Le B. Albert le Grand
Les évêques d'Allemagne réunis à Fulda au mois de septembre 1872, demandèrent au Saint-Siége de faire reprendre la cause du B. Albert lé Grand. « Les honneurs de la canonisation, disaient-ils, n'ont pas encore été rendus au B. Albert, que le monde entier proclame Grand. Il fut le maitre du Docteur angélique, il illustra par son immense savoir et la perfection de sa sainteté, non-seulement les chaires les plus célèbres de la France et de l’AIlemagne, le second Concile de Lyon lui-même, mais encore le monde chrétien tout entier. »
L'épiscopat catholique s'unit à l’épiscopat allemand et Pie IX ne voulut point se refuser à des vœux si universels et si légitimes. Aussi la cause
fut-elle reprise il y a quelques mois. Dès lors se.
fit en Allemagne un grand mouvement de retour vers le grand docteur du moyen âge.
C'est pour étendre ce mouvement jusque dans notre pays, dont Albert parcourut plusieurs fois les diverses provinces, que nous avons écrit ces quelques pages.
Nous déposons ce travail sur son glorieux tom-
beau en le priant de le bénir.
Couvent de N.-D. de la Sarte, 15 Nov. 1873, fête du Bienheureux Albert le Grand.
P.S. Notre prière a été exaucée, puisque une première édition a été écoulée en moins de deux mois. Nous sommes heureux de dater la seconde du six centième anniversaire de la naissance céleste de celui qui fut le plus tendre ami d'Albert, son plus glorieux élève et son plus beau titre à la reconnaissance des hommes. ,
7 Mars 1874, fête de S'-Thomas d'Aquin.
Nous adhérons avec la soumission la plus filiale aux décrets d'Urbain VIT, quant aux faits merveilleux et aux qualifications qui se trou-
vent dans cet ouvrage.
Premières années du B. Albert. — Sa vocation.
Le Bienheureux Albert le Grand naquit à Laugingen en Souabe l’an 1194 (1), de parents nobles. L'histoire ne nous a conservé que deux traits de son enfance. Il avait une tendre et affectueuse dévotion envers la très-sainte Vierge Marie. Ornér les autels de cette bonne Mère, prier devant son image était une des joies les plus chères et les plus enviées de ce cœur encore si jeune et déjà si aimant. Dédaignantes amusements légers et frivoles des enfants de son âge, il trouvait le plus doux délassement à mêler sa voix à celles des clercs aux heures de la prière publique. Ces traits suffisent pour nous révéler ce que dut être l’âme du jeune Albert.
(1) Cet opuscule n'étant pas une œuvre d’érudition, nous nous abstenons de citer les sources auxquelles nous avons puisé, Nous avous surtout consulté le docteur Sighart, Thomas de Cantimpré et les Vitæ Fratrum. — Depuis la publication dé la première édition, leT, R. P. A. Danzas, des Frères-Prêcheurs, a publié un ouvrage remarquable qui contient de précieux détails sur le B, Albert le Grand : Études sur les lemps primitifs de l'Ordre de S. Dominique. Poitiers, Oudin. 2 vol. in-8.
Fo ces « Quand le voyageur passe, à la fin de l’automne, » dans un pays dépouillé de toutes ses moissons, » il rencontre quelquefois pendant aux arbres un » fruit échappé à la main du laboureur, et ce reste » d’une fertilité disparue lui suffit pour juger les » champs inconnus qu'il traverse (1). »
Le noble enfant reçut dès ses premières années: une solide et brillante éducation. Son incroyable ardeur pour le travail ne tarda pas à se révéler, et déjà on voyait avec bonheur apparaître en lui ce génie qui devait faire la gloire de l'Église. Semblable à l’astre brillant du jour, qui, dès l'aurore, annonce par la vivacité de ses feux quelle sera la beauté du midi, ainsi l'intelligence d'Albert, à l'éclat de son matin, faisait présager quelle serait plus tard sa splendeur.
L'éducation dans la famille ne suffit bientôt plus à cette nature pénétrante et avide. IL fallut songer à lui donner des maîtres capables de la faire entrer plus avant dans les secrets de la science. Comme l'Allemagne ne possédait à cette époque aucune université (2), Albert fut obligé de quitter le pays qui l'avait vu naïître. Il se rendit à l’université de Padoue, célèbre dans toute l'Europe par l’enseignement des arts libéraux. Là étaient les plus grands maïtres. La grammaire, la dialectique, la rhétori-
(1) Le P. Lacordaire, Vie de S. Dominique, ch. II.
(2) L'université de Prague, la première d'Allemagne, ne fut fondée qu'en 1348. (D. Sighart.)
que, la géométrie, l'astronomie, furent les branches auxquelles il s’attacha d’abord. Puis vint la philosophie. IL y fit de si remarquables progrès que, professeurs et élèves, ravis d’admiration, le proclamèrent le maitre des philosophes. Pendant plusieurs années, il but à longs traits à cette source féconde. Mais les sciences naturelles étaient impuissantes à captiver toutes les forces de son intelligence, à satisfaire toutes les aspirations de son cœur. Des pensées plus graves roulaient dans son esprit. Deux Ordres venaient d’être fondés : celui des Frères-Prêcheurs et celui des Frères-Mineurs. Or il songeait à se donner à l’une de ces familles religieuses. Un jour que sa prière avait été plus fervente et plus prolongée, Marie se laissa toucher par les soupirs et les larmes de son jeune et fidèle serviteur: Elle lui apparut entourée d’une auréole de lumière et lui dit ces paroles : Bon courage, mon fils, mets en moi ta confiance; quitte le siècle et entre dans l'Ordre des Frères-Prêcheurs, dont j'ai obtenu depuis peu de mon Fils la fondation pour la défense et le salut du peuple chrétien. Tu ty appliqueras instamment aux sciences, selon les pres- -criptions de la règle; et Dieu te remplira d’une telle sagesse que l'Église tout entière sera illuminée par le flambeau de ton érudition.
Cette vision mit fin à toute incertitude, et le jeune étudiant comprit que Dieu l’avait destiné à entrer dans un Ordre, dont le fondateur s'était proposé