SCÈNE IV
SIGISMOND, enchaîné ; ARLEQUIN.
SIGISMOND
Parle, n’es-tu point las,
O ciel! injuste ciel, de m’accabler de chaînes?
ARLEQUIN
Il menace le ciel! c’est lui, n’en doutons pas.
Le diable m’attendrit, et j’entre dans ses peines.
S I G I SMOND.
Sans avoir vu le jour, depuis vingt ans, je vis: Renfermé dès l’enfance en un cachot horrible, J’ignore mon forfait, et ne sais qui je suis.
Je ne vois qu’un seul homme, un tyran inflexible, Instrument et témoin des maux dont je gémis.
Il ne m’éclaircit point mon infortune extrême;
Il me parle souvent de la terre et des cieux;
Il m’apprend à connaître, à respecter les dieux. Mais il me vante en vain leur justice suprême;
Le sort que je subis, sans l’avoir mérité,
Dément cette justice et détruit leur bonté.
Qu’ai-je commis contre eux pour subir l’esclavage, Et pour me voir ainsi durement enchaîné?
Me font-ils expier le crime d’être né?
Si c’est là le forfait dont me punit leur rage,
Avec tout ce qui vit Sigismond le partage.
J’ai pour complice l’univers;
Cependant ici-bas, jusqu’au poisson qui nage, Jusqu’à l’oiseau qui fend les airs,
Tout est né libre, et je porte des fers!
Moi qui, par ma raison, par mon noble courage, Sens que je suis leur plus parfait ouvrage.
Si tu veux âmes yeux prouver ton équité,
O ciel ! unique auteur des tourments que j’endure, Fais partager mes fers à toute la nature,
Ou donne-moi la liberté Dont jouit en naissant ta moindre créature.
LA VIE EST UN SONGE
ARLEQUIN
Vraiment il raisonne assez bien.
Si j’osais, avec lui j’aurais un entretien.
SI G ISM O ND.
Dans ces demeures souterraines Que ne puis-je goûter la funeste douceur D’avoir un compagnon de mes cruelles peines!
Pour soulager l’excès de ma douleur,
Il porterait du moins la moitié de mes chaînes.
ARLEQUIN
Le discours que j’entends me remplit de frayeur.
Ah! s’il allait me saisir, misérable!
Mais Ciotalde revient; cachons-nous dans ce coin, Pour savoir s’il n’a pas commerce avec le diable. Detout, sans être vu, je serai le témoin.
(il se retire dans un coin.)