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démêler aucun signe d'assentiment quelconque dans sa physionomie. Je n'ai rien vu d'aussi impassible dans le marbre glacé des statues ou dans le visage des morts déjà ensevelis. Il n'ouvrit pas la bouche. Il se pinça seulement les lèvres, déjà fort pincées, sur lesquelles j'aperçus une espèce de mousse bilieuse qui n'était nullement rassurante (i). »
Et au lendemain de cette visite, Barras et Fréron avaient commencé les longues stations dans les antichambres du Comité, attendant humblement qu'on voulût bien les entendre. Aux Jacobins, quelque effort qu'il fit, Fréron ne put faire ajourner l'admission de Loys, qui était à Paris le porte-paroles des hommes qu'il avait fait jeter dans les cachots de Marseille (2). A la fin de Messidor, d'après les rapports de l'espion Guérin, Barras et Fréron étaient certainement des plus menacés. Tallien cependant l'était encore davantage (3).
Si Barras appartenait par sa naissance à l'ancienne aristocratie, à celle qui était plus vieille que les rochers de la Provence, les relations de Tallien pendant sa mission de Bordeaux, l'avaient peut-être encore plus compromis. Fils naturel du riche marquis de Bercy, ou né d'un de ses concierges, comme Tallien l'affirmait d'accord avec l'état civil, de petit prote d'une imprimerie patriote, qu'il était en 89, il avait d'échelons en échelons, grimpé jusqu'à un siège à la Convention. Il avait joué un rôle obscur dans les premières lutte? de la Montagne et des Girondins, puis soudain, il avait pris position, se faisant remarquer par l'acharnement des articles qu'il décochait tantôt contre les
(1) Barras. Me moire s.
(2) Aulard. La Société des Jacobins, t. VI, p. 16.
(3) Le 26 Prairial, le Coniilé de correspondance des Jacobins, avait fait voter un arrêté portant que Tallien ne s'étant pas disculpé des accusations que Uobespierre avait portées contre lui, à la Convention, le 24, le Comité ne communiquerait plus avec lui, jusqu'à ce qu'il se fût expliqué à la tribune de la Société (Aulard. La Société des Jacobins, t. VI, p. 176).
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Girondins, tantôt pour Philippe-Egalité. Ce dernier, il le défendait peut-être pour le mieux attaquer. « L'ingratitude, disait-il dans un article de VAmi des Citoyens, doit être la première vertu du républicain, car la reconnaissance des peuples entraine souvent à sa suite l'idolâtrie (i).» La veille du 21 jan vier, il écrivait :
« Citoyens, demain sans doute, ce jugement sera exécuté. Jusqu'à ce moment, veille2 tous avec soin sur le Temple.
Empêche^ que les mal intentionnés n'en approchent. Les despotes étrangers, les royalistes du dedans, les partisans de la Monarchie, les complices de Capet, emploieront J'alUen,
tous les mOVens P'"' Duterlre. (Bibliothèque Nationale. Estampes.
pour exciter un
mouvement. Eh bien, réduiser-les au désespoir par votre tranquillité, par votre continuelle surveillance. C'est sur Téchafaud, c'est au nom de la loi, c|u'il faut que la tète de Louis tombe, et non sous le fer d'un assassin. Celui-là serait un mauvais citoyen qui chercherait à troubler la tranquillité publique. » Quelques mois plus tard, devenu
(l) L'Ami (les Citoyens^ 'l'\ déienibre \~SJi
arrogant et hardi depuis qu'il avait aidé à démonétiser Brissot, il demanda au Comité de Salut public, il exigea presque une mission. On lui en offrit une sur la frontière. « Non, dit-il, je veux aller à Tours. » On avait besoin d'un représentant dans le voisinage de la Vendée, il obtint la mission. Tout d'abord, il remplit les prisons avec un fracas insupportable. Nobles, prêtres, négociants, propriétaires étaient l'objet de ses persécutions (i); mais en même temps, raconte Baudot, il visait aux lauriers militaires. Il prétendait imposer ses plans stratégiques et voici que les Républicains sont battus de tous côtés. Il déguise et retourne les événements à son gré et demande Santerre corïimc général, afin de réparer ses défaites. Santerre, comme connu du peuple était le seul capable. On sait ce qu'il en arriva. Le Comité s'aperçut qu'il était trompé par Tallien. Comme le Comité était tenu à certains ménagements, il envoya Tallien à Bordeaux, qui vendit la République à beaux deniers comptants, de concert avec une dame qui a repris et quitté l'hyménée, comme Joyeuse sa cuirasse (2). » Ce que Baudot oublie de raconter, c'est l'histoire plutôt ridicule de Ventôlage de Tallien. Un peu avant sa mission de Tours, le conventionnel soupa un soir dans un des cabarets du Port au Blé avec une certaine Marguerite Pierrot, dite Lorrain, alors âgée de dix-sept ans et qui se disait cuisinière. Le lendemain nouvelle rencontre. Marguerite Pierrot engage Tallien à lui payer de la bière. Ils s'attablent dans un café, vident plusieurs bouteilles. A la bière succèdent les liqueurs, Tallien était sans doute un peu pompette. En sortant du café où ils avaient absorbé tous ces liquides, il entend cependant Marguerite Pierrot dire aune autre fille : « Je lui ai soustrait son portefeuille. » Tallien s'emballe, il crie, il tempête, il ameute la foule. « Tallien, faites éloigner le monde, je vais vous rendre votre portefeuille, » dit Marguerite Pierrot effrayée. Elle
(1) François Descotes. La Résolution i>ue de Vétranger, p. 309.
(2) Baudot. Notes historiques, p. ^^57.
