ACTE III, SCÈNE I
LE BARON
J’aime à voir qu’en votre âme elle se développe ;
Mais il faut vous résoudre à vivre en misanthrope. Vous devez renoncer à tout amusement,
Aller dans un désert vous enterrer vivant ;
Ou de cette vertu tempérer les lumières, ^
L’habiller à notre air, la faire à nos manières. J’avouerai franchement que vous me faites peur :
Orné de tous les dons de l’esprit et du cœur,
Vous allez, je le vois, si je ne vous seconde,
Vous donner un travers en entrant dans le monde; Vous perdre exactement par excès de raison,
Et d’un Caton précoce acquérir le surnom,
Choquer les mœurs du temps , et, par cette conduite, Vous rendre insupportable à force de mérite.
LE MARQUIS
Vos discours dans mon cœur font passer votre effroi. Ce monde que je blâme a des attraits pour moi.
Je ne puis vous cacher que, né pour y paraître,^
Je l’aime, et brûle, en beau, de m’y faire connaître. Son commerce est un bien dont je cherche à jouir,
Et m’en faire estimer est mon premier désir.
J’ai, pour vivre content, besoin de son suffrage.
Dans ce juste dessein si je faisais naufrage,
Je ne pourrais, baron, jamais m’en consoler.
La crainte que j’en ai me fait déjà trembler.
Pour voguer sûrement sur cette mer trompeuse,
Je demande et j’attends votre aide généreuse.
Daignez donc me guider de la main et de l’œil ;
Et pour m’en garantir, montrez-moi chaque écueil.
LE BARON
Vous me charmez; je suis tout prêt de vous instruire, Et vous n’avez, marquis, qu’à vous laisser conduire. Je veux choisir pour vous le jour avantageux,
Saisir, pour vous placer, le point de vue heureux;
A vos dons naturels joindre les convenances,
Y répandre des clairs, y mettre des nuances;
Et faire enfin de vous, vous donnant le bon tour, L’homme vraiment aimable, et le héros du jour.
eo
L’HOMME ÜJS JOUR
Je ne m’en tiens pas là. Non, marquis, je vous aime ; Je veux vous rendre heureux en dépit de vous-même. Mon amitié, dans peu, compte en venir à bout :
Voire amante en répond, elle a pour vous du goût; C’est le point principal, et qui rend tout facile :
Mais point de sot scrupule, et montrez-vous docile.
Me le promettez-vous ?
LE MARQUIS
J’y ferai mon effort.
LE BARON
Pour la mieux disposer, écrivez-lui d’abord.
LE MARQUIS
J’avais pris ce parti. J’ai même ici ma lettre ;
Mais je ne sais comment la lui faire remettre.
LE BARON
Attendez... il s’agit d’un établissement,
Et ceth^men, pour vous, est un coup important ?
LE MARQUIS
Oui, par mille raisons, c’est un bien où j’aspire ;
Et c’est pour l’en presser que je lui viens d’écrire.
LE BARON
La chose étant ainsi, j’imagine un moyen...
Oui, Lucile pour vous doit lui parler.
le marquis. Eh bien ?
Sans blesser la sagesse elle peut la lui rendre,
Et même l’amitié l’engage à l’entreprendre.
D’autres la commettraient.
LE MARQUIS
Oui, c’est ce que je crains.
On ne peut la remettre en de meilleures mains.
LE BARON
Donnez-moi votre lettre, elle sera rendue,
Et je vais en charger ma jeune prétendue.
LE MARQUIS
Moi-même je voudrais, lui donnant mon billet,
Le lui recommander.
LE BARON
Vous serez satisfait.