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Le 9 thermidor, d'après les documents d'archives et les mémoires

K 9 Thermidor est un des événements les plus mémorables de l'histoire de la Révolution.

Par une conséquence, que n'ont point voulue tous les meneurs de cette journée, elle a mis fin à la Terreur et clôturé Tère violente des exécutions et des massacres.

Malgré la rapidité des événements, on trouve dans cette secousse qui changea les destinées de la France le raccourci de toute cette période historique.

Dans ce conflit, où les passions sont portées à l'exaspération, on voit se heurter, vivants ou morts, tous les hommes qui se sont agités sur l'arène politique depuis 1789 jusqu'à la fm de l'an II.

Ce qui renverse Robespierre, c'est autant le spectre de Danton et de Vergniaud que l'épée de Barras, la ruse de Fouché, l'habileté de Tallien ou la rageuse colère de Billaud-Varennes. Enfin, sur le fonds sanglant et lugubre du drame, on voit sourire Eléonore, qui renouvelle les Romaines de l'âge de Brutus, la folle, frivole et délicieuse Thérezia, Charlotte Robespierre, la vieille fille acariâtre et pie-grièche, Elisabeth

Lebas, l'épouse et la mère parfaite selon la formule de Rousseau.

Tel est le cadre, tels sont les personnages que nous nous sommes appliqués à faire vivre sous les yeux du lecteur, dans des tableaux dont les traits et les couleurs sont empruntés aux contemporains.

Nous avons mis à contribution, pour écrire le premier volume de cette « Collection historique », les trésors que contiennent les Archives Nationales et la Bibliothèque de la rue Richelieu. Documents inédits, Mémoires peu connus, nous avons tout lu, butinant le miel partout où il nous semblait exister.

L'illustration de ce volume a été empruntée de même aux tableaux et aux estampes que possèdent nos grandes collections et dans ce choix, nous nous sommes efforcés de concilier les intérêts de la vérité et le respect de l'art, préférant toujours le document exact, la planche contemporaine à une interprétation postérieure, fût-elle géniale.

Puisse le lecteur nous savoir i^ré de notre effort !

Le 9 Thermidor

La Maison Duplay*

KTAIT le soir de la fameuse journée du Champ de-Mars,

Dans Paris en efferveseence, le bruit courait que les chefs du parti avancé allaient être nais en état d'arrestation.

Robespierre, acclamé par un flot de peuple qui Tavait reconnu, revenait lentement vers le Marais par la rue Saint-Honoré. Sur la porte de la maison presque rustique qu'il habitait, un riche menuisier du faubourg, Maurice Duplay, petit bourgeois vaniteux et gonflé de gloriole, vint offrir au grand homme qu'il avait applaudi aux Jacobins, de laisser passer la manifestation bruyante et de se reposer chez lui au sein de sa famille. Maximilien, fatigué, accepta l'invitation.

Quand, au bout d'une heure ou deux, il voulut regagner son domicile lointain, on insista pour qu'il mangeât la soupe et qu'il acceptât l'hospitalité de la nuit. La maison était grande. Il ne gênerait personne et jamais les suppôts de Lafayette ne viendraient le chercher chez le menuisier Duplay. l'out respirait l'aisance, le bien-être tout disait la joie de donner l'hospitalité à l'homme du jour. Maximilien coucha chez Duplay et y resta une semaine.

M'ne Duplay et ses filles, surtout Éléonore qui avait alors vingt-quatre ans, l'entourèrent des soins les plus délicats. « Il était, rapporte Charlotte (f, extrêmement sensible à

(1) Mémoires de Charlotte Robespierre.

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toutes ces sortes de choses. Mes tantes et moi, nous l'avions gâté par une foule de petites attentions dont les femmes sont seules capables. » Vivant seul, rue de Saintonge, il était privé de tout cela. La famille se réduisait pour lui à un secrétaire, Villiers, et, dans sa vie, la femme n'était représentée que par une maîtresse vénale à qui il remettait le quart de ses appointements de député. Il envoyait la moitié du reste de ses émoluments à Arras et vivait [maigrement du reliquat (i). Dans ces conditions, la médiocrité même de la maison Duplay était un paradis, et les prévenances des Duplay lui firent cruellement sentir le vide de son appartement du Marais. Aussi, quand Maurice Duplay lui proposa de devenir son hôte rondement, franchement, en brave homme, Maximilien n'eut pas le courage de refuser et consentit.

Modeste quand on arrivait à la cour, la maison s'ouvrait sur la rue Saint- Honoré par une grande porte cochèrc flanquée de deux boutiques, louées, l'une à un petit restaurateur, l'autre à un parfumeur. Le corps de logis, sur la rue, au-dessus des entresols qui dépendaient des boutiques, consistait en un appartement de quatre pièces, fenêtres sur la rue et sur une cour oblongue. Les Duplay avaient élevé leurs enfants dans cet appartement auquel donnait accès un escalier de bois à gauche de l'entrée. Maintenant, ils habitaient la maison située au fond de la cour.

Cette cour était encombrée à droite et à gauche de hangars et de resserres à bois. Au fond du hangar de gauche, constituant le rez-de-chaussée d'un nouveau corps de bâtiment, s'étendait le grand atelier continué par une

(1) Villiers. Souvenirs d'un déporté. — Secrétaire bénévole de Robespierre en 1790 pendant sept mois, il put constater que celui-ci était dans la plus grande disette. « Robespierre, raconte-t-il, était d'un tempérament ardent qu'il combattait à tout moment. Presque toutes les nuits, il baignait de sang son oreiller. Je ne lui ai connu qu'une femme d'environ vingt-six ans qu'il traitait assez mal et qui l'idolâtrait. Très souvent il lui faisait refuser sa porte. »

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écurie adossée à la cage de l'escalier. Au-dessus de l'atelier et de Vécurie, une grande pièce en entresol coupée par des cloisons avait été divisée en trois pièces. Le jeune fils de la maison, Maurice- Jacques, occupait celle qui débouchait sur le palier de l'escalier. Simon et Jacques, deux neveux pauvres de Duplay, qu'il avait recueillis après la mort de leur père, couchaient dans la seconde chambre. La troisième fut celle dans laquelle on installa Robespierre.

Elle n'avait qu'une croisée à jalousie sur la cour, dominant les hangars et les ateliers, si bien que le bruit des marteaux et le grincement des scies devaient accompagner les lectures et les conversations de Maximilien. On y réunit tout ce que le mobilier de famille comportait de plus élégant, de plus digne d'un hôte aussi illustre. Simple lit de noyer, rideaux en damas bleu à fleurs blanches, transformation de ce qui avait été la plus belle robe de Mme Duplay, un modeste bureau, un fauteuil, quelques chaises, un casier à rayons servant de bibliothèque (i). La cheminée était garnie d'une simple plaque de fonte sans aucune ornementation. Mais la pièce était propre, claire et aérée.

On avait accès à l'appartement de Robespierre soit par les chambres de Maurice-Jacques et des neveux, soit par un escalier qui desservait la maison du fond de la cour, habitée par les Duplay. Au premier étage de celle-ci, c'était la chambre du menuisier et de sa femme, s'ouvrant à droite sur le carré et éclairée par deux croisées sur la cour. Elle précédait la chambre des jeunes filles, sorte de vaste dortoir qui débouchait aussi sur le carré.

Au rez-de-chaussée, le petit escalier de bois aboutissait

(1) En 1876, on montra ù l'exposition rétrospective d'Orléans des livres qui provenaient, dit-on, de la bibliothèque du Temple et que Courtois avait trouvés chez Duplay, dans la chambre de Robespierre, dans un double fond sous la table de travail et au bas d'une petite armoire où il mettait son linge {Archives historiques, 1890-1891, II, p. 163).

dans la salle à manger dont les fenêtres et la porte vitrée s'ouvraient sur la cour, dans le voisinage d'un puits. Une porte séparait la salle à manger de la cuisine, une autre de la salle d'études des jeunes filles, qui prenait jour sur les

La Maison Duplay. Arrestation de Cécile Renaud, par Duplessis-Hertaux.

jardins du couvent de la Conception où avaient été élevées les demoiselles Duplay (i).

L'aisance de Maurice Duplay n'était, en effet, pas récente. Né le 22 décembre lySH, d'un menuisier de Saint- Didier-la-Seauve, dans la Haute-Loire, il s'était établi à Paris encore jeune. Protégé par Geoffrin, licutenant-

(1) Stéphane Pol. Le Conventionné, Lehas, p. HS. — Etudes de tnpo^rapnic hif^torique. La maison mortuaire de Tiir<roi. La maison de Hohcspierre, par Ernest Coyerque.

colonel de la milice bourgeoise et l'un des fondateurs de la manufacture de glaces, il s'était enrichi rapidement par des entreprises. Son mariage, en 1766, avec la fille de Veaugois, un gros charpentier de Ghoisy, qui lui apportait en dot un capital de 4000 livres, alors que lui-même en possédait autant, n'avait pas peu contribué à ses succès. Au moment où éclata la Révolution, il possédait, outre la maison du n° 366 de la rue Saint-Honoré, trois immeubles dans Paris et un vide-bouteilles aux Champs-Elysées. Il louait partie de la maison de la rue Saint-Honoré et en totalité ses maisons de la rue de l'Arcade, de la rue des Mathurins et de la rue d'Angoulème, respectivement 3 000, 6000 et 5 600 livres (i).

Il avait donc pu faire donner à son fils, alors âgé de douze ans, et à ses filles Éléonore, Sophie, Victoire et Elisabeth, une éducation soignée. Elles étaient bonnes musiciennes et Éléonore était une des meilleures élèves de Regnault, un des bons peintres de l'époque (2).

Jacques- Maurice avait fait ses études au collège d'Harcourt jusqu'à sa suppression. Depuis, il travaillait rue Saint-Honoré et Simon, alors incapable d'écrire une lettre correctement, tout en rabotant et menuisant pour son oncle, participait aussi aux études de son cousin. Quant à Jacques, le futur canonnier, son intelligence inculte se refusa toujours à pénétrer les arcanes de l'orthographe et de la calligraphie. Tout le rêve de son oncle était d'en faire un passable contremaître.

Quant à lui, alors âgé de cinquante-trois ans, suffisamment riche pour ses goûts, il aspirait au repos. Il avait renoncé à l'établi, et se serait volontiers contenté du rôle de menuisier honoraire. La politique exerçait sur lui une attraction singulière. Assidu aux Jacobins, il semblait hanté par l'idée de jouer dans son quartier un rôle ana-

(1) L'Iniermcdiairc, 25 octobre 1887. — Stéphane Pol. — Le Conventionnel Lcbas, p. 67.

(2) M'û'^ Clément-Hemery. Souvenirs de 11<J3 et lTJ(à.

logue à celui que Santerre s'était taillé au faubourg Saint- Antoine. Seulement lui ne rêvait pas le panache. Un siège dans la magistrature lui souriait bien davantage. Quand on a mesuré des planches, on peut bien mesurer des responsabilités. Plus tard, on en fit un juré au Tribunal Révolutionnaire. Il prit sa mission au sérieux. Il voulut l'exercer en conscience et, même après son passage au terrible tribunal il conservait la réputation d'un brave homme (i). Un jour qu'il avait siégé dans une affaire, Robespierre lui demanda : « Qu'as-tu fait au tribunal? — Maximilicn, répondit-il, jamais je n'ai cherché à connaître ce que tu fais au Comité de Salut public. — Tu as raison, dit Robespierre, qui lui serra affectueusement la main ». Il eut bien voulu se consacrer entièrement aux fonctions publiques. Purs châteaux en Espagne, car l'année 1798 vint déranger SCS affaires. Une épouvantable crise sévit sur la propriété. On avait cessé de construire et les immeubles bâtis ne trouvaient plus preneurs. En pleine lutte entre Girondins et Montagnards, Mme Duplay écrivait à sa fille Sophie ses doléances et ses lamentations : « Votre père a été obligé de reprendre son état. Aucune de nos maisons n'est louée, mais nous nous consolerions de cela, s'il en résultait quelque chose pour l'intérêt public. » Alors, de nouveau, la cour et l'atelier virent s'empresser six ouvriers maniant le rabot et faisant résonner les murs de leurs chansons. Duplay vivait avec eux sur un pied de quasi-égalité et cependant, malgré ses sentiments démocratiques (2), il conservait quelque orgueil de son titre de maître-menuisier.

(1) II avait fait preuve d'une certaine indépendance. Le 6 frimaire an II, il signait avec Topino-Lebrun. Souberbielle, Gannier, Lumière et d'autres, une protestation contre l'accusateur public Rover qui dans 1 afifaire de Tonnerre, s'efforçait d'influencer les témoins. (Archives nationales F. ^ 47753 ,

(2) « Ma mère, a écrit Lebas, atHrme que jamais des ouvriers assidus aux Jacobins, n'ont été admis le soir, dans l'intimité de mon grand-père. Tout démocrate qu'il était, il sut toujours maintenir la distance qui sépare le chef de la famille des serviteurs qu'il emploie. H ne recevait dans son intérieur que des amis et des parents. »

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On le lisait encore en septembre 1793 sur l'enseigne qui dominait la porte cochère de sa maison et un citoyen de Lyon s'en plaignait dans une lettre que publia le journal le Batave : « A voir une quantité d'enseignes dans Paris, on pourrait croire que les maîtrises ne sont pas supprimées. Le citoyen Duplay, .chez lequel le plus zélé des défenseurs des Droits de l'Homme demeure, Maximilien Robespierre, est encore en toutes lettres maître-menuisier. Au nom de l'égalité, citoyen, dites deux mots dans votre journal de cette inobservance des lois. Que ce soit aristocratie, que ce soit oubli de la part des ci-devant maîtres, il n'en est pas moins du devoir d'un républicain de rappeler à l'ordre les administrateurs de la police qui, ayant les moyens de faire disparaître jusqu'aux plus légères traces de l'inégalité, négligent de le faire. »

A contre-cœur, Duplay dut s'exécuter. L'enseigne du maître-menuisier, son titre de noblesse en quelque sorte, disparut du portail de la rue Saint-Honoré. Mme Duplay n'eût peut-être pas cédé si facilement bien qu'elle figurât chaque soir dans les tribunes de la Convention ou des Jacobins (i). Depuis qu'elle cuisinait pour Robespierre, elle semblait convaincue qu'elle participait à son rôle politique et elle prétendait juger à tort et à travers des événements : « Nous somnfies ici, dans des transes continuelles, écrivaitelle à sa fille aux jours troublés de mai 1793. Nos perfides mandataires, bien loin de s'occuper de faire le bonheur du peuple et d'élever la liberté naissante sur des bases solides cherchent au contraire à l'avilir et à l'étouffer. La voix de la Vérité ne peut plus se faire entendre dans la Convention. Enfin la scélératesse y est à son comble. Le peu de patriotes qui sont restés purs ont lutté jusqu'à présent avec courage mais je les vois sur le point de succomber et la Liberté sur le point d'être détruite à jamais, si le peuple ne se lève point

(1; Fabien Pillet. Le Robespierre de Monsieur de Lamartine, p. 7. Fabien Pillet, très bien renseigné, faisait figure, lui, au 8c<;rétitriat de la Sûreté générale.

LA Maison Dt pLay

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Lettre de Simon Duplay, Jacques-Maurice Duplay et Eléonore Duplay,

demandant leur liberté [Thermidor, an III).

(Archives Nationales.)

pour terrasser tous les scélérats qui n'ont pas voulu la mort du Tyran. Girot même a déserté la cause du peuple, pour se ranger du côté des coquins, et il n'est pas le moindre. Voilà où nous en sommes. » La pauvre femme s'usait dans ses colères et ses transes. Mais avec tout cet essaim de jeunesse, comment la maison eùt-elle été triste? Ce n'était qu'éclats de rire dans le jardinet entouré d'un

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léger treillage, dans la salle d'études d'où l'on voyait les tilleuls et les marronniers de la Conception.

Le jeudi, les Duplay recevaient leurs amis, dans leur salle où les fauteuils d'acajou recouverts de velours cerise avoisinaient le clavecin d'Éléonore. Il y avait là un vrai musée iconographique de Robespierre, dons d'administrateurs, de fanatiques de l'orateur en vogue (i). Maximilien accueillait ces présents avec un air de dédain, mais M""® Duplay et Éléonore apportaient à leur entretien un culte pieux. Parmi ces visiteurs du jeudi, les plus assidus, avec Merlin de Thionville, Girot de Pouzol, c'étaient les peintres David et Gérard, le sculpteur Collet, Buonarotti, le futur commissaire du pouvoir exécutif et l'ami de Babeuf. L'Italien Buonarotti était une âme ardente. Il jouait du clavecin et de la guitare. Il chantait, et sa voix frémissante transportait le petit auditoire au pays des rêves et des enthousiasmes patriotiques. Souvent aussi, c'était Robespierre qui fredonnait les romances d'Eléonore accompagné par Buonarotti. D'autres fois, il récitait des scènes de Racine devant les jeunes filles en extase. Les réunions ne se prolongeaient pas très avant dans la nuit. A onze heures, Maximilien se retirait dans sa chambre pour y travailler. Il dormait peu et souvent les ouvriers, en arrivant à leur travail le matin, voyaient encore briller à sa fenêtre la lumière de sa lampe.

En dehors des réunions du soir, les Duplay très hospitaliers attiraient volontiers chez eux tous ceux que le menuisier avait rencontrés aux Jacobins ou que le séjour de Robespierre amenait rue Saint-Honoré. Il en fut ainsi pour La Réveillère-Lepaux. Invité à dîner au vide-bouteilles des Champs-Elysées avec ses jeunes enfants, le futur directeur y avait rencontré Pétion, Girod de Pouzols et Robespierre. Ce bourgeois prétentieux et infatué de ses mérites s'était jugé déplacé dans cet intérieur à la bonne franquette. Il était donc retourné à Angers, sans venir

(1) Humel, Histoire de Robespierre, t. II, p. 361.

remercier son hôte. Appelé sous la Législative, à la Haute- Cour d'Orléans en qualité de juré, La Réveillère repassa par Paris et se sentit pris de remords. Il avait le respect des maisons où Von dîne. [Il songea donc à se présenter rue Saint-Honoré.

• J'y allai un matin, raconte-t-il. On m'accueillit fort \ bien, et je fus introduit dans le salon auquel était attenant \ un petit cabinet dont la porte restait ouverte. Que vis-je en 1 entrant? Robespierre qui s'était impatronisé dans la maison i où il recevait des hommages tels que ceux que l'on rend à une divinité. Le petit cabinet lui était particulièrement / consacré. Son buste y était enchâssé avec divers ornements, / des vers, des devises, etc. Le salon lui-même était garni ' de petits bustes en terre cuite rouge, grise et tapissé du j portrait du grand homme au crayon, à l'estompe, au bistre, \ à l'aquarelle. Lui-même, bien peigné et poudré, vêtu d'une ] robe de chambre des plus propres, s'étalait dans un grand fauteuil, devant une table chargée des plus beaux fruits, de beurre frais, de lait pur et de café embaumé. Toute la famille, père, mère et enfants cherchait à deviner dans ses yeux tous ses désirs pour les prévenir à l'instant. Le Dieu daigna me sourire et me tendit la main. La porte du salon était vitrée. Les adorateurs, depuis l'entrée de la cour jusqu'à cette porte, s'avançaient avec lenteur et respect et n'entraient dans le salon que lorsqu'un signe de la tête ou de la main de l'homme divin aperçu au travers de la vitre , leur en donnait la permission. »

Sans paraitrela remarquer, Robespierre s'était facilement habitué à cette cour d'adulateurs. « Les louanges les plus dégoûtantes, dira haineusement Courtois, le trouvaient toujours prêt. » Il était de ceux qui ont besoin, pour vivre heureux, d'un entourage de gens gais et pleins de vie. Après le travail, il se délassait avec les enfants de son hôte. Aux soirs d'été, quand il sortait avec Maurice-Jacques et ses sœurs, il aimait à donner des sous aux petits Savoyards du jardin Marbeuf, qui jouaient au « bon monsieur » leurs plus jolis airs de vielle. D'autres jours, sepro-

menant sur cette rive de la Seine qui borde les Tuileries, il envoyait son chien Bloiint rapporter la balle quHl lançait à l'eau. D'autres fois, dans des parties de campagne, parmi les vergers de Montmorency ou les bois de Meudon, il cueillait pour Eléonore et ses sœurs des cerises et des bleuets.

Malgré le travail assidu auquel l'obligeait la préparation de ses discours politiques, il savait trouver des heures de loisir, pour commenter et expliquer aux enfants du menuisier VEniile de Jean-Jacques. « C'était, dit malicieusement Barras, comme un bon curé de village qui explique l'Evangile à ses paroissiens. » Aussi bien les enfants que les ouvriers de l'atelier, reconnaissants et touchés de ses complaisances, lui faisaient volontiers cortège quand il sortait. On ne rencontrait jamais Robespierre seul.

Danton qu'amusait l'enthousiasme d'Éléonore pour son heureux rival en popularité avait méchamment décoché à la fille du menuisier le surnom de « Gornélie Copeau » (i). Dubois de Crancé, qui s'enrichissait volontiers de l'esprit des autres, avait recueilli et répété ce malicieux lardon que ne lui pardonna jamais Robespierre. Maîtresse ou amie, « Cornélie-Copeau » était rapidement devenue un des éléments nécessaires de la vie de Maximilien. « Cette pâle jeune fille à la lèvre pincée, à l'œil glauque où passe parfois une lueur vipérine, frappait par son expression sèche et froide » (2).

Elle partageait les sentiments patriotiques de son père. « C'était, affirmait Philippe Lebas, résumant l'opinion des siens, un de ces esprits sérieux et justes, un de ces caractères fermes et droits, un de ces cœurs généreux et dévoués dont il faut aller chercher les modèles dans les Républiques anciennes. Robespierre ne pouvait

(1) Mémoires de Barras.

(2) Docteur Cabanes. Le Cabinet secret de l'Histoire, p. 208.

manquer de rendre hommage à de telles vertus. Une mutuelle estime les rapprocha. Ils s'aimèrent sans se le dire et si Maximilien avait réussi à ramener Tordre et le calme dans l'Etat, si son existence avait pu ne plus être aussi agitée, il serait

certainement devenu le gendre de son ami. » Gela eût comblé les vœux de Mme Duplay, cela eût satisfait l'orgueil du brave menuisier etquant à Ëléonore qui, selon un mot de Charlotte, était très ambitieuse de s'appeler la citoyenne Robespierre, elle mit en œuvre tout ce quidevait attendrir le cœur de Maximilien.

Elle lui plut comme il fallait lui plaire. «Ame

virile, disait Robespierre de son amie, elle saurait mourir comme elle sait aimer. » Peut-être] cependant^se demanda-

Cluirlotte Robespierre, par Leclerc. (Bibliothoqiio Nationale. Estampes.)

t-il si c'était la femme qu'il lui fallait, ou plutôt s'il lui fallait une femme (i).

— Tu devrais épouser Éléonore, dit-il un jour à Augustin, qui lui faisait l'éloge de la fille aînée de Duplay.

— Ma foi non, répondit son frère, que l'ambition n'empêchait pas de songer à l'amour (2).

Souvent, dès lors, et quoi qu'en ait dit Charlotte, il déclara qu'il aspirait au moment où la Révolution terminée et affermie, il lui serait possible de se retirer de la mêlée, d'épouser celle qu'il aimait et d'aller vivre en Artois dans une des fermes qu'il conservait pour y confondre son bonheur obscur dans la félicité commune (3).

Si son affection pour les autres filles de son hôte avait un caractère différent, il ne leur était pas moins attaché. Pour elles toutes, il avait des soins de frère aîné, mais sa préférée était Elisabeth, celle qui fut M^^ Lebas. Elle a raconté, au sujet de la délicatesse de Robespierre, une anecdote significative.

« Un jour, dit-elle, que Robespierre était absent de la maison, Camille Desmoulins vint le demander. Il avait un livre sous le bras et me pria, en se retirant, de le lui garder. Après son départ, j'entr'ouvris curieusement le livre. C'était VArétin, orné de gravures comme je n'en avais jamais vues. Le soir, quand il rentra, Robespierre remarqua que j'étais troublée en lui rapportant la visite de Desmoulins. Il m'interrogea et quand il apprit ce qu'avait fait son jeune ami, il pâlit.

« — Oublie cela, me dit-il d'une voix émue. Ce n'est pas ce qui entre involontairement par les yeux qui souille la

(1) Desmoulins disait de Robespierre : « Jamais il ne se mariera et c'est tant mieux pour la République. 11 laisserait peut-être des enfants qui, en étant héritiers de sa domination, seraient obligés de travailler à en faire un grand homme pour leur sûreté personnelle, ce qui nous coûterait peut-être encore beaucoup de sang. »

(2) Charlotte Robespierre, Mémoires, p. 90.

(3) Lamartine. Histoire des Girondins. Partie revue par Philippe Lebas.

chasteté, mais les mauvaises pensées qu'on a dans le cœur. »

Ainsi s'écoula dans ce calme familial tout le temps de la Législative pendant lequel Robespierre se consacra presque exclusivement aux Jacobins et à la rédaction de son Défenseur de la Constitution.

Puis vinrent les jours troublés qui précédèrent le 10 août. La maison Duplay, s'il faut en croire Carra, fut alors un des foyers de la conspiration. De même que les Duplay avaient jadis offert Thospitalité à Robespierre, ils avaient, comme hôte supplémentaire, l'ancien constituant Anthoine. D'après Carra, les conciliabules, tenus sous le toit qui abritait Robespierre, préoccupaient au plus haut point Mrae Duplay et comme la nuit du 4 août, la conférence se prolongeait fort avant dans la nuit, elle traversa la cour et montant l'escalier qui donnait accès aux chambres où Anthoine avait assemblé ses amis, elle vint lui demander d'un ton de colère s'il prétendait faire égorger Robespierre.

Anthoine, qui désapprouvait la tactique qui inspirait le Défenseur de la Constitution, lui répondit sèchement :

— Si quelqu'un doit être égorgé, ce sera nous sans doute. Il ne s'agit pas de Robespierre. S'il tremble, il n'a qu'à se cacher.

Quelques jours plus tard, — c'était après le 10 août — Maximilien cessait brusquement la publication du Défenseur de la Constitution, d'ailleurs sans clientèle, et donnait toute son attention à la campagne que menaient à Arras ses amis pour sa candidature à la Convention et celle de son frère Augustin.

C'est au lendemain de leur double élection à Arras et à Paris, que s'ouvrit l'ère d'orages domestiques qui devait compliquer et assombrir les deux dernières années de l'existence de Maximilien.

Chef de famille à 7 ans, élevé entre sa sœur, son frère et ses vieilles tantes, il avait, dans son ignorance voulue de la vie pratique, laissé gouverner son existence d'intérieur,

par Charlotte, jusqu'au jour où, élu aux États Généraux, il avait échappé à son gouvernement pour voler de ses propres ailes. Maintenant, il appartenait corps et âme aux Duplay et c'est dans cette nouvelle vie de famille, que Charlotte allait le retrouver en accompagnant Augustin dans la capitale.

Elle et son jeune frère firent leurs adieux à Arras le

25 septembre 1792. Accueillis comme de véritables parents par la famille Duplay, ils furent, dès leur arrivée, installés dans l'appartement de la rue Saint-Honoré, qu'Anthoine occupait avant le 10 août. « Je m'aperçus aussitôt, raconte Charlotte, de l'ascendant que l'on exerçait sur Maximilien, ascendant qui n'était fondé ni sur l'esprit, puisque Maximilien en avait certainement plus que M^^^ Duplay, ni sur de grands services rendus, puisque la famille, au sein de laquelle mon frère habitait depuis peu de temps, n'avait pas été à même de lui en rendre. Cet ascendant prenait sa source dans la débonnaireté de mon frère et dans les caresses incessantes et souvent importunes de Mme Duplay. Elle chercha constamment à me mettre mal avec Maximilien et à l'accaparer. Le caractère de Maximilien se prêtait très bien aux vues de Mme Duplay. Il se laissait mener comme elle voulait, et cet homme si énergique n'avait de volonté dans son intérieur que celles qui lui étaient suggérées. »

Charlotte s'efforça de reconquérir Maximilien, résolue à l'arracher des mains d'une famille aussi dangereuse. Elle parvint à lui faire entendre qu'un homme ayant sa situation politique ne devait pas se priver d'un chez-soi, où il put recevoir ses amis, si modestement ce fût-il. Sa tâche ne fut pas aisée. Robespierre résista longtemps. Il craignait de contrister ses hôtes. Il lui répugnait de rompre avec des habitudes qui lui étaient chères. Après les tentatives de raisonnement, Charlotte mit en jeu les scènes et les coups de tête. Les prises de bec, les querelles quotidiennes, usèrent la volonté de Maximilien. Enfin, il consentit à prendre un appartement rue Saint-Florentin, mais ce fut

pour peu de temps. Désolés du départ de leur grand homme, les Duplay en voulurent beaucoup à Charlotte. Mme Duplay surtout, lui en conserva rancune toute sa vie, bien qu elle eût fini par gagner la partie un mois plus tard. Les jeunes filles, surtout Elisabeth, gardèrent une neutralité relative, dans ce premier conflit. Charlotte s'était faite la protectrice des amours de Lebas et de la quatrième fille de Duplay et ce rôle lui a toujours valu Vindulgence de Mme Lebas. Quant à Charlotte, elle ne pardonna ni son triomphe ni sa défaite. Le ton de ses Souvenirs est perpétuellement aigre.

« Nous vivions depuis quelque temps seuls, mon frère et moi, rapporte-t-elle, lorsque Maximilien tomba malade. Son indisposition (i) n'avait rien de dangereux. Il avait besoin de beaucoup de soins et certes, je ne lui en laissais pas manquer; je ne le quittais pas un instant, je veillais constamment auprès de lui. Lorsqu'il fut mieux, Mme Duplay vint le voir. Elle n'avait pas été instruite de son indisposition et fit grand bruit de ce que l'on ne l'avait pas prévenue. Elle se mit à me dire que mon frère n'avait pas tous les soins nécessaires, qu'il serait mieux soigné dans sa famille, que rien ne lui manquerait et la voilà qui presse Maximilien de retourner chez elle. Mon frère refuse d'abord faiblement. Elle redouble ses instances, je dirai mieux, ses obsessions. Robespierre, malgré mes représentations, se décide enfin à la suivre.

— Ils m'aiment tant, me disait-il, ils ont tant d'égards, de bonté pour moi, qu'il y aurait de l'ingratitude de ma part à les repousser. »

Charlotte, demeurée seule, céda bientôt et Augustin la ramena rue Saint-Honoré, mais la situation ne tarda pas à devenir intolérable. Le ménage Augustin-Charlotte s'en-

(1) L'indisposition de Maximilien Robespierre, dont parle Charlotte, se place en avril-mai 1793. Hobespierre, dans une lettre de cette époque à Aigoin, se plaint de l étnt de lassitude et d'accablement où le mettent quelquefois ses pénibles occupations.

tendait assez bien dans son appartement en façade, mais le malheur, c'était l'escalier commun, les rencontres dans la cour, les regards chargés de haine et les propos mordants qu'on pouvait échanger des fenêtres. Puis, c'était Maximilien qui habitait là-bas au fond de la cour, dont la chambre était flanquée à droite par celle des jeunes Duplay, à gauche par l'escalier qui aboutissait à la salle à manger des Duplay, par le carré où s'ouvrait la chambre des Duplay ! Oh ! ces Duplay ! Charlotte aurait voulu les expulser de leur propre maison. Aigrie, encolérée, elle était prête à un éclat. Augustin sauva la situation en l'emmenant à l'Armée d'Italie, en juillet 1798 (i). Il partait avec Ricord qui emmenait sa jeune femme, toute heureuse de jouer à la princesse. Au début, Charlotte et elle s'accordaient à merveille. Traverser la France en chaise de poste avec une escorte de cavalerie à laquelle on donne des ordres, être reçues partout avec les honneurs dus à deux citoyennes aussi importantes, c'était un plaisir qui ne subissait pas d'éclipsé. Charlotte n'avait jamais rêvé pareille fête. Elle et M""e Ricord furent si prétentieuses, si insolentes, qu'au témoignage d'un contemporain, l'officier de chasseur Robert, qui les accompagnait, les qualifiait de « bougresses (2) ». D'ailleurs, les représentants ne manquaient de rien. Traversant des pays pauvres et dénués de tout, ils avaient joint à leur escorte une vache pour se prémunir contre toute disette de lait. Ainsi cavalcadant, zigzaguant à travers la Provence, représentants en mission et écervelées gagnèrent Nice. Là, la petite fête continua. Le jour, Mme Ricord et Charlotte s'occupaient certes de confectionner des chemises pour les soldats de l'armée d'Italie qui étaient dans un dénuement affreux; mais à la nuit, pour se délasser, elles allaient se promener à pied ou à cheval dans les environs de Nice. Rarement, elles allaient au spectacle. Un jour, elles y furent quasi-lapidées avec

(1) Aulard. Actes du Comiié de Salut Public. XI, 625.

(2) Sicard. Robespierre jeune dans les liasses-Alpes, p. ,30.

des pommes, tant on trouvait leur conduite inconvenante. Le général Dumerbion les fit inviter par un de ses aides de camp à se réfugier dans sa loge. La leçon ne fut pas perdue : elles ne remirent plus les pieds au théâtre. Leurs promenades équestres firent jaser et le bruit en vint jusqu'à Paris. Elles tranchaient des princesses, disait-on dans les couloirs de la Convention. Maximilien en réprimanda Charlotte et Augustin l'invita a renoncer à monter à cheval. Elle promit de se refuser dorénavant ce plaisir, mais elle en voulut furieusement à Mme Ricord, la personne du monde la plus légère et la plus inconsidérée, des reproches qu'elle avait subis. Elle se mit en tête que cette enfant gâtée, en qui son mari avait toutes les confiances, qui aimait passionnément les plaisirs « et souvent des plaisirs qui ne sont pas permis à des femmes qui se respectent » estimait trouver en elle un témoin sévère et rigoureux qui la gênait. Une promenade en voiture, à laquelle M°ie Ricord l'entraîna, malgré la défense d'Augustin et que celui-ci lui reprocha, amena l'incident final. « Je voulus m'excuser, raconte Charlotte. Il me répondit que c'était moi qui avait voulu que l'on fit la partie. Alors, j'en appelai au témoignage de Mme Ricord. Cette femme, au lieu de déclarer la vérité, soutint avec une effronterie imperturbable que • c'était moi, effectivement, qui avais voulu la promenade et qui l'avais entraînée malgré elle. J'en fus atterrée. La parole me manqua pour répondre. Ceux qui étaient présents ont pu croire que j'étais coupable, à voir l'assurance de Mme Ricord et ma stupéfaction. Lorsque je fus seule je pleurai beaucoup, mais je résolus de ne point faire paraître ma douleur, surtout à mon frère. Il ne me parla plus de rien et l'on aurait pu croire qu'il ne s'était rien passé s'il n'avait conservé à mon égard une certaine froideur qui me désespérait. Voilà quel avait été le résultat du mensonge de Mme Ricord. Quant à elle, elle n'était ni plus soucieuse, ni moins gaie; elle avait toujours son humeur rieuse et folâtre. On aurait dit vraiment à voir son air de satisfaction, qu'elle était contente d'elle-

même et qu'elle avait fait la meilleure action du monde. » Ainsi jouée par M™^ Ricord, Charlotte n'aura plus pour elle, ni estime ni amitié. Cette jeune femme coquette, qui compromet Augustin par l'assiduité avec laquelle elle se fait accompagner par lui jusqu'au sein des sociétés populaires, la révolte. « Si la pudeur ne retenait ma plume, écrira-t-elle plus tard, je dirais des choses qui ne seraient

pas à la louange de M^^ Ricord Ricord avait toutes les

vertus publiques et privées. On pouvait l'égaler, non sur le surpasser en patriotisme. Il était un des plus ardents et des plus intrépides Montagnards. Ami sûr et fidèle, époux tendre, il méritait d'avoir une autre femme et jamais couple ne fut plus mal assorti. »

Augustin est toujours plus mécontent, Charlotte plus aigre, M""® Ricord plus chatte. A entendre Charlotte, son ennemie lui tend un piège dans lequel, vu son caractère, elle ne pouvait manquer de tomber. Elle affirme qu'Augustin, qui est à Nice, l'a chargée de prier sa sœur de quitter Grasse, où elles sont ensemble, pour rentrer à Paris. « Mon frère, sans me voir, sans me faire ses adieux, me renvoie comme une réprouvée! Rien n'était plus incroyable, et pourtant, je me laissai prendre à ce piège grossier. N'écoutant que mon indignation, je retins une place dans une voiture particulière et je partis le lendemain matin. »

Elle rentre donc che:: elle, c'est-à-dire dans cette odieuse maison Duplay. Maximilien, qui est justement prévenu contre elle, lui fait la plus grise des mines. Si acariâtre que soit la vieille fille, elle pense à tenter un rapprochement. Elle va le voir souvent, mais chaque fois qu'elle traverse la cour, elle se heurte à Mme Duplay, à Éléonore à qui elle impute mille grossièretés. « J'envoyais souvent à mon frère, raconte-t-elle, soit des confitures, soit des fruits confits qu'il aimait beaucoup ou toutes sortes de friandises. Mme Duplay laissait toujours percer sa mauvaise humeur, chaque fois qu'elle voyait arriver ma domestique. Un jour que je l'avais chargée de remettre à mon frère quelques pots de confiture, Mme Duplay lui dit avec colère : « Rem-

LA MAISON nUPLAY 20

portez cela, je ne veux pas qu'elle empoisonne Robespierre. » Ma domestique revint tout en larmes me dire l'affreux blasphème de Mme Duplay, Je restai stupéfaite et sans voix. »

A son retour à Paris, après la prise de Toulon, — il partit le lendemain même de Ventrée de l'armée républicaine, — Augustin ne remit pas les pieds dans l'appartement de la rue Saint-Honoré, mais alla se loger chez Ricord. Il repartit quelques semaines plus tard pour l'armée d'Italie, en passant par la Haute-Saône et le Jura, sans avoir revu Charlotte. Il fit cependant confidence à Maximilien de la conduite ingrate et scandaleuse de leur sœur. « Il lui dit, raconte (charlotte, dont ce récit est un aveu, que j'avais fait courir sur son compte et sur celui de Mme Ricord des bruits qui portaient atteinte à l'honneur de l'un et de l'autre. Maximilien ne me parla de rien, mais je vis qu'il était mécontent de moi. J'aurais dû lui demander une explication ainsi qu'à mon jeune frère. La pureté de ma conscience m'en empêcha. »

Les querelles avec Mme Duplay reprirent de plus belle. Les souvenirs, si indulgents soient-ils, de Mme Lebas, n'ont pas réussi à en étouffer les échos. Charlotte affectait de se présenter à tous comme une victime de ses frères. Elle attendait, sous le passage de la porte cochère, ceux qui allaient solliciter Maximilien et leur recommandait de n'attirer son attention sur aucun prisonnier, car ce serait les vouer à une mort certaine. Elle-même, affirmait-elle, malgré la communauté du sang, n'était pas assurée du lendemain. D'autre part, elle prétendait être la seule à présenter au dictateur les requêtes de leurs compatriotes persécutés. Si prudent qu'on eût été avec elle, il semble qu'elle détint à cette heure quelque secret dont elle menaçait d'abuser. Sa colère parlait trop.

Augustin, le moins patient, le plus jeune, et poussé peutêtre par Mme Ricord, prit parti le premier. « Ma sœur, écrit-il à Maximilien, n'a pas une goutte de sang qui ressemble au nôtre. J'ai appris et j'ai vu tant de choses d'elle,

3o LE 9 THERMIDOR

que je la regarde comme notre plus mortelle ennemie. Elle abuse de notre réputation sans tache pour nous fa'ire la loi et pour nous menacer de faire une démarche scandaleuse afin de nous compromettre. Il faut prendre un parti décidé contre elle. Il faut la faire partir pour Arras et éloigner ainsi de nous une femme qui fait notre désespoir commun. Elle voudrait nous donner la réputation de mauvais frères ; ses calomnies répandues contre nous visent à ce but (i). » Les sollicitations inopportunes de Charlotte furent l'occasion de la rupture. Elle avait chargé Brune de s'enquérir sur place de ce qui se passait à Arras. « Pendant que l'on relayait, écrivait-il, je me suis acquitté de ta commission. Ce que l'on a dit de ton pays est vrai. Depuis six semaines on y a guillotiné i5o personnes et incarcéré environ 3ooo... Depuis longtemps l'on convient qu'un homme revêtu de grands pouvoirs fait plus de mal que de bien, lorsqu'il est envoyé dans son pays. Depuis longtemps, on est d'accord sur les vertus morales des prêtres. Que nous sert donc d'être si bons théoriciens ! Je ne doute pas qu'il n'existait à Arras des contre-révolutionnaires et des fanatiques, mais la Terreur doit seule peser sur eux et le patriote doit pouvoir se reposer sur l'impassibilité des juges et la liberté des débats et des opinions. Je t'épargne d'autres détails qui sont trop atroces pour être crus lorsqu'on n'a pas été témoin oculaire. » A la réception de cette lettre qu'elle avait sollicitée, Charlotte courut droit à la chambre de Maximilien et, le traitant de tyran sanguinaire, elle le somma de mettre un terme à ces massacres qui s'exécutaient en son nom dans la ville d' Arras. En ces jours de floréal, où commençait la fièvre de carnage qui devait aboutir à la bou-

(1) Rapport Courtois. Pièces justificatives. Quoi qu'en disent les Mémoires de Charlotte Robespierre, les Thermidoriens n'ont rien ajouté ni à la lettre d'Augustin à son frère, ni à la lettre citée plus loin de Charlotte qu'elle prétend n'avoir pas écrite. Les originaux de ces deux pièces existent aux Archives Nationales (K. 7 4436). Seulement, il est fort possible que la lettre de Charlotte lui ait été dictée par quelque ami plus ou moins désintéressé.

LA MAISON DUPLAV 3l

chérie en masse des mois suivants, Robespierre était plus bilieux que jamais. Furieux du reproche que Charlotte osait lui adresser, il la chassa incontinent de chez lui et résolut, selon le conseil d'Augustin, de la faire partir pour la ville dont elle plaignait le sort.

Joseph Lebon, celui-là même qu'elle venait de dénoncer, était arrivé l'avant-veille, et repartait le lendemain. Ce fut ce défroqué que Maximilien lui destina comme garde du corps. Il fut, paraît-il, charmant pendant la route. Mais, à son arrivée à Arras, Charlotte apprit qu'elle était dénoncée comme aristocrate. Or, à coté du proconsul qui était Joseph Lebon, qui n'aurait sans doute pas hésité à l'envoyer à la guillotine, il y avait le^ Tribunal révolutionnaire, et le Tribunal révolutionnaire, c'était Daillet (i) qui fournissait à Maximilien ses cravates, Darthé l'accusateur public, ami des Duplay, et dans les prisons régnait Carrau, son cousingermain, qui était célèbre comme détrousseur des détenus. Charlotte se vit perdue. Heureusement pour elle, Lebon était attendu à Cambrai et estima sans doute que la sœur de son patron, terrorisée, rentrerait dans le silence. (Charlotte s'évada d'Arras et courut à Lille réclamer la protection de Florent Guiot. Florent Guiot était l'ennemi de Robespierre et de Lebon. Il l'écouta avec bienveillance et la ramena à Paris.

Elle se réinstalla dans l'appartement d'Augustin. Elle y vécut tranquille jusqu'au moment où celui-ci revint de Nice en messidor. Il était rentré à Paris depuis plusieurs jours que Charlotte ignorait encore son arrivée. Cette installation loin d'elle était plus qu'elle n'en pouvait supporter. Quelque ami à qui elle porta ses doléances lui dicta une lettre d'adieux dont on lui fit espérer les meilleurs résultats. « Votre aversion pour moi, mon frère, lui écrivit-elle, loin d'être diminuée, comme je m'en étais flattée, est devenue la haine la plus implacable au point que ma vue vous inspire de l'horreur. Ainsi je ne dois

(1) yoie fie Gufroy, (Arch. Nul., F. 7 4774 38, Doss. Malhun).

pas espérer que vous soyez jamais assez calme pour m'entendre; c'est pourquoi je vais essayer de vous écrire. Abimée sous le poids de ma douleur, incapable de lier mes idées, je n'entreprendrai pas mon apologie. Il me serait cependant si facile de démontrer que je n'ai jamais mérité en aucune façon d'exciter cette fureur qui vous aveugle; mais j'abandonne le soin de ma justification au temps qui dévoile toutes les perfidies, toutes les noirceurs. Alors, quand le bandeau qui couvre vos yeux sera déchiré, si vous pouvez, dans le désordre de vos passions, distinguer la voix du remords, si le cri de la nature se fait entendre, revenez d'une erreur qui m'est funeste. Ne craignez pas que jamais je vous reproche de l'avoir gardée si longtemps. Je ne m'occuperai que du bonheur d'avoir retrouvé votre cœur. Oh! si vous pouviez lire au fond du mien, que vous rougiriez de l'outrager si cruellement, vous y verriez, avec la preuve de l'innocence, que rien ne peut en effacer l'attachement tendre qui me lie à vous et que c'est le seul sentiment auquel je rapporte toutes mes affections. Sans cela me plaindrais-je de votre haine? Que m'importe à moi d'être haïe par ceux qui me sont indifférents, que je méprise? Jamais leur souvenir ne viendrait me troubler. Mais être haïe par mes frères, moi, pour qui c'est un besoin de les chérir, c'est la seule chose qui puisse me rendre aussi malheureuse que je le suis.

« Que cette passion de la haine doit être affreuse, puisqu'elle vous aveugle au point de me calomnier auprès de mes amis! Cependant, n'espérez pas dans votre délire pouvoir me faire perdre l'estime des quelques personnes vertueuses, unique bien qui me reste. Avec une conscience pure, pleine d'une juste confiance dans ma vertu, je peux vous défier d'y porter atteinte, et j'ose vous dire qu'auprès des gens de bien qui me connaissent, vous perdrez votre réputation plutôt que de porter préjudice à la mienne.

« Il importe donc à votre tranquillité que je sois éloignée de vous. Il importe même, à ce que l'on dit, à la chose publique, que je ne vive pas à Paris... J'ignore encore ce

LA MAISON DIPLAY 33

que je dois faire, mais ce que je juge de plus urgent, c'est de vous débarrasser d'un objet odieux. Ainsi, dès demain, vous pouvez rentrer dans votre appartement sans crainte de m'y rencontrer. Je le quitterai dès aujourd'hui à moins que vous ne vous y opposiez formellement. Que mon séjour à Paris ne vous inquiète pas. Je n'ai garde d'associer mes amis à ma disgrâce. Le malheur qui me poursuit doit être contagieux et votre haine pour moi est trop aveugle pour ne pas se porter sur tout ce qui me portera intérêt. Aussi, je n'ai besoin que de quelques jours pour calmer le désordre de mes idées, me décider sur le lieu de mon exil, car, dans l'anéantissement de toutes mes facultés, je suis hors d'état de prendre un parti. Je vous quitte donc puisque vous l'exigez mais, malgré vos injustices, mon amitié pour vous est si indestructible, que je ne conserverai aucun ressentiment du traitement cruel que vous me faites essuyer, lorsque désabusé tôt ou tard vous viendrez à prendre pour moi les sentiments que je mérite. Qu'une mauvaise honte ne vous empêche pas de m'instruire que j'ai recouvré votre amitié et, en quelque lieu que je sois, fussé-je même au delà des mers, si je puis vous être utile à quelque chose, sachez

m'en instruire et bientôt je serai près de vous Vous

devez penser qu'en quittant votre logement, je prendrai toutes les précautions nécessaires pour ne pas compromettre mes frères. Le quartier qu'habite la citoyenne Laporte, chez laquelle je me propose de me retirer provisoirement, est l'endroit de la république où je puis être le plus ignorée. «

Cette citoyenne Laporte était, en effet, une personne peu suspecte aux Robespierre. Le i8 Messidor an II, au moment où (Charlotte écrivait cette lettre, Laporte, le mari de son amie, venait d'être nomme juge au Tribunal Révolutionnaire, et le 22 Messidor, jour où il prêta serment, il vit sous ses yeux condamner son frère à mort. Charlotte ne revint plus rue Saint-Honoré.

Le 9 Thermidor elle logeait encore chez la citoyenne Laporte.

Maximilîen Robespierre.

N dépit des légendes qui leur prêtent une origine écossaise, dès le début du xvF siècle au moins, les Robespierre étaient établis en Artois. L'un d'eux, Robert, épousa Catherine Gardevaque, veuve de l'argentier de Lens. Il en eut une nombreuse lignée qui s'essaima en Artois, à Garvin, Orgnies, H âmes, Epinoy. Maximilien Robespierre (1694-1762) fut avocat près le Gonseil provincial et supérieur de l'Artois et se fixa à Arras. Il s'était composé des armes et portait d'azur à deux troncs noueux d'épines cantonnés de deux tourteaux. G'était un fervent adepte de la Maçonnerie. Gharles- Edouard Stuart en fit un des chevaliers de son chapitre provincial d'Ecosse jacobite, qui gouvernait la loge « La Gonstance » (i).

Son fils François, avocat pauvre et pauvre avocat, réussit à séduire Jacqueline Marguerite, fille d'un riche brasseur, Jacques-François Garraut. Le 2 janvier lySS, un mariage hâtif fut célébré, après une seule publication, pour réparer les suites trop manifestes de leurs relations secrètes. Jacqueline accouchait, en effet, le 6 mai, de Maximilien- Marie-Isidore. Goup sur coup, elle eut Gharlotte (8 février 1760), Henriette (28 décembre 1761) et Augustin (21 janvier 1763). Le 7 juillet de l'année suivante, elle expirait à vingtneuf ans, en donnant naissance à un cinquième enfant mort-né. Le père cessa bientôt tout exercice de sa profession, végéta environ trois ans dans l'inaction, puis passa

(1) Mémoires do. rAtudémic d'Arrus, 3^ série : La Jeunesse de Robespierre, par Paris.

en Belgique, après avoir emprunté à sa sœur Henriette 700 livres lo sols. Il ne devait plus revoir Arras.

Abandonnés ainsi, dès leur plus jeune âge, ballottés de parents pauvres en parents plus aisés, les jeunes Robespierre eurent une enfance obscure, Charlotte et Henriette vivant chez les vieilles tantes Robespierre, très pieuses et très dépenaillées, les garçons recueillis par le brasseur Carraut. Plus tard, les fillettes furent admises à la maison de charité des Manarres, gérée par un Jésuite. Les enfants pauvres y étaient entretenues et nourries pendant neuf ans et on leur apprenait à coudre, à faire de la dentelle, à lire et à écrire. Henriette mourut bientôt après sa sortie de ce couvent chez les tantes Robespierre qui, après la mort du brasseur, avaient recueilli Maximilien et Augustin. L'une d'elles, dans la vue d'assurer du pain aux pupilles dont elle se jugeait chargée en conscience, se détermina à épouser un vieux médecin dans l'aisance, le docteur Durut, qui s'engagea à recevoir Maximilien dans sa maison quand il aurait fini ses études. A force de sollicitations, en effet, les demoiselles Robespierre avaient obtenu de l'abbé de Saint- Waast une bourse pour leur neveu au collège Louis-le- Grand. Parmi ses condisciples d' Arras, Maximilien laissait la réputation d'un caractère détestable et d'une envie démesurée de dominer. Leurs parents ne le voyaient pas d'un meilleur œil. « J'ose espérer, monsieur, écrivait au préfet des études de Louis-le-Grand M.^^ Mercier, bellesœur d'un chanoine d' Arras, qu'à toutes les bontés que vous avez déjà eues pour mon fils, vous voudrez bien ajouter celles de surveiller un peu ses sociétés, et surtout de lui interdire toute fréquentation avec le jeune Robespierre, qui, — soit dit entre nous, — ne promet pas un bon sujet (i). » Fort heureusement pour Maximilien, il avait de

(1) La Vie et les Crimes de Robespierre, surnommé le Tyran, depuis sa naissance jusqu'à sa mort, par M. Leblond de Neuvéglise, colonel d inlunterie léjfère. Aujçsbourg. 17^5. Le véritable auteur de cet ouvrage est l'abbé Liévin Bonaventurc Proyurt.

meilleures recommandations. Ses tantes lui avaient assuré un protecteur en la personne de M. de La Roche, chanoine du chapitre de Notre-Dame-de-Paris qui était de leur parenté. Ce mentor vécut tout juste assez pour assurer les débuts scolaires du collégien, mais en dépit des fâcheuses nsinuations de Mme Mercier, Robespierre fut à Louis-le- Grand un élève distingué. En ijyS, quand il suivait le cours de rhétorique, il fut, au lendemain du sacre de Louis XVL chargé de haranguer le nouveau souverain et de lui présenter, ainsi qu'à la reine, au nom de ses condisciples, une pièce de vers latins composés pour la circonstance. « Dépositaire des aumônes, que faisaient annuellement à Robespierre l'évêque et quelques chanoines d'Arras, raconte l'abbé Proyart, je Tavais fait habiller pour qu'il pût se présenter décemment. Il me semble encore voir le jeune monarque et son épouse abaisser des regards de bonté sur le serpent qui rampait à ce moment à leurs pieds, chantant leurs vertus et présageant le règne de leur bonheur. » Le boursier de Saint- Waast, le protégé de révêque d'Arras, retrouva en d'autres circonstances l'utile protection de l'abbé Proyart. « Monsieur, lui écrivait-il le ii avril 1778, j'apprends que l'évoque d'Arras est à Paris et je désirerais bien de le voir, mais je n'ai point d'habit et je manque de plusieurs choses sans lesquelles je ne puis sortir. J'espère que vous voudrez bien vous donner la peine de venir lui exposer vous-même ma situation, afin d'obtenir de lui ce dont j'ai besoin pour paraître en sa présence. » Trois ans après, le 17 juillet 1781, Robespierre quittait le collège de Louis-le-Grand et le recueil des délibérations enregistre la décision suivante : « Sur le compte rendu de M. le Principal des talents de M. de Robespierre, boursier du collège d'Arras, lequel est 6ur"Tc^plnnt de terminer son cours d'études, de sa bonne conduite pendant douze années et de ses succès dans le cours des classes, tant aux distributions d'université qu'aux examens de philosophie et de droit, le bureau a unanimement accordé au sieur de Robespierre une gratification

d'une somme de 600 livres, laquelle lui sera payée par M. le Grand Maître des deniers du collège d'Arras (i). »

Laissant là ses condisciples, Camille Desmoulins, Dupont du Tertre, Lebrun-Tondut, Kréron, Suleau, Desmarest et son frère Augustin qui avait à son tour obtenu une bourse , Robespierre s'installe à Arras comme avocat. Aussitôt, il fait deux parties de sa vie. D'abord il mène Vexistence calme, grave, réfléchie, ennemie des plaisirs , d'un jeune maître qui veut se faire sa place au barreau. En même temps , derrière le Robespierre guindé,

il laisse paraître le gai poète des Rosati. Il débute par un plaidoyer qui le pose immédiatement. Le sieur Viesery de Bois-Valée le charge de soutenir ses intérêts contre un jugement des échevins de Saint-Omerqui avait ordonné la destruction d'un paratonnerre élevé sur sa maison. Robes-

Robespierre à la Tribune.

Dessin anonvme. (Bibliothèque Nationale. Estampes.)

(Il Mém<

d.' l'Aradéinio d'Aiias. 3" séiit», ISC.'.I.

pierre triomphe et Tannée qui suit l'affaire de Saint-Omer, il plaide pour Clémentine Deteuffe, accusée par Don Brogniart, de l'abbaye de Saint-Sauveur d'Anchin, d'avoir dérobé un sac de 2 000 louis dans l'abbaye où elle va de temps en temps travailler de son état de lingère. « Je suis innocente, s'écriait Clémentine Deteuffe. Cet homme se venge parce que je n'ai pas voulu céder à ses passions brutales. C'est un misérable! Justice! Justice! » Maximilien Robespierre fait acquitter Clémentine Deteuffe. Il ne se contente pas de cette victoire. Il publie sa plaidoirie, la répand à un très grand nombre d'exemplaires, et porte devant le Conseil d'Artois, une demande en dommages et intérêts qui est couronnée de succès (i). Dès lors, il ne faut pas s'étonner s'il se laisse absorber par son travail, s'il est distrait au point que, rentrant un jour dîner, trouvant le potage déjà servi avant que le couvert ne fût entièrement mis, il s'assied et, sans faire attention qu'il n'a point d'assiette devant lui, se sert une cuillerée de potage sur la table. « Une autre fois, raconte Charlotte Robespierre, nous avions passé la soirée chez des amis, et nous revenions à notre demeure à une heure assez avancée. Mon frère, ne se rappelant plus qu'il m'accompagnait, double le pas, rentre seul à la maison, s'affuble de sa robe de chambre et se met au travail. Quand j'arrive à mon tour, il me demande d'un ton de surprise d'où je viens toute seule à cette heure. Il avait totalement oublié qu'il m'avait brusquement plantée au milieu de la rue pour rentrer précipitamment. Je lui rappelle alors cette circonstance, et nous rions ensemble de sa distraction (2). » Peutêtre ce soir-là composait-il le cantique maçonnique qu'il devait chanter à la Loge du Grand-Orient, la Fidélité

(1) Quérard. La Fiance littéraire, VIII, 80, 523. — J. Lodieu. Maximilien Robespierre, 13.

(2) Charlotle Robespierre, Mémoires, Gl-02.

MAXIMILIEN ROBESPIERRE 3c)

d'Hcsdin on Artois, sur Uair d'Un Tonnelier vieux et Jaloux.

I Fidèle à Dieu, fidèle au Roi ' *| A sa patrie, à sa bergère,

i Loyal au jeu, ferme au tournoi, I Plein d'indulgence pour son frère, j Tendre ami de l'Humanité, ! Esclave de la \'éritè,

C'est à ces traits que nous reconnaissons Les véritables francs-maçons.

ou bien encore, il préparait sa réponse à l'abbé Herbet qui lui avait adressé ce diplôme de réception aux Rosati :

Vu qu'il existe un avocat Brillant de plus d'une manière.

Que l'on nomme de Robespierre, \'u que d'un esprit délicat Il a donné preuve très claire; Que très souvent il sait lâcher Mot sémillant, point satyrique.

Quelquefois décemment caustique, Et point ne saurait s'en fâcher.

Vu, — la chose est facile à croire, — Qu'il sait chanter et rire et boire; Que parfois au sacré vallon Dans son loisir il se promène Et qu'au sommet de l'Hélicon Il pourrait s'élever sans peine," Nous les uniques Rosati Depuis la naissance du monde; Nous, de gaîté les mieux lotis Et qui rions de qui nous fronde, Nous qui, l'esprit toujours joyeux.

Savons dans une aimable orgie, Ramener les siècles heureux De la badine poésie, A tous ceux qu'il appartiendra Français, Anglais et caetera Dans l'un et l'autre hémisphère.

Savoir faisons que dans ce jour, Assemblés contre l'ordinaire Et chacun vidant à son tour Son godet, sa coupe ou son verre.

Avons d'une unanime voix Elu le susdit pour confrère.

Et, dans le cours d'un certain mois, A certain jour, à certaine heure Il devra quitter sa demeure Et se rendre à nos bosquets; Parmi nous il prendra séance, Il aura sans peine audience Pour y chanter jolis couplets Qu'applaudissons même d'avance (i).

La Société anacréontique des Rosati, créée à Arras le 12 juin 1778, « dans un jardin bien fleuri, bien ombragé, bien champêtre, sous un berceau de troènes et d'acacias, que réfléchissait le ruisseau le plus pur », était moins qu'une Académie littéraire et plus qu'une réunion bachique. On y professait le culte littéraire de Chapelle, de Lafontaine, de Ghaulieu. La cérémonie d'admission n'était ni grave, ni fatigante : « Vous cueillerez une rose, dit un des fondateurs, vous la respirerez trois fois, puis l'attacherez à votre boutonnière. Vous viderez d'un trait un verre de vin rosé à la santé de tous les Rosati présents et futurs, ensuite, vous embrasserez au nom de la Société une des personnes que vous aimez le mieux ; vous serez alors un vrai Rosati. »

Le lieu de séance des Rosati, le berceau des roses, était situé dans un des faubourgs sur les bords de la Scarpe. Le jour où il prit séance, Robespierre composa cette chanson improvisée en trois couplets :

Je vois l'épine avec la rose Dans les bouquets que vous m'offrez, Et, lorsque vous me célébrez, Vos vers découragent ma prose.

Tout ce qu'on m'a dit de charmant, Messieurs, a droit de me confondre.

La rose est votre compliment, L'épine est la loi d'y répondre.

L'épine est la loi d'y répondre.

Dans cette fête si jolie Règne l'accord le plus parfait.

On ne fait pas mieux un couplet.

On n'a pas de fleur mieux choisie.

(1) Intermédiaire des chercheurs et des curieux. 25 novembre 1881.

Moi seul j'accuse mes destins De ne m'y voir pas à ma place, Car la rose est dans nos jardins Ce que vos vers sont au Parnasse, Ce que vos vers sont au Parnasse.

A vos bontés, lorsque j'y pense, Ma foi, je ne vois pas d'excès.

Et le tableau de vos succès Affaiblit ma reconnaissance.

Pour de semblables jardiniers Le Sacrifice est peu de chose.

Quand on est si riche en lauriers On peut bien donner une rose, On peut bien donner une rose (i).

Les Rosati continuèrent ainsi à fêter Lamour et le vin sous les pampres et les roses. Et, au milieu d'eux, Robespierre se montra chansonnier et poète si galant que ses confrères le dépeignirent de la sorte :

Ah! redoublons d'attention, Voici la voix de Robespierre.

Ce jeune émule d'Amphion Attendrirait une panthère.

L'austère Carnot, le futur organisateur de la victoire ne dédaigna pas de faire partie des Rosati. Et pendant que Marat composait des romans ou Saint-Just des pastorales, Lazare célébrait le retour du vieux soldat près de ses moutons, par ces rimes bucoliques :

Fuyez, tumultueux désirs; Calme mes sens, tendre verdure; Je ne veux plus d'autres plaisirs Que ceux de la simple nature.

Venez, venez, jeunes bergers, Entourez-moi, jeunes bergères.

Suivons dans les riants vergers Les mu'urs agrestes de nos pères!

(1) Les vers de Robespierro ont été réunis en une plaquette pnr M. Jean-Bernard sous le titre de : [Quetijnes poésies de Htthespier/e.

Ce fut par Garnot que Robespierre obtint une de ses premières causes. Il défendit devant les tribunaux d'Arras, pour des honoraires qui feraient sourire les avocats d'aujourd'hui, une servante des frères Garnot (i), que lui avait recommandée son collègue Rosati.

A la dernière réunion au berceau des roses, pendant l'été de 1787, le futur dictateur portait en ces termes un toast à ses confrères poètes :

La rose était pâle jadis Et moins chère à Zéphyre.

A la vive blancheur des lys Elle cédait l'empire; Mais un jour Bacchus Au sein de Vénus Prend la fille de Flore; La plongeant soudain Dans des flots de vin De pourpre il la colore.

On prétend qu'au sein de Cypris Deux, trois gouttes coulèrent Et que, dès lors, parmi les lys, Deux roses se formèrent.

Grâce à ces couleurs, La rose des fleurs Désormais fut la reine, Cypris, dans les deux, Du plus froid des dieux Devint la Souveraine.

Amis, de ce discours usé Concluons qu'il faut boire ; Avec le bon ami Ruzé, Qui n'aimerait à boire; A l'ami Carnot, A l'aimable Cot, A l'instant je veux boire.

A vous cher Fosseux, De ce vin mousseux Je veux encore boire.

P'ort heureusement, en d'autres occasions, Maximilien (1) Mémoires sur Garnot, t. I, p. 07.

MAXIMILIFN ROBESPIERRE 48

Robespierre composait de meilleurs vers. Quelques années plus tard, Suleau lui joua le mauvais tour de déterrer dans un vieux chansonnier des grâces pour le reproduire dans ses Actes des Apôtres, un madrigal assez précieux, adressé par lui à une dame d'Arras :

Crois-moi, jeune et belle Ophélie,

Quoi qu'en dise le monde et malgré ton miroir,

Contente d'être belle et de n'en rien savoir,

Garde toujours la modestie.

Sur le pouvoir de tes appas

Demeure toujours alarmée,

Tu n'en seras que mieux aimée

Si tu crains de ne l'être pas (i).

Ce madrigal est fort galant. Robespierre apporta toujours dans la vie privée une grande délicatesse de sentiments. Et Dubois de Fosseux,

Appui des malheureux, vengeur Je l'innocence,

le correspondant de Babeuf et Tun des plus fervents parmi les Rosatis, ne put certainement qu'applaudir à ces jolies strophes :

A deux époques de la vie

L'homme prononce en bégayant

Deux mots dont la douce harmonie

Ont je ne sais quoi de touchant.

L'un est : « Maman! » l'autre : « Je faime ! »

L'un est créé par un enfant,

Et Vautre arrive de lui-même

Du cœur aux lèvres d'un amant.

Quand le premier se fait entendre, Soudain une mère répond.

La jeune fiUe devient tendre Quand son cœur entend le second.

Ah! jeune Lise, prends bien garde.

Le mot : « J'aime » est plein de douceur. Et souvent tel qui le hasarde N'en connut jamais la valeur.

(1) Ces vers ont été attribués à GrifTet de la Beaume, nevou du père Griffet; ils sont néanmoins authentiques. L'autographe a passé dans une vente en 1856 [linlletin du Bibliophile belge, 1850, p. 225).

Il faut une prudence extrême, Pour bien distinguer un amant.

Celui qui mieux dit : « Je vous aime! » Est plus souvent celui qui ment.

Qui ne sent rien parle à merveille- Grains un amant rempli d'esprit, C'est ton cœur et non ton oreille Qui doit entendre ce qu'il dit.

Robespierre ne se contentait pas d'être poèie. Selon le mot de son camarade Fréron, il ambitionnait la gloire de rhomme de lettres. Les lauriers académiques le tentèrent. L'Académie de Metz couronna son discours contre les préjugés que déverse sur la famille entière l'infamie d'une condamnation (i). Ailleurs, il obtint un accessit. Mais prix académiques et honoraires d'avocat étaient, en résumé, viande creuse. Le barreau ne l'avait mis en vedette que tout juste assez pour lui faire désirer son début sur une scène plus vaste. Les élections à l'Assemblée nationale lui parurent une occasion propice. Il était suffisamment connu par certains de ses plaidoyers tapageurs, pour être dès longtemps désigné aux suffrages. La difficulté, c'était le voyage et l'installation à Paris. On emprunta quelques louis et une malle à une amie de la famille et ces louis, ajoutés au produit de la réalisation de la petite rente, qui appartenait indivisément à son frère et à sa sœur comme à lui, permirent au nouveau député de s'équiper, de gagner Paris et d'y faire figure.

Quelle figure, on en jugera par la liste de ce que conte-

(1) C'est très probablement ce mémoire qui a créé la légende qui rattachait Robespierre à la parenté de Damiens. M. Paris a fait iustice de cette fable de l'invention des « Actes des Apôtres ».

Ne croyez pas que Robespierre

Comme on le dit, soit né de rien.

Car il appartient par sa mère

A feu Robert François Damien

Qui pour son roi fut aussi très sévère. Au mépris du décret qui lui ravit ses droits, Robespierre, orgueilleux d'une source aussi belle,

Dans son écusson écartelle

Du grand oncle Robert-Fran(;ois.

nait la malle : un^habit de drap noir (il était râpé) ; un habit de velours ciselé noir (il avait été acheté à la friperie de Paris et il était reteint) ; une veste de satin (assez bonne) ; une veste de rac de Saint-Maur (râpée) ; une culotte de velours noir sur coton; une culotte de drap noir; une culotte de serge sur soie (les trois étaient fort usées); six chemises, six cols, six mouchoirs de poche (dont la plus grande partie en bon état); trois paires de bas de soie (dont une presque neuve); deux paires de souliers (dont une de neufs); des vergettes pour les habits; deux brosses à soulier; un sac à poudre avec sa houppe; un petit manteau noir; un petit chapeau à porter sous le bras; une robe d'avocat; plusieurs morceaux de différentes étoffes; une boîte avec soie, laines et aiguilles pour réparer; un paquet de papiers pour un procureur de Paris ; une quantité d'exemplaires de ses mémoires imprimés (i). Voilà ce qu'il emportait. A Arras, il ne laissait que sa famille, ses dettes et son titre, plus honorifique que productif, d'homme de fief de la salle épiscopale qui lui avait été octroyé en lySS (2). Il débarqua tout d'abord hôtel du Renard, rue Sainte-Elisabeth. Mais bientôt, la médiocrité de ses ressources l'engagea à s'installer plutôt en meublé, et il se transporta rue de Saintonge, che:r un nommé Imbault, auquel il payait assez irrégulièrement ses termes. Les poches vides, la garde-robe fripée, avec sa prononciation artésienne qui portait à rire, Robespierre eut fort peu de succès durant les premières séances de l'Assemblée Nationale. Il semblait même si grotesque que, par opposition à Mirabeau, le flambeau de la Provence, on se prit à le surnommer la chandelle d' Arras. Un jour qu'il demandait la parole pour protester contre la fameuse formule : « Nous, Louis, par la grâce de Dieu, etc., » il débuta par cette phrase : « Peuple, voici la loi qu'on veut nous

(1) La Vie et les Crimes de Robespierre, par Leblond.

(2) Annuaire de la Société des amis des Lii'res pour 1889. Communication Hégis.

imposer. » Un loustic méridional de la Droite interrompit en s'écriant : « Té! levons-nous, c'est un cantique! » (i). La nature d'ailleurs, n'avait rien fait pour lui, qui semblât le prédestiner aux succès de l'orateur. « Qu'on s'imagine, dit un contemporain, un homme assez petit, aux formes grêles, à la physionomie effilée, au front comprimé sur les deux côtés, comme une bête de proie, à la bouche longue, pâle et serrée, à la voix rauque dans le bas, fausse dans les tons élevés et qui se convertissait dans l'exaltation de la colère, en une espèce de glapissement assez semblable à celui des hyènes. Voilà Robespierre. Ce qui caractérise l'âme, le regard, c'est en lui, je ne sais quel trait pointu qui jaillit d'une prunelle fauve, entre deux paupières convulsivement rétractées et qui vous blesse en vous touchant. Vous devinez tout au plus, au frémissement nerveux e^ui parcourt ses membres palpitants, aux tics habituels qui tourmentent les muscles de la face, et qui leur prêtent spontanément l'expression du rire ou de la douleur, aux tressaillements de ses doigts qui jouent sur la planche de la tribune, comme sur les touches d'une épinette, que toute l'âme de cet homme est intéressée dans le sentiment qu'il veut communiquer et qu'à force de s'identifier avec la passion qui la domine, il peut devenir, de temps en temps, grand et imposant comme elle. » Ce portrait, tracé par un ennemi, révèle cependant ce qui fut la force de Robespierre. L'effort de volonté tendue tout entière à convaincre et à entraîner son auditeur qui constitua sa grande force d'action sur les masses, moins délicates et moins exigeantes que l'Assemblée où il débutait. « Son éloquence, dit un autre contemporain, n'était qu'un tissu de déclamations sans ordre, sans méthode et surtout sans conclusion. Nous étions obligés, chaque fois qu'il parlait, de lui demander à quoi il voulait en venir. Il se plaignait, il se lamentait, il gémissait sans cesse des malheurs de la patrie, et jamais il n'avait un remède à proposer. . . » « Les vagues généralités de

(1) G. Lenôtre, Paris Révolutionnaire, 10-11.

ses prédications, dit à son tour Daunou, n'aboutissaient pour l'ordinaire à aucune mesure, à aucun projet de loi. Il combattait tout, ne proposait rien, et ce secret de sa politique s'accordait heureusement avec l'impuissance de son esprit et la nullité de ses conceptions législatives. » S'il en faut croire Fréron, il ne se distingua tout d'abord à VAssemblée Constituante que par une extrême difficulté de parler, quoiqu'il demandât souvent la parole, surtout aux séances du soir, alors qu'entraîné par les excitations de la journée, il se sentait plus en verve. D'ailleurs, presque toujours, on le forçait de se taire par des huées et des brouhahas. Ses gestes brutaux, son attitude à la tribune, à la fois brusque et pesante, les afflux de bile dans son visage livide, les mouvements convulsifs de ses mains, de ses épaules, de son cou, ses rires forcés et sardoniques déplaisaient à l'Assemblée. Les inflexions aigres de sa voix frappaient désagréablement l'oreille; il criait plutôt qu'il ne parlait. D'ailleurs son séjour trop court dans la capitale n'avait pu vaincre encore entièrement la dureté de son organe et l'accent de sa province transparaissait dans la prononciation de plusieurs mots. Quel que fut son insuccès, il s'opiniàtra à assiéger la tribune. Il s'y fit l'apôtre des idées égalitaires, alors même que l'avenir semblait promis aux rêveurs de fraternité et aux fanatiques de liberté. Seuls, les esprits sagaces devinèrent dès lors son jeu et en même temps sa puissance. L'un d'eux, un des plus grands orateurs de la Constituante, cette pépinière de gens éloquents, Barnave, a ainsi note Robespierre : « Il cache son ambition et son pouvoir futur sous l'ennui qu'il nous inspire, mais il ne dit pas un mot qui ne forme un peuple sanguinaire, tout prêt à lui remettre la hache. » Mais qui donc, à l'Assemblée Nationale, parmi les grands talents qui encadraient Robespierre, eût songé à le craindre? « On ne craint point ce chafouin à la tribune, disait cependant Mirabeau, mais il serait dangereux si l'on buvait à côté de lui. »

Dès les premières heures de la Révolution, le petit avocat

d'Arras s'était fait un plan de conduite et avait adopté ce que les politiciens de nos jours appellent une plate-forme. Etroitement lié avec tous les meneurs de la démocratie parisienne, hommes du 14 juillet ou des journées d'octobre, les Grammont, les Osselin, les Momoro, les Ronsin, les Vincent, en contact quotidien avec ceux qui avaient alors la popularité, Santerre, Pétion, il établit son quartier général aux Jacobins. Dans ce bruyant état-major d'aboyeurs des groupes, il était incontestablement le plus honnête, le plus grave, la recrue dont on pouvait être le plus fier, l'orateur dont le nom devait le plus souvent retentir au milieu des éloges. Quelque temps, il partagea la gloire de Marat, et il en était venu à le jalouser. « Vous avez pris le parti de répéter si souvent mon nom avec le sien, écrivait-il plus tard à Vergniaud, que l'on me prit au moins pour un accessoire de ce grand personnage, comme si je n'avais pas eu une existence propre... comme si mes concitoyens n'avaient pas pu me juger par mes propres actions tandis que Marat écrivait dans un souterrain (i) »• Lui, c'était à la tribune, en pleine lumière, qu'il travaillait à l'édifice de sa gloire. Quand il parlait à ^l'Assemblée ou au club, il y attirait tout un auditoire de femmes fanatiques qui venait se délecter de sa voix aigre et de ses doctrines haineuses. Elles n'appartenaient pas toutes à la classe des futures tricoteuses. Outre Mme Roland, alors son admiratrice passionnée, Robespierre s'était attiré les sympathies et l'on dirait mieux, l'adoration de Mme de Ghalabre, qui appartenait sans doute à la famille des financiers et qui possédait une fortune considérable. Dès le mois de février 1791, son patriotisme lui avait valu les éloges de Robespierre et, toute fièrc, elle lui écrivait pour le solliciter de s'associer au petit nombre d'amis qui fréquentaient son salon. « Si tous vos moments n'étaient pas consacrés au

(1) Les éléments de ce porlrait de Robespierre à la Constituante sont principalement empruntés au remarquable ouvrage de feu d'Héricault : La Révolution de Thermidor.

5o LE 9 THERMIDOR

salut de notre chère patrie, je désirerais bien en causer avec vous, mais je crains de lui voler un temps si précieux. S'il était possible de concilier ce désir, vous me feriez beaucoup d'honneur et de plaisir. » Robespierre ne pouvait se refuser à une invitation aussi courtoise et quelques jours plus tard, il devint l'hôte de la maison de Ghalabre. Ses visites étaient trop peu fréquentes pour satisfaire les ardeurs de la chaude patriote qu'était devenue Mme de Ghalabre. Aussi lui prodiguait-elle ses billets. « Mon sang bouillonne. Je viens de lire avec encore plus d'indignation que de surprise, un projet de décret qui sans M. Rewbell eût passé dès aujourd'hui : l'établissement d'un tribunal prévôtal, un tribunal de sang contre les patriotes ! Buzot, Pétion, Robespierre, Grégoire se rallieront contre ce décret, mais hélas! je suis dans une inquiétude inexprimable. » Une autre fois, c'était un décret qui laisserait au Pouvoir exécutif la nomination des administrateurs du Trésor qui était le motif de sa consternation. « Giel! oh! quelle iniquité! quelle dégradation de l'espèce humaine! et c'est l'or, ce vil métal ! qui rend les hommes stupides et féroces ! Quel mépris des richesses ne doivent pas avoir les vrais patriotes! Trois députés seulement, et vous êtes de ce nombre, toujours au chemin de l'honneur, ont combattu l'infâme décret. Que vont dire les provinces? » Puis sa bile épanchée, elle priait Robespierre d'accepter à dîner chez elle et de la prévenir au moins deux jours à l'avance, afin qu'elle puisse avertir M. et Mme Bitaubé qui seraient charmés de se rencontrer avec lui (i). Un piquant récit de ce dîner nous a été conservé par l'auteur anonyme de la Vie de M. Robespierre (2). « La réunion était peu nombreuse, raconte-t-il, je trouvai, outre M. et Mme Bitaubé, Fréron, le camarade de collège de Robespierre, Vadier, dont la liaison avec le dieu de M'"" de Ghalabre commençait et qui, plus tard, devait contribuer à sa chute, l'évêque

(1) Hamel. Histoire de Robespierre, I, 514.

(2) Page 110.

MAXIMILIEN ROBESPIERRE 5r

de Bourges, Torné, qui a dû regretter bien amèrement, après cette époque, les liaisons qu'il eut avec le chef de la Montagne et l'amitié, l'admiration même qu'il lui témoigna, Ronsin, tour à tour général révolutionnaire et commissaire du Pouvoir exécutif. Camille Desmoulins était aussi au nombre des convives de Mme de Chalabre. Robespierre se fit attendre et arriva fort tard. Il n'avait pu, ditil, se refuser aux visites de plusieurs membres de sociétés patriotiques de sa province qui étaient venus le consulter sur leur organisation et quelques mesures importantes. Il glissa là-dessus avec une modestie affectée et je m'aperçus avec surprise que j'étais le seul qui ne fût pas sa dupe. Tout le monde autour de moi témoignait à Robespierre l'admiration la plus profonde et des sentiments qu'à cette époque une foule de ses collègues devaient inspirer bien plus que lui, car on n'avait pu encore juger de ses vues et les circonstances ne l'avait mis à même que de déployer une partie des talents dont il a fait preuve dans la suite... Les séances de nos assemblées législatives, aux époques les plus graves de notre histoire, ne furent jamais plus sérieuses que la réunion qui entourait la table de Mme de Chalabre. On y passa en revue les différents gouvernements depuis la Monarchie absolue jusqu'à la démocratie la plus complète. Et surtout, on y vérifia les titres à l'estime publique de tous les députés. Robespierre parla fort peu et le moindre de ses propos fut accueilli comme un oracle. Mf^^de Chalabre, Vadier et Ronsin témoignaient surtout une admiration qui, bien certainement, n'avait rien de simulé ni de contraint. Elle naissait de l'intime persuasion que Robespierre unissait aux connaissances les plus profondes, aux talents les plus transcendants, toutes les vertus qui peuvent orner le cœur de l'homme. Torné partageait cet avis-là.

« — Si j'étais député, disait-il, comme j'observerais vos traces pour les suivre fidèlement! Combien je serais heureux, si je pouvais mériter le nom de petit Robespierre, je le mérite, au reste , par la conformité de tous mes principes avec les vôtres.

Non, disait Mme (^q Ghalabre, je ne trouve pas d'expression qui puisse rendre la surprise que m'a causée la lecture de votre dernier discours. Oui, vertueux Robespierre, vous seul pouvez sauver la France, vous seul pouvez lui servir de guide dans la route périlleuse et nouvelle où elle est engagée. »

Cependant, impassible et froid, Robespierre s'inclinait et répondait à peine à ces fades adulations. »

Généralement il respirait un encens moins alambiqué. Le public des Jacobins, idolâtre de son éloquence, exprimait avec moins de finesse son admiration. « Mais, dès ce temps-là, obscur à l'Assemblée, il est très actif et très dangereux dans les clubs, et par la correspondance avec les départements, » dira Malouet.

Le moment de son installation chez les Duplay marque le changement de terrain de sa popularité. Une occasion lui permet de faire expier d'un seul coup à ces Constituants qui l'ont méprisé et maltraité les mauvais procédés qu'il estime qu'ils ont eus à son égard. Le Jacobin tout-puissant dans la salle de la rue Saint-Honoré, devient à cette heure, si dédaigné qu'il fût la veille, le maître de l'Assemblée. Son discours sur la réélection des membres de l'Assemblée Nationale à l'Assemblée Législative, très sec, très ferme et très adroit, contraint les Constituants à se suicider politiquement en se refusant l'accès de la nouvelle Chambre. C'est un coup de tactique d'une extrême habileté. Robespierre nettoie sa route en écartant de la carrière politique pendant l'espace d'une législature, tous ces modérés qui ont apaisé leur première fougue pendant la trop longue carrière de la Constituante. Il sent bien que presque aucun d'entre eux ne reviendra, car une législature, ce peut être et l'usure d'une Constitution qu'ils ont votée et la démonétisation de ceux qui, jusque là ont siégé à côté de lui. Cette démonétisation, il ne la craint pas pour son compte, parce qu'il n'est pas un modéré, mais un violent à froid d'une part, et de l'autre, parce que son tremplin n'a jamais été la tribanc de l'Assemblée qui va lui être fermée.

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mais la tribune des Jacobins qui lui restera toujours ouverte. Que des novices ignorants de la vie politique viennent siéger à la Législature, il y voit tout profit, car il lui sera bien plus facile d'influencer leurs décisions du dehors, qu'il ne lui serait possible d'avoir une action aussi directe sur la ligne politique de ceux qui ont débuté avec lui dans la carrière et qui y ont tout appris, sauf à le considérer à la valeur qu'il s'attribue.

A côté de son influence prépondérante sur les clubs, il s'est conservé un autre terrain où il croit briller. Peut-être est-ce sa jalousie pour Marat, qui le porte à lui disputer une arène où il passe pour maitre ? En créant le Défenseur de la Constitution^ Robespierre s'improvise journaliste. Sans renoncer à son domaine des Jacobins, il veut se ménager en cas de mécompte un rapprochement possible avec les régions gouvernementales. Dans sa carrière, c'est une erreur, dans laquelle il ne persévérera pas, que son loyalisme constitutionnel. Peut-être, comme Va révélé Harmand de la Meuse, a-t-il un moment caressé le rêve d'être chargé de l'éducation du Dauphin, combinaison qui échoue par suite de l'opposition formelle de la Reine; peut-être aussi a-t-il estimé qu'un peuple d'atavisme monarchique ne peut aller sans éducation préalable à la République. Peut-être, encore, n'a-t-il choisi le terrain constitutionnel que parce que la thèse républicaine était le domaine de Brissot, la thèse orléaniste celui de Danton, et qu'il avait en Marat un concurrent qui monopolisait en quelque sorte la théorie démagogique. Il est vrai que cette erreur, il la reniera plus tard comme un homme à qui rien ne coûte, pour regagner le temps perdu. Ce jour-là, il qualifiera de monstrueuse la Constitution de 1791, et écrira cyniquement qu'elle n'a été défendue que par des ambitieux. Heureusement pour lui, son loyalisme constitutionnel n'a été qu'une crise passagère, et son attitude aux Jacobins lui permettra de soutenir qu'il ne s'est fait royaliste en apparence que pour mieux préparer la chute d'un gouvernement qu'il abhorrait. D'ailleurs, dès les premiers

mois de son évolution, il a été soutenu et défendu par le souvenir des services qu'il a rendus au parti patriote. Le 27 septembre 1791, Mme Roland lui écrit : « Du fond de ma retraite, j'apprendrai avec joie la suite de vos succès, j'appelle ainsi vos soins pour le triomphe de la justice, car la publication des vérités qui intéressent la félicité publique est toujours un succès pour la bonne cause (i). » Il ne faut pas oublier en effet que le Défenseur de la Constitution n'a pas seulement pour programme la défense de celle-ci, mais encore et surtout la surveillance dupouvoir. « M . Roland, continue la correspondante, vient de me rejoindre, fatigué, attristé de l'inconséquence et de la légèreté des Parisiens. Nous allons ensemble suivre nos travaux champêtres, entremêlés de quelques occupations de cabinet et chercher dans la pratique des vertus privées, un adoucissement aux malheurs publics, s'il nous est réservé d'être témoins de ceux que peuvent faire une cour perfide et des scélérats ambitieux. » A Arras, où il se rend le mois suivant, Robespierre reçoit les ovations générales, et voici en quels termes en rend compte un journal du temps : « Le 14 de ce mois, est arrivé à Arras, vers les huit heures du soir, le législateur incorruptible (2). Malgré toutes ses précautions pour cacher l'heure de son retour, il ne put échapper cette fois à la reconnaissance publique. Un peuple immense l'attendait dans les faubourgs, à l'entrée de la ville. La voiture paraît, escortée d'une douzaine de volontaires parisiens à cheval. Les cris de : « Vive la Nation, Robespierre et Pétion! » se font entendre de toutes parts ; c'est à qui verra, touchera, embrassera le plus intrépide défenseur de la liberté. A peine l'orateur chargé de lui exprimer les sentiments de

(1) Charlotte Robespierre. Mémoires.