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tire le portefeuille de sa poche et le laisse couler à terre le long de sa jupe. Tallien s'en empare et constate qu'il contient bien les cent livres en assignats dont il se déclarait volé. Mais il n'a pas le bon esprit de s'en tenir là. Il conduit Marguerite Pierrot devant l'officier de police qui dresse procès- verbal. Et le tribunal de Police correctionnelle condamne la voleuse à un emprisonnement d'une année, dont les six premières semaines au pain et à l'eau. Il ordonne en outre, qu'à l'expiration du temps de sa détention elle soit conduite au dépôt de Saint-Denis, pour être renvoyée dans son département. « Cette disposition, dit la Gazette des Tribunaux du temps, est un vrai bannissement, peine illusoire et immorale que proscrivent nos nouvelles lois (i). » En conséquence. Marguerite Pierrot fait appel. Nouvelle mise en jugement et par conséquent nouveau scandale. Tallien, dans l'intervalle, avait pris la route de Bordeaux.
Le principal motif qui l'y attirait, c'était la recherche des Girondins qui, de toutes les régions de la France, s'étaient réfugiés dans la contrée qui était le quartier-général du parti. « Nous avons la certitude, écrivait-il à Pache, le 9 octobre 1793, que Guadet, Petion, Ruzot, Grangeneuve, Salles, Girey-Dupré, Félix Wimphen et plusieurs autres conspirateurs sont encore en ce moment, soit à Bordeaux, soit aux environs, et la municipalité et les autorités constituées ne font rien pour parvenir à les arrêter (2). » A ce moment, il déployait une énergie extraordinaire et une rare violence de paroles contre les Girondins. « Je ne regrette que de ne pouvoir les tuer de ma propre main, disait-il. Je trouverais du plaisir à frapper un Girondin moi-même. » Et un autre jour : « Le père Guadet me trompe. Il veut me persuader qu'il déteste son fds. Je le tourne dans tous les sens pour avoir son secret. Je le ferai guillotiner (3). » Il ne négli-
(1) Gazette des Tribunaux, 1793, t. VIII, p. 75.
(2) Affiches de la Commune de Paris, (\ Brumaire an II.
(3) Mémoires de Senar, p. 20fi.
geait pas cependant les intérêts fiscaux que lui avaient recommandés les deux Comités. « Cette nuit, écrivait-il le 3o novembre, plus de deux cents gros négociants ont été arrêtés. Les scellés mis sur leurs papiers, et la Commission militaire ne va pas tarder à en faire justice. La guillotine et de fortes amendes vont opérer le scrutin épuratoire du commerce et exterminer les agioteurs et les accapareurs. » Une autre fois il écrivait que la guillotine produirait en peu de temps 40 millions. Quand on manie des sommes aussi considérables pour le compte de l'État, qu'on est Jacobin, et qu'on s'est entendu répéter à satiété que tout appartient aux Jacobins, on serait bien maladroit de ne point se faire sa part. Tallien se la fit très large. Le Comité de recherches qu'il organisa en mettant à sa tête Peyrend Dherval, ancien souffleur de la Comédie, ami de Couthon, de Collot et de Taschereau, était un instrument merveilleux pour pressurer les riches et les négociants. « Les vices, les débauches, les crimes, a écrit un témoin oculaire, étaient l'essence de cet homme (Peyrend Dherval). Sous son règne les propos devinrent des crimes. Les simples regards, la tristesse, la compassion, le silence même, furent incriminés... Les visites domiciliaires se répétèrent. Trois et quatre fois par nuit, une recherche exacte se faisait partout, sous le prétexte qu'on recelait quelque conspirateur. Ces inquisiteurs exigeaient impérieusement l'ouverture de tous les secrétaires, prenant lecture des papiers, emportant ceux qui leur plaisaient, sans la moindre formalité (i). » Sans cesse, on perquisitionnait, raflant l'argenterie et les bijoux et oubliant de dresser les procès-verbaux des saisies. Ce fut à la suite d'une de ces perquisitions, que la belle Therezia Cabarrus vint elle-même solliciter le jeune proconsul (2'. Elle n'était pas une inconnue pour lui. Jadis, il l'avait rencontrée dans l'atelier de Mme Vigée-Lebrun, un jour
(1) Cité par Aurélien Vivie. La Teneur à Bonleaux, p. 100.
(2) Aurélien Vivie. La Terreur à Bordeaux, t. TI, p. 104. — Turquand. La citoyenne Tallien, p. 77,
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qu'il apportait dos épreuves à Rivarol. Fille du directeur de la Banque de Saint-Charles à Madrid, pupille de Lecoulteux de Canteleu, alors nouvellement mariée au fils de Devin de Fontenay, président de la Cour des Comptes, TKerecia était une amie intime de Mme Vigée-Lebrun (i). Egalement célèbre à i6 ans, pour sa beauté et pour sa coquetterie , elle vivait dans une atmosphère de richesse et d'élégance. Courtisée par les Lameth, Félix Lepelletier dit Blondinet, d'Aiguillon, Montron, de Noailles, elle avait dû représenter aux yeux du jeune prote un de ces rêves vivants que ses désirs mêmes ne pouvaient concevoir et voici qu'elle venait à lui, maintenant, désemparée, abandonnée de tous, presque sans ressources. Une |'ois
déjà, elle avait acheté sa liberté : puis, connaissant les routes qu'il fallait suivre pour attendrir le (\->mité de recherches, elle avait obtenu la levée des scellés c]u'on avait in|ligé à la veuve de Boyer Fonfrède (2). Cette fois, elle s'adressait au proconsul, lui-même. « Quand on traverse la tempête, on ne choisit pas sa planche de salut, » dira-t-elle dédaigneusement plus tard. Tallien pouvait être une planche un peu raboteuse, grossièrement équarrie, mais il était jeune, il
Therezia Cabarrus.
Physionotrace Qiiénedey. (Bibliothèque
Nationale. Estampes).
(1) Intermédiaire des chercheurs et des curieux, 10 juillet 1898.
(2) Turquand. La citoyenne Tallien, p. 82. Pétrus Durel. Madame Tallien.
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était fort, il était sain, qualités qui, vSauf la jeunesse, avaient toujours manqué au mari, petit et roux, fantasque et libertin, avec lequel elle avait divorcé quelques mois auparavant. Tallien avait une autre qualité. Il était puissant. La proie était belle, parfaitement bien faite, brune avec un teint clair et fleuri, brillant de jeunesse et de santé. Mme de Fontenay arrachait un cri d'admiration à quiconque la voulait peindre. <( Ses yeux noirs et bien tendres, dit un portraitiste de 1796, ont quelque chose d'un peu vague, qui ajoute au piquant de la physionomie. La bouche est vermeille et bien dessinée; ses lèvres sont petites et bien découpées et ses dents parfaitement belles, son nez n'est ni grec, ni romain, sa forme est jolie. La coupe de son visage est un bel ovale ; sa gorge, sa main, son bras sont blancs et potelés; toute sa personne est empreinte de grâce, d'une douce vivacité et de volupté; son expression est simple et naïve, malgré qu'elle veuille plaire à tous et par tous les moyens (i). » Les mœurs du temps permettaient tout. L'éducation du xviiie siècle avait appris aux femmes à être faciles, aux hommes à être entreprenants et, comme les surintendants d'autrefois, les proconsuls de 1793 ne pouvaient trouver de cruelles.
Nul ne se choqua de l'intimité, affichée publiquement, qui unissait la belle Therezia et Tallien. On les voyait presque chaque jour se promener de compagnie. Nonchalamment étendue dans sa calèche, gracieusement coiffée du bonnet rouge, Therezia paradait par la ville (2). Le matin, elle donnait audience à tous ceux qui avaient besoin de ses bons offices auprès de Tallien. Elle était en quelque sorte un ministère des grâces. Serviable d'instinct, heureuse de se retrouver avec des gens de son monde, et d'en être favorablement traitée, elle accueillait tous ceux qui se présentaient, avec une bonne grâce aisée. Mm^ Je
(1) Lettre de Charles de Constant {Intermédiaire des chercheurs et des curieux), 20 décembre 1898.
(2) Turquand. La citoyenne Tallien, p. 82.
LaagG, jadis attachée à M^e de Lamballe, réfugiée à Bordeaux, la vit au moment où Therezia se croyait grosse ou plutôt voulait faire entendre à Tallien qu'elle Tétait de lui. Sa protectrice était une sage-femme qui s'employa tant auprès de Frenelle, la femme de chambre de Therezia, que de Therezia elle-même, à lui obtenir un passeport. Il en coûta à Mme de Laage un camée entouré de diamants. Ce présent donnait a Frenelle le droit de persécuter sa maitresse, pour qu'elle obtint la signature de Tallien. Therezia et Mme de Laage s'étaient rencontrées jadis dans une loge de Maçonnerie; elles se trouvèrent en pays de connaissance et 1 herezia lui confessa que les membres du Comité de surveillance avaient saisi une lettre de Blondinet qu'elle continuait à aimer et à qui elle avait envoyé son portrait, bien qu'il lui eût fait toutes les infamies possibles. « Ils ont remis Ta lettre à Tallien. Elle était assez claire. Il vint hier chez moi, à midi, dans une telle fureur qu'il se mit à cracher le sang. Il parlait de me faire guillotiner le jour même. Je l'ai écouté, je l'ai calmé, j'ai obtenu qu'il me remit ma lettre, et j'ai employé tout ce que j'ai d'esprit à lui prouver que son Comité n'avait pas le sens commun, que la lettre ne voulait rien dire. Bref, à six heures, le Comité était arrêté (i). » Ce Comité, composé de Jacobins, bordelais pour la plupart, était ce que redoutaient le plus ceux que le malheur des temps obligeait à se cacher. Il était, en effet, beaucoup plus difficile de se soustraire à leur cruauté qu'à celle des représentants. On obtenait tout d'Ysabeau, le collègue de Tallien, avec de l'or. Quant à Tallien, c'était par l'intermédiaire de sa maîtresse qu'on le tentait. Therezia avait chez elle un bureau qui négociait les grâces et les libertés. Les passeports étaient à bon marché, mais pour racheter leurs têtes, les riches payaient des prix excessifs. Plus d'un gros négociant bordelais échappa à la guillotine et put même rentrer dans ses biens, moyennant
(1) Comtesse de Laage de Volude. Soufenirs de l'émigration, p. 160-161.
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une ("orte saignée à sa bourse. Seulement ceux qui s'adressaient à elle devaient être discrets. Tallien, qui se savait surveillé, ne pardonnait pas les indiscrétions (i). Ceux qui n'avaient pas d'argent ou de bijoux, pouvaient être certains qu'un présent artistique ne serait pas dédaigné. Le comte de Paroy raconte dans ses Mémoires qu'il fit agréer à Therezia, par un ancien domestique de Mme Vigée- I.ebrun, entré à son service^ une de ces petites gravures au lavis dans lesquelles il excellait, V Amour sans culotte. « Le sujet, dit-il, représentait un amour portant une pique surmontée d'un bonnet phrygien et tenant de l'autre main un cœur d'aplomb sur un niveau posé sur un autel, a^'ec cette légende :
« Quand l'amour en bonnet se trouve sans culotte, La liberté lui plaît, il en (ait sa marolle. »
« Je la priai de trouver bon qu'un petit amour sans culotte fut l'avocat d'un fils bien malheureux de l'incarcération de son père, et je la conjurai, au nom du sien, d'être son avocat auprès de Tallien. » Therezia agréa le présent et fit engager le comte de Paroy à venir la voir. « En entrant dans son cabinet, raconte-t-il, je me crus dans le boudoir des Muses réunies. » C'était un encombrement d'atelier, avec un mélange de mobilier de bureau : un forte- piano entr'ouvert avec la musique stu' le pupitre et beaucoup de cahiers de musique sur une chaise, une guitare sur un canapé, une harpe dans un coin, un chevalet avec un tableau commencé, des pinceaux sur une espèce d'escabeau, une palette d'ivoire, un secrétaire ouvert rempli de papiers, de mémoires et de pétitions, une bibliothèque dont les livres paraissaient en désordre, comme si on y touchait souvent. Enfin, un métier à broder avec du satin monté (2). Therezia se montra charmante. Elle présenta le
(1) Turquand. La ciluyenne Tallien, p. 90. — Senar. Mémoires, p. 209. — Comte de Paroy. Mémoires, p. 378.
(2) Comte de Paroy. Mémoires, p. .379.
comte de Paroy à TalUen comme un grand artiste qui ferait pour elle son portrait et Paroy gagna la cause de son père.
Quelques jours plus tard, le 3o décembre, on célébra une fête en l'honneur de la prise de Toulon. Vêtue d'un habit d'amazone en Casimir gros bleu, avec des boutons jaunes et des parements en velours rouge, Thereiia prononça un grand discours sur l'éducation. Elle fut applaudie comme il convenait à la maîtresse d'un homme puissant. Elle était d'ailleurs admirable de beauté avec ses beaux cheveux noirs coupés à la Titus et coupés tout autour de la tête, et son bonnet phrygien en velours écarlate, bordé de fourrure, posé un peu de coté. Cependant la situation de Tallien, son hixe, l'apparat dans lequel vivait Therezia lui avaient fait beaucoup d'ennemis, l.e président du Comité révolutionnaire, Peyrend Dherval, l'avait dénoncé à Paris, avant même de lui jouer le mauvais tour de placer sous ses yeux la lettre de Blondinet à Therezia. Les amis du Comité, atteints dans leurs intérêts privés par l'incarcération de ses membres, faisaient pleuvoir au Pavillon de Flore les dénonciations. On reprochait à Tallien son modérantisme et sa corruption.
Dès le 2 nivôse, il avait été obligé de se défendre contre des dénonciations « dictées, disait-il, les unes par l'aristocratie, les autres par la plus basse jalousie ». Puis, prenant corps à corps chacune des accusations, lui et son ami "i'sabeau les réfutaient à tour de rôle : x On dit, écrivaient-ils, que nous avons donné asile à Ysabeau jeune, ci-devant comnais aux Affaires étrangères; le fait est faux... On suppose que Tallien devait épouser une étrangère; sur la fausseté de ce prétendu mariage, consultez le général Brune qui avait plus de liaison que Tallien avec la citoyenne dont il est question. Il doit connaître l'honnêteté d'une maison dans laquelle il se rendait tous les jours (i). » Les inculpations se multiplièrent et se préciseront.
{\) Aulard. Recueil c/es Actes du Comité de Salut public, t. IX, p. 192.
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Averti par quelque ami, Tallien jugea nécessaire de reparaître à la Convention pour s'y justifier. Il prenait les devants dans la prévision d'un rappel possible. En montant en voiture, le 4 ventôse, il adressa à Therezia un paquet de ses cheveux. Elle les déploya en présence de Mme de Laage qui, en compagnie d'un autre émigré à l'intérieur, passait la soirée chez elle. « Vous autres, femmes à sentiments et à grands principes, disait-elle, vous avez bien mauvaise opinion de moi, mais je soutiendrai et je prouverai, quand on voudra, que j'ai fait beaucoup plus de bien que vous; car, depuis quelques mois, je ne me suis pas couchée sans avoir sauvé la vie de quelqu'un. Tandis que vous autres, avec tout votre royalisme et tout votre sentiment romanesque, je vous prierai de me dire à quoi vous êtes utiles? »
« Elle m'avoua, raconte encore M""^ de Laage, que ce n'était pas du tout la passion qui l'attachait à Tallien, mais une sorte de devoir, puisque c'était à elle qu'il devait les dangers qu'il courait. Je suis persuadée qu'elle me parlait avec franchise, d'abord parce qu'elle avait de l'énergie et du courage et qu'elle aimait les occasions de le signaler; et ensuite parce qu'elle avait plus de bonté de cœur que de raison. Et quant à l'assurance qu'elle me donnait qu'elle n'avait aucun attachement pour Tallien, j'en avais déjà la preuve. Quelquefois, elle se laissait entraîner à ce que je lui disais, puis, un instant après, elle répétait : « Non, je ne l'abandonnerai pas! » Elle me dit qu'elle comptait aller bientôt à Paris, et que si Tallien triomphait de ses ennemis et avait du pouvoir, je pouvais compter entièrement sur elle pour moi et mes amis. »
Arrivé à Paris, Tallien se présenta à la maison de la rue Saint- Honoré et fut, lui aussi, éconduit avec une politesse glaciale. Robespierre ne l'avait jamais aimé. Il le méprisait en même temps qu'il le surveillait d'un regard qui semblait peser les vices et les concussions qui se partageaient son âme. Il avait à Bordeaux un représentant qui lui était tout dévoué. « Bordeaux semble avoir été jusqu'à présent, lui écrivait Jullien, un labyrinthe d'intrigues et de gaspillages.
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Il est bien difficile de démêler le républicanisme et la probité. Je fais tout seul tout le travail d'un comité de sur-' veillance et passe la nuit avec des hommes précieux que j'ai découverts, mais que j'étudie encore pour avoir des renseignements dont le résultat sera d'arracher Bordeaux à la classe des fripons qui en font leur proie et rendre le peuple à l'amour sincère des vertus et de la République (i). » Cette enquête rapide du petit Jullien lui avait révélé la part qu'avait la belle Therezia dans le modérantisme de Tallien et celle qu'avait la soif de l'or dans les compromissions d'Ysabeau. Les deux représentants lui étaient égalenient suspects et il attendait son heure pour leur casser les reins. Quant à Therezia, un cachot mettrait fin à son dangereux empire et peut-être porterait-elle sur Téchafaud cette trop jolie tête qui troublait, la cervelle des rois corrompus de la République. Il n'en avait pas fallu tant pour livrer à Lciiison (2), la superbe Saint- Amaranthe. Therecia était une courtisane comme l'autre. N'avait-elle pas essayé, depuis le départ de Tallien, de séduire le petit Jullien, cet adolescent imbu des plus purs principes de V Incorruptible} Jullien avait envoyé au Comité de Sûreté générale une lettre dans laquelle elle l'invitait à passer dans l'Amérique septentrionale avec elle, parce qu'elle voulait fuir ce Tallien couvert de crimes qui l'avait compromise : elle lui offrait de partager avec lui sa fortune, plus que suffisante pour eux deux (3). Voilà à quoi la peur amenait la pauvre oiselle, si ferme quelques jours avant dans ses affirmations qu'elle n'abandonnerait jamais Tallien. Puis, terrifiée du silence de Jullien, avertie par Ysabeau qu'il ne pouvait plus la dispenser de l'application de la loi récente du 27-28 germinal qui interdisait aux ci-devant nobles, le séjour des villes frontières et maritimes, elle quitte le Cours
(1) Aurélien Vivie. La Terreur à Bordeaiuc, t. II, p. 244. ;2) On appelait « Louisoii » la guillotine, à cause de son inventeur Louis.
(3) Senar. Mémoires, p. 210.
de Tourny dans les premiers jours de floréal, et, sur les conseils d'un agent secret du Comité de Salut public, Taschereau, elle se retire à Orléans (i). Mais, pour faire ce voyage, elle emmène, outre Frenelle et Joseph, un jeune et beau Bordelais du nom Guéry.
Cependant à Paris, Tallien se débat comme un homme qui cherche à se raccrocher à toutes les planches de salut. Ses lettres plaident son innocence au Club national, Société populaire toute puissante à Bordeaux. « Je ne descendrai pas,, lui écrit-il, à une justification, et je me complais dans l'idée que, si elle était nécessaire, ce serait le Club national tout entier qui me servirait de défenseur officieux. Mais si Ton me forçait à parler, je vous déclare que je ne conserverais alors aucun ménagement, que je ferais connaître les véritables intrigants, les hommes qui ne paraissent aujourd'hui patriotes que parce qu'ils y trouvent leur intérêt et qui demain abandonneraient la cause du peuple, sises ennemis payaient plus cher! (2). » Déjà, le i^^r germinal, il avait fait une tentative de rapprochement, repoussée avec perte par Robespierre, comme la première. C'est alors qu'il avait pris sa part des conciliabules qui préparaient la Révolution.
Therezia n'avait pas attendu bien longtemps à Orléans Texécution des promesses de protection que lui avaient faites Tallien. Elle s'était empressée de se rapprocher de lui. Bien que le séjour de Paris lui fût interdit au même titre que celui de Bordeaux, elle s'était rendue dans cette ville où elle pouvait être mieux cachée que nulle part ailleurs. Elle erra d'abord de domicile en domicile, mais elle était déjà sous l'œil de la police de Robespierre, à qui Jullien avait spécialement recommandé son arrestation, et, le 3 prairial, Robespierre avait, de sa propre main, libellé le mandat d'amener. « Jamais victime, dit Taschereau, à la fois ami de Robespierre et de Tallien, et qui joua un rôle
(1) Turquand. La citoyenne Tallien^ p. 116.
(2) Courtois. Papiers de Robespierre, 1. 1, p. 34.
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Autographe de Sanson, e.récufciu .
(Archives Nationales.)
bizarre dans cette affaire (i), ne fut poursuivie par Robes-
(1) Ce prétendu ami do Tallien, le jour môme où il était mis à l'index par la Société des Jacobins (26 Prairial y défendait la cause de Peyrend Dherval. « Ce membre, disait-il, est une victime de l'aristocratie; il a été chargé de fers, jeté au fon I des cachots et il n'en a pas moins été un patriote brûlant. » (Aulard. La Société des Jacobins, t. VI, p. 17S\
pierre avec tant d'acharnement. Mes démarches en sa faveur n'avaient d'autre but que d'obliger un ami, mais aussitôt qu'elle m'eût conté ses malheurs, le sentiment qui me faisait agir se porta volontairement vers elle. » Elle était à Fontenay-aux-Roses, dans une propriété écartée de toute habitation, où Tallien lui faisait de secrètes visites, car elle n'osait plus aller dîner à Paris, chez Méot le restaurateur à la mode, chez qui Tallien l'avait amenée dans la joie de son arrivée. Le général Boulanger, qu'on savait porteur de l'ordre d'arrestation, était sur ses traces. Taschereau conseilla d'évacuer au plus vite la maison de Fontenay et de chercher retraite rue de l'Union, aux Champs-Elysées, dans le vide-bouteilles de Duplay loué alors à ses amis Desmousseaux, et qu'on pouvait, en conséquence, regarder comme un lieu de sûreté. Therezia y envoya ses bagages par son domestique, tandis que Frenelle dirigeait le déménagement à Fontenay. Elle-même gagna Versailles où elle devait, dit-on, retrouver Félix Lepelletier, car elle espérait que si les anciennes liaisons pouvaient se renouveler, elle détruirait les inconvénients de sa compromettante intimité avec Tallien. Boulanger et Lavalette l'arrêtèrent dans cette ville (i) et l'amenèrent devant un comité révolutionnaire qui la laissa sur la sellette une journée entière, dînant devant elle sans lui donner ni à boire ni à manger. Ensuite on la conduisit chercher un cachot dans une prison. Gomme l'escorte traversait la place de la Révolution, où la guillotine était en permanence, on l'obligea à mettre la tête à la portière en lui disant : « Dans trois jours tu joueras cette pièce en personne. » Elle fut promenée dans douze prisons différentes et enfin écrouée à la Petite Force où on la mit au secret (2). Guéry et le domestique furent incarcérés au Luxembourg. Les hôtes de la rue de l'Union furent constitués prisonniers dans leur domicile avec deux
'\) Courtois. Papiers de Robespierre, t. I, p. 269. Ç2) Lettre de Charles de Constant, d'après nn récit de M^e Tallien, juin I19(i(lntermédiairedes chercheurs etdes c«ri>//.r,20décembre1898).
