ACTE III, SCÈNE II
Tombe le roi Basile au pouvoir de son fils I
CLOTALDE.
Jusqu’au sein du repos sa fureur le tourmente.
Rien ne peut l’arracher de son noir souvenir.
Que son affreux réveil saura bien l’en punir!
Pour ses regards surpris quelle image effrayante!
Son sommeil se dissipe, et je frémis pour lui.
SIG ISM O ND, en s’éveillant.
Que vois-je, malheureux! et quelle horreur efface Tout mon bonheur évanoui ?
Du sceptre que j’ai crupossséder aujourd’hui Mes premiers fers ont pris la place!
Du trône je retombe au fond de ma prison!
O réveil accablant qui confond ma raison!
Le ciel m’a-t-il trompé par un songe agréable,
Pour rendre mon destin encor plus déplorable,
Par la douleur de la comparaison?
CLOTALDE.
Dans un profond sommeil quel charme inconcevable A retenu si longtemps vos esprits,
Et quel songe funeste animait votre rage?
Vous respiriez tout haut le sang et le carnage.
SIGISMOND
Je ne sais que répondre à ce que tu me dis,
Le trouble de mes sens est si grand que j’ignore Si je veille en effet, ou si je dors encore.
CLOTALDE.
N’en doutez point, Sigismond, vous veillez,
Puisque c’est moi qui vous l’assure,
Que je suis devant vous, et que vous me parlez. sigismond .
Je ne suis point sorti de cette grotte obscure?
Ah! toute ma grandeur n’est donc qu’un songe vain! Ma prison seule est vraie, et mon malheur certain. Mais, non, ce que j’ai vu m’a paru si sensible,
Et si fort éloigné de toute fausseté,
Que tout ce qui me frappe en ce moment terrible Ne paraît pas avoir plus de réalité.
Que dis-je? un feu nouveau qui circule en mes veines.
LA VIE EST UN SONGE
Qui charme en même temps et redouble mes peines, De mon bonheur détruit prouve la vérité.
J’en ai pour sûr garant l’image qui me reste De la beauté qui m’a charmé;
J'en ai pour signe manifeste L’amour que dans mon sein ses yeux ont allumé.
Je le sens cet amour dont je brûle pour elle;
Et, pour la démentir, ma flamme est trop réelle.
CLOTALDE.
Quel songe a sur vos sens fait tant d’impression, Qu’il ait jusqu’à ce point troublé votre raison?
SIGISMOND
Ecoute, puisqu’il faut t’en faire confidence,
Non ce que mon esprit a vu confusément Dans un rêve sans suite et plein d’extravagance,
Mais ce qui m’a frappé les yeux sensiblement,
Qui m’est présent encor comme un événement Rempli de certitude, où règne l'évidence,
Et dont j’ai retenu la moindre circonstance:
A la cour de Pologne, en un palais brillant (O souvenir amer d’une gloire trompeuse !)
J’ai cru me voir en m’éveillant:
J’étais alors vêtu superbement,
Environné d’une foule nombreuse Qui me servait avec empressement.
Je me souviens qu’au fort de mon étonnement Je t’ai vu le premier me rendre ton hommage;
Et, fléchissant le genou devant moi,
Me déclarer que j’étais fils du roi,
Et que son trône était mon héritage.
CLOTALDE.
Sans doute vous avez, dans ce moment heureux,
Reçu votre sujet en prince généreux?
SIGISMOND
À ton discours m’armant d’un front sévère,
Glotalde, j’ai voulu te punir au contraire D’avoir suivi du roi les ordres rigoureux,
Et de m’avoir caché ce funeste mystère.
Tu n as pu qu'en fuyant te soustraire à mes coups: