‹ Le 9 Thermider; d'après les document a d'archives et les mémoiresChapitre 9 sur 22 · ROBESPIERRE ET SES AMIS ' 'J'J · texte numérisé non relu

ROBESPIERRE ET SES AMIS ' 'J'J

suffisaient pour entretenir la popularité des deux chefs de groupe. L'émotion même qu'avait causée l'attentat excita le mécontentement des membres indemnes du Comité. La maison Duplay fut assiégée de délégations qui venaient assurer Robespierre de leur sollicitude et de leur dévouement. Les sections, les villes des départements les plus éloignés, les Sociétés populaires les plus obscures multipliaient les adresses de félicitations. Deux jours après l'attentat, le G prairial, le triumvir se présentait aux Jacobins et préludait au discours qu'il devait prononcer le lendemain à la Convention. Dans les deux discours qu'il prononçait successivement, il se posait en victime qui s'offre en holocauste au poignard des tyrans. « Ils ont cru, s'écriait-il, qu'il suffit d'assassiner ceux à qui vous avez spécialehient confié le soin de veiller pour le salut de la République. Réjouissons-nous et rendons grâces au ciel puisque nous avons asser bien servi notre patrie, pour avoir été jugé digne des poignards de la tyrannie. Il est donc pour nous de glorieux dangers à courir. Le séjour de la cité en offre au moins autant que le champ de bataille. Nous n'avons rien à envier à nos braves frères d'armes. » Puis Robespierre, sur un mode mélancolique et menaçant à la fois, faisait en quelque sorte ses adieux à la vie :

« Je ne tiens plus à une vie passagère Je me sens mieux

disposé à attaquer les scélérats, je leur laisserai du moins un testament qui fera frémir les tyrans et leurs complices. Je révélerai des secrets redoutables, qu'une prudence

pusillanime aurait pu me déterminer à voiler En disant

ces choses, j'aiguise contre moi des poignards J'ai assez

vécu Vous nous avez placé à l'avant-garde pour soutenir

le premier effort des ennemis de la liberté, nous mériterons cet honneur et nous vous tracerons, de notre sang, la route de l'immortalité. » Les révélations annoncées par Robespierre ne se figurèrent pas dans le rapport que Saint- Just rédigea et dans celui par lequel le compléta Élie Lacoste, mais on trouva 53 complices à Cécile Renaud, et les malheureux qu'on incarcéra sous ce prétexte, souvent

étrangers les uns aux autres, furent menés au supplice vêtus de chemises rouges, pour bien convaincre les foules qu'ils étaient tous des parricides assassins des Pères de la Patrie.

La conspiration de l'Étranger fraya la route aux autres combinaisons connues sous le nom 'de conspirations des prisons, dont les hécatombes vidèrent les cachots de leur trop-plein aux fournées de Messidor. Vainement Robespierre, durant cette période, cessa-t-il de paraître au Comité, c'est à lui, c'est à son système de gouvernement, que l'opinion ptiblique les attribua. Silencieuse et comme écrasée par la peur, cette opinion qui ignorait sa force, attendait dans l'inertie l'heure où, en se prononçant entre ,les rivaux qui devaient décider du sort de tous, elle se donnerait des maîtres nouveaux ou adhérerait une fois de plus aux maîtres anciens. A la Convention, Courtois raconte qu'à cette séance dans laquelle Robespiere fit une sortie, d'une ironie féroce, contre les Dantonistes immolés à sa haine, il avait auprès de lui un inconnu qui applaudissait de toutes ses forces. « Je crus, dit-il, démêler dans ses applaudissements quelque chose qui n'était pas sincère et je lui montrai par un sourire que je n'étais pas dupe de son rôle. Il s'approcha alors de mon oreille, et me dit à voix basse : — Dùt-il m'en coûter la paire de gants avec laquelle j'applaudis (et il me montrait ses mains nues), je la sacrifierais volontiers si l'on me garantissait à ce prix la chute du monstre qui occupe actuellement la tribune. — Je lui dis de se contenir. Ses yeux se mouillèrent de larmes, il me serra la main et il s'enfuit. « C'étaient là des soldats qui n'attendaient qu'un chef et qu'une occasion. Ils n'étaient ni plus ni moins courageu.x que ceu.x qui devaient les mener à la bataille, mais personne ne hasardait le premier mouvement, parce qu'il fallait pour le hasarder que le péril fût plus grand à agir qu'à demeurer inerte.

Les Thermidoriens.

"f.st le 20 Prairial, jour de la fête de l'Être Suprême, triomphejde la politique de Robespierre, qui, président de la Convention pour la dernière quinraine de Prairial, devait marcher au premier rang, parmi le cortège officiel, que les premiers mécontentements s'accusèrent et eurent le courage de s'énoncer publiquement.

Toute la France était dans l'attente de ce jour. Le soleil se leva radieux. Les filles de Duplay se vêtirent de blanc. Éléonore composa de sa main le bouquet mélangé d'épis et de fleurs, que Robespierre devait offrir à l'Être suprême (i). Il était vêtu d'un habit bleu violet tel que le portaient jadis les rois, quand ils étaient en deuil. Ses cheveux poudrés, alors que tous avaient renoncé à la poudre, tranchaient au milieu de ses collègues. Le matin, il se rendit à la salle de la Liberté et là, rencontrant Vilate, juré au Tribunal Révolutionnaire, il accepta de déjeuner avec lui. Vilate avait obtenu, comme Couthon,par l'influence de Robespierre et de Barère, à qui il servait d'espion, un petit appartement au Pavillon de Flore. Des fenêtres, on dominait les Tuileries. Robespierre mangea peu et passa presque tout le temps à admirer le concours immense de citoyens et de citoyennes, qui avaient envahi le jardin. Tous les visages étaient gais. Les femmes élégamment parées se pressaient dans les allées. C'était une ivresse de fête. « Voilà, s'écria Robespierre, la plus intéressante

(1) Esquiros. Histoire des Monta^ards.

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portion de l'humanité ! L'univers est ici rassemblé, ô nature ! que ta puissance est sublime et délicieuse ! Comme les Tyrans doivent pâlir à l'idée de cette fête (i)! Dans son enthousiasme, le triumvir oubliait l'heure. Il se faisait attendre comme un roi. Les huissiers couraient de tous côtés, en quête du Président de la Convention. Les députés et le peuple s'impatientaient. Groupés dans le Grand Salon du Pavillon de l'Horloge, les Conventionnels, sur une salve d'artillerie, à midi sonnant, s'étaient rangés sur les hauts gradins de l'amphithéâtre élevé contre le pavillon. En bas, un orchestre de huit cents musiciens, chanteurs et chanteuses du théâtre Feydeau, de l'Opéra et du Conservatoire, attendaient le signal pour débuter. Quand Robespierre songea enfin à quitter Vilate, il était midi et demi (2). Il parut, au milieu des applaudissements et des ovations. Seul, il monta sur une tribune élevée au centre de l'amphithéâtre et salua dans un premier discours « le jour à jamais fortuné que le peuple français consacrait à l'Être Suprême ». Puis, les chœurs de musique s'élevèrent. C'étaient les vieillards et les adolescents :

Dieu puissant, d'un peuple intrépide

C'est toi qui défends les remparts;

La victoire a, d'un vol rapide,

Accompagné nos étendards.

Les Alpes et les Pyrénées

Des rois ont vu tomber l'orgueil;

Au nord, nos champs sont les cercueils

De leurs phalanges consternées.

Avant de déposer nos glaives triomphants,

Jurons d'anéantir le Crime et les Tyrans f

Puis le chœur des femmes reprenait :

Entends les vierges et les mères, Auteur de la fécondité!

Nos époux, nos enfants, nos pères Combattent pour la Liberté!

(1) Villate. Causes secrèir-s fie la Hei-olulion île Thermidor.

(2) D Héricault. La Révolution de Tlierinidor. p. 209 et siiiv.

Et si quelque main criminelle Terminait des destins si beaux, Leurs fils viendront sur leurs tombeaux Venger la cendre paternelle.

Et le chœur de reprendre :

Avant de déposer vos glaives triomphants, Jurez d'anéantir les crimes et les Tyrans (i).

L'hymne terminé, les Conventionnels descendirent dans le jardin. Robespierre se plaça à la tête de ses collègues, les précédant de quelques pas, comme un roi qui marche devant la troupe de ses courtisans. « Cette affectation orgueilleuse d'être le premier parmi des députés tous égaux, déplut » remarque Barère. Robespierre avait un air de vanité satisfaite, à la fois insolent et impérieux. « Pour moi, dit pourtant Baudot, je suis porté à croire que c'est la haine qu'on portait à Robespierre qui détermina cette séparation. En effet, les anciens partisans de la Gironde ne pouvaient point lui servir d'acolytes. Les indifférents ne pouvaient point approcher le monstre de trop près. Les Montagnards avaient en horreur la cérémonie et le pontife. Il ne faut pas croire qu'il y eut beaucoup d'encens pour le dieu du jour. J'entendis beaucoup d'imprécations prononcées assez haut pour parvenir jusqu'aux oreilles du sacrificateur. Il n'y avait point entre Robespierre et moi plus de huit personnes de file. J'ai entendu toutes les imprécations ; elles partaient de Thirion, de Montaut, de Ruamps, et surtout de Lecointre de Versailles qui appela plus de vingt fois Robespierre : « Dictateur! Tyran! et menaça de le tuer. Il faut remarquer que ces injures étaient adressées au dictateur et non point du tout à l'Être suprême. Lecointre et les autres croyaient que Robespierre avait proposé cette idée pour établir sur le droit divin le pouvoir qu'il voulait usur-

(1) Lamartine. Histoire des Girondins, liv. VI, p. 57.

per(i}. » Robespierre avait profondément ressenti les hostilités qui grondaient autour de lui. Partie du reste de la fête ne donna pas ce qu'on en avait attendu. D'après le programme. le Président de la Convention devait près du premier bassin des Tuileries, mettre le feu à un groupe de grandeur naturelle représentant l'Athéisme trônant au milieu des Vices, à côté de la Folie et menacé par la Sagesse. L'Athéisme résista au feu ainsi que la Folie, la Sagesse seule fuma longuement ce qui fut une occasion de brocards. Dans la marche au Champ de Mars, un nouvel hymne amena aussi les murmures de la foule. Quelques spectateurs se montraient rétifs à l'enthousiasme des masses. L'auteur du Jeune Anacharsis, l'ex-abbé, aujourd'hui citoyen Barthélémy, dit, avec une bonhomie narquoise, à l'oreille de Courtois qui marchait près de lui : <- Hé ! sans M. de Robespierre, nous ne saurions pas qu'il y a un Dieu et que l'âme est immortelle I2). » La Maillard, qui avait dû chanter malgré elle avec Lais et d'autres artistes de l'Opéra, trépignait de colère (3), et, quand cinquante coups de canon annoncèrent que la fête était terminée, tandis que le bon peuple se gargarisait du cri de « Vive la Liberté ! » Robespierre et la famille Duplay reprirent, avec cette vague tristesse des retours de fête, le chemin de la rue Saint-Honoré. Ce n'était plus l'enthousiasme du matin, l'enivrement de Robespierre avait fait place à la tristesse.

« Je sais bien, dit-il en regardant ses hôtes, le sort qui m'est réservé, vous ne me verrez plus longtemps. Je n'aurai point la consolation d'assister au règne de mes idées. Je

(1) Baudot. Notes historiques. — Dans son rapport. Courtois (p. 35) a écrit : 0 J'aime à me rappeler Lecointre le jour de la fête de l'Etre Suprême, disant à Robespierre sur la tribune, où il se croyait au sein même de la gloire : « J aime la morale de ton discours; quant à toi, je ne t'estime guère! » Ce qui pensa lui être funeste, grâce à la lâcheté de quelques personnes qui entouraient le dictateur.

(2) Courtois. Rapport, p. 48.

(3) D'Héricault. La Révolution de Thermidor, p. 214.

^4 Lt: M THERMIDOR

VOUS laisse ma mémoire à défendre. La mort que je vais bientôt subir n'est point un mal. La naort, c'est le commencement de l'immortalité. » Et, dans un morne silence, on se sépara pour la nuit (i).

Robespierre avait promis, en reprenant ses travaux, le lendemain, de frapper avec une nouvelle ardeur sur tous les ennemis de la Patrie. En effet, dès le 19 Prairial, au témoignage de Fouquier-Tinville, le président du Tribunal révolutionnaire Dumas parlait en chambre du Conseil d'une nouvelle loi qui réduirait à sept et à neuf par séance le nombre des Jurés. Convaincu que cette réduction ferait perdre au Tribunal la confiance publique, iFouquier protesta tant au Comité de Salut public qu'au Comité de Sûreté Générale, contre la suppression des interrogatoires, des déclarations par écrit et des défenseurs officieux. Au Comité de Salut public, Billaud, Collot, Prieur, Barère, Carnot, répondirent que cela ne les regardait pas, que Robespierre seul était chargé de ce travail. Au Comité de Sûreté Générale, tous ceux qu'il vit lui déclarèrent qu'une pareille loi n'était pas dans le cas d'être adoptée (2). Le lendemain. Couthon lisait à la tribune un rapport sur les moyens d'accélérer les jugements du Tribunal Révolutionnaire, institué non pas dans l'intérêt des individus, mais de la Patrie, avec la mission d'anéantir les ennemis delà Révolution. Ruamps et Lecointre protestèrent, mais sur Uintervention de Barère et de Robespierre, la loi fut votée. Ce fut le signal d'une violente scène entre Billaud et l'Incorruptible, le 23 Prairial au Comité de Salut public. Les cris furent tels que sur les terrasses des Tuileries, des promeneurs s'assemblèrent pour écouter et que le Comité monta à l'étage supérieur du Pavillon de Flore, pour pouvoir se quereller en paix à l'écart des oreilles .indiscrètes. « Tu veux pouvoir guillotiner la Convention Nationale, rugissait Billaud. — Men-

(1) Esquiros. Histoire des Montagnards. Esquiros a écrit soii livre sous la dictée, en quelque sorte, de M'"^ Lebas.

(2) Fouquier-Tinville. Mémuires, p. 11 ; Réponse, p. 53.

songe ! ripostait Robespierre. Vous êtes tous témoins que je ne dis pas que je veux faire guillotiner la Convention Nationale. J'ai parlé de ces factieux, de ces hommes impurs, de ces scélérats de Conventionnels envoyés en mission dans les départements. Ce sont ces quelques fripons, ces hommes dangereux et volontiers rebelles à notre autorité, qui sont mes ennemis. Toi, Billaud, tu fais cause commune avec eux... Ah! je te connais maintenant! — Et moi aussi, je te connais, » répliqua Billaud d'un air sombre. Les deux antagonistes se menaçaient du poing. On les sépara. Robespierre se promenait de long en large Javec agitation. Après un silence, il reprit la parole avec plus de calme. Il versa des larmes. On signa la paix (i). Le Comité de Salut public s'était mis d'accord pour attirer à lui tout le pouvoir dont on déposséderait le Comité de Sûreté Générale. Celui-ci résolut de se défendre. Il ne se souciait pas de devenir une simple agence de Robespierre. La création du Bureau de Police Générale, à laquelle Saint-Just donnait tous ses soins, lui avait déplu comme un attentat contre son autorité. Il sentait bien qu'après cette usurpation de ses fonctions, il serait facile aux amis de Robespierre de le supprimer. A la séance du lendemain, Robespierre perdant la tête, quitta furieux le fauteuil de la présidence pour se précipiter à la tribune. D'abord, ses accusations furent vagues et générales. Puis, sur une interruption de Bourdon de l'Oise, il l'écrase d'un mot (2), attaque Tallien, appelle Billaud à la tribune et le lance contre Tallien. Celui-ci recule. Il s'excuse. Le lende-

(1) D'Héricault. Lu Révolution de Thermidor, p. 226-22".

(2) Plus tard, pour expliquer la façon dont il s'était aplati ce jour-là, dans une séance de la Convention où il répondit à Lecointre, Bourdon a dit un mot qui était à retenir : « Si Robespierre eût été attaqué quinze jours plus tôt. la Convention et la Liberté eussent été égorgées. » Legendre, dans des circonstances analogues, a rappelé une conversation qu'il avait eue avec Carnot aux Champs-Elysées : « Ne précipilcz rien, lui avait dit l'organisateur de la Victoire, le moment viendra. Ne fais pas d'imprudences. Tu monterais à l'échalaud et tu l'enverrais au Panthéon. [Mémoires sur Carnot, t. I, p. 338).

main, il écrira à Robespierre qu'il est prêt à devenir son ami. Il demandera conseil à Couthon « car la jeunesse imprudente a besoin d'être guidée par l'expérience de l'âge mùr ». Cette prostration de tous les ennemis avérés de Robespierre n'indiquait qu'une chose. C'est que l'accord n'était pas fait entre eux, qu'aucun d'eux n'avait obtenu les sûretés nécessaires, que le pacte d'alliance offensive et défensive n'était pas conclu. Dès le début de Prairial, cependant, une conjuration s'était liée au sein même de la Convention. Ses premiers adhérents avaient été les hommes qui, depuis l'arrestation de Danton, colportaient dans le huis-clos le discours foudroyant qu'ils avaient préparé contre Robespierre. Dès le 5 Prairial, des conciliabules avaient mis d'accord Laurent, Lecointre, Fréron, Barras, Courtois, Garnier de l'Aube, Rovère, Thirion, Tallien et Guffroy (i). Mais aux premières heures, aucun de ceux-là n'avait songé à distinguer dans sa haine, la tyrannie de Robespierre de celle qu'exerçaient, soit en particulier, soit en commun, Collot, Billaud, Barère ou Vadier. Ignorants des divisions latentes qui existaient entre les décemvirs, ils ne songeaient qu'à canaliser les colères pour exciter, le moment venu, parmi les patriotes le mécontentement prêt à éclater. Un autre groupe, les membres qui composaient alors le Comité de Division, à l'appel énergique de Gay- Vernon, avaient juré de ne se laisser absorber par aucun projet, qu'ils n'eussent avisé aux moyens de renverser Robespierre et sa tyrannie (2). Montagne, débris de la Gironde, Centre étaient à toute heure en proie à des terreurs paniques. Beaucoup de députés s'en allaient chaque soir coucher hors barrière dans la maison de quelque ami. Une liste circulait. On l'attribuait aux partisans de Robespierre et elle portait les noms d'un certain nombre de députés marqués pour la proscription : ce fut l'un de ceux-là, Fouché, signalé dès le 23 Germinal à l'hostilité des Jacobins par les soins de

(1) Courloiâ. Rapport, p. 30.

(2) Courtois. Réponse aux détracteurs, p. 32.

Maximilien, qui eut le premier la pensée d'un rapprochement avec ceux des décemvirs dont on pouvait séparer les intérêts de ceux de Robespierre (i).

Fouché, ancien professeur à l'Oratoire, entré à la Convention en 1792, avait siégé d'abord parmi les modérés. Jadis, professeur de philosophie à Arras, il avait connu Robespierre. Son ami jusques à la bourse y compris, il avait été plus ou moins le fiancé de Charlotte. Une promesse de mariage jurée, puis reniée pour arriver à une union pécuniairement préférable, avait jeté entre eux des semences de discorde. Charlotte seule, bien qu'à l'occasion elle s'irritât contre ce « fourbe, cet homme sans conviction, sans moralité » lui avait conservé quelque sympathie, mais Maximilien n'avait pu lui pardonner de s'être dérobé à son influence pour s'enfermer dans les Commissions de travail, m'avait vu l'ami de Condorcet puis de Vergniaud, et avait eu à ce sujet de violentes discussions avec l'ancien camarade d'Arras (2). Plus tard, il l'avait trouvé lié avec Hébert, avec Chaumette, avec Danton (3). Il savait bien qu'au moment de la rupture de la Gironde et de la Montagne, peu désireux, malgré son admiration pour Vergniaud, de partager le sort que lui présageaient les colères de Robespierre, il avait accentué son évolution vers la Montagne. Mais c'était pour lier, en quelque sorte, partie avec Collot d'Herbois et Billaud Varennes qui, Hébert et Danton guillotinés, étaient devenus pour Robespierre les plus redoutables adversaires. Grâce à eux, un peu malgré le tout-puissant triumvir, Fouché avait obtenu une de ces missions où l'on vivait grassement et parfois l'on s'enrichissait. Assisté de sa femme, l'e.v-religieuse, cetle que l'on appelait ironiquement

(1) Mémoires de Fouché. — Madelin. Fouché. t. I. — Boissy d Anglas a nié le rôle de Fouché dans la préparation du 9 Thermidor. Tous les incidents de cette époque portent, au contraire, sa marque de fabrique.

(2) Fouché. Mémoires, t. I, p. 1.3. — Charlotte Robespierre. Mém.oires.

(3) Madelin. Fouché, p. 15,0.

la femme vertueuse, à cause de son horrible laideur (i), il avait grapillé à Lyon et dans la Nièvre. Robespierre croyait le tenir par les gabegies commises, alors qu'il battait monnaie entre les ruines et les échafauds. Il Veut tenu peutêtre, s'il l'eut moins brutalement dénoncé à l'opprobre des patriotes. Rappelé à la Convention. Fouché y était arrivé,

/ '; marmite épuraloire des Jacobins.

Carie, ilure de 1794. (Bibliothèque Nationale. Estampes.)

déclarant qu'il voulait lire son rapport justificatif sur les opérations de Lyon. La tribune lui fut interdit)?, la Convention renvoyant son rapport au Comité. Alors, avec la nierveilleuse mobilité qui sera toujours sa force, Fouché chercha fortune auprès de l'homme du jour. Robespierre avait beau jeu de l'enchaîner à son char de triomphe. S'il avait daigné accorder sa protection au proconsul de Lyon oubliant la rancune des services rendus et la rancœur des

(1) Barras. Mémoires, III, p. 171. — Comte de Martel. Fauche.

trahisons passées, s'il l'avait fait entrer dans son jeu, il aurait eu certainement près de lui, attaché par l'intérêt vital, un limier bien supérieur à Saint-Just, une cruauté bien plus éclairée que celle de Couthon. Mais Robespierre était dans ses mauvais jours. Il reçut fort mal le suppliant qui venait lui demander quartier. Il le laissa faire antichambre fort longtemps et quand il le reçut, ce fut pour l'accabler sous une diatribe violente. Humilié, effrayé, Fouché prit congé, poursuivi d'un geste de menace (i). Il lui restait, pensait-il, un asile, les Jacobins. Là, il avait été populaire. Ce fut à la tribune de la rue Saint-Honoré, qu'il voulut porter sa cause. Dans une première joute oratoire, il essaya de prouver son innocence. Il prenait même l'offensive, mettant en garde les patriotes contre ceux qui représentaient comme des tyrans et de féroces oppresseurs les Représentants qui, dans leurs missions dans les départements, faisaient preuve d'une volonté ferme et d'une résolution forte (2). « Le crime finit, la vertu commence, conclut-il, la République est immortelle! » Son succès fut grand. Un patriote lyonnais demandait la parole pour parler contre Fouché. Sous prétexte de lïnviter à écarter toute aigreur. Robespierre feignit d'accorder une protection dédaigneuse à celui qu'il avait mal reçu la veille et qui venait de remporter un triomphe oratoire. Le Lyonnais se borna à dire d'un ton menaçant : « Vous connaîtrez, par la suite, tous les faits ; la Vérité percera à travers les nuages. » Fouché demeurait maître du terrain (i). Dès lors, il engagea résolument la bataille. Au Comité, il accusa Robespierre d'avoir désorganisé la défense de Lyon; au club, il s'entourait des ennemis de Robespierre; à la Convention, il avait repris toute son assurance et reparaissait à la tribune. On le voyait se faufiler dans les groupes, sous prétexte de défendre les patriotes

(1) Madelin. Fouché, p. 162.

(2) Madelin. Fouché, p. Ifii. — Aulard. La Société des Jacobins, t. VI, p. 57.

(1) Madelin. Fouché, p. 164.

nantais attaqués. Son travail sourd de mine sapait la position des Robespierristes aux Jacobins, et le 16 Prairial, il réussissait à se faire élire président (i). Dès lors, il ne ménagea rien, poussant en avant Javogue et André Dumont que Robespierre détestait également. Quand le 23 Prairial , Robespierre vint aux Jacobins se faire féliciter, Fouché dans sa harangue, laissa échapper ces mots menaçants : « Brutus rendit un hommage digne à l'Etre surprème en enfonçant un poignard dans le cœur d'un tyran.

Saches l'imiter. » Pour châtier cette insolence, Robespierre lançait aussitôt contre lui une députation de Nivernais qui, sous prétexte d'accuser Chaumette, atteignaient, par derrière sa mémoire, leur ancien proconsul. Vainement Fouché renia l'amitié de Chaumette. Robespierre, le poursuivant de sa cinglante ironie, le flagella sans pitié, et la séance fut levée au milieu de violents murmures. Alors Fouché se terra. Les derniers jours de Prairial, toute la première quinzaine de Messidor, il erra de gîte en gîte, terrifiant les plus pusillanimes en leur

Collol d'IIerbois.

Dessin anonyme. (Bibliothèque Nationale.

Estampes.)

(1) Madelin. Fouché, p. 166-167. — Aulard. La Société des Jacobins, t. VI, p. 167.

rappelant qu'il fallait vaincre ou mourir. Vainement. Robespierre le {"it sommer de venir se disculper à la tribune des Jacobins. Fouché, prévoyant le guet-apens, s'abstint de s'y présenter. Il entendait seulement gagner du temps. Il écrivit donc, demandant à la Société, de suspendre son jugement jusqu'au rapport des Comités. A la lecture de cette lettre, le 26 Messidor, Robespierre s'élança à la tribune : « Je commence par faire cette déclaration, dit-il, que l'individu Fouché ne m'intéresse nullement. J'ai pu être lié avec lui parce que je l'ai cru patriote. Quand je l'ai dénoncé ici, c'était nroins à cause de ses crimes que parce que je le regarde comnTe le chef d'une conspiration que nous avons à déjouer. J'examine la lettre qui vient d'être lue et je vois qu'elle est écrite par un homme qui, étant accusé pour ses crimes, refuse de se justifier devant ses concitoyens. C'est le commencement d'un système de tyrannie : celui qui refuse de répondre à une Société populaire, est un homme qui attaque l'institution des] Sociétés populaires... J'ai fait toutes ces observations, continuait-il, afin que les conspirateurs sachent une bonne fois que jamais ils ne doivent espérer d'échapper à la surveillance du peuple (i). » Aussitôt sur la motion d'un membre, la Société déclara Fouché e.xclu de son sein. Les amis de P'ouché sortirent consternés. Celui-ci savait bien qu'être chassé des Jacobins équivalait à un arrêt de proscription prochaine. Le temps pressait (2).

« Je ne m'amusai point, raconte-t-il dans ses Mémoires, à disputer ma tête, ni à délibérer longuement, dans des réunions clandestines, avec ceux de mes collègues menacés comm.e moi. Il me suffit de leur dire, entre autres à Legendre, à Tallien, à Dubois de Crancé, à Daunou, à Chénier. « Vous êtes sur la liste! vous êtes sur la liste ainsi que moi, j'en suis sur! » Tallien, Barras, Bourdon de l'Oise et Dubois de Crancé montrèrent quelque énergie.

(2) Aulard. La Société des Jacobins, t. VI, p. 219. (.3) Madelin. Fouché, p. 17.">.

LF.S THERMIDORIENS C)à

TalUen luttait pour deux existences, dont l'une lui était alors plus chère que la vie. Aussi, est-il décidé à frapper de son poignard le futur dictateur, au sein même de la Convention. Je détournai Tallien d'une entreprise isolée qui eût fait tomber l'homme et maintenu le système. Convaincu qu'il fallait d'autres ressorts, j'allai droit à ceux qui partageaient le pouvoir de la Terreur avec Robespierre et que je savais être envieux ou craintifs de son immense popularité. Je révélai à Collot d'Herbois, à Carnot, à Billaud-V^arennes les desseins du moderne Appius, et je leur fis séparément un tableau si énergique et si vrai du danger de leur position, je les stimulai avec tant d'adresse et de bonheur, que je (ïs passer dans leur âme plus que de la défiance, le courage de s'opposer désormais à ce que le Tyran décimât davantage la Convention : « Compte- les voix, leur dis-je, dans votre Comité et vous verrez qu'il sera réduit quand vous le voudrez fortement, à l'impuissante minorité d'un Couthon et d'un Saint-Just. Refusez-lui le vote et réduisez-le à l'isolement par votre force d'inertie (i) ». Barère, qui ne nomme pas F'ouché, reconnaît qu'on mit sous les yeux du Comité la liste de proscription que les partisans de Robespierre faisaient courir. « Le Comité de Salut Public, ajoute-t-il, qui depuis l'effet dangereux et terrible produit par la mort de Danton, avait juré de s'opposer désormais à toute accusation contre un membre de la Convention, le Comité renouvela alors son serment et convint de protéger les députés contre les attaques de Robespierre et de Saint-Just. C'est ainsi que nous les sauvâmes (2). » La démarche de Fouché se produisait en

(1) Fouché. Mémoires, I, p. 20.

(2) Barère. Mémoires, t. II, p. 210. — D'après le récit de Vilate, il reçut de Barère la confidence de la liste des proscrits, après sa tentative avortée d'attaque contre Robespierre. C'était dans son laboratoire voisin du Comité de Salut public. Tout défaillant, il s'étend dans son fauteuil, à peine il pouvait prononcer ces mots : « Je suis saoul des hommes, si j'avais un pistolet... Je ne reconnais plus que Dieu et la nature. » Après quelques minutes de silence, je lui fis cette question : « Quelle a pu être tu raison de l'attaquer ? » La

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temps opportun. < Cinq jours après, dit-il, en plein Comité, Robespierre demanda ma tête et celle de huit de mes amis, se réservant d'en faire abattre plus tard encore, une vingtaine au moins. Quel fut son étonnement! et combien il s'irrita de trouver parmi les membres du Comité, une opposition invincible à ses desseins sanguinaires contre la Représentation Nationale. « Elle n'a déjà été que trop mutilée, lui dirent-ils, et il est temps d'arrêter une coupe réglée qui finirait par nous atteindre. » Voyant la majorité du vote lui échapper, il se retira plein de dépit et de rage, jurant de ne plus mettre les pieds au Comité, tant que sa volonté y serait méconnue. Il rappelle aussitôt à lui Saint- Just qui était aux armées, et maîtrisant le Tribunal Révolutionnaire, il fait encore trembler la Convention et tous ceux, encore en grand nombre, qui sacrifient à la peur (i). »

Le rôle de Fouché ne s'arrêta pas là. Par Carnot,(il obtint que les troupes les plus dévouées à Robespierre et à la Commune, les compagnies de canonniers, fussent éloignées de Paris. Le prétexte de cette mesure fut de renforcer l'artillerie aux Armées. Il eût voulu obtenir de môme la révocation ou la suspension d'Hanriot (2). D'abord domestique chassé pour infidélité par ses maîtres, puis soldat dans les troupes envoyées au.x colonies, enfin gapian (commis aux barrières), si ivrogne qu'il fut, Hanriot avait conquis au 10 août le commandement de la Section des Sans-Culottes. Général de coup de main le 3i mai, il n'avait pas tardé à supplanter Raffet, commandant général de la

crainte et la douleur ont besoin de s'épancher. « Robespierre est insatiable, dit Barère. Parce qu'on ne fait pas tout ce qu'il veut, il faut qu'il rompe la ^lace avec nous. S'il vous parlait de Thuriot, Guffroy, Rovère, Lecointre, Panis, Cambon et ce Monestier qui a vexé toute ma famille ou de toute la séquelle dantonniste, nous nous entendrions; qu'il demande encore Tallien, Bourdon de l'Oise, Legendre, Fréron, à la bonne heure. Mais Duval, Audouin, mais Léonard Bourdon, Vadier, Vouland, il est impossible d'y consentir. » (Causes secrètes de la Révolution de Thermidor).

{\j Fouché. Mémoires, t. I, p. 20.

(2) Fouché. Mémoires, t. I, p. 24.

force armée parisienne, grâce à toutes les combinaisons et à tous les tripotages, la Commune ayant annulé tous les scrutins jusqu'à ce que les électeurs, intimidés, proscrits et incarcérés, se fussent laissé arracher l'élection d'Han-

Général Hanriot, par Duplessis-Bertaux. (Bibliothèque Nationale. Estampes.)

riot (i). Cette nomination, qui avait coûté 600000 livres prises sur les dépenses secrètes, l'intimité du général avec les Robespierristes, auraient dû convaincre le Comité de

(1) Vie privée d'Hanriot, p. 7 — Courtois. Rapport, p. 60.

qf< Li: y THI'.RMIDOR

Salut Public de Vintérêt de sa révocation. Le coup leur parut trop fort et trop direct. « Hanriot resta, dit Fouché, et faillit tout perdre, ou plutôt, Vavouerais-je. ce fut lui qui compromit, le 9 Thermidor, la cause de Robespierre dont il eut un moment le triomphe dans sa main. »

Fouché se faisait ainsi le bon courtier de lopération projetée. Il avait convaincu Billaud, l'un des principaux directeurs des boucheries de septembre 17Q2, Collât d'Herbois, aussi féroce que Couthon. Vadier, le rival en vertu de Robespierre, l'assassin de Darmaing, Amar, qui avait étouffé la voix de Vergniaud comme celle de Danton, Vouland. autre pourvoyeur de l'échafaud, Barère, le beau parleur, atroce par excès de lâcheté. Cette dernière conquête n'était pas très sûre. Camille Desmoulins ne disait-il pas de Barère que la nature l'avait fait bilingue? Au procès de Louis XVI n'avait-il pas promis au côté droit de voter pour la réclusion, et à la Montagne de voter pour la mort (i)r Ce jouisseur fit cependant mieux que de s'engager, il osa un jour monter à la tribune : « Je résolus de mourir, a-t-il écrit dans ses Mémoires, mais de mourir avec gloire, en me plaçant parmi ceu.v qui viendraient démasquer ou détrôner Robespierre. Cette détermination prise, j'essayai une dénonciation contre le Tyran, dans un rapport fait par moi à la tribune le 2 Thermidor. Mais alors je fus seul, entièrement seul. Ou Ton ne me comprit pas assez, ou bien, dans ces temps de calamité et de terreur, personne dans ce Sénat n'osa ramasser les armes que je jetai au milieu de l'arène (21. » A la dernière heure cependant, un vent de découragement souffla sur la Convention. Le Comité se dérobait. Collot tantôt invectivait et tantôt embrassait Robespierre. Barère n'était-il pas l'homme le moins sur du monde, Carnot le plus incapable d'in-

(1) Courtois. Notes, op. cit. 934-936. Courtois dit encore de Barère : « 11 avait, comme les princes de Florence, le miel à la bouche et le rasoir à la ceinture. »

(2) Barère. Mémoires, II, p. 213.

Portrait de Barras en costume de Directeur.

(Bibliothèque Nationale. Estampes.

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trigues (i). Fouché néanmoins n'eut pas un instant d'hésitation. Un jour en i8i5, quelqu'un lui faisait craindre les effets de la colère de Napoléon. Il répondit simplement : « Un jour de Messidor, Robespierre s'est écrié : il faut qu'avant quinze jours la tête de Fouché ou la mienne tombe sur Véchafaud. Ce fut la sienne qui tomba. » Maintenant Fouché dormait en paix. Il avait trouvé dans la Convention les deux hommes, sans lesquels la Révolution de Thermidor eût été impossible : Barras et Tallien. ,Tous les deux savaient qu'ils jouaient leur tête. Tous les deux se savaient proscrits, sauvés uniquement jusque là, par la protection des Comités et tous les deux savaient combien cette protection était précaire, car ceux qui l'avaient accordée la veille pouvaient la retirer le lendemain.

Barras était rentré en pluviôse de sa mission à l'armée d'Italie. De nombreuses dénonciations l'avaient précédé et il se savait en disgrâce. Fréron. son compagnon de plaisir et d'infortune, Tentraîna che- Robespierre, qu'il avait à peine entrevu jadis, sur les bancs ou dans les couloirs de la Convention. A l'en croire, il répugnait à cette démarche, mais Fréron, qui n'était pas rassuré et qui se croyait aimé de Robespierre, la jugeait importante pour leur tranquillité alors qu'ils se voyaient l'objet de vexations plus ou moins injustes. « Robespierre, dit Barras, était devenu dans la Convention, une espèce de tribunal auquel chacun croyait devoir se référer pour obtenir un jugement sur les choses dont il pouvait être accusé. On s'imaginait se mettre en sûreté dès que Robespierre aurait prononcé l'absolution. » Les deux camarades furent reçus par Éléonore, qui étendait du linge dans la cour, tandis que sa mère, entre un baquet et un saladier, épluchait des herbes. Danican et Brune s'empressaient auprès des deux femmes. On commença par leur affirmer que Robespierre était absent, mais, sur l'insistance de Fréron, Eléonore les introduisit dans la chambre de Robespierre. Il était debout, enveloppé d'une sorte de

(1) Madelin. Fuuc/ié, p. Hl.

chemise-peignoir, sa coiffure achevée et poudrée à blanc. Il n'avait pas de besicles (il et fixait les deux arrivants de ses yeux troubles. « Il ne nous rendit nullement notre salut, se tourna vers son miroir de toilette, suspendu à sa croisée donnant sur la cour, puis alternativement vers une petite glace destinée sans doute à orner sa cheminée. Il prit son couteau de toilette, racla la poudre qui cachait son visage en respectant soigneusement les angles de sa coiffure. Il ôta ensuite son peignoir, qu'il plaça sur une chaise tout près de nous, de façon à salir nos habits, sans nous demander aucune excuse et sans même avoir l'air de faire attention à notre présence. Il se lava dans une espèce de cuvette qu'il tenait à la main, se nettoya les dents, cracha à plusieurs reprises à terre, sous nos pieds, sans nous donner aucune marque d'attention. » Cette étrange réception se prolongeait sans que ni Thote ni les visiteurs eussent prononcé une parole. Fréron crut devoir pourtant présenter son camarade. « Voici, dit-il, mon collègue Barras qui a été plus décisif que moi-même et qu'aucun militaire dans la prise de Toulon. Nous avons fait notre devoir au péril de notre vie, sur le champ de bataille, comme nous le ferons à la Convention. Il est bien pénible lorsqu'on est aussi franc du collier que nous, non seulement de ne pas se voir rendre justice, mais de se voir l'objet des accusations les plus iniques, des calomnies les plus monstrueuses. Nous sommes bien sûrs qu'au moins ceux qui nous connaissent comme toi, Robespierre, nous rendront justice et nous la feront i-endre. » Robespierre gardait le silence. En vain Fréron substitua le vous au tutoiement révolutionnaire pour marquer sa déférence. Robespierre demeura debout, sans offrir de s'asseoir aux deux Conventionnels. « Je lui dis avec politesse, ajoute Barras, que notre démarche auprès de lui était celle de l'estime sentie pour ses principes politiques. Il ne me répondit pas un mot. ni ne laissa

(1) Robespierre avait l'habitude de porter des conserves vertes pour ménager sa vue délicate.

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démêler aucun signe d'assentiment quelconque dans sa physionomie. Je n'ai rien vu d'aussi impassible dans le marbre glacé des statues ou dans le visage des morts déjà ensevelis. Il n'ouvrit pas la bouche. Il se pinça seulement les lèvres, déjà fort pincées, sur lesquelles j'aperçus une espèce de mousse bilieuse qui n'était nullement rassurante (i). »

Et au lendemain de cette visite. Barras et Fréron avaient commencé les longues stations dans les antichambres du Comité, attendant humblement qu'on voulût bien les entendre. Aux Jacobins, quelque effort qu'il fit, Fréron ne put faire ajourner l'admission de Loys, qui était à Paris le porte-paroles des hommes qu'il avait fait jeter dans les cachots de Marseille (2|. A la fin de Messidor, d'après les rapports de l'espion Guérin. Barras et Fréron étaient certainement des plus menacés. Tallien cependant Tétait encore davantage (3).

Si Barras appartenait par sa naissance à l'ancienne aristocratie, à celle qui était plus vieille que les rochers de la Provence, les relations de Tallien pendant sa mission de Bordeaux, l'avaient peut-être encore plus compromis. Fils naturel du riche marquis de Bercy, ou né d'un de ses concierges, comme Tallien l'affirmait d'accord avec l'état civil, de petit prote d'une imprimerie patriote, qu'il était en 89, il avait d'échelons en échelons, grimpé jusqu'à un siège à la Convention. Il avait joué un rôle obscur dans les premières luttes de la Montagne et des Girondins, puis soudain, il avait pris position, se faisant remarquer par l'acharnement des articles qu'il décochait tantôt contre les

(1) Barras. Mémoires.

(2) .\ulard. La Société des Jacobins, t. VI, p. 16.

(3) Le 26 Prairial, le Comité de correspondance des Jacobins, avait fait voter un arrêté portant que Tallien ne s'étant pas disculpé des accusations que Robespierre avait portées contre lui, à la Convention, le 24, le Comité ne communiquerait plus avec lui, jusqu'à ce qu'il se fût expliqué à la li-ibune de la Société (Aulard. La Société des Jacobins, t. VI, p. 176).

Girondins, tantôt pour Philippe-Égalité. Ce dernier, il le défendait peut-être pour le mieux attaquer. « L'ingratitude, disait-il dans un article de VAmi des Citoyens, doit être la première vertu du républicain, car la reconnaissance des peuples entraîne souvent à sa suite l'idolâtrie (i).» La veille du 21 janvier, il écrivait :

« Citoyens, demain sans doute, ce jugement sera exécuté. Jusqu'il ce moment, veiller tous avec soin sur le Temple.

Empêche- que les mal intentionnés n'en approchent. Les despotes étrangers, les royalistes du dedans, les partisans de la Monarchie, les complices de Capet, emploieront tous les moyens pour exciter un

mouvement. Eh bien, réduisez-les au désespoir par votre tranquillité, par votre continuelle surveillance. C'est sur l'échafaud, c'est au nom de la loi, qu'il faut que la tête de Louis tombe, et non sous le fer d'un assassin. Celui-là serait un mauvais citoyen qui chercherait à troubler la tranquillité publique. » Quelques mois plus tard, devenu

T al lien, par Diitertre. (Bibliothèque Nationale. Estampes.