(2) Le mot date de lu dernière séance de l'Assemblée Constituante. Lorsque le président Thouret eut proclamé que l'Assemblée avait terminé sa mission, le peuple porta en triomphe Robespierre et Pétion en criant : « Voilà les vrais amis du peuple! les législateurs incorruptibles. » Au salon d'automne de 1791, on remarqua un portrait de Robespierre avec cette mention « l'Incorruptible ».

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ses concitoyens peut-il saisir un instant de silence. L'illustre ex-député se voit contraint par ceux qui l'entourent de descendre et de recevoir au milieu des applaudissements deux couronnes civiques, l'une pour lui, l'autre pour son ami de Chartres. Déjà toutes les routes par lesquelles il doit passer sont illuminées; la foule augmente de plus en plus. Gen'estqu'aprèsune heure de combat que le modeste Robespierre peut regagner son logis et se dérober à sa gloire. » Un an plus tard, sa situation a bien changé. A Arras, les relations de sa famille ont rompu avec lui. Ses amis d'autrefois lui tournent le dos. Dubois de Fosseux que, lors de son voyage après la clôture de la Constituante, il a pris la peine d'aller voir à sept lieues d'Arras, trop courtois pour lui fermer sa porte, lui a fait un accueil de glace. Sa province lui échappe. Non seulement il ne peut songer à se faire élire à Arras, où il est loin d'avoir gagné du terrain pendant le règne de la Législative, mais la candidature de son frère rencontre de redoutables concurrences locales. Un instant, on croit en triompher. « Courage, mon cher ami, lui écrit Joseph Lebon, le 28 août, nous sommes au comble de nos vœux. Si tu appuies fortement ta pétition des commissaires, quel que doive être le succès de notre corps électoral, ton frère, alors, sera nommé d'emblée, sinon je crains toujours que la rage de nos ennemis ne l'éloigné à force de calomnies. Nous nous remuons comme des diables pour déjouer des millions de manœuvres dont il est inutile de l'instruire pour le moment, mais qui te pénétreront d'indignation lorsque nous pourrons te les apprendre à loisir. La f.... Assemblée Nationale actuelle nous taille un ouvrage immense et péril leux. J'ignore comment les choses tourneront. Adieu. » (i). Elles tournèrent fort mal. Augustin Robespierre dut renoncer à toute candidature à Arras. Heureusement, Paris demeurait inébranlablement acquis à Maximilien. Dans la vague de son succès, il emporta l'élection de son frère

,1) Courtois. Papiers de Jiobespierre, III, 255.

qui, le 17 septembre, fut élu le dix-neuvième sur la liste.

Quand se réunit la Convention, certes M aximilien n'avait pas cessé d'être V Incorruptible, mais, il faut bien le dire, ni au 10 août, ni pendant les massacres de septembre, il n'avait joué un rôle propre à l'imposer à l'attention des masses et les vrais maîtres de la Convention, c'était les Dantonistes ou les Girondins. Lors de la première élection présidentielle, dans la nuit du 20 au 21 septembre, il n'obtint que six ou sept voix.

Isolé, muet à sa place, d'apparence intimidé, sans doute on le regarde beaucoup, mais ces regards, il pourrait bien les prendre pour des insultes. Incontestablement les tribunes sont pour lui, bien qu'il ne soit pas le maître unique de la populace. Derechef, il va faire sa route et, de même qu'entré obscur à la Constituante, il en est sorti après un coup d'éclat, il va s'adonner à la tâche difficile d'effriter lentement l'autorité de ses compagnons et de ses rivaux de pouvoir, barrant la route à tous les nouveaux venus et s'appliquant à ne rien négligerpour conserver, pour augmenter, pour décupler la toute-puissance de son action sur la masse populaire parisienne. Sa force, ce seront les divisions de ses adversaires ou de ses rivaux. Nul n'est un si habile niveleur que lui.

Jamais il n'aperçut un émule sans se promettre de l'écraser un jour. « Tous ceux, a dit Daunou, que les regards publics avaient distingués, étaient à ses yeux des rivaux. » Dans sa pensée vindicative, confondant avec l'intérêt du peuple lésé, toute blessure faite à son irritable orgueil, il voulut rester seul, avec ceux qu'il jugeait incapables de l'humilier, soit parce qu'il les jugeait nuls, soit parce qu'il voyait en eux des séides. « Le lendemain de l'assassinat de Marat, rapporte Courtois, il disait dans les couloirs de la Convention en guise d'oraison funèbre : « Marat a fait bien des bêtises, il était temps qu'il « finit ». Et c'est sans doute parce que Danton et Desmoulins ne finissaient pas assez vite qu'il délégua le soin de les frapper à son élève et son disciple, Saint-Just.

Robespierre et ses Amis.

ORS de ses premières séances, la Convention ■I comptait 749 membres. La Montagne n'y disposait que d'une centaine de voix, tandis que les républicains de gouvernement en avaient i5o. Les débris du parti constitutionnel formaient le troisième groupe. Là siégeaient un grand nombre de modérés, royalistes honteux, conservateurs peureux, sur qui les menaces et les hurlements de La Montagne produisaient un effet de paralysie. Enfin, au centre et sur les bas gradins de droite et de gauche, s'étaient assis une masse d'indécis, déguisant leur timidité de l'euphémisme d'indépendance. C'est ce qu'on a appelé, tour à tour, le Marais, la Plaine ou le Ventre.

La Montagne, unie pour l'œuvre de démolition, se trouvait déjà en dissension intestine à l'état latent et l'on aurait pu distinguer les aspirations des députés qui y siégeaient d'après leur origine politique, suivant qu'ils y avaient été portés par la poussée des Jacobins ou par celle des Cordeliers. C'étaient en effet, ces deux Sociétés populaires, dominant la démagogie parisienne, qui devaient s'entrechoquer, aussitôt que la Montagne aurait terrassé l'ennemi commun, le groupe de républicains de principe, de libéraux à rêves oligarchiques, auxquels la supériorité des hommes que la Gironde avait envoyés à la Convention, imposa le nom de Girondins. Tout d'abord, sans acception de personnes, la Montagne manœuvra avec une unité et une discipline admirables. Robespierre, comme Danton, n'étaient-ils pas alors des hommes d'opposition qui

devaient conquérir le pouvoir sur la ruine des espérances des amis de Roland et de ce qu'on appelait la cabale à Brissot? La Montagne n'avait alors qu'une âme. Désunie elle eût succombé. Elle lia partie, d'octobre 1792 jusqu'au procès de Marie- Antoinette.

La guerre s'engagea dès le 29 octobre 1792. Ce jour-là, on lut à la tribune, une lettre de Fournier l'Américain, le chef des assassins des prisonniers de Versailles. Dans cette lettre, Fournier disait qu'il fallait compléter l'œuvre du 2 septembre, en exterminant Vergniaud, Roland, Guadet, Lasource, Barbaroux et Brissot. Il ajoutait que Robespierre seul était capable de sauver la patrie. Ces déclarations excitèrent les indignations girondines. Se sentant atteint, Robespierre vint se lamenter à la tribune, protestant qu'on voulait l'opprimer et défiant qu'on osât l'accuser en face. Ce fut le signal des interpellations directes. A la fois, Louvet, Rebecqui, Barbaroux, demandèrent la parole. « Je t'accuse, s'écria Louvet, d'avoir longtemps calomnié les plus purs patriotes et dans les journées de septembre où tes calomnies étaient de véritables proscriptions. Robespierre, je t'accuse d'avoir, autant qu'il était en toi, méconnu, persécuté, avili les Représentants de la Nation. Je t'accuse de t'être continuellement produit comme un objet d'idolâtrie; d'avoir souffert que devant toi on te désignât comme le seul homme vertueux en France qui pût sauver le peuple, et de l'avoir fait entendre toi-même. Je t'accuse d'avoir tyrannisé par tous les moyens d'intrigue et d'effroi l'Assemblée électorale. Je t'accuse, enfin, d'avoir évidemment marché au pouvoir suprême. »

Robespierre feignit de sourire de ces attaques. Le sourire était plus commode que la réponse, mais six jours après, il montait à son tour à la tribune pour demander « où étaient ses armées et ses trésors pour ^arriver à la dictature ».

Cette tactique, Robespierre y resta toujours fidèle. Quelle que fût l'attaque qu'il eût à repousser, il se bornait à nier et il dénonçait au lieu de se disculper. Les Girondins, semblait-il dire, ont la prétention de m'opprimer. On

prétend que je n'ai rien fait pour arrêter les massacres de septembre. M'appartenait-il d'arrêter la justice du peuplez- Les magistrats pouvaient-ils arrêter le peuple? Quant à des explications sur le fond, il n'en fournit aucune. Victime innocente, agneau, martyr, il s'en tint à proclamer la sainteté, l'infaillibilité du peuple. Il affirma qu' « exterminer les ennemis du peuple, c'est toute la justice, toute la vertu, toute la civilisation, toute l'humanité ». « Tout ce qui n'est pas l'ami dévoué, enthousiaste, exclusif du peuple, devait être supprimé. » « Juger le roi », il n'en pouvait être question, il s'agissait de le « supprimer ». Et toujours revenait comme le leitmotiv, encadré par les flatteries les plus caressantes à l'égard du prolétariat parisien, cette affirmation qu'il était calomnié parce qu'il était « le plus zélé défenseur de la liberté », parce qu'il avait u tout prévu, tout dénoncé », qu'en un mot, on voulait le « martyriser pour le peuple ». A quelque temps de là, à la tribune des Jacobins, persuadant à ses auditeurs qu'il était sans cesse menacé par le couteau des assassins, parce qu'il était l'homme important de la République, l'homme unique, l'homme nécessaire, il finit par s'écrier : (( Je demande à être assassiné par Roland (i). » Les passions étaient portées à un diapason tel, qu'aussi bien orateur qu'auditeurs étaient sincères dans la mise en jeu de cette terreur oratoire. Le patriote parisien s'habituait à considérer Maximilien comme son émanation directe, son émanation la plus pure, le symbole de ses enthousiasmes et de ses dévouements, la quintessence d'intelligence qui devait et pouvait veiller sur le salut de la République. « Jouets des diverses factions, dit un contemporain, les patriotes semblaient oublier leurs maux dès qu'on leur parlait des vertus de Robespierre (2;. » Les merveilles

(1) Journal des débais du Club des Jacobins, \\° 320. — AulaiJ. — La Société des Jacobins, IV', 57'i.

(2) Vie secrète, politique et curieuse de Maric-Joscph-Maxintilien Robespierre, p. \i.

6o LE 9 THERMIDOR

d'éloquence de la Gironde, le génie de ses orateurs, le talent de ses journalistes ne pouvaient rien contre l'Incorruptible. Vainement, Brissot écrivait : « Robespierre ne veut que des applaudissements; il doit donc toujours flagorner le peuple des tribunes. Robespierre a peur, il aura donc toujours devant les yeux des poignards. Robespierre craint la raison; il parlera donc toujours aux passions. Il est profond en perversité; il parlera donc toujours de la perversité des autres. Il ne cesse de calomnier ses ennemis ; il déclamera donc éternellement contre la calomnie (l). » Ces phrases trop bien balancées, ces catilinaires trop littéraires, n'avaient aucune action sur la foule. Elle ne les comprenait pas ; elles ne lui disaient rien. Il n'en était pas de même quand l'ennemi des Girondins s'abandonnait à sa fureur contre ces hommes de la majorité qui avaient l'insolence d'écouter et de suivre d'autres guides que lui et ceux qui siégeaient sur la sainte Montagne : « Les Conventionnels, ce sont les petits tyrans de la République. Ils sont des êtres pleins d'une profonde perversité qui rallient à eux les riches, les fonctionnaires publics, qui ont le trésor public à leur disposition, pour séduire et égorger le peuple (2). » Voilà avec quels appels entendus de tous, Robespierre, suivi de gré ou de force, par toute la Montagne, enrégimenta tous ceux qui devaient au 3i mai, venir peser sur la Convention et obtenir d'elle la mise en arrestation des députés girondins.

Parmi ceux qu'il enrégimenta et qui devaient s'associer à sa cause jusqu'au dernier jour, deux noms sont en vedette ; Couthon et Saint-Just.

Le premier était un avocat auvergnat, né avec un caractère doux et aimable, un esprit juste et facile, et qui, jusque vers 1793, avait parmi ses collègues du barreau une réputation de bonté et d'aménité. « Il se distinguait, rapporte Barante, par sa douceur, la politesse de ses

(1) Le Patriote français, 29 décembre 17'J2.

(2) Aulard. La Société des Jacobins.

formes et son empressement à obliger (i). » Son cabinet était d'un accès facile aux pauvres, assures d'y trouver des consultations gratuites, et il était .le conseil de quelques hôpitaux et autres établissements publics. Malheureusement, depuis 1787, (]outhon était affligé de malaises qu il attribuait aux rhumatismes goutteux et qui lui rendaient difficile l'exercice de sa profession. Luimême imputait l'origine de son mal à un accident qui lui était survenu durant une nuit de bonne fortune. Il faisait l'amour à une jeune femme, lorsque le père de sa bien-aimée parut. Gouthon se réfugia dans une cuve pleine d'eau

on il demeura plongé jusqu'au cou. Quand les causes de sa fuite eurent disparu, il reprit le chemin de la ville couvert de ses vêtements mouillés, qui se séchèrent, pour ainsi dire, sur son corps. Le froid, qu'il avait longtemps enduré, lui causa un saisissement universel à la suite duquel il perdit presque entièrement l'usage de ses jambes (2).

Georges Conlhon, d'après Gabriel (Bibliollii'qiie Nationale. Estampes.)

(1) D"" Cabanes. Le Cabinet secret de l'Histoire. 3^ série, p. 225, Deux culs-de-jatte célèbres.

(2) Obserualiims sur la nature et le traitement du racliitiame ou des courbures de la colonne vertébrale et celle des extrémités supérieures ou inférieures, par Antoine Portai, Paris, 1797.

A cette cause, la Société de Médecine, qu'il consulta en 1791, en ajoutait une autre dont la publication inspira à Gouthon pour Vicq-d'Azyr, alors secrétaire perpétuel de la Société de Médecine, une haine qui obligea celui-ci à se cacher pendant la Terreur. « Nous ne nous occuperions pas davantage, disaient les médecins consultants, de la recherche très conjecturale des causes qui ont pu déterminer une suite d'affections aussi dignes de remarque, si M. Gouthon ne nous avait appris lui-même que, dès sa tendre jeunesse, on l'avait laissé s'abandonner avec excès aux plaisirs solitaires, et que cette malheureuse habitude n'a cessé vers l'âge de puberté que pour être remplacée par un usage inconsidéré de plaisirs plus conformes aux vœux de la nature, mais dont l'excès n'est pas moins nuisible (i). » La maladie fit des progrès effrayants que rien ne put enrayer (2). « De là, dit une autre consultation médicale, a résulté l'extrême débilité des solides, l'irritabilité du système nerveux, et des dispositions à l'arrêt des liquides. A ces diverses causes, s'est jointe une éruption cutanée qui peut même en avoir été l'effet. Son imagination ardente, ses occupations habituelles, achèvent d'irriter une fibre déjà agacée par des sucs dépravés et affaiblis par des excès. «Il semble que la maladie ait métamorphosé le caractère de Gouthon. Depuis qu'il s'adonnait à la politique, il vivait, ainsi que sa femme, Marie Brunel, dans une médiocrité qui confinait à la misère, toutes ses ressources étant absorbées par les soins de tous genres, les bains, les traitements électriques, les saisons à Néris ou à Saint-Amand. Son état d'infirmité intéressait tout le monde en sa faveur. Leblanc prétend que Robespierre

(1) Lemontey, dans son éloge de Vicq-d'Azyr (p. 32), raconte que Portai, appelé à donner des soins à Gouthon, lui proposa de placer son confrère Vicq-d'Azyr dans un Comité scientifique. — Quoi donc ? s'écria Gouthon, est-ce que ce scélérat existe encore ? Portai eut soin d'avertir Vicq-d'Azyr de se cacher.

(2) Marcellin Boudet. — Les Corn'entionnels de l'Auuergne, 187'i.

prit Couthon par sa passion, l'avarice (i). En réalité, il lui fit accorder en qualité de sans-culotte pauvre, un logement aux Tuileries, du côté de la cour du Manège, de façon qu'il lui fut aisé de se rendre à la Convention (2). En outre, les commissaires artistes de Versailles furent autorisés à mettre à sa disposition un fauteuil élastique qui avait appartenu à la comtesse d'Artois (3), et quand il devait parler à la tribune, on l'y hissait sur un fauteuil. Bien qu'il affirmât que rien autre chose que le vrai et le juste ne fût capable de l'influencer, Couthon, vivait dans un état d'exaspération qui explique comment cet homme qui assurait n'avoir jamais fait de mal à un poulet, pouvait en arriver à proclamer qu'il verrait couper la tête aux Girondins sans détourner les yeux (4). Il souffrait atrocement, presque sans que son mal lui laissât une heure de répit, et il voyait souffrir auprès de lui un de ses enfants. Hippolyte, qui expira, en l'an II, d'un mal mystérieux qui était évidemment une transformation de la maladie paternelle. Dans ses heures d'accalmie, Couthon revenait à son caractère naturel. Cambon lui disait un jour, comme il revenait d'une mission dans le Limousin :

« — Ce n'est vraiment pas la peine d'avoir tant écrit et déclamé contre les prêtres. Il paraît que. là-bas vous avez été leur bienfaiteur.

— Je n'ai pas changé de sentiment, répliqua Couthon, mais on n'égorge pas des gens pour des opinions. Il est odieux qu'on ait fait un ogre de la République. »

Pour Maximilien, Couthon fut un allié très utile, surtout aux Jacobins dont il avait l'oreille et où il défendait victorieusement Robespierre. Au Comité de Salut public, il ne jouait pas un rôle capital, sauf dans les derniers mois

(1) Leblanc. Vies secrètes et politiques de Couthon, Saint-Just, Robespierre jeune.

(2) Arch. Nat. Papiers de la Commission des Tuileries, T. 10777.

(3) Cabanes. Op. cit., p. 234.

(4) Mémoires de Duniouriez, t. II, p. 390.

de l'existence du triumvirat où ses interventions furent même parfois compromettantes.

Saint-Just, au contraire, d'une éloquence moins prenante à la tribune de la rue Saint-Honoré, s'imposait, par sa brutalité et son flegme, au Comité de Salut public. « Il se possédait bien dans la dispute, dans la discussion, a écrit Barrère. Il était absolu, impérieux et tranchant. Son esprit était de feu, son cœur de glace. Il avait quelque chose du sentencieux et spirituel Montesquieu et de l'obscurité concise de Tacite. Il parlait beaucoup contre les tyrans et il se montrait propre à exercer la tyrannie. Il visait à être original et ressemblait pourtant beaucoup à Sénèque (i). »

Saint-Just était né en 1767, à Decize, dans la Nièvre, d'un ancien maréchal des logis des gendarmes d'ordonnance du duc de Berry, chevalier de Saint-Louis. En 1786, en vacances à Blérancourt, chez sa mère, veuve, il fractura ses armoires, fit main basse sur l'argenterie et les bijoux et fila à Paris (2). Sa mère porta plainte contre lui au lieutenant de police, et obtint un ordre pour le faire mettre en lieu de sûreté (3). On ne lui tint, d'ailleurs, pas rigueur très longtemps. Sa mère était mourante,

On le rappela à Soissons où il devait travailler dans une étude de procureur. A vingt ans, il publia un

(1) Mémoires de Barère, t. II, p. 285.

(2) Bégis. Saint-Just, son emprisonnement sous Louis XVI. Lettres et documents inédits.

(.}) Plus tard Saint-Just se vengea en mettant Thiroux de Crosne, lieutenant de police, dans une des fournées du Luxembourg (9 floréal an 11). Le chevalier d'Ivry, que la mère de Saint-Just avait chargé de transmettre sa plainte, lui attribuait également son incarcération sous la Terreur. « Ayant toujours aimé la Kévolution parce qu'il la croyait nécessaire, et sa conscience ne lui reprochant rien qui puisse le mettre même dans la classe des gens suspects, il ne peut attribuer son arrestation qu'à la haine que lui avait vouée le scélérat Saint- Just pour avoir dévoilé aux yeux du lieutenant de police d'alors sa conduite atroce envers sa ittère.»

poème, Organt, imitation de la Pucelle d'Orléans, vers faciles qui n'auraient pas suffi à assurer sa célébrité :

Je veux avoir une gente maltressse,

Je n'entends point pour gente une déesse,

Car je Virais choisir parmi les champs.

