plus tard comme un homme à qui rien ne coûte, pour regagner le temps perdu. Ce jour-là, il qualifiera de monstrueuse la Constitution de 1791, et écrira cyniquement qu'elle n'a été défendue que par des ambitieux. Heureusement pour lui, son loyalisme constitutionnel n'a été qu'une crise passagère, et son attitude aux Jacobins lui permettra de soutenir qu'il ne s'est fait royaliste en apparence que pour mieux préparer la chute d'un gouvernement qu'il abhorrait. D'ailleurs, dès les premiers
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mois de son évolution, il a, été soutenu et défendu par le souvenir des services qu'il a rendus au parti patriote. Le 27 septembre 1791, Mme Roland lui écrit : « Du fond de ma retraite, j'apprendrai avec joie la suite de vos succès, j'appelle ainsi vos soins pour le triomphe de la justice, car la publication des vérités qui intéressent la félicité publique est toujours un succès pour la bonne cause (i). » Il ne faut pas oublier en effet que le Défenseur de la Constitution n'a pas seulement pour programme la défense de celle-ci, maiscncoreetsurtoutlasurveillancedupouvoir.* M. Roland, continue la correspondante, vient de me rejoindre, fatigué, attristé de l'inconséquence et de la légèreté des Parisiens. Nous allons ensemble suivre nos travaux champêtres, entremêlés de quelques occupations de cabinet et chercher dans la pratique des vertus privées, un adoucissement aux malheurs publics, s'il nous est réservé d'être témoins de ceuxque peuvent faire une cour perfide et des scélérats ambitieux. » A Arras, où il se rend le mois suivant, Robespierre reçoit les ovations générales, et voici en quels termes en rend compte un journal du temps : « Le 14 de ce mois, est arrivé à Arras, vers les huit heures du soir, le législateur incorruptible (2). Malgré toutes ses précautions pour cacher l'heure de son retour, il ne put échapper cette fois à la reconnaissance publique. Un peuple immense l'attendait dans les faubourgs, à l'entrée de la ville. La voiture paraît, escortée d'une douzaine de volontaires parisiens à cheval. Les cris de : « Vive la Nation, Robespierre et Pétion! » se font entendre de toutes parts ; c'est à qui verra, touchera, embrassera le plus intrépide défenseur de la liberté. A peine l'orateur chargé de lui exprimer les sentiments de
(1) Charlotte Robespierre. Mémoires.
(2) Le mot date de lu dernière séance de l'Assemblée Constituante. Lorsque le président Thouret eut proclamé ijue l'Assemblée avait terminé sa mission, le peuple porta en triomphe Robespierre et Pétion en criant : « Voilà les vrais amis du peuple! les législateurs incorruptibles. » Au salon d'automne de 1791, on remarqua un portrait de Robespierre avec cette mention « Vlncoriupiible ».
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ses concitoyens peut-il saisir un instant de silence. L'illustre ex-député se voit contraint par ceux qui l'entourent de descendre et de recevoir au milieu des applaudissements deux couronnes civiques, l'une pour lui, l'autre pour son ami de Chartres. Déjà toutes les routes par lesquelles il doit passer sont illuminées ; la foule augmente de plus en plus. Cen'estqu'aprèsune heure de combat que le modeste Robespierre peut regagner son logis et se dérober à sa gloire. » Un an plus tard, sa situation a bien changé. A Arras, les relations de sa famille ont rompu avec lui. Ses amis d'autrefois lui tournent le dos. Dubois de Fosseux que, lors de son voyage après la clôture de la Constituante, il a pris la peine d'aller voir à sept lieues d' Arras, trop courtois pour lui fermer sa porte, lui a fait un accueil de glace. Sa province lui échappe. Non seulement il ne peut songer à se faire élire à Arras, où il est loin d'avoir gagné du terrain pendant le règne de la Législative, mais la candidature de son frère rencontre de redoutables concurrences locales. Un instant, on croit en triompher. « Courage, mon cher ami, lui écrit Joseph Lebon, le 28 août, nous sommes au comble de nos vœux. Si tu appuies fortement ta pétition des commissaires, quel que doive être le succès de notre corps électoral, ton frère, alors, sera nommé d'emblée, sinon je crains toujours que la rage de nos ennemis ne l'éloigné à force de calomnies. Nous nous remuons comme des diables pour déjouer des millions de manœuvres dont il est inutile de l'instruire pour le moment, mais qui te pénétreront d'indignation lorsque nous pourrons te les apprendre à loisir. La f.... Assemblée Nationale actuelle nous taille un ouvrage immense et péril leux. J'ignore comment les choses tourneront. Adieu. » (1]. Elles tournèrent fort mal. Augustin Robespierre dut renoncer à toute candidature à Arras. Heureusement, Paris demeurait inébranlablement acquis à Ma.ximilien. Dans la vague de son succès, il emporta l'élection de son frère
^1) Courtois. Papiers de Robespierre, III, 25ô.
qui, le 17 septembre, fut élu le dix-neuvième sur la liste.