(l) L'Ami des Citoyens, 23 décembre 1792.

arrogant et hardi depuis qu'il avait aidé à démonétiser Brissot, il demanda au Comité de Salut public, il exigea presque une mission. On lui en offrit une sur la frontière. « Non, dit-il. je veux aller à Tours. » On avait besoin d'un représentant dans le voisinage de la Vendée, il obtint la mission. Tout d'abord, il remplit les prisons avec un fracas insupportable. Nobles, prêtres, négociants, propriétaires étaient l'objet de ses persécutions (i); mais en même temps, raconte Baudot, il visait aux lauriers militaires. Il prétendait imposer ses plans stratégiques et voici que les Républicains sont battus de tous côtés. Il déguise et retourne les événements à son gré et demande Santerre comme général, afin de réparer ses défaites. Santerre. comme connu du peuple était le seul capable. On sait ce qu'il en arriva. Le Comité s'aperçut qu'il était trompé par Tallien. Comme le Comité était tenu à certains ménagements, il envoya Tallien à Bordeaux, qui vendit la République à beaux deniers comptants, de concert avec une dame qui a repris et quitté Thyménée. comme Joyeuse sa cuirasse (i). » Ce que Baudot oublie de raconter, c'est l'histoire plutôt ridicule de Ventôlage de Tallien. Un peu avant sa mission de Tours, le conventionnel soupa un soir dans un des cabarets du Port au Blé avec une certaine Marguerite Pierrot, dite Lorrain, alors âgée de dix-sept ans et qui se disait cuisinière. Le lendemain nouvelle rencontre. Marguerite Pierrot engage Tallien à lui payer de la bière. Ils s'attablent dans un café, vident plusieurs bouteilles. A la bière succèdent les liqueurs, Tallien était sans doute un peu pompette. En sortant du café où ils avaient absorbé tous ces liquides, il entend cependant Marguerite Pierrot dire aune autre fille : « Je lui ai soustrait son portefeuille. » Tallien s'emballe, il crie, il tempête, il ameute la foule. « Tallien, faites éloigner le monde, je vais vous rendre votre portefeuille, » dit Marguerite Pierrot effrayée. Elle

(1) François Descotes. La Résolution t>ue rie l'étranger, p. 309.

(2) Baudot. Notes historiques, p. 257.

LES THKRMIDORirNS Io3

tire le portefeuille de sa poche et le laisse couler à terre le long de sa jupe. Tallien s'en empare et constate qu'il contient bien les cent livres en assignats dont il se déclarait volé. Mais il n'a pas le bon esprit de s'en tenir là. Il conduit Marguerite Pierrot devant l'officier de police qui dresse procès-verbal. Et le tribunal de Police correctionnelle condamne la voleuse à un emprisonnement d'une année, dont les six premières semaines au pain et à l'eau. Il ordonne en outre, qu'à l'expiration du temps de sa détention elle soit conduite au dépôt de Saint-Denis, pour être renvoyée dans son département. « Cette disposition, dit la Gazette des Tribunaux du temps, est un vrai bannissement, peine illusoire et immorale que proscrivent nos nouvelles lois (i). » En conséquence, Marguerite Pierrot fait appel. Nouvelle mise en jugement et par conséquent nouveau scandale. Tallien. dans l'intervalle, avait pris la route de Bordeaux.

Le principal motif qui l'y attirait, c'était la recherche des Girondins qui, de toutes les régions de la France, s'étaient réfugiés dans la contrée qui était le quartier-général du parti. « Nous avons la certitude, écrivait-il à Pache, le 9 octobre i7q3, que Guadet, Petion, Buzot, Grangeneuve, Salles, Girey-Dupré, Félix Wimphen et plusieurs autres conspirateurs sont encore en ce moment, soit à Bordeaux, soit aux environs, et la municipalité et les autorités constituées ne font rien pour parvenir à les arrêter (2). » A ce moment, il déployait une énergie extraordinaire et une rare violence de paroles contre les Girondins. « Je ne regrette que de ne pouvoir les tuer de ma propre main, disait-il. Je trouverais du plaisir à frapper un Girondin moi-même. » Et un autre jour : « Le père Guadet me trompe. Il veut me persuader qu'il déteste son fils. Je le tourne dans tous les sens pour avoir son secret. Je le ferai guillotiner (3). » Il ne négli-

(1) Gazette des Tribunaux, 1793, t. VIII, p. 75.

(2) Affiches de la Commune de Paris, 6 Brumaire an II.

(3) .Mémoires de Senar, p. 206.

I04 LE I) thi:rmidor

geait pas cependant les intérêts fiscaux que lui avaient recommandés les deux Comités. « Cette nuit, écrivait-il le 3o novembre, plus de deux cents gros négociants ont été arrêtés. Les scellés mis sur leurs papiers, et la Commission militaire ne va pas tarder à en faire justice. La guillotine et de fortes amendes vont opérer le scrutin épuratoire du commerce et exterminer les agioteurs et les accapareurs. » Une autre fois il écrivait que la guillotine produirait en peu de temps 40 millions. Quand on manie des sommes aussi considérables pour le compte de TÉtat, qu'on est Jacobin, et qu'on s'est entendu répéter à satiété que tout appartient aux Jacobins, on serait bien maladroit de ne point se faire sa part. Tallien se la fît très large. Le Comité de recherches qu'il organisa en mettant à sa tète Peyrend Dherval, ancien souffleur de la Comédie, ami de Couthpn, de Collot et de Taschereavi, était un instrument merveilleux pour pressurer les riches et les négociants. « Les vices, les débauches, les crimes, a écrit un témoin oculaire, étaient l'essence de cet homme (Peyrend Dherval). Sous son règne les propos devinrent des crimes. Les simples regards, la tristesse, la compassion, le silence même, furent incriminés... Les visites domiciliaires se répétèrent. Trois et quatre fois par nuit, une recherche exacte se faisait partout, sous le prétexte qu'on recelait quelque conspirateur. Ces inquisiteurs exigeaient impérieusement l'ouverture de tous les secrétaires, prenant lecture des papiers, emportant ceux qui leur plaisaient, sans la moindre formalité (i). » Sans cesse, on perquisitionnait, raflant l'argentei-ie et les bijoux et oubliant de dresser les procès-verbaux des saisies. Ce fut à la suite d'une de ces perquisitions, que la belle Therezia Cabarrus vint elle-même solliciter le jeune proconsul (2'. Elle n'était pas une inconnue pour lui. Jadis, il l'avait rencontrée dans l'atelier de M^e Vigée- Lebrun, un jour

Ij Cité par Aurélien Vivie. La Terreur à Bordeaux, p. 100. (2) Aurélien Vivie. La Terreur à Bordeaux, t. II, p. 104. — Turquand. La citoyenne Tallien, p. 77.

LES THERMIDORIKN'S

qu'il apportait des épreuves à Rivarol. Fille du directeur de la Banque de Saint-Charles à Madrid, pupille de Lecoulteux de Ganteleu, alors nouvellement mariée au- fils de Devin de Fontenay, président de la Cour des Comptes, Therezia était une amie intime de Mme Vigée-Lebrun (i). Egalement célèbre à 16 ans, pour sa beauté et pour sa coquetterie , elle vivait dans une atmosphère de richesse et d'élégance. Courtisée par les Lameth, Félix Lepelletier dit Blondinet, d'Aiguillon, Montron, de Noailles, elle avait dû représenter aux yeux du jeune prote un de ces rêves vivants que ses désirs mêmes ne pouvaient concevoir et voici qu'elle venait à lui,, maintenant, désemparée, abandonnée de tous, presque sans ressources. Une fois

déjà, elle avait acheté sa liberté ; puis, connaissant les routes qu'il fallait suivre pour attendrir le Comité de recherches, elle avait obtenu la levée des scellés qu'on avait infligé à la veuve de Boyer Fonfrède (2). Cette fois, elle s'adressait au proconsul, lui-même. « Quand on traverse la tempête, on ne choisit pas sa planche de salut, » dira-t-elle dédaigneusement plus tard. Tallien pouvait être une planche un peu raboteuse, grossièrement équarrie, mais il était jeune, il

Therezia Cabarrus.

Physionotrace Qiiénedev. (Bibliothèque

Natioii.ile. Estampes).

(1) Intermédiaire des chercheurs et des curieux, 10 juillet 1898.

(2) Turquand. La citoyenne Tallien, p. 82. Pétrus Durel. Madame Tallien.

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était fort, il était sain, qualités qui, sauf la jeunesse, avaient toujours manqué au mari, petit et roux, fantasque et libertin, avec lequel elle avait divorcé quelques mois auparavant. Tallien avait une autre qualité. Il était puissant. La proie était belle, parfaitement bien faite, brune avec un teint clair et fleuri, brillant de jeunesse et de santé. Mme de Fontenay arrachait un cri d'admiration à quiconque la voulait peindre. « Ses yeux noirs et bien tendres, dit un portraitiste de 1796, ont quelque chose d'un peu vague, qui ajoute au piquant de la physionomie. La bouche est vermeille et bien dessinée; ses lèvres sont petites et bien découpées et ses dents parfaitement belles, son nez n'est ni grec, ni romain, sa forme est jolie. La coupe de son visage est un bel ovale; sa gorge, sa main, son bras sont blancs et potelés; toute sa personne est empreinte de grâce, d'une douce vivacité et de volupté; son expression est simple et naïve, malgré qu'elle veuille plaire à tous et par tous les moyens (i). » Les mœurs du temps permettaient tout. L'éducation du xviiie siècle avait appris aux femmes à être faciles, aux hommes à être entreprenants et, comme les surintendants d'autrefois, les proconsuls de 1793 ne pouvaient trouver de cruelles.

Nul ne se choqua de l'intimité, affichée publiquement, qui unissait la belle Thereria et Tallien. On les voyait presque chaque jour se promener de compagnie. Nonchalamment étendue dans sa calèche, gracieusement coiffée du bonnet rouge, Therezia paradait par la ville (2). Le matin, elle donnait audience à tous ceux qui avaient besoin de ses bons offices auprès de Tallien. Elle était en quelque sorte un ministère des grâces. Serviable d'instinct, heureuse de se retrouver avec des gens de son monde, et d'en être favorablement traitée, elle accueillait tous ceux qui se présentaient, avec une bonne grâce aisée. M^e de

(1) Lettre de Charles de Constant {intermédiaire des chercheurs et des curieux), 20 décembre 1898.

(2) Turquand. La citoyenne Tallien, p. 82.