Je veux qu'elle ait une taille gentille,

Un cœur ouvert, qu'elle ait toujours quinze ans,

Qu'elle soit douce et que son œil pétille.

Je lui voudrais un petit souris fin

Sans hardiesse, un petit air malin.

Auprès de moi surtout qu'elle rougisse

Et quelle soit enfin telle que Nice.

Des vers plus dangereux se trouvaient en nombre dans ce poème satirique, écrit à l'occasion de l'affaire scandaleuse du Collier, et, sitôt qu'il parut, un ordre ministériel ordonna d'en rechercher l'auteur pour le mettre à la Bastille. Saint-Just se réfugia à Paris chez un compatriote et y demeura jusqu'à l'époque des États Généraux. Que faire en un gîte, à moins que l'on ne songe et qu'on lise? Dans sa retraite, Saint-Just lut le Contrat social, les œuvres de l'abbé Raynal (i). Il faisait son éducation d'homme politique selon la formule du temps. Nul ne fut plus ardent pour les idées nouvelles. En 1791, il écrivait à Daubigny : « Depuis que je suis ici, je suis tourmenté d'une fièvre républicaine qui me dévore et me consume. Il est malheureux que je ne puisse rester à Paris. Je me sens de quoi surnager dans le siècle. Ma palme s'élèvera pourtant et vous obscurcira peut-être. » Il essaya de se faire élire à l'Assemblée Législative. Il était parvenu à se faire nommer électeur à force d'intrigues, rnais Gillet, notaire à Blérancourt, produisit son extrait de baptême duquel il résultait qu'il n'avait pas vingt-quatre ans, âge requis par la loi. Comme vengeance, sans doute, Saint- Just séduisit sa fille qui avait épousé le notaire Thorin, la

(1) Bégis. Saint-Just et le bureau de la Police générale.

fit divorcer et fit jeter dans les fers toute la famille (i). Il ne tarda pas, cependant, à réparer son échec électoral. L'année suivante, il était élu à la Convention Nationale à l'âge de vingt-cinq ans, et il se liait aussitôt avec Robespierre. Il avait comme lui l'esprit dogmatique, le ton autoritaire, et, comme lui, un soin raffiné de sa toilette. Camille Desmoulins l'en raillait dans un pamphlet célèbre : « Après Legendre, le membre de la Convention qui a la plus grande idée de lui-même, c'est Saint-.lust. On voit à sa démarche et à son maintien qu'il regarde sa tête comme la pierre angulaire de la République, et qu'il la porte sur ses épaules avec respect comme un Saint- Sacrement (2.) » I.e lardon de Camille Desmoulins excita d'autant plus la colère de Saint-Just, que cette haute et large cravate dans laquelle sa tête immobile était exhaussée comme un ostensoir, n'était nouée avec tant de soin que pour cacher la trace de ses écrouelles. « Je lui ferai porter la sienne comme saint Denis, répliqua Saint-Just. » Même chei lui, Saint-Just sacrifiait à l'élégance. Georges Duval, alors clerc de notaire, venu un matin chez lui pour lui faire signer une procuration, le trouva « vêtu d'une robe de chambre de bazin d'une blancheur éclatante. Ses pieds étaient emprisonnés dans des babouches élégantes de maroquin jaune. Il passait et repassait ses mains dans les boucles ondoyantes de sa chevelure parfumée qu'il disposait à l'entour de son cou, avec un soin aussi minutieux que l'orateur Hortensius les plis de sa toge (3) ». Il était sans cesse entouré de secrétaires et de créatures choisis parmi ses compatriotes, anciens clercs de basoche ou de notariat. C'étaient Thuillier et Gâteau, de Blérancourt, qui l'accompagnèrent dans ses missions aux armées, Vilain Daubigny, tour à tour juré au Tribunal révolutionnaire et

(1) Notes de Courtois. Révolution française, t. XII, p. 932.

(2) Duval. Souvenirs Thermidoriens, p. 191.

(3) Duval. Souvenirs Thermidoriens, p. 183.

adjoint au ministère de la Guerre. ThuiUier et Gâteau avaient été accusés de vols et de concussion, et, comme Carnot s'élevait violemment contre eux, Saint-.Iust les avait pris sous sa protection : « Les patriotes ne peuvent jamais être des concussionnaires, avait -il répliqué, puisque tout leur appartient. Seul, un mauvais citoyen peut les accuser (i). » De même Robespierre avait fait un jour à Meillan Véloue de Desfïeux, per sonnage taré quil se décida plus tard à envoyer au Tribunal révolutionnaire.

« — Mais votre Desfieux, répliqua Meillan, est connu pour un coquin.

— N'importe, c'est un bon patriote.

— Mais c'est un banqueroutier frauduleux.

— C'est un bon patriote !

. — Mais c'est un voleur.

— C'est un bon patriote ! »

ff Je n'en pus arracher que ces trois paroles, rapporte Meillan (2). »

Plus tard, Saint-Just casa un de ses secrétaires, Augustin Lejeune, de Soissons, au bureau de police du

Saini-Jusi.

par David, i Bibliothèque Nationale. Estampes.)

(1) Bégis. Saini-Jusi et le bureau de la Pulice ^e/iérale.

(2) Meillan. Mémoires. 7.

Comité de Salut public. Ce Lejeune qui, avec un autre employé du Comité, Lemasse, fit disparaître, le 9 thermidor (i), les papiers compromettants de Saint-Just, se trouva dans une situation fort difficile après l'exécution de son patron. Il avait des souvenirs curieux et il publia ceux qui pouvaient servir à sa justification. Ce Saint-Just en déshabillé est un comédien admirable. « Je rencontrai, une fois chez lui, raconte Lejeune, la fille d'un chevalier de Saint- Louis pour lequel elle avait obtenu la continuation d'un traitement de pensionnaire de l'État. Elle nommait Saint-Just le bienfaiteur de son père. Quand elle fut sortie, Saint-Just me dit : « Je ne puis la voir sans « attendrissement ! Que d'innocence ! Que de courage dans « ses peines! Comme elle aime son père! « Et Saint- Just en parlant, avait les yeux mouillés de larmes. Je saisis ce moment d'émotion pour lui demander la réintégration d'un commissaire des guerres de Soissons que la privation de sa place pouvait réduire à la misère. Saint- Just promit. Le lendemain, me croyant bien sûr des effets de cette promesse, j'allai dans la salle des séances présenter à Saint-Just le projet de réintégration. Il met le projet en pièces et me dit, en me montrant de la colère : « Je me suis plusieurs fois aperçu que tu t'intéresses aux « royalistes (2). »

Si Couthon et Saint-Just sont de vrais lieutenants de Robespierre, le second et le troisième triumvirs, les autres Montagnards du groupe, Augustin Robespierre, Lebas, David, viennent bien après comme importance. Augustin Robespierre, au témoignage des contemporains, n'était qu'un homme d'un mérite assez médiocre. « Misérable avocassier, dit le secrétaire Villiers, sans moyens, 'faux, ivrogne, bas et crapuleux, il me faisait l'honneur de m'estimer et de m'emprunter argent et linge qu'il ne me

(1) Notes de Courtois. Révolution française, t. XII, p. 817.

(2) Bégis. Saint-Just et le bureau de la Police générale.

rendit jamais (i). » Il était à cette époque, au temps de la Constituante, en froid avec Robespierre et, en novembre 1790, sa liaison d'enfance avec Duport-Dutertre lui faisait espérer quelque poste. Il écrivait à son ami Buissart : « Je puis me livrer personnellement à quelques lueurs d'espérance. Il m'est impossible de ne pas croire à Tintérét que le nouveau garde des sceaux m'a montré depuis que je le connais. Si j'avais quelques années de plus d'exercice d'homme de loi, je n'aurais pas besoin de solliciter son souvenir (2). » Quand il arriva à la Convention, il s'y fit remarquer par l'envergure de ses poumons. On l'appelait à la Montagne le grand hurleur, le mugisseur national (3). (Camille Desmoulins disait : « Il n'est pas jusqu'au son de la voix de Robespierre jeune, qui ne flaire la bêtise. » Un jour, parlant des opinions qu'Augustin émettait à la tribune, il déclara que c'était une affaire de poitrine, mais jamais une affaire de tète (4). « Robespierre jeune, a dit Baudot, prononçait les discours les plus incendiaires comme s'il eût récité une leçon. Au demeurant, il possédait les vertus de famille. Il était bon frère, il admirait sincèrement Maximilien et le regardait comme le plus vertueux des hommes. C'était une cruche qui résonnait quand son frère frappait dessus. Il aimait non moins sa sœur et logeait avec elle, quoique celle-ci le querellât souvent, parce que si elle ne se mêlait pas de politique, elle était intraitable au point de vue des moeurs (5). » Il était brave et le prouva pendant sa mission à l'armée d'Italie. Lafond, de Toulouse, juge militaire à cette armée, l'accusa ainsi que Ricord d'énormes dilapidations. Maximilien fit jeter l'accusateur dans un cachot d'où il ne sortit qu'après Thermidor ibi. Les accusations

(1) Villiers. Souvenirs d'un déporte.

(2) Mémoires de l'Académie d'Arras, t. \, p. 375.

(3) Notes de Courtois. Réi'olution française, t. XII, p. 939.

(4) Jbid. id.

(5) Baudot, yittes hisiorif/ues.

(6) La vie de Maximilien Robespierre, Arras, 1850, p. 28G-287.

70 LE g THERMIDOR

de Lafond ne furent pas vérifiées, et les dilapidations de Robespierre jeune, ses entassements de trésors aux dépens de la République, semblent se réduire à des réquisitions de mobiliers pour l'installation des Représentants à Nice (i). Augustin Robespierre fut un des premiers protecteurs du général Bonaparte. Dans une lettre du début de la campagne d'Italie, il s'exprimait à son sujet en ces termes : « J'ajoute aux patriotes que je t'ai déjà nommés, le citoyen Buonaparte, général-chef de l'artillerie, d'un mérite transcendant. Ce dernier est Corse. Il ne m'offre que la garantie d'un homme de cette nation qui a résisté aux caresses de Paoli et dont les propriétés ont été ravagées par ce traître. »

Lebas, l'intime ami de Saint-Just, méritait certainement beaucoup plus d'attention qu'Augustin Robespierre. Les discours de Maximilien l'avaient absolument conquis. Sitôt qu'ils étaient imprimés, il les adressait à son père, en y joignant des commentaires admiratifs. Né à Frévent (Pas-de-Calais), en 1764, c'était le fils de l'intendant du prince de Rache, l'aîné de treize enfants. Arrivé à la Convention à l'âge de vingt-huit ans, il s'était aussitôt prononcé contre l'infernal modérantisme et avait pris place sur les bancs de la Montagne. Au dire de Baudot, il était personnellement assez doux, et c'est à Saint-.lust, le plus terrible des hommes, qu'il faut attribuer les actes de férocité qui avaient marqué leurs missions (3). Le jour où Marat, acquitté par le Tribunal Révolutionnaire, fut porté en triomphe, le 24 avril 1793, Charlotte Robespierre avait amené à la Convention Elisabeth Duplay (4). Lebas vint saluer la sœur de Maximilien et engagea les deux citoyennes a assister à une prochaine séance de l'Assemblée

(1) Arch. nat.. Dossier Ricord.

(2) Stéphane Pol. Le Confentioitael Lebas.

(3) Baudot. Noies historiques, p. 2 '3.

(4) Notes de M™« Lebas. (Stéphane Pol. Le Concenlionnei Lebi p. 202 et suivantes.)

ROBESPIERRE ET SES AMIS Jl

dont il leur vanta l'intérêt. Cette fois encore, Lebas vint les saluer et les engagea à rester à la Convention pour assister à la séance de nuit. Député et jeunes filles mangèrent ensemble des oranges et des sucreries. Ces rendezvous patriotiques se multiplièrent, et, un jour, Lebas laissant sa lorgnette à Elisabeth, déroba sa bague qu'il avait feint d'examiner de près. Quelques jours après, Elisabeth sut que Lebas était tombé malade et ne paraissait plus a la Convention. « Cette nouvelle me fit grande impression... Moi, si jeune, si gaie, je devins triste et rêveuse. Tout le monde s'aperçut de ma tristesse, jusqu'à Robespierre qui me demanda si j'avais quelque chagrin. Je l'assurai que je n'avais rien, que ma mère ne m'avait pas grondée, que je ne pouvais pas me rendre compte de ce que j'éprouvais. « Petite Elisabeth! dit-il avec bonté, « regardez-moi comme votre meilleur ami, comme un bon « frère, je vous donnerai tous les conseils dont on a « besoin à votre âge. » Pendant longtemps, Elisabeth n'entendit plus parler de Lebas. Pour lui rendre de fraîches couleurs, ses parents l'envoyèrent passer un mois à Chaville, chez M™«= Panis. A son retour, il s'écoula encore de longs jours avant que sa mère l'envoyât, par hasard, au.x Jacobins avec sa soeur Victoire, retenir des places pour la séance du soir où devait parler Robespierre. Elle y aperçut Lebas qui aussitôt s'approcha d'elle et engagea la conversation. « Il me demanda si je ne devais pas bientôt me marier, si j'aimais quelqu'un, si la toilette et les plaisirs étaient de mon goût et si, mariée, devenue mère, j'aimerais à nourrir mes enfants. » Je lui repondis que je suivrais l'exemple de ma bonne mère. Alors il me dit que, sachant que j'étais très bonne, il voulait me prier de lui chercher une femme, très gaie, aimant les plaisiirs et la toilette et ne tenant pas a nourrir elle-même ses enfants, que cela la rendrait trop esclave et la priverait des plaisirs qu'une jeune femme doit aimer. » Elisabeth très troublée, désolée de découvrir de tels sentiments chez un homme qu'elle adorait en secret, fut sur le point de se trouver mal. « Bonne Eli-

sabeth, lui dit alors Lebas, je vous ai fait bien de la peine, mais pardonnez-le moi. Celle que je vous priais de me chercher, c'est vous. » Puis, lui prenant les mains, il ajouta : « Mais tu ne réponds pas? Est-ce que tu n'éprouves pas pour moi ce que je sens pour toi? » Et il lui raconta tous les efforts qu'il avait fait pour avoir de ses nouvelles par les deux frères Robespierre. L'arrivée de Mme Duplay interrompit le tête-à-tête et, comme la lecture du discours de Robespierre était remise au lendemain, on se rendit aux Tuileries, et, par un temps superbe, en faisant plusieurs tours d'allée, Lebas s'ouvrit à M«»e Duplay de ses projets d'avenir. M'"^ Duplay se borna à répondre que sa fille était bien jeune et un peu étourdie. Lebas insista, et, comme on allait fermer les Tuileries, M""^ Duplay invita le jeune Conventionnel à venir lui-même le lendemain présenter sa demande à son mari. Rentrée au logis, elle instruisit le bonhomme Duplay de la conversation qu'elle venait d'avoir avec Lebas. Robespierre fut appelé au conseil. Il plaida la cause de Lebas, le plus digne des hommes, affirma que cette union ferait le bonheur d'Elisabeth, et, à près d'une heure du matin, la jeune fille qui écoutait à la porte, entendit quand Maximilien venait de se retirer, son père dire : « Il n'y a pas à balancer après l'éloge que Robespierre vient de faire de son ami. » En effet, le lendemain, quand Lebas se présenta, après avoir fait une longue morale à sa fille pour la punir de son manque de confiance envers sa mère, Duplay autorisa Lebas à considérer Elisabeth comme sa fiancée. La conversation dura jusqu'à plus d'onze heures, et, quand il traversa la salle à manger pour sortir, le jeune conventionnel prit la main de sa promise et lui dit : « Au revoir, ma bienaimée, je dîne avec toi, ta digne famille et notre ami Robespierre. »

Sitôt que les projets de Lebas furent connus, il eut à résister aux conseils que lui donnait « dans son intérêt « son collègue et compatriote Guffroy. Chargé de famille, l'imprimeur Guffroy avait une fille à marier et avait jeté.

pour elle, son dévolu sur Lebas. Médisances, calomnies, il employa toutes les armes pour rompre Vunion projetée. Rien n'y fit. Entre deux missions, Lebas revint tout exprès de Cassel pour épouser Elisabeth en août 1798 (i). Quelques jours après, il croisa Guffroy sur la terrasse des Feuillants. « Il se redressa en me voyant venir, raconte celui-ci, puis portant la tète haute au-dessus de l'épaule, le regard farouche, il semblait toiser sa victime prochaine. Moi, avec mon air pataud, je lui dis en passant: « Ah! jeune homme, ce ton s'abaissera un jour! » Je ne le croyais pas si prêt à s'abaisser (2). «

Ce que Guffroy aurait voulu faire de Lebas, en Téloignant du clan de Robespierre, d'autres l'ont tenté pour David. Ce n'était pas un homme politique que David; c'était un artiste, un rapin ivre d'importance. Avant de s'attacher à Robespierre, il s'était attelé au char de Marat. Il aurait été prêt à s'écrier qu'en fait d'aristocrates à raccourcir, les pires étaient les peintres qui n'appartenaient pas à son école. « Broyons, broyons du rouge ! » s'écriait-il, quand il signait les ordres d'arrestation. « Lors du concours des élèves de peinture et de sculpture, au printemps de l'an II, raconte Courtois, quelques artistes connus vinrent demander à David quand le jury des arts se prononcerait sur les différents morceaux exposés au Salon. — C'est au Tribunal révolutionnaire que cette affaire se jugera, répondit-il (3). » Il y aurait envoyé volontiers la moitié des hôtes du Muséum. C'est le nom que portait alors le Louvre, dont les galeries abritaient les artistes les plus connus. Au Comité de Sûreté Générale où il figurait, il passait simplement pour l'oreille de Robespierre.

(1) Stéphane Pol. Le Coni^entionnel Lebas, p. 276.

(2) Gufifroy. Les secrets de Joseph Lebon, p. 116.

(3) Notes de Courtois. Rét'olution française, t. XII, p. 93'J. Après Thermidor. Menière, artiste demeurant aux Galeries du Louvre, se plaignait d'avoir été incarcéré comme suspect à Sainte-Pélagie par les soins de son ennemi David qui jalousait le logement qu'il occupait aux Galeries. '^Archives nationales, Doss. Menière).

Quand il s'agit de renverser les Girondins, après les conciliabules de Charenton, avec Danton, Ghaumette, Hébert, les chefs de la Gommune et de TArmée révolutionnaire, cô fut Gouthon qui accrocha le grelot. Il demanda la mise en accusation et Varrestation de ceux qu'on voulait débarquer, mais le véritable assaut fut donné par les tribunes garnies de ceux que Brissot appelait les « Brigands et les Bacchantes », rentiers oisifs, ouvriers sans travail, femmes patriotes qui imposaient à leurs voisins d'applaudir ceux qui leur plaisaient, et de chuter les orateurs qui n'avaient pas leurs faveurs. Quant à Robespierre, installé à la Tribune, où la Montagne lui fit passer une chaise, les bras croisés, il attendit 5 heures durant que la Gonvention ait voté le décret qu'il voulait imposer. Elle était prisonnière dans la salle des anciens bouffons italiens aux Tuileries, où elle venait de s'installer vingt et un jours avant, et elle ne recouvra sa liberté que lorsqu'il plut à Robespierre d'en donner la consigne au Pantalon à moustaches qui montait la garde dans la grande salle du Pavillon de Marsan, qui avait reçu le nom plutôt ironique de Pavillon de la Liberté (i|.

Quand presque aussitôt on organisa les comités, ce fut le triumvirat, qui y joua le rôle capital, du moins dans les deux seuls Comités qui comptaient : le Gomité de Salut public installé au Pavillon de Flore ou de l'Égalité, et le Gomité de Sûreté Générale logé à l'Hôtel de Brionne. Les membres du Gomité, surchargés de travail, pâlis par les veilles que leur imposait leur besogne journalière, vivaient du moins au sein du luxe et de l'abondance. Partout, c'était tapis des Gobelins, marbres, glaces, bronzes dorés, meubles de prix empruntés aux Magasins Nationaux. Des buffets bien garnis, des dessertes chargées de bouteilles, assuraient aux membres des Gomités que, sans sortir du Palais, ils trouveraient à satisfaire leur appé-

(Ij Les Pourquoi ou le Catccliisnie politique des bonnes gens. An III.

tit (i). L'assiduité dans les bureaux, où se décidait le sort de l'État, rendait tout-puissant. Il fallait, selon les époques, trois ou cinq signatures pour rendre valable un arrêté. Il n'y avait généralement à connaître la matière dont il traitait, que celui qui les proposait à la signature. Les autres signaient de confiance. « Au Comité, dit un contemporain, il y avait cinq cents objets majeurs à signer chaque jour. S'il eut fallu les lire tous, un jour n'eût pas suffi pour la vingtième partie de ce qu'il fallait signer (2). » D'ailleurs, comment oser discuter et ne pas devenir suspect? La V'icomterie avouait plus tard que Robespierre avait un tel empire sur ses collègues que, pour sa part, il hésitait à l'affronter quand on délibérait à comités réunis. Il raconte encore que le jour ou Saint-Just tira, à l'improviste, de sa poche le rapport contre Danton et les Dantonistes, la surprise fut générale. Le discours était si séduisant ! Saint- Just le débita avec tant d'âme! Après la lecture, on demanda si quelque membre voulait parler. Personne! On mit aux voix et ils furent unanimes. Chacun sentait que, derrière Saint-Just, il y avait l'inspiration de Robespierre et en effet, l'on possède les notes que Maximilien, rassemblant ses souvenirs, avait livrées au rapporteur. Danton qui avait hésité à résister, persuadé qu'on n'oserait, se trouva arrêté dans la nuit du 10 au 1 1 Germinal par Héron. A la Convention, Legendrc protesta seul; aussitôt terrifié par une menace de Robespierre, il devint muet. Celui-ci fut étonné de son triomphe. « Il faut convenir que Danton a des amis bien lâches, » dit-il en venant chez Duplay (3).