Quand se réunit la Convention, certes M aximilien n'avait pas cessé d'être V Incorruptible, mais, il faut bien le dire, ni au 10 août, ni pendant les massacres de septembre, il n'avait joué un rôle propre à l'imposer à l'attention des masses et les vrais maîtres de la Convention, c'était les Dantonistes ou les Girondins. Lors de la première élection présidentielle, dans la nuit du 20 au 21 septembre, il n'obtint que six ou sept voi.x.
Isolé, muet à sa place, d'apparence intimidé, sans doute on le regarde beaucoup, mais ces regards, il pourrait bien les prendre pour des insultes. Incontestablement les tribunes sont pour lui, bien qu'il ne soit pas le maître unique de la populace. Derechef, il va faire sa route et, de même qu'entré obscur à la Constituante, il en est sorti après un coup d'éclat, il va s'adonner à la tâche difficile d'effriter lentement l'autorité de ses compagnons et de ses rivaux de pouvoir, barrant la route à tous les nouveaux venus et s'appliquant à ne rien négligerpour conserver, pour augmenter, pour décupler la toute-puissance de son action sur la masse populaire parisienne. Sa force, ce seront les divisions de ses adversaires ou de ses rivaux. Nul n'est un si habile niveleur que lui.
.Jamais il n'aperçut un émule sans se promettre de l'écraser un jour. « Tous ceux, a dit Daunou, que les regards publias avaient distingués, étaient à ses yeux des rivaux. » Dans sa pensée vindicative, confondant avec l'intérêt du peuple lésé, toute blessure faite à son irritable orgueil, il voulut rester seul, avec ceux qu'il jugeait incapables de l'humilier, soit parce qu'il les jugeait nuls, soit parce qu''il vo'yait en eu.x des séides. « Le lendemain de l'assassinat de Marat, rapporte Courtois, il disait dans les couloirs de la Convention en guise d'oraison funèbre : « Marat a fait bien des bêtises, il était temps qu'il « finit ». Et c'est sans doute parce que Danton et Desmoulins ne finissaient pas assez vite qu'il délégua le soin de les frapper à son élève et son disciple, Saint-Just.
Robespierre et ses Amis.
joRS de ses premières séances, la Convention comptait 749 membres, La Montagne n'y disposait que d'une centaine de voix, tandis que les républicains de gouvernement en avaient i5o. Les débris du parti constitutionnel formaient le troisième groupe. Là siégeaient un grand nombre de modérés, royalistes honteux, conservateurs peureux, sur qui les menaces et les hurlements de La Montagne produisaient un effet de paralysie. Enfin, au centre et sur les bas gradins de droite et de gauche, s'étaient assis une masse d'indécis, déguisant leur timidité de l'euphémisme d'indépendance. C'est ce qu'on a appelé, tour à tour, le Marais, la Plaine ou le Ventre.
La Montagne, unie pour l'œuvre de démolition, se trouvait déjà en dissension intestine à l'état latent et l'on aurait pu distinguer les aspirations des députés qui y siégeaient d'après leur origine politique, suivant qu'ils y avaient été portés par la poussée des Jacobins ou par celle des Cordeliers. C'étaient en effet, ces deux Sociétés populaires, dominant la démagogie parisienne, qui devaient s'entrechoquer, aussitôt que la Montagne aurait terrassé l'ennemi commun, le groupe de républicains de principe, de libéraux à rêves oligarchiques, auxquels la supériorité des hommes que la Gironde avait envoyés à la Convention, imposa le nom de Girondins. Tout d'abord, sans acception de personnes, la Montagne manœuvra avec une unité et une discipline admirables. Robespierre, comme Danton, n'étaient-ils pas alors des hommes d'opposition qui
devaient conquérir le pouvoir sur la ruine des espérances des amis de Roland et de ce qu'on appelait la cabale à Brissot? La Montagne n'avait alors qu'une âme. Désunie elle eût succombé. Elle lia partie, d'octobre 1792 jusqu'au procès de Marie-Antoinette.
La guerre s'engagea dès le 29 octobre 1792. Ce jour-là, on lut à la tribune, une lettre de Fournier l'Américain, le chef des assassins des prisonniers de Versailles. Dans cette lettre, Fournier disait qu'il fallait compléter l'œuvre du 2 septembre, en exterminant Vergniaud, Roland, Guadet, Lasource, Barbaroux et Brissot. Il ajoutait que Robespierre seul était capable de sauver la patrie. Ces déclarations excitèrent les indignations girondines. Se sentant atteint, Robespierre vint se lamenter à la tribune, protestant qu'on voulait l'opprimer et défiant qu'on osât l'accuser en face. Ce fut le signal des interpellations directes. A la fois, Louvet, Rebecqui, Barbaroux, demandèrent la parole. « Je t'accuse, s'écria Louvet, d'avoir longtemps calomnié les plus purs patriotes et dans les journées de septembre où tes calomnies étaient de véritables proscriptions. Robespierre, je t'accuse d'avoir, autant qu'il était en toi, méconnu, persécuté, avili les Représentants de la Nation. Je t'accuse de fêtre continuellement produit comme un objet d'idolâtrie; d'avoir souffert que devant toi on te désignât comme le seul homme vertueux en France qui put sauver le peuple, et de l'avoir fait entendre toi-même. Je t'accuse d'avoir tyrannisé par tous les moyens d'intrigue et d'effroi l'Assemblée électorale. Je t'accuse, enfin, d'avoir évidemment marché au pouvoir suprême. »
Robespierre feignit de sourire de ces attaques. Le sourire était plus commode que la réponse, mais six jours après, il montait à son tour à la tribune pour demander « où étaient ses armées et ses trésors pour arriver à la dictature ».