LES THERMIDORir.NS \uj

Laage, jadis attachée à M^e de Lamballe, réfugiée à Bordeaux, la vit au moment où There^ia se croyait grosse ou plutôt voulait faire entendre à Tallien qu'elle l'était de lui. Sa protectrice était une sage-femme qui s'employa tant auprès de Frenelle, la femme de chambre de Therezia, que de Therezia elle-même, à lui obtenir un passeport. Il en coûta à Mme de Laage un camée entouré de diamants. Ce présent donnait à Frenelle le droit de persécuter sa maîtresse, pour qu'elle obtint la signature de Tallien. Therezia et Mme de Laage s'étaient rencontrée.s jadis dans une loge de Maçonnerie: elles se trouvèrent en pays de connaissance et Therezia lui confessa que les membres du Comité de surveillance avaient saisi une lettre de Blondinet qu'elle continuait à aimer et à qui elle avait envoyé son portrait, bien qu'il lui eût fait toutes les infamies possibles. « Ils ont remis la lettre à Tallien. Elle était assez claire. Il vint hier chez moi, à midi, dans une telle fureur qu'il se mit à cracher le sang. Il parlait de me faire guillotiner le jour même. Je l'ai écouté, je l'ai calmé, j'ai obtenu qu'il me remit ma lettre, et j'ai employé tout ce que j'ai d'esprit à lui prouver que son Comité n'avait pas le sens commun, que la lettre ne voulait rien dire. Bref, à six heures, le Comité était arrêté (i). » Ce Comité, composé de Jacobins, bordelais pour la plupart, était ce que redoutaient le plus ceux que le malheur des temps obligeait à se cacher. Il était, en effet, beaucoup plus difficile de se soustraire à leur cruauté qu'à celle des représentants. On obtenait tout d'Ysabeau, le collègue de Tallien, avec de l'or. Quant à Tallien, c'était par l'intermédiaire de sa maîtresse qu'on le tentait. Therezia avait chez elle un bureau qui négociait les grâces et les libertés. Les passeports étaient à bon marché, mais pour racheter leurs têtes, les riches payaient des pri.x excessifs. Plus d'un gros négociant bordelais échappa à la guillotine et put même rentrer dans ses biens, moyennant

(1) Comtesse de Laage de Volude. Souvenirs de l'émigration, p. 160-161.

Ll. M IHI.KMIDOR

une forte saignée à sa bourse. Seulement ceux qui s'adressaient à elle devaient être discrets. Tallien, qui se savait surveillé, ne pardonnait pas les indiscrétions (i). Ceux qui n'avaient pas d'argent ou de bijoux, pouvaient être certains qu'un présent artistique ne serait pas dédaigné. Le comte de Paroy raconte dans ses Mémoires qu'il fit agréer à Therezia, par un ancien domestique de M^^ Vigée- Lebrun, entré à son service, une de ces petites gravures au lavis dans lesquelles il excellait, VAmour sans culotte. « Le sujet, dit-il, représentait un amour portant une pique surmontée d'un bonnet phrygien et tenant de l'autre main un cœur d'aplomb sur un niveau posé sur un autel, avec cette légende :

« Quand l'amour en bonnet se trouve sans culotte, La liberté lui plaît, il en fait sa niaroMe. »

« Je la priai de trouver bon qu'un petit amour sans culotte fut l'avocat d'un fils bien malheureux de l'incarcération de son père, et je la conjurai, au nona du sien, d'être son avocat auprès de Tallien. » Therezia agréa le présent et fit engager le comte de Paroy à venir la voir. « En entrant dans son cabinet, raconte-t-il, je me crus dans le boudoir des Muses réunies. » C'était un encombrement d'atelier, avec un mélange de mobilier de bureau : un forte- piano entr'ouvert avec la musique sur le pupitre et beaucoup de cahiers de musique sur une chaise, une guitare sur un canapé, une harpe dans un coin, un chevalet avec un tableau commencé, des pinceaux sur une espèce d'escabeau, une palette d'ivoire, un secrétaire ouvert rempli de papiers, de mémoires et de pétitions, une bibliothèque dont les livres paraissaient en désordre, comme si on y touchait souvent. Enfin, un métier à broder avec du satin monté (2). Therezia se montra charmante. Elle présenta le

(1) Turquand. La citoyenne Tal/ien, p. 90. — Senar. Mémoires, p. 209. — Comte de Paroy. Mémoires, p. 378.

(2) Comte de Paroy. Mémoires, p. 379.

LES THERMIDORIENS lOQ

comte de Paroy à Tallien comme un grand artiste qui ferait pour elle son portrait et Paroy gagna la cause de son père.

Quelques jours plus tard, le 3o décembre, on célébra une fête en l'honneur de la prise de Toulon. Vêtue d'un habit d'amacone en casimir gros bleu, avec des boutons jaunes et des parements en velours rouge, Therecia prononça un grand discours sur l'éducation. Elle fut applaudie comme il convenait à la maîtresse d'un homme puissant. Elle était d'ailleurs admirable de beauté avec ses beaux cheveu.x noirs coupés à la Titus et coupés tout autour de la tête, et son bonnet phrygien en velours écarlate, bordé de fourrure, posé un peu de côté. Cependant la situation de Tallien, son luxe, l'apparat dans lequel vivait Thereiia lui avaient fait beaucoup d'ennemis. Le président du Comité révolutionnaire, Peyrend Dherval, l'avait dénoncé a Paris, avant même de lui jouer le mauvais tour de placer sous ses yeux la lettre de Blondinet à Thereria. Les amis du Comité, atteints dans leurs intérêts privés par l'incarcération de ses menibres, faisaient pleuvoir au Pavillon de P'iore les dénonciations. On reprochait à Tallien son modérantisme et sa corruption.

Dès le 2 nivôse, il avait été obligé de se défendre contre des dénonciations « dictées, disait-il, les unes par l'aristocratie, les autres par la plus basse jalousie ». Puis, prenant corps à corps chacune des accusations, lui et son ami Ysabeau les réfutaient à tour de rôle : « On dit, écrivaient-ils, que nous avons donné asile à Ysabeau jeune, ci-devant commis aux Affaires étrangères; le fait est fau.\... On suppose que Tallien devait épouser une étrangère ; sur la fausseté de ce prétendu mariage, consulter le général Brune qui avait plus de liaison que Tallien avec la citoyenne dont il est question. Il doit connaître l'honnêteté d'une maison dans laquelle il se rendait tous les jours (i). » Les inculpations se multiplièrent et se précisèrent.

(1) Aulard. Recueil <1es Actes du Comité de Salut public, t. IX^ p. 192.

no LE 9 THERMIDOR

Averti par quelque ami, Tallien jugea nécessaire de reparaître à la Convention pour s'y justifier. Il prenait les devants dans la prévision d'un rappel possible. En montant en voiture, le 4 ventôse, il adressa à Therezia un paquet de ses cheveux. Elle les déploya en présence de Mme de Laage qui, en compagnie d'un autre émigré à Tintérieur, passait la soirée chez elle. « Vous autres, femmes à sentiments et à grands principes, disait-elle, vous avez bien mauvaise opinion de moi, mais je soutiendrai et je prouverai, quand on voudra, que j'ai fait beaucoup plus de bien que vous; car, depuis quelques mois, je ne me suis pas couchée sans avoir sauvé la vie de quelqu'un. Tandis que vous autres, avec tout votre royalisme et tout votre sentiment romanesque, je vous prierai de me dire à quoi vous êtes utiles? »

« Elle m'avoua, raconte encore M""^ de Laage, que ce n'était pas du tout la passion qui l'attachait à Tallien, mais une sorte de devoir, puisque c'était à elle qu'il devait les dangers qu'il courait. Je suis persuadée qu'elle me parlait avec franchise, d'abord parce qu'elle avait de l'énergie et du courage et qu'elle aimait les occasions de le signaler; et ensuite parce qu'elle avait plus de bonté de cœur que de raison. Et quant à l'assurance qu'elle me donnait qu'elle n'avait aucun attachement pour Tallien, j'en avais déjà la preuve. Quelquefois, elle se laissait entraîner à ce que je lui disais, puis, un instant après, elle répétait : « Non, je ne l'abandonnerai pas! » Elle me dit qu'elle comptait aller bientôt à Paris, et que si Tallien triomphait de ses ennemis et avait du pouvoir, je pouvais compter entièrement sur elle pour moi et mes amis. »

Arrivé à Paris, Tallien se présenta à la maison de la rue Saint-Honoré et fut, lui aussi, éconduit avec une politesse glaciale. Robespierre ne l'avait jamais aimé. Il le méprisait en même temps qu'il le surveillait d'un regard qui semblait peser les vices et les concussions qui se partageaient son âme. Il avait à Bordeaux un représentant qui lui était tout dévoué. « Bordeaux semble avoir été jusqu'à présent, lui écrivait JuUien, un labyriiathe d'intrigues et de gaspillages.

LES THERMIDORIENS ill

Il est bien diflïcile de démêler le républicanisme et la probité. Je fais tout seul tout le travail d'un comité de surveillance et passe la nuit avec des hommes précieux que j'ai découverts, mais que j'étudie encore pour avoir des renseignem^ents dont le résultat sera d'arracher Bordeaux à la classe des fripons qui en font leur proie et rendre le peuple à l'amour sincère des vertus et de la République (i). » Cette enquête rapide du petit Jullien lui avait révélé la part qu'avait la belle Therezia dans le modérantisme de TalUen et celle qu'avait la soif de l'or dans les compromissions d'Ysabeau. Les deux représentants lui étaient également suspects et il attendait son heure pour leur casser les reins. Quant à Thereria, un cachot mettrait fin à son dangereux empire et peut-être porterait-elle sur l'échafaud cette trop jolie tête qui troublait la cervelle des rois corrompus de la République. Il n'en avait pas fallu tant pour livrer à Loiiison (2), la superbe Saint- Amaranthe. Therezia était une courtisane comme l'autre. N'avait-elle pas essayé, depuis le départ de Tallien, de séduire le petit Jullien. cet adolescent imbu des plus purs principes de l'/«corr«/'///7/e? Jullien avait envoyé au Comité de Sûreté générale une lettre dans laquelle elle l'invitait à passer dans l'Amérique septentrionale avec elle, parce qu'elle voulait fuir ce Tallien couvert de crimes qui l'avait compromise : elle lui offrait de partager avec lui sa fortune, plus que suffisante pour eux deux |3). Voilà à quoi la peur amenait la pauvre oiselle. si ferme quelques jours avant dans ses affirmations qu'elle n'abandonnerait jamais Tallien. Puis, terrifiée du silence de Jullien, avertie par Ysabeau qu'il ne pouvait plus la dispenser de l'application de la loi récente du 27-28 germinal qui interdisait aux ci-devant nobles, le séjour des villes frontières et maritimes, elle quitte le Cours

(1) Aurélien Yivie. La Terreur à Bordeaux, t. II, p. 244.

(2) On appelait « Louison » la guillotine, à cause de son inventeur Louis.

(3) Senar. Mémoires, p. 219.

de Tourny dans les, premiers jours de (loréal, et, sur les conseils d'un agent secret du Comité de Salut public, Taschereau, elle se retire à Orléans (i). Mais, pour faire ce voyage, elle emmène, outre Frenelle et Joseph, un jeune et beau Bordelais du nom Guéry.