« Telle était, dira plus tard Courtois pour excuser son silence, la nature de l'accusation dirigée contre Danton, qu'elle imposait même à ses meilleurs amis, la nécessitiî de se taire dans la crainte d'être traités de même. Mais si

(1) D'Héricault. La Rcvolulion de Thermidor, p. 63-71.

(2) Cousin Jacques (BefiFroy de Regnyj. Testament d'un électeur, p. 139.

(3) Noies de Courtois. Révolution fran^uiae, t. .\II, p. 817.

elle fut capable d'opérer cet effet, ou même d'intimider ses amis, elle ne donna pas le droit à quelques-uns, au sortir de la séance, d'aller serrer la main de Robespierre et de Billaud et de les féliciter de ce coup d'autorité (i). »

Après Danton et son groupe (2) vint le tour d'Hébert et des athéistes. Cette fois encore, ce fut Saint- Just qui se fit l'instrument des desseins de Robespierre. Le prétexte de la brouille avait été la question des 78, restants désemparés de ce qui avait été le parti girondin. Fallait-il les guillotiner ou devait-on leur pardonner? « Je frappe l'énergie, disait Robespierre. Ceux qui sont dans la stupeur servent mes projets, ils s'efforcent de mériter leur pardon (3). » Le 16 Ventôse, les principaux chefs des Hébertistes étaient livrés à Fouquier-Tinville et c'est Robespierre qui, par l'intermédiaire de Dumas, président du Tribunal Révolutionnaire, dirigea à son gré tout le procès. Sa main protectrice s'était abaissée sur la tête de Pache, de Lubin, d'Hanriot, de Simon, le gardien du Temple dont il lui plaisait de garantir le patriotisme (4). Dès lors, Robespierre était maître omnipotent. Il le fût resté si les cartes ne s'étaient brouillées entre les deux comités, et si l'entente était demeurée la même, au milieu de Prairial, qu'au jour du double attentat d'Admiral contre Gollot d'Herbois et de Cécile Renault contre Robespierre. Les pistolets qui ratent, les petits canifs inoffensifs, transformés en instruments de martyre que Pitt remettait à ses suppôts pour en frapper les personnages les plus importants de la démocratie.

(1) Notes de Courtois. Ihid. p. 816.

(2) D'après Courtois, Saint-Just vint lui-même désigner au cimetière de Montceau, la place où devaient être déposés les corps des Dantonistes. Il habitait une petite maison dont la vue donnait sur ce cimetière.

(3) Nadrelaxe. Toute la vérité. An III, p. 16.

(4) Fouquier-Tinville. Réponse p. 55-56. Ainsi on n'impliqua pas dans le procès, la femme de Momoro qui, grâce à ses relations au Temple, renseignait les royalistes sur Louis XVII et qui avait été arrêtée pour cette cause en même temps que des agents royalistes qui ne furent pas traduits non plus au Tribunal révolutionnaire.

suffisaient pour entretenir la popularité des deux chefs de groupe. L'émotion même qu'avait causée l'attentat excita le mécontentement des membres indemnes du Comité. La maison Duplay fut assiégée de délégations qui venaient assurer Robespierre de leur sollicitude et de leur dévouement. Les sections, les villes des départements les plus éloignés, les Sociétés populaires les plus obscures multipliaient les adresses de félicitations. Deux jours après l'attentat, le 6 prairial, le triumvir se présentait aux Jacobins et préludait au discours qu'il devait prononcer le lendemain à la Convention. Dans les deux discours qu'il prononçait successivement, il se posait en victime qui s'offre en holocauste au poignard des tyrans. « Ils ont cru, s'écriait-il, qu'il suffit d'assassiner ceux à qui vous avez spécialement confié le soin de veiller pour le salut de la République. Réjouissons-nous et rendons grâces au ciel puisque nous avons assez bien servi notre patrie, pour avoir été jugé digne des poignards de la tyrannie. Il est donc pour nous de glorieux dangers à courir. Le séjour de la cité en offre au moins autant que le champ de bataille. Nous n'avons rien à envier à nos braves frères d'armes. » Puis Robespierre, sur un mode mélancolique et menaçant à la fois, faisait en quelque sorte ses adieux à la vie :

« Je ne liens plus à une vie passagère Je me sens mieux

disposé à attaquer les scélérats, je leui laisserai du moins un testament qui fera frémir les tyrans et leurs complices. Je révélerai des secrets redoutables, qu'une prudence

pusillanime aurait pu me déterminer à voiler En disant

ces choses, j'aiguise contre moi des poignards J'ai assez

vécu Vous nous avez placé à l'avant-garde pour soutenir

le premier effort des ennemis de la liberté, nous mériterons cet honneur et nous vous tracerons, de notre sang, la route de l'immortalité. » Les révélations annoncées par Robespierre ne se figurèrent pas dans le rapport que Saint- Just rédigea et dans celui par lequel le compléta Élie Lacoste, mais on trouva 53 complices à Cécile Renaud, et les malheureux qu'on incarcéra sous ce prétexte, souvent

étrangers les uns aux autres, furent menés au supplice vêtus de chemises rouges, pour bien convaincre les foules qu'ils étaient tous des parricides assassins des Pères de la Patrie.

La conspiration de l'Étranger fraya la route aux autres combinaisons connues sous le nom de conspirations des prisons, dont les hécatombes vidèrent les cachots de leur trop-plein aux fournées de Messidor. Vainement Robespierre, durant cette période, cessa-t-il de paraître au Comité, c'est à lui, c'est à son système de gouvernement, que l'opinion publique les attribua. Silencieuse et comme écrasée par la peur, cette opinion qui ignorait sa force, attendait dans l'inertie l'heure où, en se prononçant entre les rivaux qui devaient décider du sort de tous, elle se donnerait des maîtres nouveaux ou adhérerait une fois de plus aux maîtres anciens. A la Convention, Courtois raconte qu'à cette séance dans laquelle Robespiere fit une sortie, d'une ironie féroce, contre les Dantonistes immolés à sa haine, il avait auprès de lui un inconnu qui applaudissait de toutes ses forces. « Je crus, dit-il, démêler dans ses applaudissements quelque chose qui n'était pas sincère et je lui montrai par un sourire que je n'étais pas dupe de son rôle. Il s'approcha alors de mon oreille, et me dit à voix basse : — Dût-il m'en coûter la paire de gants avec laquelle j'applaudis (et il me montrait ses mains nues), je la sacrifierais volontiers si l'on me garantissait à ce prix la chute du monstre qui occupe actuellement la tribune. — Je lui dis de se contenir. Ses yeux se mouillèrent de larmes, il me serra la main et il s'enfuit. » C'étaient là des soldats qui n'attendaient qu'un chef et qu'une occasion. Ils n'étaient ni plus ni moins courageux que ceux qui devaient les mener à la bataille, mais personne ne hasardait le premier mouvement, parce qu'il fallait pour le hasarder que le péril fût plus grand à agir qu'à demeurer inerte.

Les Thermidoriens,

|i'i:sT le 20 l^rairial, jour de la fête de VÈtre Suprême, triomphe'de la politique de Robespierre, qui, président de la Convention pour la dernière quinzaine de Prairial, devait marcher au premier rang, parmi le cortège officiel, que les premiers mécontentements s'accusèrent et eurent le courage de s'énoncer publiquement.

Toute la France était dans l'attente de ce jour. Le soleil se leva radieux. Les filles de Duplay se vêtirent de blanc. Kléonore composa de sa main le bouquet mélangé d'épis et de fleurs, que Robespierre devait offrir à l'Etre suprême (i). Il était vêtu d'un habit bleu violet tel que le portaient jadis les rois, quand ils étaient en deuil. Ses Cheveux poudrés, alors que tous avaient renoncé à la poudre, tranchaient au milieu de ses collègues. Le matin, il se rendit à la salle de la Liberté et là, rencontrant Vilate, juré au Tribunal Révolutionnaire, il accepta de déjeuner avec lui. Vilate avait obtenu, comme Couthon,par l'influence de Robespierre et de Barère, à qui il servait d'espion, un petit appartement au Pavillon de Flore. Des fenêtres, on dominait les Tuileries. Robespierre mangea peu et passa presque tout le temps à admirer le concours immense de citoyens et de citoyennes, qui avaient envahi le jardin. Tous les visages étaient gais. Les femmes élégamment parées se pressaient dans les allées. C'était une ivresse de fête. « Voilà, s'écria Robespierre, la plus intéressante

(1) Esquiros. Histoire des Montaf^nards.

8o LF. 9 THERMIDOR

portion de l'humanité! L'univers est ici rassemblé, ô nature! que ta puissance est sublime et délicieuse! Comme les Tyrans doivent pâlir à l'idée de cette fête (i)! Dans son enthousiasme, le triumvir oubliait l'heure. Il se faisait attendre comme un roi. Les huissiers couraient de tous côtés, en quête du Président de la Convention. Les députés et le peuple s'impatientaient. Groupés dans le Grand Salon du Pavillon de l'Horloge, les Conventionnels, sur une salve d'artillerie, à midi sonnant, s'étaient rangés sur les hauts gradins de l'amphithéâtre élevé contre le pavillon. En bas, un orchestre de huit cents musiciens, chanteurs et chanteuses du théâtre Feydeau, de l'Opéra et du Conservatoire, attendaient le signal pour débuter. Quand Robespierre songea enfin à quitter Vilate, il était midi et demi (2). Il parut, au milieu des applaudissements et des ovations. Seul, il monta sur une tribune élevée au centre de l'amphithéâtre et salua dans un premier discours « le jour à jamais fortuné que le peuple français consacrait à l'Être Suprême ». Puis, les chœurs de musique s'élevèrent. C'étaient les vieillards et les adolescents :

Dieu puissant, d'un peuple intrépide

C'est toi qui défends les remparts ;

La victoire a, d'un vol rapide,

Accompagné nos étendards.

Les Alpes et les Pyrénées

Des rois ont vu tomber l'orgueil;

Au nord, nos champs sont les cercueils

De leurs phalanges consternées.

Avant de déposer nos glaives triomphants,

Jurons d'anéantir le Crime et les Tyrans !

Puis le chœur des femmes reprenait :

Entends les vierges et les mères, Auteur de la fécondité !

Nos époux, nos enfants, nos pères Combattent pour la Liberté!

(1) Villate. Causes secrètes de la Révolution de Thermidor .

(2) D'Héricault. La Héfolution de Therviidor, p. 209 et suiv.

Et si quelque main criminelle Terminait des destins si beaux, Leurs fils viendront sur leurs tombeaux Venger la cendre paternelle.

Et le chœur de reprendre ;

Avant de déposer vos glaives triomphants, Jurez d'anéantir les crimes et les Tyrans (i).

L'hymne terminé, les Conventionnels descendirent dans le jardin. Robespierre se plaça à la tête de ses collègues, les précédant de quelques pas, comme un roi qui marche devant la troupe de ses courtisans. « Cette affectation orgueilleuse d'être le premier parmi des députés tous égaux, déplut » remarque Barôre. Robespierre avait un air de vanité satisfaite, à la fois insolent et impérieux. « Pour moi, dit pourtant Baudot, je suis porté à croire que c'est la haine qu'on portait à Robespierre qui détermina cette séparation. En effet, les anciens partisans de la Gironde ne pouvaient point lui servir, d'acolytes. Les indifférents ne pouvaient point approcher le monstre de trop près. Les Montagnards avaient en horreur la cérémonie et le pontife. Il ne faut pas croire qu'il y eut beaucoup d'encens pour le dieu du jour. J'entendis beaucoup d'imprécations prononcées assec haut pour parvenir jusqu'aux oreilles du sacrificateur. Il n'y avait point entre Robespierre et moi plus de huit personnes de file. J'ai entendu toutes les imprécations ; elles partaient de Thirion, de Montant, de Ruamps, et surtout de Lecointre de Versailles qui appela plus de vingt fois Robespierre : « Dictateur! Tyran! et menaça de le tuer. Il faut remarquer que ces injures étaient adressées au dictateur et non point jiu tout à l'Etre suprême. Lecointre et les autres croyaient que Robespierre avait proposé cette idée pour établir sur le droit divin le pouvoir qu'il voulait usur-

(1) Lamartine. Histoire des Girondins, liv. VI, p. 5'

perd). » Robespierre avait profondément ressenti les hostilités qui grondaient autour de lui. Partie du reste de la fête ne donna pas ce qu'on en avait attendu. D'après le programme, le Président de la Convention devait près du premier bassin des Tuileries, mettre le feu à un groupe de grandeur naturelle représentant l'Athéisme trônant au milieu des Vices, à côté de la Folie et menacé par la Sagesse. L'Athéisme résista au feu ainsi que la Folie, la Sagesse seule fuma longuement ce qui fut une occasion de brocards. Dans la marche au Champ de Mars, un nouvel hymne amena aussi les murmures de la foule. Quelques spectateurs se montraient rétifs à Fenthousiasme des masses. L'auteur du Jeune Anacharsis, l'ex-abbé, aujourd'hui citoyen Barthélémy, dit, avec une bonhomie narquoise, à Foreille de Courtois qui marchait près de lui : « Hé ! sans M. de Robespierre, nous ne saurions pas gu'il y a un Dieu et que Vâme est immortelle (2). » La Maillard, qui avait dû chanter malgré elle avec Laïs et d'autres artistes de l'Opéra, "trépignait de colère (3), et, quand cinquante coups de canon annoncèrent que la fête était terminée, tandis que le bon peuple se gargarisait du cri de « Vive la Liberté ! » Robespierre et la famille Duplay reprirent, avec cette vague tristesse des retours de fête, le chemin de la rue Saint-Honoré. Ce n'était plus Fenthousiasme du matin, l'enivrement de Robespierre avait fait place à la tristesse.

« Je sais bien, dit-ilj en regardant ses hôtes, le sort qui m'est réservé, vous ne me verrez plus longtemps. Je n'aurai point la consolation d'assister au règne de mes idées. Je

(1) Baudot. ÎS'oies hisluriques. — Dans son rapport. Courtois (p. So) a écrit : « J'aime à me rappeler Leoointre le jour de la fête de l'Etre Suprême, disant à Robespierre sur la tribune, où il se croyait au sein même de la gloire : « J aime la morale de ton discours; quant à toi, je ne t'estime guère! » Ce qui pensa lui être funeste, grâce à la lâcheté de quelques personnes qui entouraient le dictateur.

(2) Courtois. Rapport, p. 48.

(3) D'Héricault. La Révolution de Thermidur, p. 21 'j.

VOUS laisse ma mémoire à défendre. La mort que je vais bientôt subir n'est point un mal. La m.ort, c'est le commencement de l'immortalité. » Et, dans un morne silence, on se sépara pour la nuit (i).

Robespierre avait promis, en reprenant ses travaux, le lendemain, de frapper avec une nouvelle ardeur sur tous les ennemis de la Patrie. En effet, dès le 19 Prairial, au témoignage de Fouquier-Tinville, le président du Tribunal révolutionnaire Dumas^ parlait en chambre du Conseil d'une nouN-elle loi qui réduirait à sept et à neuf par séance le nombre des Jurés. Convaincu que cette réduction ferait perdre au Tribunal la confiance publique, .'Fouquier protesta tant au Comité de Salut public qu'au Comité de Sûreté Générale, contre la suppression des interrogatoires, des déclarations par écrit et des défenseurs officieux. Au Comité de Salut public, Billaud, Collot, Prieur, Barère, Carnot, répondirent que cela ne les regardait pas, que Robespierre seul était chargé de ce travail. Au Comité de Sûreté Générale, tous ceux qu'il vit lui déclarèrent qu'une pareille loi n'était pas dans le cas d'être adoptée (2). Le lendemain, Couthon lisait à la tribune un rapport sur les moyens d'accélérer les jugements du Tribunal Révolutionnaire, institué non pas dans l'intérêt des individus, mais de la Patrie, avec la mission d'anéantir les ennemis delà Révolution. Ruamps et Lecointre protestèrent, mais sur Uintervention de Barère et de Robespierre, la loi fut votée. Ce fut le signal d'une violente scène entre Billaud et l'Incorruptible, le 23 Prairial au Comité de Salut public. Les cris furent tels que sur les terrasses des Tuileries, des promeneurs s'assemblèrent pour écouter et que le Comité monta à l'étage supérieur du Pavillon de Flore, pour pouvoir se quereller en paix à l'écart des oreilles indiscrètes. « Tu veux pouvoir guillotiner la. Convention Nationale, rugissait Billaud. — Men-

(1) Esquiros. Histoire des Montaffnards. Esquiros a écrit son livre sous la dictée, en quelque sorte, de M">« Lebas.

(2) Fouquier-Tinville. Mémoires, p. 11 ; Réponse, p. 53.

songe ! ripostait Robespierre. Vous êtes tous témoins que je ne dis pas que je veux faire guillotiner la Convention Nationale. J'ai parlé de ces factieux, de ces hommes impurs, de ces scélérats de Conventionnels envoyés en mission dans les départements. Ce sont ces quelques fripons, ces hommes dangei^ux et volontiers rebelles à notre autorité, qui sont mes ennemis. Toi, Billaud, tu fais cause commune avec eux... Ah! je te connais maintenant! - — Et moi aussi, je te connais, » répliqua Billaud d'un air sombre. Les deux antagonistes se menaçaient du poing. On les sépara. Robespierre se promenait de long en large [avec agitation. Après un silence, il reprit la parole avec plus de calme. Il versa des larmes. On signa la paix (i). Le Comité de Salut public s'était mis d'accord pour attirer à lui tout le pouvoir dont on déposséderait le Comité de Sûreté Générale. Celui-ci résolut de se défendre. Il ne se souciait pas de devenir une simple agence de Robespierre. La création du Bureau de Police Générale, à laquelle Saint-Just donnait tous ses soins, lui avait déplu comme un attentat contre son autorité. Il sentait bien qu'après cette usurpation de ses fonctions, il serait facile aux amis de Robespierre de le supprimer. A la séance du lendemain, Robespierre perdant la tête, quitta furieux le fauteuil de la présidence pour se précipiter à la tribune. D'abord, ses accusations furent vagues et générales. Puis, sur une interruption de Bourdon de l'Oise, il l'écrase d'un mot (2), attaque Tallien, appelle Billaud à la tribune et le lajnce contre Tallien. Celui-ci recule. Il s'excuse. Le lende-

(1) D'Héricault. La Révolution de Thermidor, p. 226-227.

(2) Plus tard, pour expliquer la façon dont il s'était aplati ce jour-là, dans une séance de la Convention où il répondit à Lecointre, Bourdon a dit un mot qui était à retenir : « Si Robespierre eût été attaqué quinze jours plus tôt, la Convention et la Liberté eussent été égorgées. » Legendre, dans des circonstances analogues, a rappelé une conversation qu'il avait eue avec Garnot aux Cbamps-Elysées : « Ne précipilcz rien, lui avait dit l'organisateur de la Victoire, le moment viendra. Ne fais pas d'imprudences. Tu monterais à l'échafaud et tu l'enverrais au Panthéon. [Mémoires sur Carnot, t. I, p. 338).

main, il écrira à Robespierre qu'il est prêt à devenir son ami. Il demandera conseil à Gouthon « car la jeunesse imprudente a besoin d'être guidée par Vexpérience de l'âge mûr ». Cette prostration de tous les ennemis avérés de Robespierre n'indiquait qu'une chose. C'est que l'accord n'était pas fait entre eux, qu'aucun d'eux n'avait obtenu les sûretés nécessaires, que le pacte d'alliance offensive et défensive n'était pas conclu. Dès le début de Prairial, cependant, une conjuration s'était liée au sein même de la Convention. Ses premiers adhérents avaient été les hommes qui, depuis l'arrestation de Danton, colportaient dans le huis-clos le discours foudroyant qu'ils avaient préparé contre Robespierre. Dès le 5 Prairial, des conciliabules avaient mis d'accord Laurent, Lecointre, Fréron, Barras, Courtois, Garaier de l'Aube, Rovère, Thirion, Tallien et Guffroy (i). Mais aux premières heures, aucun de ceux-là n'avait songé à distinguer dans sa haine, la tyrannie de Robespierre de celle qu'exerçaient, soit en particulier, soit en commun, Collot, Billaud, Barère ou Vadier. Ignorants des divisions latentes qui existaient entre les décemvirs, ils ne songeaient qu'à canaliser les colères pour exciter, le moment venu, parmi les patriotes le mécontentement prêt à éclater. Un autre groupe, les membres qui composaient alors le Comité de Division, à l'appel énergique de Gay- Vernon, avaient juré de ne se laisser absorber par aucun projet, quils n'eussent avisé aux moyens de renverser Robespierre et sa tyrannie (2). Montagne, débris de la Gironde, Centre étaient à toute heure en proie à des terreurs paniques. Beaucoup de députés s'en allaient chaque soir coucher hors barrière dans la maison de quelque ami. Une liste circulait. On l'attribuait aux partisans de Robespierre et elle portait les noms d'un certain nombre de députes marqués pour la proscription : ce fut l'un de ceux-là, Fouché, signalé dès le -23 Germinal à l'hostilité des Jacobins par les soins de

(1) Courlois. Rapport, p. 30.