Cette tactique, Robespierre y resta toujours fidèle. (Quelle que fût l'attaque qu'il eût à repousser, il se bornait à nier et il dénonçait au lieu de se disculper. Les Girondins, semblait-il dire, ont la prétention de m'opprimer. On
ROBESPIERRE ET SES AMIS bij
prétend que je n'ai rien fait pour arrêter les massacres de septembre. M'appartenait-il d'arrêter la justice du peuple? Les magistrats pouvaient-ils arrêter le peuple? Quant à des explications sur le fond, il n'en fournit aucune. Victime innocente, agneau, martyr, il s'en tint à proclamer la sainteté, l'infaillibilité du peuple. Il affirma qu' « exterminer les ennemis du peuple, c'est toute la justice, toute la vertu, toute la civilisation, toute l'humanité ». « Tout ce qui n'est pas l'ami dévoué, enthousiaste, exclusif du peuple, devait être supprimé. » o Juger le roi », il n'en pouvait être question, il s'agissait de le « supprimer ». Et toujours revenait comme le leitmotiv, encadré par les flatteries les plus caressantes à l'égard du prolétariat parisien, cette affirmation qu'il était calomnié parce qu'il était « le plus -élé défenseur de la liberté », parce qu'il avait a tout prévu, tout dénoncé », qu'en un mot, on voulait le « martyriser pour le peuple ». A quelque temps de là, à la tribune des Jacobins, persuadant à ses auditeurs qu'il était sans cesse menacé par le couteau des assassins, parce qu'il était l'homme important de la République, l'homme unique, l'homme nécessaire, il finit par s'écrier : « Je demande à être assassiné par Roland (i). » Les passions étaient portées à un diapason tel, qu'aussi bien orateur qu'auditeurs étaient sincères dans la mise en jeu de cette terreur oratoire. Le patriote parisien s'habituait à considérer Maximilien com.me son émanation directe, son émanation la plus pure, le symbole de ses enthousiasmes et de ses dévouements, la quintessence d'intelligence qui devait et pouvait veiller sur le salut de la République. « Jouets des diverses factions, dit un contemporain, les patriotes semblaient oublier leurs maux dès qu'on leur parlait des vertus de Robespierre (2). » Les merveilles
(1) Journal des débats du Club des Jucobins, n" 3l!'J. — Aulavd. — La Société des Jacobins, IV, .'jT'i.
(2) Vie secrète, politique et curieuse de Maric-Joscph-Maxiniilien Robespierre, p. y.
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d'éloquence de la Gironde, le i^'énie de ses orateurs, le talent de ses journalistes ne pouvaient rien contre Flncorruptible. Vainement, Brissot écrivait : « Robespierre ne veut que des applaudissements ; il doit donc toujours flagorner le peuple des tribunes. Robespierre a peur, il aura donc toujours devant les yeux des poignards. Robespierre craint la raison; il parlera donc toujours aux passions. Il est profond en perversité; il parlera donc toujours de la perversité des autres. Il ne cesse de calomnier ses ennemis ; il déclamera donc éternellement contre la calomnie (l). » Ces phrases trop bien balancées, ces catilinaires trop littéraires, n'avaient aucune action sur la foule. Elle ne les comprenait pas; elles ne lui disaient rien. Il n'en était pas de même quand l'ennemi des Girondins s'abandonnait à sa fureur contre ces hommes de la majorité qui avaient l'insolence d'écouter et de suivre d'autres guides que lui et ceux qui siégeaient sur la sainte Montagne : « Les Conventionnels, ce sont les petits tyrans de la République. Ils sont des êtres pleins d'une profonde perversité qui rallient à eux les riches, les fonctionnaires publics, qui ont le trésor public à leur disposition, pour séduire et égorger le peuple (2). » Voilà avec quels appels entendus de tous, Robespierre, suivi de gré ou de force, par toute la Montagne, enrégimenta tous ceu.x qui devaient au 3i mai, venir peser sur la Convention et obtenir d'elle la mise en arrestation des députés girondins.
Parmi ceux qu'il enrégimenta et qui devaient s'associer à sa cause jusqu'au dernier jour, deux noms sont en vedette : Couthon et Saint-Just.
Le premier était un avocat- auvergnat, né avec un caractère doux et aimable, un esprit juste et facile, et qui, jusque vers ijqS, avait parmi ses collègues du barreau une réputation de bonté et d'aménité. « Il se distinguait, rapporte Barante, par sa douceur, la politesse de ses
(1) Le Patriote Français, 29 décembre 1792.
(2) Aulard. La Société des Jacobins.