Cependant à Paris, Tallien se débat comme un homme qui cherche à se raccrocher à toutes les planches de salut. Ses lettres plaident son innocence au Club national, Société populaire toute puissante à Bordeaux. « Je ne descendrai pas, lui écrit-il, à une justification, et je me complais dans l'idée que, si elle était nécessaire, ce serait le Club national tout entier qui me servirait de défenseur officieux. Mais si l'on me forçait à parler, je vous déclare que je ne conserverais alors aucun ménagenaent, que je ferais connaître les véritables intrigants, les hommes qui ne paraissent aujourd'hui patriotes que parce qu'ils y trouvent leur intérêt et qui demain abandonneraient la cause du peuple, sises ennemis payaient plus cher! (2). » Déjà, le i'^ germinal, il avait fait une tentative de rapprochement, repoussée avec perte par Robespierre, comme la première. C'est alors qu'il avait pris sa part des conciliabules qui préparaient la Révolution.

Therezia n'avait pas attendu bien longtemps à Orléans l'exécution des promesses de protection que lui avaient faites Tallien. Elle s'était empressée de se rapprocher de lui. Bien que le séjour de Paris lui fût interdit au même titre que celui de Bordeau.x, elle s'était rendue dans cette ville où elle pouvait être mieux cachée que nulle part ailleurs. Elle erra d'abord de domicile en domicile, mais elle était déjà sous l'œil de la police de Robespierre, à qui Jullien avait spécialement recommandé son arrestation, et, le 3 prairial, Robespierre avait, de sa propre main, libellé le mandat d'amener. « Jamais victime, dit Taschereau, à la fois ami de Robespierre et de Tallien, et qui joua un rôle

(1) Turquand. La citoyenne Tallien, p. 116.

(2) Courtois. Papiers de Robespierre, t. I, p. 34.

Autographe de Sanson, exécute m (Archives Nationales.)

bizarre dans cette affaire (i), ne fut poursuivie par Robes-

(1) Ce prétendu ami de Tallien, le jour même où il était mis à l'index par la Société des Jacobins (26 Prairial) y défendait la cause de Peyrend Dherval. o Ce membre, disait-il, est une victime de l'aristocratie; il a été chargé de fers, jeté au fou I des cachots et il n'en a pas moins été un patriote brûlant. » (Aulard. La Société des Jacobins, t. YI, p. 178).

pierre avec tant d'acharnement. Mes démarches en sa faveur n'avaient d'autre but que d'obliger un ami, mais aussitôt qu'elle m'eût conté ses malheurs, le sentiment qui me faisait agir se porta volontairement vers elle. » Elle était à Fontenay-aux-Roses, dans une propriété écartée de toute habitation, où Tallien lui faisait de secrètes visites, car elle n'osait plus aller dîner à Paris, chez Méot le restaurateur à la mode, chez qui Tallien l'avait amenée dans la joie de son arrivée. Le général Boulanger, qu'on savait porteur de l'ordre d'arrestation, était sur ses traces. Taschereau conseilla d'évacuer au plus vite la maison de Fontenay et de chercher retraite rue de l'Union, aux Champs-Elysées, dans le vide-bouteilles de Duplay loué alors à ses amis Desmousseaux, et qu'on pouvait, en conséquence, regarder comme un lieu de sûreté. Therezia y envoya ses bagages par son domestique, tandis que Frenelle dirigeait le déménagement à Fontenay. Elle-même gagna Versailles où elle devait, dit-on, retrouver Félix Lepelletier, car elle espérait que si les anciennes liaisons pouvaient se renouveler, elle détruirait les inconvénients de sa compromettante intimité avec Tallien. Boulanger et Lavalette l'arrêtèrent dans cette ville (i) et l'amenèrent devant un comité révolutionnaire qui la laissa sur la sellette une journée entière, dînant devant elle sans lui donner ni à boire ni à manger. Ensuite on la conduisit chercher un cachot dans une prison. Comme l'escorte traversait la place de la Révolution, où la guillotine était en permanence, on l'obligea à mettre la tête à la portière en lui disant : « Dans trois jours tu joueras cette pièce en personne. » Elle fut promenée dans douze prisons différentes et enfin écrouée à la Petite Force où on la mit au secret (2). Guéry et le domestique furent incarcérés au Luxembourg. Les hôtes de la rue de l'Union furent constitués prisonniers dans leur domicile avec deux

(1) Courtois. Papiers de Robespierre, t. I, p. 269. ('.'.) ^Lettre de Charles de Constant, d'après \\n récit de M™^ Tallien, juin I196{lntermédiairedes chercheurs et des curieux, '20 décembre 1898).

LES THERMIDORIENS Il5

gardiens, sur l'intervention de Taschereau, qui osait ainsi démasquer son double jeu. Le lendemain, rencontrant aux Champs-Elysées Tallien brisé de douleur, il l'aborda : « Tu n'as rien à craindre pour la citoyenne Cabarrus. Ton amie ne sera pas encore aujourd'hui traduite devant le Tribunal révolutionnaire (i). » Pourtant, Taschereau était peut-être sincère. L'ex-fermier général Verdun avait jadis rendu un service à Robespierre.il avait envoyé, de sa part, un secoirs pécuniaire à un émigré et il avait pris soin de se couvrir par un billet de Maximilien (2). Verdun était, d'autre part, le père naturel de la femme de Billaud-Varennes. Il était lié avec Cofinhal (3). Taschereau lui demanda de faire une démarche auprès de celui-ci pour obtenir que la procédure suivit la marche la plus lente (4). Il fallait faire entendre à Coffinhal que le désir du Comité de Salut public était d'avoir en Thereria un otage, tandis qu'une victime de plus ou de moins intéressait peu les destins de la République. Coffinhal crut en laissant sommeiller le dossier servir la volonté de l'Incorruptible. Gagner du temps n'était pas tout. Il fallait rassurer Therezia qui passait brusquement de tous les raffinements du luxe à la nudité du secret de la Petite Force. Cette prison, primitivement destinée aux assassins, était une des plus affreuses de Paris. Au pied de l'escalier et sous les lucarnes des cachots, on avait installé deux loges à cochons où les geôliers faisaient de l'élevage. Les murs dégouttaient d'humidité. Les sacs de paille, sur lesquels on couchait, fourmillaient de vermine et l'on piétinait dans la fange. A son arrivée, Therezia avait été fouillée devant huit hommes et des vêtements qu'elle avait quittés, on ne lui rendit que sa chemise à laquelle on ajouta une robe de toile grossière (3). Plus tard, sous le

(1) Turquand. La citoyenne Tallien, p. 137.

(2) Anecdotes curieuses et peu connues.

(3) La Révolution française, t. XIV, p. 149.

(4) Turquand. La citoyenne Tallien, p. 137.

(.S) Turquand. La citoyenne Tallien, p. 143. — Intermédiaire des chercheurs et des curieux, 20 décembre 1898.

Il6 LE 9 THERMIDOR

Directoire, elle parait ses doigts de pieds, qu'elle portait nus selon la mode qu'elle avait inaugurée, de bagues d'or, et c'était, disait-elle, pour cacher les morsures qu'y avaient imprimées les rats de la Petite Force (i).

On la garda vingt-cinq jours sans lui permettre de respirer l'air de la cour de la prison. Robespierre, cependant, faisait rassembler par le Comité de Salut public « les pièces relatives à la Cabarrus ». Il demandait qu'on lui donnât une idée précise des lettres interceptées qu'on avait adressées de Bordeaux à la prisonnière, depuis son arrestation (2). Tallien réussit, cependant, à lui faire parvenir l'affirmation qu'il veillait sur ses jours, qu'il luttait pour elle et qu'il l'arracherait au danger. S'il le fallait, il était prêt à frapper Robespierre en pleine Convention. Il portait sur son cœur le couteau qu'il destinait à cette besogne justicière. Il n'avait pourtant pas encore renoncé à une entente avec l'Incorruptible. Douce jours après l'arrestation de Thereria, Maximilien l'avait en pleine séance de la Convention traité de menteur. Le lendemain, c'était Tallien qui faisait des excuses, mais sous une forme habile, et, vu les circonstances, assez digne. Le bruit courait partout qu'il était arrêté. Ysabeau l'affirmait à Jullien. On le disait ouvertement voué au supplice. Il était sur toutes les listes. Les espions de Robespierre le suivaient à la trace, épiaient toutes ses démarches, notaient le nom de tous ceux avec lesquels il avait quelque entretien. Un jour qu'il se promenait aux Tuileries avec deux collègues, ils remarquèrent qu'on les suivait, saisirent au collet les indiscrets et les traînèrent au corps de garde. C'étaient deux courriers du gouvernement et un membre des Jacobins nommé Jarr)', intime chez les Duplay. Tallien porta l'affaire à la tribune, mais il ne put amener Robespierre à s'expliquer sur le rôle de ceux qu'il appelait ses agents (3). Il leur échappait cepen-

(1) Louis Lacour. Les Salons après la Terreur.

(2) Charles Nauroy- Révolutionnaires , 50.

(3) Louis Blanc. Histoire de la Révolution française, t. X, p. 485.

LES THFRMIIXJRIKNS

dant avec l'agilité que donne le désespoir. A la veille de l'explosion, dans un souper nocturne à Nanterre, cher Mme de Saint-Brice, ancienne amie de M"*^ de Fontenay qui, ruinée par la perte de sa charge à la Cour, intriguait aux alentours de la Convention, la mort de Robespierre fut jurée sur une bouteille de Champagne. Il y avait là Tallien, Barras et Fréron (i). Peu à peu, la rigueur primitive avec laquelle on avait traité Therezia s'était relâthée. Une pétition de ses compagnons d'infortune lui avait obtenu la permission de passer une heure par jour dans une chambre où l'air était plus pur et où l'on voyait assez clair pour qu'elle put dessiner son portrait (2). Cette amélioration dans son sort n'avait fait, comme il arrive le plus souvent, qu'exaspérer son impatience. Elle ne pouvait comprendre que Tallien qui l'avait habituée à faire toutes ses volontés, parut la délaisser de la sorte. Le 7 thermidor, elle lui faisait tenir ce court billet rue de la Perle : « L'administrateur de police sort d'ici, il est venu m'annoncer que, demain, je monterai au Tribunal, c'est-à-dire sur l'échafaud. Cela ressemble fort peu au rêve que j'ai fait cette nuit, Robespierre n'existait plus et les prisons étaient ouvertes. Mais, grâce à votre insigne lâcheté, il ne se trouvera bientôt plus personne en France capable de le réaliser (3). » Quelques heures après, Tallien répondait : « Soyez aussi prudente que j'aurai du courage, mais calmez votre tête. »

Tous les accords étaient faits. La bataille allait s'engager.

« Le lendemain, écrivit fièrement plus tardTherezia, c'était le g thermidor, le plus beau jour de ma vie, puisque c'est un peu par ma petite main que la guillotine a été renversée (4). »

(1) D'AUonville. Mémoires, t. III, p. 313.

