ACTE III, SCÈNE I
LE BARON
Non, marquis, sur l’amour elle ne s’étend pas.
LE MARQUIS
Et par quelle raison ?
LE BARON
Ce n’est pas là sa place.
Elle y serait de trop.
LE MARQUIS
Un tel discours me passe!
LE BARON
J’ai plus d’expérience, et dois vous éclairer.
La droiture est un frein que l’on doit révérer,
Du monde ce sont là les maximes constantes,
Dans tout ce que l’on nomme affaires imporlantes, Devoirs essentiels de la société,
Dont ils sont les liens et comme le traité.
On la doit consulter, surtout dans l’exercice Des charges de l’Etat d’où dépend la justice ;
Dans ce qui, parmi nous, est de convention,
Et forme par degré la réputation :
Mais elle est sans pouvoir pour tout ce qu’on appelle Du nom de badinage, ou bien de bagatelle;
Pour tout ce qu’on regarde universellement Sur le pied de plaisir, ou de délassement.
Dans un tendre commerce elle n’est plus admise,
Et même s’en piquer devient une sotüse.
L’amour n’est plus qu’un jeu, qu’un simple amusement, Où l’on est convenu de tromper finement ;
D’être dupe ou fripon, le tout sans conséquence,
Mais d’être le dernier pourtant avec décence.
Le plus beau des liens, d’où dépend notre paix,
Peut-il être avili jusques à cet excès ?
Le monde est étonnant dans sa bizarerie.
Le joueur qui friponne e^t couvert d’infamie,
Et le perfide amant qui trompe, et qui trahit,
Devient homme à la mode, et se met en crédit.
Quel travers dans les mœurs, et quel affreux délire! Aussi grossièrement peut-on se contredire ?
L’HOMME DU JOUR
LE BARON
C’est l’idée établie, il faut s’y conformer.
LE MARQUIS
Mon âme, à penser faux, ne peut s’accoutumer.
Le jeu, dont j’ai parlé, commerce de caprice,
Fondé sur l’intérêt, la fraude et l’avarice.
S’est rendu, par l’usage, un lien révéré :
Les devoirs en sont saints, le culte en est sacré.
A ses engagements le fier honneur préside ;
Et ses dettes, surtout, sont un devoir rigide :
Au jour précis, à l’heure, il faut, pour les payer, Vendre tout, et frustrer tout autre créancier.
Et l’amour tendre et pur devient un nœud frivole,
Où l’on est dispensé de tenir sa parole.
Le joug de l’amitié n’est pas plus respecté ;
On veut qu’ils soient tous deux exempts de probité : Leurs devoirs sont remplis les derniers; et leurs dettes Ou ne s’acquittent pas, ou sont mal satisfaites.
Mais rendez-moi raison d’un tel égarement,
Vous, profond dans le monde, et son digne ornement.
LE BARON
Je conviens avec vous, marquis, et je confesse Que l’esprit qui l’agite est souvent une ivresse.
Du sein de la lumière il tombe dans la nuit,
De ses écarts souvent fin justice est le fruit;
Mais il est notre maître, et nous devons le suivre ; Nous sommes, par état, tous deux forcés d’y vivre.
ses faveurs, ses erreurs, usages,
x raisons les pkis [sages.
Quoi qu’il en coûte, on doit se mettre à l’unisson,
Et tout sacrifier pour avoir le bon ton.
Sitôt qu’il le condamne, il faut fuir tout scrupule,
Et même les vertus qui rendent ridicule.
LE MARQUIS
N’en déplaise au bon ton, dont je suis rebattu,
Nous ne devons jamais rougir de la vertu.
Pour y plaire, y briller, pour avoir Il faut prendre, marquis, jusques à Dès qu’ils sont établis, préférer ses Quelque choquants qu’ils soient, au