ACTE II, SCÈNE VI
CI DALI SE
Un tel discours à rien ne vous engage,
Et ne doit point étonner vos esprits:
Je n’ai reçu, monsieur, que comme un badinage Les vers galants que le marquis,
En secret, à votre prière,
Vient, pour vous, de mettre en lumière Dans ce bois où je l’ai surpris.
LBANDR E.
La vérité m’oblige de vous dire Qu’il ne les a pas faits pour moi,
Et son discours a dù produire L’étonnement où je me voi.
Pour faire des vers de commande,
Je n’ai jamais recours à la veine d’autrui;
Et j’ai, sans vanité, l’aisance la plus grande D’en faire, quand je veux, tout aussi mal que lui.
Il a, j’en suis certain, travaillé pour son compte ;
Car ce matin, du feu qui le surmonte,
Puisqu’il faut l’avouer, il m’a lui-même instruit.
CID ALISE
Mais pourquoi donc, monsieur, ne me l’a-t-il pas dit?
LÉ A NDRE.
C’est de sa part une mauvaise honte,
Ou plutôt un travers, un caprice maudit.
En voyageant, madame, il s’est gâté l’esprit.
De tant de nations les divers caractères Ont à tel point brouillé lésion,
Que dans ses sentiments, comme dans ses manières, On a beaucoup de peine à le démêler bien.
Il a du fin Italien
Pris les détours et l’art impénétrable,
Et de l’Anglais indéchiffrable La singularité, qui ne ressemble à rien.
CI DALI SE
Il est vrai que son air, quoiqu’il n’ait rien qui choque, Et qu’il prévienne même, est pourtant équivoque ;
Et qu’à le bien envisager,
Il a, quoique Français, un vernis étranger.
LE MARI GARÇON
LÉAN D RE.
Comme il craint d’ètre au ton des autres.
Par un de ses raffinements,
11 n’a fait, sous mon nom, parler ses sentiments,
Que pour mieux pénétrer les vôtres ;
Que pour voir, sans risquer (le tout est bien conçu), Comment un tendre aveu serait de vous reçu.
CIDALISE
Mais, s’il eût agi pour lui-même,
M’eût-il pressée avec tant de chaleur D’être sensible à votre ardeur ?
LÉAN DRE.
Eh ! c’est cette chaleur extrême Qui doit précisément vous prouver aujourd’hui Que, sous le nom d’un autre, il vous parlait pour lui. D’un ami, Cidalise, à quelque point qu’on l’aime,
Avec moins de transport on se montre l’appui.
Si je l’avais chargé des vers qu’il vient de faire, Moi-même, qui suis éclairci Qu’ils ont eu le don de vous plaire,
A le désavouer, m’obstinerais-je ici ?
Je ferais, en votre présence,
Briller plutôt ma joie et ma reconnaissance.
Mais j’abuserais vos esprits :
Et je pense trop bien, je suis trop galant homme, Pour usurper un droit qu’un autre s’est acquis. J’aurais trop à rougir, si je volais la pomme Que votre belle main doit donner au marquis.
CIDALISE
Mais dans ses procédés j’ai peine à le comprendre ;
Et, s’il voulait la recevoir,
Il se déclarerait sans plus longtemps attendre.
LÉ ANDRE
Il se déclarera ce soir : | prendre,
Et, s’il retarde, au fond, c’est pour mieux vous sur- Ou pour suivre, plutôt, cet esprit singulier Dont je vous ai parlé, qui lui fait toujours prendre Un chemin tout particulier.