ACTE I, SCÈNE VI
LE ROI
Grands Dieux! que dois-je faire en cette conjoncture? Daignez, pour terminer mon funeste embarras, M’inspirer le moyen d’accorder la nature Avec le bien de mes Etats!
Faites que je sois roi sans cesser d’être père;
Que la prudence en moi guide le sentiment...
Ils exaucent mes vœux; je sens dans ce moment Qu’ils viennent m’éclairer par un trait de lumière. Pour éprouver mon fils et lui faire essayer Le sceptre paternel, sans exposer l’empire,
Glotalde, apprends ce que le ciel m’inspire,
Et que ton art doit employer.
Par la vertu d’un breuvage propice,
Il faut dans un sommeil profond Ensevelir le prince Sigismond ;
Et, profitant de l’artifice,
Tandis qu’il goûtera les douceurs du repos,
Il faut briser les fers qu’il porte en ces cachots, L’orner de tout l’éclat de la magnificence.
Et, l’arrachant, du fond de cet affreux séjour,
Le transporter au milieu de ma cour,
A qui de tout j’aurai fait confidence;
Ensuite, à son réveil, je veux que sans détour,
Tu lui découvres sa naissance,
Et que mes courtisans lui rendent tour à tour Tous les honneurs qu’on rend à ma puissance :
Je verrai dans ce jour,
Par cet innocent stratagème,
Comment il usera de la grandeur suprême;
Je verrai si je dois n’écouler que l’amour Et lui laisser le diadème:
Sa conduite sera son arrêt elle-même.
Puissent les dieux, dans cet heureux sommeil, Changer son cœur trop sanguinaire Et lui donner d’un roi l’auguste caractère!
Puisse ce prince, à son réveil.
Se trouver les vertus que demande l’empire Et paraître à mes yeux tel que je le désire!
LA VIE EST UN SONGE
11 est temps de me rendre au conseil qui m’attend.
(A Clotalde.)
Du sort de Sigismond ton maître va l’instruire. Toi, cours exécuter ce qu’il t’a su prescrire.
CLOTALDE.
J’y vole.
ARLEQUIN, sautant au cou du roi.
Papa roi, pour ce trait éclatant,
Souffrez qu’Arlequin vous embrasse,
Et qu’il coure annoncer le prince à vos Etats.
Je le savais bien, moi, que j’obtiendrais sa grâcq Et que contre mes pleurs le roi ne tiendrait pas.