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gardiens, sur Tintervention de Taschereau, qui osait ainsi démasquer son double jeu. Le lendemain, rencontrant aux Champs-Elysées Tallien brisé de douleur, il l'aborda : « Tu n'as rien à craindre pour la citoyenne Cabarrus. Ton amie ne sera pas encore aujourd'hui traduite devant le Tribunal révolutionnaire (i). » Pourtant, Taschereau était peut-être sincère. L'ex-fermier général Verdun avait jadis rendu un service à Robespierre. Il avait envoyé, de sa part, un secovrs pécuniaire à un émigré et il avait pris soin de se couxnr par un billet de Maximilien (2). Verdun était, d'autre part, U' père naturel de la femme de Billaud-Varennes. Il était lié avec Cofinhal (3). Taschereau lui demanda de faire une démarche auprès de celui-ci pour obtenir que la procédure suivit la marche la plus lente (4). Il fallait faire entendre à Coffinhal que le désir du Comité de Salut public était d'avoir en Therezia un otage, tandis qu'une victime de plus ou de moins intéressait peu les destins de la République. Coffinhal crut en laissant sommeiller le dossier servir la volonté de l'Incorruptible. Gagner du temps n'était pas tout. Il fallait rassurer Therezia qui passait brusquement de tous les raffmements du luxe à la nudité du secret de la Petite Force. Cette prison, primitivement destinée aux assassins, était une des plus affreuses de Paris. Au pied de l'escalier et sous les lucarnes des cachots, on avait installé deux loges à cochons où les geôliers faisaient de l'élevage. Les murs dégouttaient d'humidité. Les sacs de paille, sur lesquels on couchait, fourmillaient de vermine et Von piétinait dans la fange. A son arrivée, Therezia avait été fouillée devant huit hommes et des vêtements qu'elle avait quittés, on ne lui rendit que sa chemise à laquelle on ajouta une robe de toile grossière (3). Plus tard, sous le
(1) Turquand. La citoyenne Tallien, p. 137. ["!) Anecdotes curieuses et peu connues.
(3) La Révolution française, t. XIV, p. 149.
(4) Turquand. La citoyenne Tallien, p. 137.
(ô) Turquand. La citoyenne Tallien, p. 143. — Intermédiaire des chercheurs et des curieux, 20 décembre 1898.
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Directoire, elle parait ses doigts de pieds, qu'elle portait nus selon la mode qu'elle avait inaugurée, de bagues d'or, et c'était, disait-elle, pour cacher les morsures qu'y avaient imprimées les rats de la Petite Force (i).
On la garda vingt-cinq jours sans lui permettre de respirer l'air de la cour de la prison. Robespierre^ cependant, faisait rassembler par le" Comité de Salut public «c les pièces relatives à la Gabarrus ». Il demandait qu'on lui donnât une idée précise des lettres interceptées qu'on avait adressées de Bordeaux à la prisonnière, depuis son arrestation (2). Tallien réussit, cependant, à lui faire parvenir l'affirmation qu'il veillait sur ses jours, qu'il luttait pour elle et qu'il l'arracherait au danger. S'il le^fallait, il était prêt à frapper Robespierre en pleine Convention. Il portait sur son cœur le couteau qu'il destinait à cette besogne justicière. Il n'avait pourtant pas encore renoncé à une entente avec l'Incorruptible. Douze jours après l'arrestation de Therezia, Maximilien l'avait en pleine séance de la Convention traité de menteur. Le lendemain, c'était Tallien qui faisait des excuses, mais sous une forme habile, et, vu les circonstances, assez digne. Le bruit courait partout qu'il était arrêté. Ysabeau l'affirmait à Jullien. On le disait ouvertement voué au supplice. Il était sur toutes les listes. Les espions de Robespierre le suivaient à la trace, épiaient toutes ses démarches, notaient le nom de tous ceux avec lesquels il avait quelque entretien. Un jour qu'il se promenait aux Tuileries avec deux collègues, ils remarquèrent qu'on les suivait, saisirent au collet les indiscrets et les traînèrent au corps de garde. C'étaient deux courriers du gouvernement et un membre des Jacobins nommé Jarry, intime chez les Duplay. Tallien porta l'affaire à la tribune, mais il ne put amener Robespierre à s'expliquer sur le rôle de ceux qu'il appelait ses agents (3). Il leur échappait cepen-
(1) Louis Lacour. Les Salons après la Terreur.
(2) Charles Nauroy. Réuolutionnaires , 50.
(3) Louis Blanc. Histoire de la Récolatiori française, t. X, p. 485,
dant avec Tagilite \]ue donne le désespoir. A la veille de Texplosion. dans un souper nocturne à Nanterre, chez Mme de Saint-Brice, ancienne amie de M™^ de Fontenay qui, ruinée par la perte de sa charge à la Cour, intriguait aux alentours de la Convention, la mort de Robespierre fut jurée sur une bouteille de Champagne. Il y. avait là Tallien, Barras et Fréron (i). Peu à peu, la rigueur primitive avec laquelle on avait traité Therezia s'était relâchée. Une pétition de ses compagnons d'infortune lui avait obtenu la permission de passer une heure par jour dans une chambre où l'air était plus pur et où l'on voyait assez clair pour qu'elle put dessiner son portrait (2). Cette amélioration dans son sort n'avait fait, comme il arrive le plus souvent, qu'exaspérer son impatience. Elle ne pouvait comprendre que Tallien qui l'avait habituée à faire toutes ses volontés, parut la délaisser de la sorte. Le 7 thermidor, elle lui faisait tenir ce court billet rue de la Perle : « L'administrateur de police sort d'ici, il est venu m'annoncer que, demain, je monterai au Tribunal, c'est-à-dire sur l'échafaud. Cela ressemble fort peu au rêve que j'ai fait cette nuit, Robespierre n'existait plus et les prisons étaient ouvertes. Mais, grâce à votre insigne lâcheté, il ne se trouvera bientôt plus personne en France capable de le réaliser (3). » Quelques heures après, Tallien répondait : « Soyez aussi prudente que j'aurai du courage, mais calmez votre tête. »
Tous les accords étaient faits. La bataille allait s'engager.