(2) Intermédiaire des chercheurs et des curieux, 20 décembre 1898.

(3) Turquand affirme que cette lettre doit être apocryphe, les prisonniers ne recevant pas de correspondance. Plus de cinquante cartons, aux Archives Nationales, sont remplis des lettres interceptées par Fouquier-Tinville, ce qui indique que les prisonniers en écrivaient, et la lecture de ces pièces prouve que des lettres antérieures avaient été échangées. Dans sa lettre à M. de Pougens, M"* de Chimay affirme qu'elle a écrit à Tallien le 7 Thermidor.

(4) Lettre à M. de Pougens.

L'Escarmouche.

)|A situation était trop tendue pour qu'elle put se prolonger. Tenu au courant, par le rapport de ses espions, des conciliabules et des pourparlers des conjurés, Robespierre avait pu ignorer au début le but auquel tendaient leurs efforts. .Mais, dans les premiers jours de Thermidor, les masques étaient tombés. Il savait que la conjuration se faisait ouvertement contre lui. Ce n'était d'ailleurs plus un secret pour personne. Le général Dufraisse, qui commandait en Vendée et qui lui était dévoué, lui avait envoyé un aide de camp porteur d'un avis précis. Robespierre s'était hâté de l'en remercier (i). Ce qui le préoccupait davantage à cet instant, c'était d'expliquer sa politique et surtout de faire admettre qu'il ne tendait nullement à s'emparer de la dictature. Le soir du 6 Thermidor, il prit la parole à la séance des Jacobins et s'éleva contre ceux qui divisaient les citoyens par leurs odieuses menées, répandant des bruits alarmants pour décourager les hommes vertueux et les diviser (2). Couthon, lui succédant à la tribune, précisa les accusations. « On a répandu, dit-il, le bruit qu'il régnait une division funeste dans la Convention, dans les Comités de Salut public et de Sûreté générale. Le but de ces bruits effrayants était d'opérer un mouvement dont nos ennemis auraient profité pour renverser le Patriotisme ; mais le peuple est en garde contre toutes les insinuations des scélérats. S'il y a eu des divisions entre les personnes,

(1) Baudot. Noies historiques, p. 233.

(2) Turçjuand. La Citoyenne TalUen, p. 140. — Aulard. La Société des Jacobins, t. VI, p. 237.

L ESCARMOrCHK . II9

il n'y en a jamais eu sur les principes, et je dois dire que la Convention, dans sa très grande majorité, est d'une pureté exemplaire. Je dis la même chose des Comités de Salut public et de Sûreté générale; il y existe des gens vertueux et énergiques disposés à faire les plus grands sacrifices pour la Patrie. Le Comité de Sûreté générale n'est peut-être pas exempt de reproches. Je n'inculpe pas les membres, ils ont des intentions pures; mais je dirai que ce Comité a été entouré de scélérats. Des actes arbitraires, exécutés en son nom, ont porté l'épouvante dans les cœurs patriotes. Je l'ai dit au Comité lui-même; il a senti la vérité et les membres à qui j'ai parlé ont paru disposés à scruter leurs agents et à faire justice des coupables. »

Après avoir fourni quelques renseignements sur l'arrestation de Senar, agent du Comité de Sûreté générale à Tours, qui avait fait les frais de la dernière réconciliation, Couthon dirigeait une attaque directe contre les hommes qu'il voulait frapper. « Un jour de discorde dans l'intérieur de la République vaut mieux qu'une victoire pour Pitt. Je le dis à regret, mais c'est la vérité, vous ave^ jusque dans votre sein des agents de cette faction infernale de l'Etranger; il en existe jusque dans le sein de la Convention Nationale. Heureusement qu'ils sont en bien petit nombre, très petit nombre et que la vertu et l'énergie de la Convention Nationale peuvent écraser à volonté les cinq ou six petites figures humaines, dont les mains sont pleines des richesses de la République et dégouttantes du sang des innocents qu'ils ont immolés. Et qu'ils ne prennent pas occasion, ces hommes infâmes, de ce que je dis ici, pour répéter que c'est à la Convention Nationale que nous en voulons. Moi, proposer une mesure contre la Représentation Nationale! moi qui sacrifierais dix mille vies pour elle! parce que je suis convaincu que le jour où la Représentation Nationale serait avilie ou dissoute, serait le jour de la Contre-Révolution! Mais je ne puis supporter l'injustice et l'immoralité, parce que je veux de cœur la république et la morale qui me présentent des bases solides

pour Tordre républicain. Si l'on souffre que le système d'Hébert se renouvelle et que le crime vienne jamais à régner, il n'y a plus de République Il y a ici et dans la Convention quelques hommes impurs qui cherchent à corrompre la morale publique et à élever un trône au crime sur le tombeau des mœurs et de la vertu. Je ne propose ici aucune mesure particulière contre les ennemis les plus vils, mais les plus dangereux de la Liberté publique. Je demande seulement que les hommes de bien se rallient, que les représentants purs se détachent de ces cinq ou six êtres turbulents et que, dès ce jour, ils décrivent la ligne de démarcation entre eux et les méchants. »

Le discours de Couthon, auquel le Journal de la Montagne et les autres feuilles publiques devaient, le lendemain, donner la plus grande publicité, avait pour but, en affirmant que l'entente était complète entre les Comités, de rassurer la masse inerte du Centre et de la convaincre qu'une fois de plus la bourrasque passerait sur le Marais, sans atteindre aucun des crapauds qui y croupissaient. En échange de la protection tacite qu'il leur accordait, Robespierre avait toujours eu les voix de cette majorité de la Convention qui, lorsqu'elle ne voulait pas voter pour lui, s'abstenait du moins, en désertant la séance sous des prétextes quelconques. Depuis plusieurs jours, les conjurés pratiquaient ce Marais qu'ils avaient tant naéprisé. Si remuants qu'ils fussent, ils n'étaient qu'une poignée. Pour résister, lorsque viendrait l'heure du vote, il fallait des voix, et on ne pouvait les recruter ailleurs que dans la Plaine. Il y avait encore à la Convention, à la veille du o Thermidor, deux cents de ces députés qui avaient voté contre la mort de Louis XVI (i). Les proscriptions, les incarcérations, la guillotine avaient eu beau les décimer, ils représentaient encore un groupe auquel le bulletin de vote pouvait donner la toute-puissance, le jour où ils sauraient vouloir s'en servir. Entre Robespierre et la Montagne, ces hommes

(1) D'Héricault. La Révolution de Thermidor, p. 169.

L ESCARMOrCHE 121

préféraient celui qui les avait protégés, dédaigneusement, et par politique plus que par sympathie. Ils s'étaient habitués, d'ailleurs, à faire le mort, à n'afficher aucune volonté qui leur fut propre et à voter sous la pression de la menace. Quelques-uns de leurs chefs, la plupart venus d'autres assemblées, avaient en eux l'étoffe de représentants du plus haut mérite. Durand-Maillane avait la sagesse et la science, Palasne-Champeaux était calme et résolu, Boissy d'Anglas brave et intelligent, Féraud héroïque. Ils avaient auprès d'eux des hommes qui valaient largement par l'esprit ceux qui étaient l'élite de l'intelligence de la Montagne. Mais depuis le 3i Mai, depuis qu'ils avaient pris l'habitude d'arriver à la Convention entre des haies de populace qui les sifflaient et les couvraient de huées parce qu'ils passaient pour tièdes, ils s'abstenaient le plus souvent d'assister aux séances. Les jours de grande lutte, le petit nombre de ceux d'entre eux qui demeuraient fidèles à leur poste, en dépit des quolibets des tribunes et des injures des femmes révolutionnaires, se voyaient menacés du poing par les Montagnards. On les colletait, on les culbutait. Les insultes étaient les moindres des mésaventures qu'ils encouraient (i). « Jamais, dira Durand-Maillane, nous n'avons pu nous faire entendre dans cette enceinte sans être exposés aux menaces. » Que pouvaient faire dans de pareilles conditions les Conventionnels du Marais? Plus ils avaient été éloquents, plus ils avaient marqué aux jours de la Constituante et de la Législative, plus ils prenaient à tâche de se faire oublier. Ceux qui s'étaient laissé aller à vouloir jouer un rôle, ceux qui avaient eu des missions, ceux qui avaient rédigé des rapports prêtant à un certain brillant, n'avaient pas eu à s'en louer. Alquier était' en prison sans avoir commis d'autre crime. Ils s'étaient donc résignés à se cacher dans une apparente imbécillité, à composer chaque jour avec leur conscience.

(1) D'Héricault. La Récolulion de Thermidor, p. 170. — Roussel. Le Château des Tuileries. I, p. 239.

et à voter par terreur tout ce qu'on leur demandait. Après avoir prêté la main à la Gironde, ils l'avaient lâchée à l'heure du combat. La faction des Indulgents les avait trouvés aussi sévères que celle des Ultras. Danton, Hérault, Fabre, Chabot, Lacroix, Bazire, Hébert, Chaumette n'étaient-ils pas tous également des tyrans? Ils avaient senti d'ailleurs la force de cette vérité que les Montagnards habitués à la violence, ivres de sang, se dévoreraient les uns les autres et, prenant grand soin de ne pas attirer sur eux les colères des géants, ils les regardaient quelque peu craintivement s'exterminer. Le petit, très petit nombre d'entre eux qui dissimulaient soigneusement des attaches royalistes et qui recevaient le mot d'ordre d'agents secrets, n'avait pas une consigne différente. Ni le Régent, ni le Gouvernement anglais ne croyaient un changement possible en France, avant que le débordement de passions qu'était la Terreur, n'eût suivi jusqu'au bout son cours. La Plaine donc, par disposition naturelle, par habitude, par haine des Montagnards, ne pouvait faire accueil à leurs propositions d'accord, sitôt qu'elles se manifestaient. Daunou, qui n'a pas été, certes, un des moins remarquables des modérés de la Convention, rappelle combien ses collègues étaient environnés de terreurs et de perfidies. Les sollicitations, dont ils étaient l'objet, n'étaient-elles pas un piège qu'on leur tendait? « C'était, dit Dussault, des tètes froides et lentes, des hommes que des erreurs avaient rendus prudents et timides, auxquels un long silence avait presque interdit le droit de parler, dont les oreilles retentissaient de menaces éternelles, dont les cœurs étaient maigris de terreur; à qui l'on avait donné un nom qui les rendait pour ainsi dire moites; des hommes qui avaient appris à se taire, à l'école des plus grands périls et qui savaient que les vaincus n'ont jamais raison avec les vainqueurs (i) ». Quand Rovère, Bourdon, Tallien se firent

(11 Dussault. Fragments pour servir à l'histoire de la Convention Nationale, p. 239.

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