{'!) Courlois. Réponse aux détracteurs, p. 32.

Maximilien, qui eut le premier la pensée d'un rapprochement avec ceux des décemvirs dont on pouvait séparer les intérêts de ceux de Robespierre (i).

Fouché, ancien professeur à l'Oratoire, entré à la Convention en 1792, avait siégé d'abord parmi les modérés. Jadis, professeur de philosophie à Arras, il avait connu Robespierre. Son ami jusques à la bourse y compris, il avait été plus ou moins le fiancé de Charlotte. Une promesse de mariage jurée, puis reniée pour. arriver à une union pécuniairement préférable, avait jeté entre eux des semences de discorde. Charlotte seule, bien qu'à l'occasion elle s'irritât contre ce « fourbe, cet homme sans conviction, sans moralité » lui avait conservé quelque sympathie, mais Maximilien n'avait pu lui pardonner de s'être dérobé à son influence pour s'enfermer dans les Commissions de travail. Il l'avait vu l'ami de Condorcet puis de Vergniaud, et avait eu à ce sujet de violentes discussions avec l'ancien camarade d'Arras (2). Plus tard, il l'avait trouvé lié avec Hébert, avec Chaumette, avec Danton (3). Il savait bien qu'au moment de la rupture de la Gironde et de la Montagne, peu désireux, malgré son admiration pour Vergniaud, de partager le sort que lui présageaient les colères de Robespierre, il avait accentué son évolution vers la Montagne. Mais c'était pour lier, en quelque sorte, partie avec Collot d'Herbois et Billaud Varennes qui, Hébert et Danton guillotinés, étaient devenus pour Robespierre les plus redoutables adversaires. Grâce à eux, un peu malgré le tout-puissant triumvir, Fouché avait obtenu une de ces missions où l'on vivait grassement et parfois l'on s'enrichissait. Assisté de . sa femme, l'cx-religieuse, celle que l'on appelait ironiquement

(1) Mémoires de Fouché. — Madelin. Fouché, t. I. — Boissy d'Anglas a nié le rôle de Fouché dans la préparation du 9 Thermidor. Tous les incidents de cette époque portent, au contraire, sa marque de fabrique.

(2) Fouché. Mémoires, t. I. p. 13. — Charlotte Robespierre. Mémoires.

(.'n Madelin. Fouché, p. 155.

la femme vertueuse, à cause de son horrible laideur (i), il avait grapillé à Lyon et dans la Nièvre. Robespierre croyait le tenir par les gabegies commises, alors qu'il battait monnaie entre les ruines et les échafauds. Il l'eût tenu peutêtre, s'il l'eût moins brutalement dénoncé à l'opprobre des patriotes. Rappelé à la Convention, Fouché y était arrivé.

l.a mai mite cpuraloii e des Jacobins.

Caricature de 1794. (Bibliothèque Nationale. Estampes.)

déclarant qu'il voulait lire son rapport justificatif sur les opérations de Lyon. La tribune lui fut interdite, la Convention renvoyant son rapport au Comité. Alors, avec la merveilleuse mobilité qui sera toujours sa force, Fouché chercha fortune auprès de l'homme du jour. Robespierre avait beau jeu de l'enchainer à son char de triomphe. S'il avait daigné accorder sa protection au proconsul de Lyon oubliant la rancune des services rendus et la rancœur des

(1) Barras. Mémoire.';. NI, p. 171. — Comte de Martel. Fouchc

trahisons passées, s'il l'avait fait entrer dans son jeu, il aurait eu certainement près, de lui, attaché par l'intérêt vital, un limier bien supérieur à Saint-Just, une cruauté bien plus éclairée que celle de Gouthon. Mais Robespierre était dans ses mauvais jours. Il reçut fort mal le suppliant qui venait lui demander quartier. Il le laissa faire antichambre fort longtemps et quand il le reçut, ce fut pour l'accabler sous une diatribe violente. Humilié, effrayé, Fouché prit congé, poursuivi d'un geste de menace (i). Il lui restait, pensait-il, un asile, les Jacobins. Là, il avait été populaire. Ce fut à la tribune de la rue Saint- Honoré, qu'il voulut porter sa cause. Dans une première joute oratoire, il essaya de prouver son innocence. Il prenait même l'offensive, mettant en garde les patriotes contre ceux qui représentaient comme des tyrans et de féroces oppresseurs les Représentants qui, dans leurs missions dans les départements, faisaient preuve d'une volonté ferme et d'une résolution forte (2). « Le crime finit, la vertu commence, conclut-il, la République est immortelle! » Son succès fut grand. Un patriote lyonnais demandait la parole pour parler contre Pouché. Sous prétexte de l'inviter à écarter toute aigreur, Robespierre feignit d'accorder une protection dédaigneuse à celui qu'il avait mal reçu la veille et qui venait de remporter un triomphe oratoire. Le Lyonnais se borna à dire d'un ton menaçant : « Vous connaîtrez, par la suite, tous les faits ; la Vérité percera à travers les nuages. » Fouché demeurait maître du terrain (i). Dès lors, il engagea résolument la bataille. Au Comité, il accusa Robespierre d'avoir désorganisé la défense de Lyon; au club, il s'entourait des ennemis de Robespierre'; à la Convention, il avait repris toute son assurance et reparaissait à la tribune. On le voyait se faufiler dans les groupes, sous prétexte de défendre les patriotes

(1) Madelin. Fouché, p. 162.

(2) Madelin. Fouché, p. 1H4. — Aulard. La Société des Jacobins, t. VI, p. 57.

(1) Madelin. Fouché, p. 164.

nantais attaqués. Son travail sourd de mine sapait la position des Robespierristes aux Jacobins, et le lô Prairial, il réussissait à se faire élire président (i). Dès lors, il ne ménagea rien, poussant en avant Javogue et André Dumont que Robespierre détestait également. Quand le 23 Prairial , Robespierre vint aux Jacobins se faire féliciter, Fouché dans sa harangue, laissa échapper ces mots menaçants : « Brutus rendit un homma^^e dii^ne à l'Etre surpréme en enfonçant un poignard dans le cœur d'un tyran.

Sachec l'imiter. » Pour châtier cette insolence, Robespierre lançaitaussitôt contre lui une députation de Nivernais qui, sous prétexte d'accuser Ghaumette, atteignaient, par derrière sa mémoire, leur ancien proconsul. Vainement Fouché renia l'amitié de Ghaumette. Robespierre, le poursuivant de sa cinglante ironie, le flagella sans pitié, et la séance fut levée au milieu de violents murmures. Alors Fouché se terra. Les derniers jours de Prairial, toute la première quinzaine de Messidor, il erra de gite en gîte, terrifiant les plus pusillanimes en leur

( ollol d iiti ('M(.v.

Dessin anonyme. (Bibliothèque Nationale.

Estampes.)

(1) Madelin. /•'uacAc, p. 166-107.

t. VI, p. 167.

Aulurd. La Société des Jacobins,

rappelant qu'il fallait vaincre ou mourir. Vainement, Robespierre le fit sommer de venir se disculper à la tribune des Jacobins. Fouché, prévoyant le guet-apens, s'abstint de s'y présenter. Il entendait seulement gagner du temps. Il écrivit donc, demandant à la Société, de suspendre son jugement jusqu'au rapport des Comités. A la lecture de cette lettre, le 26 Messidor, Robespierre s'élança à la tribune : « Je commence par faire cette déclaration, dit-il, que l'individu Fouché ne m'intéresse nullement. J'ai pu, être lié avec lui parce que je l'ai cru patriote. Quand je l'ai dénoncé ici, c'était moins à cause de ses crimes que parce que je le regarde comme le chef d'une conspiration que nous avons à déjouer. J'examine la lettre qui vient d'être lue et je vois qu'elle est écrite par un homme qui, étant accusé pour ses crimes, refuse de se justifier devant ses concitoyens. C'est le commencement d'un système de tyrannie : celui qui refuse de répondre à une Société populaire, est un homme qui attaque l'institution des] Sociétés populaires... J'ai fait toutes ces observations, continuait-il, afin que les conspirateurs sachent une bonne fois que jamais ils ne doivent espérer d'échapper à la surveillance du peuple (i). » Aussitôt sur la motion d'un membre, la Société déclara Fouché exclu de son sein. Les amis de Fouché sortirent consternés. Celui-ci savait bien qu'être chassé des Jacobins équivalait à un arrêt de proscription prochaine. Le temps pressait (2).

« Je ne m'amusai point, raconte-t-il dans ses Mémoires, à disputer ma tête, ni à délibérer longuement, dans des réunions clandestines, avec ceux de nies collègues menacés comme moi. Il me suffit de leur dire, entre autres à Legendre, à Tallien, à Dubois de Crancé, à Daunou, à Chénier. « Vous êtes sur la liste! vous êtes sur la liste ainsi que moi, j'en suis sûr! » Tallien, Barras, Bourdon de l'Oise et Dubois de Crancé montrèrent quelque énergie.

(2) Aulard. La Société des Jacobins, t. VI, p. 219. iZ) Madelin. Fouché, p. 175.

LES THERMIDORIENS qS

Tallien luttait pour deux existences, dont Tune lui était alors plus chère que la vie. Aussi, est-il décidé à frapper de son poignard le futur dictateur, au sein même de la Convention, Je détournai Tallien d'une entreprise isolée qui eût fait tomber l'homme et maintenu le système. Convaincu qu'il fallait d'autres ressorts, j'allai droit à ceux qui partageaient le pouvoir de la Terreur avec Robespierre et que je savais être envieux ou craintifs de son immense popularité. Je révélai à CoUot d'Herbois, à Carnot, à Billaud-Varennes les desseins du moderne Appius, et je leur fis séparément un tableau si énergique et si vrai du danger de leur position, je les stimulai avec tant d'adresse et de bonheur, que je fis passer dans leur âme plus que de la défiance, le courage de s'opposer désomiais à ce que le Tyran décimât davantage la Convention : « Comptez les voix, leur dis-je, dans votre Comité et vous verrez qu'il sera réduit quand vous le voudrez fortement, à l'impuissante minorité d'un Couthon et d'un Saint-Just. Refusez-lui le vote et réduisez-le à l'isolement par votre force d'inertie 1 1 1 ». Barère, qui ne nomme pas Fouché, reconnaît qu'on mit sous les yeux du Comité la liste de proscription que les partisans de Robespierre faisaient courir. « Le Comité de Salut l^ublic, ajoute-t-il, qui depuis l'effet dangereux et terrible produit par la mort de Danton, avait juré de s'opposer désormais à toute accusation contre un membre de la Convention, le Comité renouvela alors son serment et convint de protéger les députés contre les attaques de Robespierre et de Saint-Just. C'est ainsi que nous les sauvân\es (2). » La déniarche de Fouché se produisait en

(1) Fouché. Mémoires, I, p. 20.

(2) Barère. Mémoires, t. II, p. 210. — D'après le récit de Vilate, il reçut de Barère la confidence de la liste des proscrits, après sa tentative avortée d'attaque contre Robespierre. C'était dans son laboratoire voisin du Comité do Salut public. Tout défaillant, il s'étend dans son fauteuil, à peine il pouvait prononcer ces mots : « Je suis saoul des hommes, si j'avais un pistolet... Je ne reconnais plus que Dieu et la nature. » Après quelques minutes de silence, je lui fis cette question : « Quelle a pu être ta raison de l'attaquer .^ » La

94 l'F. 9 THERMIDOR

temps opportun. < Cinq jours après, dit-il, en plein Comité, Robespierre demanda ma tête et celle de huit de mes amis, se réservant d'en faire abattre plus tard encore, une vingtaine au moins. Quel fut son étonnenient! et combien il s'irrita de trouver parmi les membres du Comité, une opposition invincible à ses desseins sanguinaires contre la Représentation Nationale. « Elle n'a déjà été que trop mutilée, lui dirent-ils, et il est temps d'arrêter une coupe réglée qui finirait par nous atteindre. » \'o)'ant la majorité du vote lui échapper, il se retira plein de dépit et de rage, jurant de ne plus mettre les pieds au Comité, tant que sa volonté y serait méconnue. Il rappelle aussitôt à lui Saint- Just qui était aux armées, et maîtrisant le Tribunal Révolutionnaire, il fait encore trembler la Convention et tous ceux, encore en grand nombre, qui sacrifient à la peur (i). »

Le rôle de Fouché ne s'arrêta pas là. Par Carnot,(il obtint que les troupes les plus dévouées à Robespierre et à la Commune, les compagnies de canonniers, fussent éloignées de Paris. Le prétexte de cette mesure fut de renforcer l'artillerie aux Armées. Il eût voulu obtenir de même la révocation ou la suspension d'Hanriot (2). D'abord domestique chassé pour infidélité par ses maîtres, puis soldat dans les troupes envoyées aux colonies, enfin gapian (commis aux barrières), si ivrogne qu'il fut, Hanriot avait conquis au 10 août le commandement de la Section des Sans-Culottes. Général de coup de main le 3i mai, il n'avait pas tardé à supplanter Raffet, commandant général de la

crainte et la douleur ont besoin de s'épancher. « Robespierre est insatiable, dit Barère. Parce qu'on ne fait pas tout ce qu'il veut, il faut qu'il rompe la glace avec nous. S'il vous parlait de Thuriot, Guffroy, Rovère, Lecointre, Panis, Cambon et ce Monestier qui a vexé toute ma famille ou de toute la séquelle dantonniste, nous nous entendrions; qu'il demande encore Tallien, Bourdon de l'Oise, Legendre, Fréron, à la bonne heure. Mais Duval, Audouin, mais Léonard Bourdon, Vadier, Vouland, il est impossible d'y consentir. » (Causes secrètes de la Révolution de Thermidor).

(1; Fouché. Mémoires, t. I, p. 20.

(2) Fouché. Mémoires, t. I, p. 24.

force armée parisienne, grâce à toutes les combinaisons et à tous les tripotages, la Commune ayant annulé tous les scrutins jusqu'à ce que les électeurs, intimidés, proscrits et incarcérés, se fussent laissé arracher l'élection d'Han-

Général Hanriot, par Duplessis-Bertaux (Bibliothèque Nationale. Estampes )

riot (I). Cette nomination, qui avait coûté 600000 livres prises sur les dépenses secrètes, l'intimité du général avec les Robespierristes, auraient dû convaincre le Comité de

(1) vie prii'ée J'I/aiirioi, p. 7 — Courtois. Rapport, p, 00.

q6 le 9 THERMIDOR

Salut Public de Vintérêt de sa révocation. Le coup leur parut trop fort et trop direct. « Hanriot resta, dit Fouché, et faillit tout perdre, ou plutôt, l'avouerais-je, ce fut lui qui compromit, le 9 Thermidor, la cause de Robespierre dont il eut un moment le triomphe dans sa main. »

Fouché se faisait ainsi le bon courtier de l'opération projetée. Il avait convaincu Billaud, l'un des principaux directeurs des boucheries de septembre 1792, Gollot d'Herbois, aussi féroce que Couthon. Vadier, le rival en vertu de Robespierre, l'assassin de Darmaing, Amar, qui avait étouffé la voix de Vergniaud comme celle de Danton, Vouland, autre pourvoyeur de l'échafaud, Barère, le beau parleur, atroce par excès de lâcheté. Cette dernière conquête n'était pas très sûre. Camille Desmoulins ne disait-il pas de Barère que la nature l'avait fait bilingue ." Au procès de Louis XVI n'avait-il pas promis au côté droit de voter pour la réclusion, et à la Montagne de voter pour la mort (i)r Ce jouisseur fit cependant mieux que de s'engager, il osa un jour monter à la tribune : « Je résolu§ de mourir, a-t-il écrit dans ses Mémoires, mais de mourir avec gloire, en me plaçant parmi ceux qui viendraient démasquer ou détrôner Robespierre. Cette détermination prise, j'essayai une dénonciation contre le Tyran, dans un rapport fait par moi à la tribune le 2 Thermidor. Mais alors je fus seul, entièrement seul. Ou l'on ne me comprit pas assez, ou bien, dans ces temps de calamité et de terreur, personne dans ce Sénat n'osa ramasser les armes que je jetai au milieu de l'arène (2). » A la dernière heure cependant, un vent de découragement souffla sur la Convention. Le Comité se dérobait. Collot tantôt invectivait et tantôt embrassait Robespierre. Barère n'était-il pas l'homme le moins sûr du monde, Carnot le plus incapable d'in-

(1) Courtois. Notes, op. cit. 934-936. Courtois dit encore de Barère : « 11 avait, comme les princes de Florence, le miel ù la bouche et le rasoir à la ceinture. »

(2) ^eLvhn^. Mémoires, II, p. 213.

Portrait de Barras en costume de Directeur.

(BibÙothcquc Nationale. Estampes.)

9^ LE 9 IHERMIDOJ^

trigues (i). Fouché néanmoins n'eut pas un instant d'hésitation. Un jour en i8i5, quelqu'un lui faisait craindre les effets de la colère de Napoléon. Il répondit simplement : « Un jour de Messidor, Robespierre s'est écrié : il faut qu'avant quinze jours la tête de Fouché ou la mienne tombe sur Véchafaud. Ce fut la sienne qui tomba. » Maintenant Fouché dormait en paix. Il avait trouvé dans la Convention les deux hommes, sans lesquels la Révolution de Thermidor eût été impossible : Barras et Tallien. ,Tous les deux savaient qu'ils jouaient leur tête. Tous les deux se savaient proscrits, sauvés uniquement jusque là, par la protection des Comités et tous les deux savaient combien cette protection était précaire, car ceux qui l'avaient accordée la veille pouvaient la retirer le lendemain.

Barras était rentré en pluviôse de sa mission à l'armée d'Italie. De nombreuses dénonciations l'avaient précédé et il se savait en disgrâce. Fréron, son compagnon de plaisir et d'infortune, l'entraîna chez Robespierre, qu'il avait à peine entrevu jadis, sur les bancs ou dans les couloirs de la Convention. A l'en croire, il répugnait à cette démarche, mais Fréron, qui n'était pas rassuré et qui se croyait aimé de Robespierre, la jugeait importante pour leur tranquillité alors qu'ils se voyaient l'objet de vexations plus ou moins injustes. « Robespierre, dit Barras, était devenu dans la (Convention, une espèce de tribunal auquel chacun croyait devoir se référer pour obtenir un jugement sur les choses dont il pouvait être accusé. On s'imaginait se mettre en sûreté dès que Robespierre aurait prononcé l'absolution. » Les deux camarades furent reçus par Éléonore, qui étendait du linge dans la cour, tandis que sa mère, entre un baquet et un saladier, épluchait des herbes. Danican et Brune s'empressaient auprès des deux femmes. On commença par leur affirmer que Robespierre était absent, mais, sur l'insistance de Fréron, Eléonore les introduisit dans la chambre de Robespierre. Il était debout, enveloppé d'une sorte de

(1) Madelin. Fouché, p. 171.

chemise-peignoir, sa coiffure achevée et poudrée à blanc. Il n avait pas de besicles (i) et fixait les deux arrivants de ses yeux troubles. « Il ne nous rendit nullement notre salut, se tourna vers son niiroir de toilette, suspendu à sa croisée donnant sur la cour, puis alternativement vers une petite glace destinée sans doute à orner sa cheminée. Il prit son couteau de toilette, racla la poudre qui cachait son visage en respectant soigneusement les angles de sa coiffure. Il ôta ensuite son peignoir, qu'il plaça sur une chaise tout près de nous, de façon à salir nos habits, sans nous demander aucune excuse et sans même avoir Uair de faire attention à notre présence. Il se lava dans une espèce de cuvette qu'il tenait à la main, se nettoya les dents, cracha à plusieurs reprises à terre, sous nos pieds, sans nous donner aucune marque d'attention. » Cette étrange réception se prolongeait sans que ni l'hote ni les visiteurs eussent prononcé une parole. Fréron crut devoir pourtant présenter son camarade. « Voici, dit-il, mon collègue Barras qui a été plus décisif que moi-même et qu'aucun militaire dans la prise de Toulon. Nous avons fait notre devoir au péril de notre vie, sur le champ de bataille, comnie nous le ferons à la (Convention. Il est bien pénible lorsqu'on est aussi franc du collier que nous, non seulement de ne pas se voir rendre justice, mais de se voir l'objet des accusations les plus iniques, des calomnies les plus monstrueuses. Nous sommes bien sûrs qu'au moins ceux qui nous connaissent comme toi, Robespierre, nous rendront justice et nous la feront rendre. » Robespierre gardait le silence. En vain Fréron substitua le vous au tutoiement révolutionnaire pour marquer sa déférence. Robespierre demeura debout, sans offrir de s'asseoir aux deux Conventionnels. « Je lui dis avec politesse, ajoute Barras, que notre démarche auprès de lui était celle de l'estime sentie pour ses principes politiques. Il ne me répondit pas un mot, ni ne laissa

(1) Robespierre avait l'habitude de porter des conserves vertes pour ménager sa vue délicate.

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