« Le lendemain, écrivit fièrement plus tard Therezia, c'était le 9 thermidor, le plus beau jour de ma vie, puisque c'est un peu par ma petite main que la guillotine a été renversée (4). »
(1) D'Allonville. Mémoires, t. III, p. 313.
(2) Intermédiaire des chercheurs et des curieux, 20 décembre 1898.
(3) Turquand affirme que cette lettre doit être apocryphe, les prisonniers ne recevant pas de correspondance. Plus de cinquante cartons, aux Archives Nationales, sont remplis des lettres interceptées par Fouquier-Tinville, ce qui indique que les prisonniers en écrivaient, et la lecture de ces pièces prouve que des lettres antérieures avaient été échangées. Dans sa lettre à M. de Pougens, M""* de Chimay affirme quelle a écrit à Tallien le 7 Thermidor.
(4) Lettre à M. de Pougens.
L'Escarmouche.
A situation était trop tendue pour qu'elle pût se prolonger. Tenu au courant, par le rapport de ses espions, des conciliabules et des pourparlers des conjurés, Robespierre avait pu ignorer au début le but auquel tendaient leurs efforts. Mais, dans les premiers jours de Thermidor, les masques étaient tombés. Il savait que la conjuration se faisait ouvertement contre lui. Ce n'était d'ailleurs plus un secret pour personne. Le général Dufraisse, qui commandait en Vendée et qui lui était dévoué, lui avait envoyé un aide de camp porteur d'un avis précis. Robespierre s'était hâté de l'en remercier (i). Ce qui le préoccupait davantage à cet instant, c'était d'expliquer sa politique et surtout de faire admettre qu'il ne tendait nullement à s'emparer de la dictature. Le soir du 6 Thermidor, il prit la parole à la séance des Jacobins et s'éleva contre ceux qui divisaient les citoyens par leurs odieuses menées, répandant des bruits alarmants pour décourager les hommes vertueux et les diviser (2). Couthon, lui succédant à la tribune, précisa les accusations. « On a répandu, dit-il, le bruit qu'il régnait une division funeste dans la Convention, dans les Comités de Salut public et de Sûreté générale. Le but de ces bruits effrayants était d'opérer un mouvement dont nos ennemis auraient profité pour renverser le Patriotisme ; mais le peuple est en garde contre toutes les insinuations des scélérats. S'il y a eu des divisions entre les personnes,
(1) Baudot. Notes historiques, p. 233.
(2) Turquand. La Citttyenne TalUen, p. 146. — Aulard. Z,a Société det Jacobins, t. VI, p. 237.
L i:scARMorcHi: i ig
il n'y en a jamais eu sur les principes, et je dois dire que la Convention, dans sa très grande majorité, est d'une pureté exemplaire. Je dis la même chose des Comités de Salut public et de Sûreté générale; il y existe des gens vertueux et énergiques disposés à faire les plus grands sacrifices pour la Patrie. Le Comité de Sûreté générale n'est peut-être pas exempt de reproches. Je n'inculpe pas les membres, ils ont des intentions pures; mais je dirai que ce Comité a été entouré de scélérats. Des actes arbitraires, exécutés en son nom, ont porté l'épouvante dans les cœurs patriotes. Je l'ai dit au Comité lui-même; il a senti la vérité et les membres à qui j'ai parlé ont paru disposés à scruter leurs agents et à faire justice des coupables. »
Après avoir fourni quelques renseignements sur l'arrestation de Senar, agent du Comité de Sûreté générale à Tours, qui avait fait les frais de la dernière réconciliation, Couthon dirigeait une attaque directe contre les hommes qu'il voulait frapper. « Un jour de discorde dans l'intérieur de la République vaut mieux qu'une victoire pour Pitt. Je le dis à regret, mais c'est la vérité, vous avez jusque dans votre sein des agents de cette faction infernale de l'Etranger; il en existe jusque dans le sein de la Convention Nationale. Heureusement qu'ils sont en bien petit nombre, très petit nombre et que la vertu et l'énergie de la Convention Nationale peuvent écraser à volonté les cinq ou six petites figures humaines, dont les mains sont pleines des richesses de la Republique et dégouttantes du sang des innocents qu'ils ont immolés. Et qu'ils ne prennent pas occasion, ces hommes infâmes, de ce que je dis ici, pour répeter que c'est à la Convention Nationale que nous en voulons. Moi, proposer une mesure contre la Représentation Nationale! moi qui sacrifierais dix mille vies pour elle! parce que je suis convaincu que le jour où la Représentation Nationale serait avilie ou dissoute, serait le jour de la Contre-Révolution! Mais je ne puis supporter l'injustice et l'immoralité, parce que je veux de cœur la république et la morale qui me présentent des bases solides
pour l'ordre républicain. Si l'on souffre que le système d'Hébert se renouvelle et que le crime vienne jamais à régner, il n'y a plus de République Il y a ici et dans la Convention quelques hommes impurs qui cherchent à corrompre la morale publique et à élever un trône au crime sur le tombeau des mœurs et de la vertu. Je ne propose ici aucune mesure particulière contre les ennemis les plus vils, mais les plus dangereux de la Liberté publique. Je demande seulement que les hommes de bien se rallient, que les représentants purs se détachent de ces cinq ou six êtres turbulents et que, dès ce jour, ils décrivent la ligne de démarcation entre eux et les méchants. »
Le discours de Couthon, auquel le Journal de la Montagne et les autres feuilles publiques devaient, le lendemain, donner la plus grande publicité, avait pour but, en ziffirmant que l'entente était complète entre les Comités, de rassurer la masse inerte du Centre et de la convaincre qu'une fois de plus la bourrasque passerait sur le Marais, sans atteindre aucun des crapauds qui y croupissaient. En échange de la protection tacite qu'il leur accordait, Robespierre avait toujours eu les voix de cette majorité de la Convention qui, lorsqu'elle ne voulait pas voter pour lui, s'abstenait du moins, en désertant la séance sous des prétextes quelconques. Depuis plusieurs jours, les conjurés pratiquaient Ce Marais qu'ils avaient tant méprisé. Si remuants qu'ils fussent, ils n'étaient qu'une poignée. Pour résister, lorsque viendrait Theure du vote, il fallait des voix, et on ne pouvait les recruter ailleurs que dans la Plaine. Il y avait encore a la Convention, à la veille du 9 Thermidor, deux cents de ces députés qui avaient voté contre la mort de Louis XVI (i). Les proscriptions, les incarcérations, la guillotine avaient eu beau les décimer, ils représentaient encore un groupe auquel le bulletin de vote pouvait donner la toute-puissance, le jour où ils sauraient vouloir s'en servir. Entre Robespierre et la Montagne, ces hommes
(1) D'IIéricault. La Hévululion de Thermidor, p. lOl*.
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préféraient celui qui les avait protégés, dédaigneusement, et par politique plus que par sympathie. Ils s'étaient habitués, d'ailleurs, à faire le mort, à n'afficher aucune volonté qui leur fut propre et à voter sous la pression de la menace. Quelques-uns de leurs chefs, la plupart venus d'autres assemblées, avaient en eux l'étoffe de représentants du plus haut mérite. Durand-Maillane avait la sagesse et la science, Palasne-Champeaux était calme et résolu, Boissy d'Anglas brave et intelligent, Féraud héroïque. Ils avaient auprès d'eux des hommes qui valaient largement par l'esprit ceux qui étaient l'élite de Tintelligence de la iMontagne. Mais depuis le 3i Mai, depuis qu'ils avaient pris l'habitude d'arriver à la Convention entre des haies de populace qui les sifflaient et les couvraient de huées parce qu'ils passaient pour tièdes, ils s'abstenaient le plus souvent d'assister aux séances. Les jours de grande lutte, le petit nombre de ceux d'entre eux qui demeuraient fidèles à leur poste, en dépit des quolibets des tribunes et des injures des femmes révolutionnaires, se voyaient menacés du poing par les Montagnards. On les colletait, on les culbutait. Les insultes étaient les moindres des mésaventures qu'ils encouraient (i). « Jamais, dira Durand-Maillane, nous n'avons pu nous faire entendre dans cette enceinte sans être exposés aux menaces. » Que pouvaient faire dans de pareilles conditions les Conventionnels du Marais? Plus ils avaient été éloquents, plus ils avaient marqué aux jours de la Constituante et de la Législative, plus ils prenaient à tâche de se faire oublier. Ceux qui s'étaient laissé aller à vouloir jouer ^in rôK', ceux qui avaient eu des missions, ceux qui avaient rédige des rapports prêtant à un certain brillant, n'avaient pas eu à s'en louer. Alquier était en prison sans avoir commis d'autre crime. Ils s'étaient donc résignés à se cacher dans une apparente imbécillité, a composer chaque jour avec leur conscience,
(1) D'Hcrirault. La Réi'olulion de Thermidor, p. 170. — Roussel. Le Château des Tuileries, I, p. 230.
et à voter par terreur tout ce qu'on leur demandait. Après avoir prêté la main à la Gironde, ils l'avaient lâchée à l'heure du combat. La faction des Indulgents les avait trouvés aussi sévères que celle des Ultras. Danton, Hérault, Fabre, Chabot, Lacroix, Bazire, Hébert, Chaumette n'étaient-ils pas tous également des tyrans? Ils avaient senti d'ailleurs la force de cette vérité que les Montagnards habitués à la violence, ivres de sang, se dévoreraient les uns les autres et, prenant grand soin de ne pas attirer sur eux les colères des géants, ils les regardaient quelque peu craintivement s'exterminer. Le petit, très petit nombre d'entre eux qui dissimulaient soigneusement des attaches royalistes et qui recevaient le mot d'ordre d'agents secrets, n'avait pas une consigne différente. Ni le Régent, ni le Gouvernement anglais ne croyaient un changement possible en France, avant que le débordement de passions qu'était la Terreur, n'eût suivi jusqu'au bout son cours. La Plaine donc, par disposition naturelle, par habitude, par haine des Montagnards, ne pouvait faire accueil à leurs propositions d'accord, sitôt qu'elles se manifestaient. Daunou, qui n'a pas été, certes, un des moins remarquables des modérés de la Convention, rappelle corribien ses collègues étaient environnés de terreurs et de perfidies. Les sollicitations, dont ils étaient l'objet, n'étaient-elles pas un piège qu'on leur tendait? « C'était, dit Dussault, des tètes froides et lentes, des hommes t|ue des erreurs avaient rendus prudents et timides, auxquels un long silence avait presque interdit le droit de parler, dont les oreilles retentissaient de menaces éternelles, dont les cœurs étaient maigris de terreur; à qui l'on avait donné un nom qui les rendait pour ainsi dire moites; des hommes qui avaient appris à se taire, à l'école des plus grands périls et qui savaient que les vaincus n'ont jamais raison avec les vainqueurs (i) ». Quand Rovère, Bourdon, TaUien se firent
(1) Dussault. Fragments pour servir à l'histoire de la Convention Nationale, p. 239.